BATAILLE DE TRASIMÈNE
(Extrait de Ânnibal et Scipion ou les grands capitaine*. )
Les choses qui l'ont précédée :
1° La prudence d'Annibal qui apparaît en ce qu'il a reconnu l'esprit de son ennemi, le consul Flaminius, pour téméraire et inexpérimenté au fait de la guerre.
2° En ce qu'il l'a pu attirer avec finesse et prudence au combat, tant en gâtant le pays de ses alliés qu'en feiisant semblant d'aller vers Rome.
3° En ce qu'il a bien su loger l'embuscade et enfermer ou bloquer l'ennemi.
L'événement a été la victoire des Carthaginois.
Les annotations du comte Guillaume-Louis de Nassau sur ladite bataille :
1° Dans la bataille faite à Trasimène, nous devons remarquer qu'il faut sagement aller à la guerre, qu'il est très-dangereux de mépriser bon conseil, et beaucoup plus encore de s'opiniàtrer en son opinion sans bon fondement, et de rejeter toute raison. Car Caïus Flaminius, méprisant le bon conseil de ses tribuns par son opinià-
treté irraisonnable , pour la conjoncture des affaires d'alors, se perd avec son armée assez malheureusement.
2° Que dans les exécutions de la guerre, voire même es moindres choses, il faut être curieux, avoir l'œil au guet à tous passages, être habile aux embuscades, tenir tout suspect, et les faire reconnaître en marchant, avoir des gardes partout, être averti en temps de l'ennemi; autrement et à faute de ces choses, on tombe entre les mains de son adversaire ; comme par faute de cela, Gains Flaminius fut seul la cause de sa défaite et de la ruine totale, tant de sa personne que de son armée , au dommage irréparable de la république.
Mais en la personne d'Annibal nous voyons tout le contraire, et que surtout c'est une des premières qualités d'un chef de s'informer bien de l'humeur et de la condition du chef adversaire; car chacun qui saura le naturel de son ennemi, et s'en peut servir à propos, est déjà plus qu'à demi vainqueur.
'Semblablement, ce n'est point une moindre vertu à un capitaine de savoir bien la situation et toutes les avenues du pays; car elle ne vous offre pas seulement un grand avantage sur votre ennemi, mais souvent, par ce moyen, vous le faites tomber entre vos mains, à votre gré, avec la victoire. C'est donc le devoir d'un bon capitaine d'observer diligemment ces deux maximes.
ANNOTATIONS ET RÉFLEXIONS SALUTAIRES SUR LA BATAILLE DE ZAMA PAR M. LE COMTE DE NASSAU.
(Extrait du même opuscule.)
!• Cette bataille comme étant le chef-d'œuvre nous fait remarquer que l'entreprise et la première résolution de Scipion ont eu pour but de tirer l'ennemi hors de la patrie. Car cette bataille est procédée de cette salutaire intention, que, pour faire fin à la guerre en Italie, il fallait la faire aux Carthaginois sur leur terre propre. Sage est donc le prince ou capitaine qui suivra l'exemple de Scipion, et il me souvient du proverbe allemand que les anciens disaient pour maxime, qu'il faut lier ses chevaux aux haies des ennemis, bien entendu que j'ai égard à deux potentats également forts ; car aux faibles la nécessité fait loi : quoiqu'il y ait force arguments pour prouver que le défenseur a l'avantage en son pays , si est-ce toutefois que je suis de l'opinion de Scipion, pour ce que le défenseur et l'assaillant courent tous deux fortune ordinaire de guerre, laquelle à mon avis ne peut être sur votre terre propre qu'avec la totale ruine et un extrême hasard de votre État ; et qui plus est, vous sentez et portez incontinent en vos propres entrailles les maux de la guerre, là où au contraire, étant au pays de ♦votre ennemi, vous ne courez jamais une si mauvaise fortune que vous ne puissiez plus aisément pourvoir à vos affaires, ayant votre État sain et entier : ce qui est
déjà d'une grande prérogative de l'avoir entièrement conservé jusqu'alors ; car d'ordinaire personne ne défait son ennemi en bataille rangée, sans en sentir les plaies et les misères lui-môme ; et on ne se plonge pas en terre ennemie, sans avoir premièrement pourvu à toutes les nécessités, à quoi il faut du temps : que si l'ennemi vous fatigue et vous contraint par famime et disette de quitter sa terre, vous êtes encore en vigueur de vous défendre, ayant vos moyens libres et sains. En un mot si vous prospérez et obtenez victoire sur terre ennemie, elle est toujours fort avantageuse et ordinairement entière; mais si vous perdez et courez mauvaise fortune sur le terroir adversaire, en cas que vous vous comportiez sagement, il y * a grande apparence que vous vous conserverez aisément. Car le prince et capitaine victorieux en son pays propre sera autant capable de vous faire d'abord et au môme instant la guerre en votre état, que la femme accouchée d'un enfant sera propre à danser ; et cependant vous reprenez haleine, voire serez peut-être alors en môme vigueur. Car le proverbe sera toujours véritable qu'une épée tient Vautre dans le fourreau, et un coq sur son fumier eu vaut deux.
2° Il est aussi à remarquer qu'il faut nécessairement dresser Tordre de sa bataille selon les occurrences .que la place ou votre ennemi vous donneront; mais il est bien à noter que c'est l'office d'un bon chef de pourvoir à cela, comme Scipion y a bien pourvu, et ordonné ces intervalles à temps contre les éléphants, par manipules. On doit estimer pour très-grand capitaine celui qui ordonnera si bien sa bataille , que son ennemi soit contraint de changer la sienne, ne doutant pas qu'à raison
de cela il aura toujours le dessus. Ce qui servira aussi par conséquent pour sujet de penser à la difficulté et au danger auquel on se met, quand il est question de se remuer beaucoup en s'approchant de l'ennemi. Puis d'autant que sans grande expérience et très-bon jugement du capitaine, voire sans adresse et l'obéissance du soldat, on ne peut bien ordonner à la fin susdite son armée en bon ordre, et moins s'accommoder sur la place selon celle de son adversaire. Il faut aussi remarquer combien la suffisance du capitaine, l'adresse et la discipline militaire du commun soldat sont nécessaires et salutaires ; et combien celui qui veut se mêler de ce métier se doit évertuer pour rendre et sa personne et ses gens capables, exercés, prompts et adroits.
3° J'observe aussi une conduite, un soin et un ordre vraiment dignes tl'un bon capitaine, en ce que Scipion commanda la retraite, voyant que son avant-garde se rompait, et que le môme arriverait à sa bataille, parce que l'on ne pouvait passer sans rompre ses rangs à cause des corps morts des ennemis. Car sans doute il eût été défait là où, au contraire, il emporta le laurier d'une pleine victoire. Par sa seule conduite, bonne prévoyance, et par un soin extraordinaire, ce valeureux béros mit fin à la guerre ; car ce fut le coup fatal pour la désolée Carthage, et le degré suprême de Rome triomphante, auquel elle monta par la prudence du grand Scipion, lequel fit très-bien de donner alors la bataille , pour des raisons qui se montrent assez d'elles-mêmes et qui sont de grand poids. Car puisque l'on ne doit jamais hasarder le combat que l'on ne soit bien assuré de ne pouvoir pas tant perdre que gagner, en cas que les ennemis
cassent le dessus; ou bien que l'occasion se rencontre si favorable que Ton tienne la victoire comme dans la main; ou bien que Ton se trouve contraint par une nécessité inévitable; Scipion ne pouvait et ne devait pas aussi éviter de donner bataille, vu que toutes ces raisons l'y obligeaient.
Car, quant à la première, après être venu à bout de , son dessein qui était de délivrer l'Italie du joug de ses hôtes étrangers, et d'obliger Annibal à secourir sa patrie, étant dans l'Afrique en pays ennemi et en y donnant bataille, il ne pouvait perdre, en la perdant, qu'une partie de son armée, sans en porter grand préjudice à sa patrie, ni Oter rien à sa gloire, vu que toujours sa patrie demeurait délivrée; et qu'en perdant même, il restait toujours victorieux, en ce que cette armée d'Annibal, étant l'unique ressource des Carthaginois, allait par cette bataille être tellement affaiblie, que de longtemps les dits Carthaginois ne pourraient se mettre en état de résistera de nouvelles forces, encore moins pour rien entreprendre contre leurs ennemis : au lieu que les Romains, étant entièrement tirés de la presse, et entretenant leurs armées sur terres ennemies, accroissaient en force. Puis Scipion , nonobstant la perte de la bataille, pouvait avec le reste de son armée donner le dégât au pays des Carthaginois, et le ruiner pour longtemps.
Quant à l'occasion, elle ne pouvait pas être meilleure; car l'armée de Scipion , par ses fréquentes victoires , était déjà tellement persuadée de la valeur et de la capacité de son chef, qu'elle croyait impossible de pouvoir perdre bataille sous ses ordres, et criait pour cet effet
Et PIÈCES JUSTIFICATIVES. 384
avec impatience après le combat, là où celle d'Annibal, qui par les délices de Capoue avait relâché de sa première vertu, et qui commençait d'avoir en aversion son chef, voyant empirer en mal les choses, et étant outre cela fort harassée du grand voyage, et effrayée de la suite consécutive de tant de désastres qui lui étaient survenus en si peu de temps, et qui l'obligeaient à quitter nonseulement la conquête, mais aussi les richesses et le butin de toute l'Italie, qu'elle avait possédée si glorieusement depuis dix-sept ans, se voyait ici dans le cours de la même fortune que les Romains avaient courue à leur ruii\e entière : puis il y avait encore cette difficulté, que les Espagnols étant malcontents, tant à cause de ces raisons, que pour être forcés à combattre en pays étranger, sans aucune apparence de profit ni de ressource, ne demandaient autre chose que de pouvoir retourner chez eux.
Or, quant à la nécessité, Scipion considérait avec beaucoup de jugement et de prudence que rien n'était plus capable de faire périr son armée que de différer le combat; vu que le temps, par le défaut des choses nécessaires, aurait dissipé peu à peu son monde ; de sorte que si Annibal avait imité l'exemple de Fabius en Italie, il eût mis les Romains dans l'extrémité, et délivré sa patrie d'une totale ruine. Scipion donc a fait un coup de maître d'avoir pu attirer les ennemis au combat, et Annibal une très-grande faute de l'avoir accepté; quoique, comme un très-bon chef et grand capitaine, il n'ait rien omis au jour de cette bataille de tout ce qui dépend du devoir d'un général d'armée, tant quant à la valeur, que particulièrement à l'ordre qu'il donna si bon ce jour-là,
qu'il n'avait encore jamais fait, de sorte que les Romains môme furent obligés de l'en louer. En effet, dans toute la conduite de cette action, il n'y avait rien que de louable, et qui ne doive être imité d'un bon capitaine; car dans cette journée, nonobstant qu'il eût sujet d'appréhender de son côté, il se résolut pourtant, et s'efforça de si bien faire , que quand même il succomberait et perdrait la bataille par les avantages et l'effort des ennemis, il leur en restât des marques sanglantes,' et que peur cela il ne perdit pas le lustre ni la réputation d'être bon chef. Il fit valoir ses bons conseils, son ordre, le commandement, la présence et la valeur de sa personne. Enfin j'ose .dire que si Scipion s'est acquis une gloire éternelle par cette victoire, Annibal n'est pas sorti moins glorieux de l'avoir perdue comme il la perdit. Son exemple en ceci est assurément fort illustre. Il nous montre que l'on ne doit pas juger des actions d'un grand chef ni de la capacité de sa personne par les succès d'icelles qui dépendent de la fortune, ou, pour mieux dire, de la bénédiction du ciel, que Dieu verse sur ceux qu'il lui platt, et souvent sur les mauvais conseils aussi bien que sur les bons, sur la témérité aussi bien que sur la prudence, sur une action mal comprise, comme sur celle qui se fonde sur la sagesse, enfin selon son bon plaisir, par des raisons qui nous sont inconnues, et qu'il veut foire à sa gloire et à l'admiration de sa conduite. Cependant il ne faut pas, pour l'amour d'une action malheureuse, en blâmer d'abord le chef, quand il s'y conduit avec raison, avec prudence et avec courage, lesquelles qualités dépendent de sa personne, et le font mériter le blâme quand elles le délaissent; mais, quant à l'issue, elle dépend de la for-
tune qui est ronde, et ne se laisse point rouler selon leur fantaisie, mais où elle veut se tourner.
Entre les autresVpialités que cette occasion nous fait remarquer dans la personne d'Annibal , ce n'est pas la moindre que la vertu de ce chef, glorieux par beaucoup de victoires et de conquêtes, témoigna par la modération de cette gloire et de son ambition, tâchant par une prudence parfaite d'éviter par tous les moyens licites ce combat, par une mûre et salutaire considération de Pincertitude de l'issue, et opposant l'importance de la chose à ses intérêts propres; jusque-là qu'il demanda la paix en personne ; dont on doit le priser, et imiter en semblable conjoncture, où il a fait preuve de sa vertu et de sa conduite, comme dans tout le reste de ses actions.
L'unique faute qu'il a commise, et qui est sans doute fort grande et considérable, est de s'être laissé persuader à la crierie de la sotte populace, et des principaux de sa ville, de donner cette bataille dans la ruine de son pays et de son armée. Là sa constance le délaissa, et l'impatience l'emporta par-dessus la vertu. Il ne considéra pas que le peuple ignore la conduite de la guerre, et ne sait pas juger de l'importance d'une bataille, dont la perte fait souvent sauter la plus grande couronne ; qu'il est d'ordinaire changeant, et ne sait le plus souvent pas ce qu'il veut ; et qu'ici l'impatience de se voir délivrés des Romains les faisait crier de la sorte, sans contre-peser l'importance de la perte du combat. Annibal donc expérimenta à cette fois que quand les grands hommes bronchent, ils tombent tout à fait le nez en terre ; et qu'il a fait une aussi, grande faute qu'un chef de la sorte puisse faire, en hasardant dans une seule journée toute sa pa-
trié et les moyens de la garantir dorénavant de sa totale ruine. Car, outre que le succès de cette bataille était douteux, il avait sujet de craindre beaucoup, vu que le danger qu'il y avait de contraindre au combat des esprits mécontents et mutins , comme étaient les Gaulois, Espagnols et Italiens , n'était pas petit. Il en témoigna même sa méfiance par l'ordre qu'il donna ce jour-là parmi ses troupes. Mais, outre tout cela, le gain de la bataille pouvait lui donner incomparablement moins de profit que de dommage, vu qu'alors il avait entièrement besoin de conserver ses troupes, et qu'en les perdant, il perdait et faisait bouleverser tout l'État; de sorte qu'il ne lui restait autre raison que celle de la nécessité, laquelle pour lors était évi table, et pouvait-il prendre son temps mieux à propos, et différer le combat, jusqu'à ce qu'il eût été contraint par une plus grande nécessité? Un grand avantage encore qu'Annibal eût procurée sa patrie en différant le combat, est une paix mieux conditionnée pour les Carthaginois. Car quand Scipion se serait aperçu de la résolution d'Annibal à vouloir temporiser et fuir le combat, et qu'il eût vu dissiper peu à peu ses troupes, il n'y a point de doute qu'Annibal en aurait obtenu une paix fort favorable : au lieu qu'en se précipitant il obligea sa patrie, dans sa ruine extrême, de la prendre comme un don gratuit de la discrétion et de la grâce des ennemis.
De sorte que si Ànnibal nous a jusque-là servi d'an exemple d'imitation, il nous en est dans cette occasion un d'aversion. Car ce nous doit être une maxime inviolable, qu'au fait de la guerre, nous ne devons pas simplement suivre les sentiments de la gloire, mais avoir pour
guide la raison , détachée de toutes passions parti* culières.
Puis les actions de nos ennemis doivent nous enseigner la manière de nous bien conduire , soit en imitant les bonnes, ou enfuyant les mauvaises. Annibal donc devait se mirer sur la conduite de Fabius Maximus, et sur la témérité de Flaminius et de Yarro qui lui avaient procuré de si belles victoires , après les avoir attirés au combat avec bien de là peine.
Or, Scipion (qui est un cbef imitable dans toutes ses actions) s'appliqua avec beaucoup de prudence la conduite de son ennemi, non-seulement en ce qu'il transporta la guerre hors de sa patrie ; mais qu'il sut aussi bien se servir des avantages qu'il avait en terre ennemie, se laissant conduire par la raison, et enseigner par l'illustre chef de Carthage.
A Dieu seul la gloire.