‹ L'esprit de la guerreChapitre 82 sur 158 · DU MÉLANGE DE L'INFANTERIE AVEC LA CAVALERIE · texte numérisé non relu

DU MÉLANGE DE L'INFANTERIE AVEC LA CAVALERIE

Montécuculi blâme fort la coutume que nous avons de séparer la cavalerie de l'infanterie, et d'abandonner chacune de ces armes à ses propres forces, sans que l'une et l'autre puisse s'aider et s'entre-secourir. Rien ne frappe davantage que cette vérité; et il est d'ailleurs certain que cet habile chef d'armée était très-capable de nous don-

1 Folard Nouvelles découvertes sur la guerre, p. 209 et suiv.

ner des principes pour combattre avec plus de méthode ; mais il nous fait un mystère de cette méthode. Il ne fait que glisser sur la question : il se contente de la proposer, il ne donne ni ordre ni disposition. Peut-être qu'il n'avait pas dessein de publier les découvertes de tactique qu'il pouvait pratiquer un jour : c'eût été fournir des armes contre lui-môme. Il était général de l'empereur, il se réservait les coups de maître qu'il laisse deviner à des écoliers éclairés qui savent profiter des leçons et des découvertes des habiles gens. Quoi qu'il en soit, ce grand homme est mort avec son secret, et ne nous apprend rien dans ses Mémoires, sinon qu'il est absurde de séparer la cavalerie de l'infanterie dans une bataille rangée, et dans une situation où il soit libre au général de ranger l'une et l'autre de ces armes où il lui plaît. Pour moi, qui n'ai aucune raison de faire mystère de mes découvertes de tactique , ni aucune espérance de parvenir aux grades où je puisse faire connaître un jour, par les effets, la solidité de mes principes , j'ai cru qu'il était nécessaire d'en découvrir quelque chose.

On voit dans les historiens de l'antiquité de grands capitaines qui ont reconnu la nécessité de remédier au défaut de l'usage ordinaire de mettre la cavalerie sur les ailes, et de l'infanterie au centre. Tout l'expédient qu'ils trouvèrent fut d'entremêler les escadrons de pelotons de leur infanterie légère. On ne sait qui fut le pre-: mier auteur de cette méthode; je m'étonne que Tite-Live en ose donner l'invention aux Romains : il avait pourtant lu Polybe : lui qui en est le copiste ne pouvait ignorer qu'Annibal s'en était servi à la bataille de Trébie contre Sempronius, et les Grecs longtemps avant les Cartha-

ginois ; au lieu que les Romains ne commencèrent à entrelacer leurs escadrons qu'au siège de Capoue dans la seconde guerre punique. D'ailleurs qui sait si les anciens Allemands et les Gaulois n'avaient pas suivi cet usage avant les Grecs, et si ces premiers n'en étaient pas les inventeurs ; car il paraît que dans leurs armées ils avaient un corps d'infanterie destiné seul et dressé pour combattre avec elle.

Tite-Live et Plutarque parlent des Bastènes , peuple gaulois qui devait venir au secours de Persée avec dix mille chevaux, qui chacun, selon la milice de ces peuples, avait un fantassin combattant avec eux. Veniebant, dit-il, decem millia equitum, par numerus peditum y et ipsorum jungentium eursum equis, et invicem prolapsorum equitum vacuos capientium ad pugnum equos. César dit à peu près la même chose en parlant de la cavalerie d'Arioviste. Ce grand capitaine trouva cette méthode digne de remarque, et bien lui en valut de s'en être servi à la bataille de Pharsale; il fit même plus, car il y ajouta des cohortes entières avec des pelotons, après avoir dressé les uns et les autres à combattre entre les escadrons; sans cet expédient la victoire lui échappait.

Nous devons aux anciens le principe des pelotons entremêlés avec la cavalerie ; je m'étonne que cette méthode n'ait pas été suivie de nos modernes. Je ne vois qu'un fort petit nombre de guerriers célèbres qui l'aient pratiquée, et toutes les fois qu'ils s'en sont servis, ils ont remporté de grandes victoires. Ces exemples ne se trouvent que de loin en loin. Le premier et le plus remarquable est celui de la bataille de Pavie en 1523. Il m'importe d'autant plus de le citer, que je ne dois rien

négliger pour faire voir l'excellence de ce principe, sur lequel je fonde une partie de ma tactique.

Deux mille ou quinze cents fantassins choisis, exercés de longue main à combattre entre les escadrons de la cavalerie espagnole , attaquèrent celle de France , qui était sans contredit la plus redoutable de l'Europe. Ces arquebusiers, la plupart Basques, se répandirent et s'éparpillèrent par petites pelotes sur tout le front de la gendarmerie française. Dès le premier choc, cette infanterie légère se jeta entre les intervalles des escadrons, les attaqua de toutes parts, de front, de flanc et sur leurs derrières; voltigeant autour sans cesse et sans relâche, et s'échappant avec une légèreté surprenante dès qu'on cherchait à les joindre; revenant ensuite à la charge, ils faisaient pleuvoir une grêle d'arquebusades sur ces gros escadrons difficiles à remuer, et attaqués en même temps de front par ceux des ennemis. Par cette nouvelle manière de combattre, jusqu'alors inconnue, cette brave gendarmerie fut totalement défaite ; et c'est principalement à cette ruse qu'est due la perte de cette bataille.

La journée de Pavie servit depuis d'exemple et de leçon à plusieurs grands capitaines qui mirent les pelotons en jeu. Je ne sais si l'amiral de Goligny n'a pas été le premier, après l'exemple de Pavie, qui s'en est servi dans nos guerres civiles. L'expérience lui fit bientôt connaître l'excellence de cette méthode, dont il ne se départit jamais dans tous les combats qu'il donna. Henri le Grand, dans le temps qu'il n'était que roi de Navarre, s'en souvint à la bataille de Coutras. Il en connut si bien l'avantage, qu'il la pratiqua dans toutes les autres qu'il donna contre ceux de la Ligue, et qu'il eût peut-être

perdues sans ce moyen qui lui réussit toujours. Le père Daniel décrit ainsi cette manière de combattre. Il dit que l'emploi de ces pelotons était d'attendre de pied ferme les escadrons ennemis, et de ne tirer sur eux que de vingt pas pour ne pas le faire inutilement. Les soldats qu'on choisissait pour cette fonction, continue-t-il, étaient tous gens de cœur et d'élite, résolus à périr et à se voir passer sur le corps la cavalerie ennemie en cas de déroute. Ces petits bataillons , comme il les appelle, étaient seulement de cinq de front et autant de files ; les premiers étaient ventre à terre, les seconds sur un genou, les troisièmes penchés et ceux de derrière debout, pour faire tous leurs décharges en même temps.

Gustave-Adolphe, M. le Prince, M. de Turenne ont plusieurs fois pratiqué la méthode d'entrelacer les escadrons, et même d'y introduire des bataillons fraisés de leurs piques. C'était la grande ressource du dernier, et encore plus celle du maréchal de Gassion, excellent chef de guerre s'il en fut jamais. Il défit totalement Coloredo au combat de Magnicourt : il fit couler des pelotons entre les intervalles des escadrons, qui tuèrent une inanité de monde aux ennemis. Ces exemples devraient, ce me semble, servir de leçon dans tous les combats.

On peut juger, par tout ce que je viens de dire, si c'est une chose bien sensée et fort prudente de fonder ses espérances sur deux corps qni ne sauraient s'entresecourir, et dont l'un ne peut être défait sans emporter nécessairement la défaite de Tautre. Car si ces deux armes étaient égales , si elles pouvaient agir et se soutenir par elles-mêmes, je ne mettrais point cette affaire en question; mais lorsqu'elles sont inégales, il est ab-

surde de les faire combattre séparément. Car supposant dans les deux armées une égalité à tous égards, soit dans les troupes, soit dans les généraux; supposant même que celui qui attaque l'emporte par la valeur de sa cavalerie, et même par le nombre sur celle de son ennemi; si celui-ci fait soutenir la sienne et l'entrelace de bons pelotons de son infanterie, tous gens choisis, et de bons bataillons à ses ailes, il aura sûrement l'avantage sur son antagoniste. Si tant de grands hommes anciens et modernes ont reconnu l'erreur où nous sommes, s'ils opt réussi pour avoir suivi la méthode de faire soutenir une arme par l'autre dans les combats de campagne, si enfin nous avons mille exemples, môme de nos jours, d'une vérité si frappante, n'est-ce pas une chose bien étrange de ne pas les imiter dans cette pratique?

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