I. — LA DÉFENSE DE LA SORBONNE
La Sorbonne se défend.
Elle délègue pour nous répondre ses trois autorités les moins contestables: MM. Lavisse, Faguet et Groiset. La tactique a ceci d'ingénieux que ces esprits d'élite, le public les tenait sur leurs propos d'autrefois, et les tient encore malgré leurs propos d'aujourd'hui, pour des partisans convaincus de la culture générale. Les voilà passés apologistes des méthodes allemandes, de la spécialisation à outrance et du commentaire bibliographique. Mais quelques paroles plus ou moins spontanées ne sauraient effacer une œuvre d'historien, une œuvre de moraliste, une œuvre d'helléniste, tout imprégnées d'esprit classique. Le public a fait d'instinct, dans
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ces répliques solennelles, la part de Tesprit de corps et celle de la personnalité qui seule importe. 11 n'a pas été convaincu par la manœuvre. A ses yeux, la nouvelle Sorbonne, en ralliant ou provoquant d'imprévus défenseurs, a surtout prouvé une chose : l'ambition déclarée de ses doctrines, leur force de contagion, et la domination redoutable qu'une poignée de théoriciens autoritaires, véritables iconoclastes de la culture classique, entend exercer sur les irrésolus .
Dégageons, pour résumer le débat, quelquesuns des arguments visiblement inspirés par ces théoriciens et qui se sont insinués dans les plaidoyers de leurs avocats officiels.
a) L'effort intellectuel et féducation classique .
On nous dit : Nous avons introduit dans nos études Vejfort scientifique. A la place de la culture littéraire ou esthétique, qui n'était qu'une vaine curiosité de l'esprit, nous avons développé
l4^ L'ESPKIT de la nouvelle 80RB0NNE
le goût des recherches historiques, toujours lentes et difficiles. A la place des idées toutes faites, et du verbiag-e inutile, nous avons favorisé Térudition qui, même étroite, même ridicule aux yeux de la foule, est une tâche de savant, c'est-à-dire une tâche ardue. La Faculté des Lettres est devenue un vaste atelier où l'on peine. Notre véritable conquête, c'est le g^oût du travail (i).
Or, ce qui caractérise les méthodes nouvelles, ce qui fait leur succès, croyons-nous, c'est justement qu'elles ont remplacé l'effort intellectuel par de faciles et douces beso»-nes. Examinons les choses, non plus en théorie, mais en pratique. Les anciens exercices classiques, aujourd'hui supprimés en Sorbonne, la dissertation française, le discours et les vers latins, la version g-recque, et ceux qui ne subsistent encore que par une sorte de g^râce ou de concession temporaire, comme la version latine.
(i) Alfred Croiset,Z)«cours de rentrée. « Toute érudition suppose un travail consciencieux et probe... On y acquiert une conviction raisonnée de la difficulté des problèmes en tout ordre de connaissances, une patience qui se résigne à peiner pour les résoudre... etc. » Cf. Annexes, p. 287.
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étaientles plus redoutés des écoliers, parce qu'ils demandaient à Tesprit un effort intense. Pour ceux qui se sont appliqués à traduire de près, scrupuleusement, un texte de Tacite, ou qui se sont essayés à mettre en distiques latins un épisode de la vie antique, ou qui, ayant à commenter une maxime de la Bruyère, se sont ing-éniés à en pénétrer le sens exact, à en faire le tour, à en discerner le vrai et le faux par Tobservation de soi-même et des autres et par l'histoire, tous ceux qui ont lentement appris de la sorte à peser la valeur de chaque mot, à circonscrire son domaine, à disting-uer les nuances voisines de l'idée et ajuster chacune d'elles au vocable qui l'exprime, tous ceux-là peuvent dire ce que valent de tels travaux pour acquérir l'énergie et la continuité dans l'effort spirituel. Il n'y en a pas de plus pénible, ni de plus efficace pour la formation de l'esprit. C'est précisément pourquoi tant de familles, craignant à l'excès le surmenage intellectuel, préfèrent l'éducation utilitaire à ces sortes de profitables courbatures cérébrales. Elles pensent donner à leursenfants les mêmes avantages sans le long et fatigant
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détour de Tinstruction classique. Elles ont pour leur fils la phobie de l'eiTort. Et ici la Sorbonne n'est pas la première responsable, nous le voyons bien; mais si, au lieu de combattre cette étroite et irréfléchie croyance des familles, elle l'encourage, comme elle l'a fait par toutes ses dernières réformes, si elle incline dans le sens d'une pernicieuse faiblesse, elle manque à sa mission, qui est de sauveg-arder la culture.
L'éducation classique, c'est donc essentiellement un apprentissage de P effort, une culture intensive de Uattention. Le bénéfice en demeure toute la vie à ceux qui ont subi sa discipline. Ils y ont pris l'habitude de la netteté intellectuelle. Ils répugneront désormais à se contenter de ces idées « banalement et grossièrement justes», qui, selon M. Lanson, doivent suffire dans un enseignement démocratique. Une idée grossièrement juste est une idée à peine comprise, qui a glissé sur l'esprit, et n'y a point pénétré. La pédagogie à quoi consent M. Lanson, c'est la pédagogie de la distraction. Or, il n'y a pas de science sans l'attention soutenue, et celle-ci s'enseigne et s'acquiert. Nul
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progrès ne se fait dans le monde sans le secours d'un esprit réfléchi, soudainement sollicité parun étonnement nouveau. C'est cet étonnement qu'il faudrait cultiver. La meilleure méthode pour former un homme de science, de l'aveu des savants eux-mêmes, ce n'est pas de dresser l'enfant, dès le plus jeune âge, à des manipulations pratiques; c'est de ..'accoutumer aux exercices proprement intellectuels.
Combien, en regard de ces traductions et de ces compositions, paraissent faciles, paresseuses même, les besognes de nos jeunes « ouvriers de la science » I S'installer à la Bibliothèque, barbouiller d'encre de petits bouts de papier, aligner des fiches, quelle tâche aisée, doucement somnolente, et qu'on pourrait presque accomplir en pensant à autre chose! La mise en fiches est utile, comme le rangement de nos tiroirs et le classement de nos papiers; mais les travailleurs réservent pour cela les heures de loisir et de désœuvrement. Faire de telles manœuvres l'essentiel de l'éducation, et déclarer ensuite qu'on a instauré le labeur scientifique, c'est un peu se payer de mots. Dans la réalité, on a encou-
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rag-é le labeur anonyme et facile, à la place du labeur personnel, bien plus exigeant et ardu.
b) Esprit de finesse et de géométrie.
On nous dit : La culture littéraire fnit de beaux esprits, affinés, pleins de grâce, des artistes, des dilettantes. Ce qu'il nous faut, ce sont des hommes utiles, des producteurs (i). Les lettres et la philosophie sont inutiles au monde qui vient, et ne seront plus, d'ici peu, que des passe-temps d'oisifs délicats. L'érudition, au contraire, en nous spécialisant dans une tâche limitée, fait de chacun de nous un homme utile à la société.
On peut prendre cette critique en deux sens, lui donner un sens intellectuel et un sens moral, suivant qu'on condamne les « beaux
(i) Alfred Croiset, Discours de rentrée : « Notre rôle n'est pas uniquement de former des hommes d'esprit, d'aimables dilettantes... La France a besoin aussi de travailleurs. » Cf. Durkheim, et sa condamnation du dilettantisme (chap. I, p. 71).
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esprits », comme improductifs, ou comme immoraux.
Au sens intellectuel, je me convaincs que la Sorbonne entend par « bel esprit » tout ce qui n'est pas facilement accessible au grand nombre, et que les anciens exercices de culture générale tendaient à fortifier tout ce qui est le produit d'un raffinement de Tintelligence, d'un usage de la méditation, à peu près enfin ce que Pascal rangeait sous le terme : esprit de finesse. C'est bien cet esprit-là, en effet, que, sous des noms divers, talent, originalité, imagination, qualités littéraires et inventives, délaisse et dédaigne le nouvel enseignement. On pourrait donc soutenir avec quoique raison qu'en démontrant les mérites de l'éducation littéraire nous nous constituons les défenseurs de l'esprit de finesse, par opposition à nos adversaires trop pénétrés de l'esprit de géométrie. Et ce ne serait pas tout à fait inexact. Il nous resterait à montrer alors comment l'esprit de géométrie, dont les avantages éclatent trop facilement aux yeux qui voient vite, a pris petit à petit dans la science une prépondérance injustifiée, comment les
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méthodes des sciences biologiques et humaines ont cru s'affermir par l'emploi presque exclusif des modes de raisonnement géométrique et de ses procédés de mesure, et comment, en réalité, beaucoup de leurs échecs provisoires, injustement appelés faillites^ résultent de cette fausse conception de la méthode et de Tesprit scientifiques. Il nous appartiendrait de faire voir comment l'esprit de finesse est de plus en plus nécessaire à mesure que l'on s'éloigne du domaine des entités abstraites ou mathématiques pour aborder Tétude concrète de la vie, et comment enfin il est plus indispensable que jamais lorsqu'on s'applique à l'observation et à la description des phénomènes mentaux, ou de ces sortes de phénomènes mentaux que sont les phénomènes sociologiques. Ce serait toutefois une démonstration assez longue à faire et qui ne peut être entreprise ici. Les mérites de l'esprit de finesse sont plus délicats à faire valoir que ceux de l'esprit de géométrie qui se recommandent d'eux-mêmes : ils ne sont pas moins certains pourtant. Lorsque, dans un raisonnement algébrique, vous soustrayez un élément,
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vous modifiez par cela même le résultat final de l'opération d'une façon constante, et il vous est possible de prévoir avec sûreté la modification qui s'ensuivra. Pareille sécurité manque tout à fait aux raisonnements biologiques et plus encore aux raisonnements sociaux. Pour eux, le sentiment de la complication des phénomènes vitaux, Ja subtilité d'analyse, peuvent seuls tempérer ce que l'esprit géométrique a de trop rigoureux, et, par suite, d'inexact.
Un fait social donné, il ne suffit pas au véritable historien d'en déterminer les circonstances et les antécédents dans leur totalité, d'ailleurs pratiquement impossible à connaître; il lui faut, parmi ces antécédents, choisir et deviner celui qui est la raison d'être du phénomène étudié, celui qui en rend vraiment compte. M. Durkheim et les sociologues de Sorbonne déclarent que « la cause d'un fait social doit être recherchée parmi les faits sociaux antécédents, et non parmi les états de la conscience individuelle ». Cette règle offre l'avantage, en effet, de donner à la science sociale l'aspect d'une rigoureuse géométrie. Mais elle écarte à jamais aussi toute véri-
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table intelligence de l'histoire ettoule prévision. D'après elle, la cause déterminante de notre réseau de chemins de fer, par exemple, serait, non dans les états de conscience d\m Papin ou d'un Watt, état difficile à analyser, et saisissable seulement pour l'esprit de finesse, mais dans « le fait social antécédent », c'est-à-dire, j'imagine, dans l'état économique du pays, cette cause vague et obscure, ou, peut-être encore, dans le service des diligences qui existait antérieurement (i).
(i) Tarde, FJiudes de psychologie sociale, p. 78.
Il n'y a point de méthode, en science sociale, qui puisse suppléer l'esprit de finesse. C'est ce que montre l'exemple delà sta tislique.Le grand espoir qu'elle a fait naître tenait précisément à son caractère mathématique, soustrait en apparence aux incertitudes du jugement individuel. Parce qu'elle remplaçait toute appréciation des faits par un dénombrement précis, par un calcul, on s'accordait à voir en elle le type même de l'outil scientifique, facile, sûr, à la portée de tous, un peu comme on envisage en Sorbonne la fiche, outil de la science littéraire. Or, il nous apparaît aujourd'hui clairement que la statistique ne peut donner aucun résultat, si elle n'est maniée par un esprit critique, affiné, subtil. La numération des faits infiniment enchevêtrés de la vie sociale est incapable de fournir aucune conclusion par elle-même ; il faut, pour interpréter ces colonnes de chiffres et ces graphiques, pour résoudre leurs contradictions, pour lire le sens de ces courbes onduleuses, de ces fléchissements subtils et de ces brusques sursauts, un peu de cet instinct de divination qui fait les inventeurs, les découvreurs du vrai. Le choix même
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En histoire, l'esprit de finesse et l'intuition sont tellement indispensables qu'on peut affirmer que, sans eux, et réduite aux seuls procédés du raisonnement géométrique, l'histoire, en tant que science, n'eût jamais pu être conçue. Et c'est parce que M. Seignobos les a systématiquement éliminés qu'il a été conduit logiquement à nier riiistoire. En rejetant toute interprétation personnelle, toute hypothèse psychologique, on éloigne du même coup le seul moyen que nous ayons d'atteindre directement Tintimité des phénomènes de la vie. La méthode historique, qui prétend se fonder sur la description extérieure et la mesure des faits, nous les livre dépouillés de cet élément personnel, fugace, évanouissant, qui fait tout leur prix, et qui les rend seuls intelligibles pour nous. Elle effleure d'un regard imcomplet, elle n'épuise pas la réalité profonde.
de l'objet à dénombrer, base des travaux du statisticien, ne réclame pas moins d'inçéniosilé que le déchiffra^e de ces sortes de symboles psychologiques. Ainsi le succès de la méthode statistique a mis en évidence le rôle etia valeur de l'esprit de finesse.
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c) Dilettantes et producteurs.
Mais c'est au sens moral que la Sorbonne s'attache surtout, lorsqu'elle oppose \e,s producteurs aux dilettantes, « Les dilettantes, dit-elle, produits de Téducation littéraire, n'ont de culte que pour leur propre individu, ils ne se soucient que de « caresser leur petite pensée ^). Ne remplissant point une tâche spéciale dans la collectivité, ils n'ont pas conscience de cette solidarité universelle qui lie les travailleurs entre eux. Ils ignorent la véritable morale du monde moderne. »
Nous touchons ici à la mystique de l'école nouvelle. Car ainsi entendue la Division du travail est moins une méthode qu'une mystique et une mystique brutale. Certes, la division du travail est une nécessité; nul ne le conteste. Mais il s'agit de savoir si c'est une nécessité d'ordre matériel, technique, c'est-à-dire, en somme, un simple procédé pour assurer une meilleure et plus
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intense production, ou bien si elle est quelque chose de plus : une nécessité d'ordre moral, qui doit g-ouverner les consciences individuelles el déterminer dans un sens nouveau les aspirations du cœur humain. Artifice technologique, ou loi morale ? Tel est le véritable débat.
C'est là, sous un nouvel aspect, réternelie question de la valeur relative de l'individuel et du social, qui domine cette discussion. Nous savons comment M. Durkheim la résout en vertu d'axiomes qu'il a posés lui-même. Tout ce qui est au fond de l'être individuel, sans restriction aucune, la raison et la morale elle-même, étant d'origine sociale, chaque changement organique du corps social suscite nécessairement des sentiments nouveaux dans le cœur des hommes. La division du travail, phénomène moderne, impose nécessairement un idéal moral jusqu'alors inconnu.
Le problème serait insoluble scientifiquement et chacun serait libre de le résoudre suivant ses préférences secrètes, s'il n'y avait une autre manière, plus pratique, de le poser. L'individu a le besoin de se sentir libre. En l'assurant qu'il
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est entièrement asservi à des contraintes inévitables, en le persuadant de la duperie décevante du sens intime, en lui enseig-nant la défiance des dons individuels, en l'enveloppant dans cette loi du nombre qu'est l'érudition au reg-ard de nos maîtres de Sorbonne, on s'expose à relâcher en lui tout ressort d'action, à paralyser la meilleure part de lui-même, son effort, son énergie, ses instincts moraux. Est-on vraiment assez certain de la réalité de cette sombre et tyrannique doctrine du Corps social pour lui sacrifier le sentiment de l'individualité, aiguillon de rinteUigence et de la vie morale ?
Quant à parler de dilettantisme, c'est là un simple procédé de polémique. Le dilettantisme est une maladie de la volonté, une impuissance pratique à se fixer, et une impuissance aussi à croire, croire étant, pour l'intelligence, une manière de se fixer. Elle atteignit une génération humiliée par la défaite, et qui cherchait, dans l'élégante fantaisie idéologique d'un Renan, une sorte de revanche de l'Esprit vaincu contre la force triomphante. Elle fait horreur aux jeunes gens d'aujourd'hui, et précisément dans le temps
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même où renaît et s'affirme, dans toutes les régions intellectuelles, la foi en la culture classique. Confondre le dilettantisme avec la culture classique, cette discipline de Teflort., c'est vraiment commettre un contre-sens grossier.
En vérité, s'ily a, dans cette querelle, un antagonisme moral, il est, non pas entre le dilettantisme et le sentiment de la solidarité sociale, mais entre la liberté et Tautoritarisme. L'érudition, devenue maîtresse exclusive des intelligences, régnerait sur un peuple d'esclaves. Elle ne serait a en harmonie avec la nouvelle conscience morale » que si cette conscience morale était résignée à se laisser dominer par le fanatisme collectif, et consentait à la servitude intellectuelle. Je ne le crois pas.
d) Elégance et précision.
On nous dit : Nous n'avons plus le même idéal littéraire. Nous avons remplacé l'élégance par la précision, les vaines parures de l'éloquence par la netteté du rapport d'affaires. On peut le
déplorer, mais c'est là une marche inévitable. A.ussi est-il vain de le regretter.
La précision serait-elle vraiment le fruit des nouvelles méthodes (i)? Les rapports des jurys d'ag"régation disent le contraire. C'est l'imprécision dulan^a§-e, c'est le vag-ue de l'expression, c'est l'impropriété des formes, reflet d'une pensée confuse, qu'ils ne cessent de relever dans les récents concours.
Il serait naïf de s'en étonner : la précision est la plus rare vertu du style; elle ne s'acquiert qu'après de lents et pénibles exercices, au premier ranci;desquels il faut compter la version latine et l'ancienne composition française qui enseignent, par l'anal^^se exacte des mots, à cerner d'un trait juste la pensée. L'apprentissage bibliographique et philologique ne les remplace point dans cet office. Erudition, c'est précision dans les faits, on, mieux encore, exactitude. Mais la précision de la
(i) A. Croiset, Discours de rentrée : « Si certaines élégances sont moins en honneur, !a justesse et la précision sont en progrès. » — Aulard {le Siècle, 6 octobre) : « II y a plutôt, sous le rapport du style ou de la composition, progrès, je veux dire moins d'emphase, plus de précision, plus de simplicité, plus de probité. » Cf. Lansou, passages cités, chap. III p. 128.
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pensée est ég-alement indispensable. Il ne suffit pas dénoter avec probité le détail qui faitl'objet de la fiche, il faudra ensuite classer ces fiches, les distribuer dans l'ordre qui convient, en extraire le suc; ce ne seront plus alors des faits qu'on aura sous la main, mais des idées, sous lesquelles ces faits doivent être rangés. L'exactitude matérielle ne suffit plus; il faut encore Texactitude philosophique qui ne vient que d'une expérience de la pensée et du style, véhicule de la pensée. On voit,parmi les néophytesdela Sorbonne nouvelle, des gens merveilleusement dressés à la précision du renseignement, mais qui perdent pied tout de suite dans le domaine des idées et se payent de gros mots dont ils ignorent le sens précis. Ils peuvent bien réunir les éléments d'un fagot, brindille par brindille, mais ils sont incapables de le lier ensuite et de le porter où il convient.
Je crains fort que nos maîtres ne cèdent à un préjugé assez répandu : rantinomie du style et de la science. M. Bourget a écrit : « Oui dit exactitude absolue dit absence de style, et qui parle de style suppose une part nécessaire d'in-
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exactitude (i). » Mais il Tentendail du style ou de récriture artiste, par quoi un écrivain tente de rendre communicables les nuances les plus fug^itives de son impression personnelle. C'est un sens un peu particulier (2). Le style dont il s'agit ici, le seul qui puisse s'enseig-ner^ repose sur un travail d'adaptation, d'ajustement le plus étroit du terme à l'idée qu'il veut exprimer. Quelques professeurs de rhétorique de l'ancienne école ont pu concevoir le style comme une orne-
(i) Nouveauéc Essais de psychologie contemporaine,^. i83.
(2) Et même en ce sens spécial, l'aphorisme relevé par M. Bourget est peut-être erroné. M. Bourget veut dire, en effet, que le style de l'artiste, en se proposant de rendre sensible l'impression personnelle, dans toute son intensité, dépasse et déforme le réel, tandis que la science n'a souci que d'éliminer celte impression personnelle, pour atteindre le vrai. On s'aperçoit que cette oppo' sitioD est fragile si l'on veut bien creuser le sens du mot exactitude. L'exactitude, même scientifique, c'est la conformité de l'expression à quoi '^ A ce qui est ? Non pas, cela serait impossible, la réalité absolue nous étant inconnue. Mais à ce que nous voyons, sentons, touchons. .. C'est la conformité de notre style à notre sensation précise. Or, ce travail d'ajustement, qu'il s'opère dans le domaine de la science ou dans celui de l'art, est un travail littéraire, quasi-artistique. Il revêt une particulière importance, comme l'a bien vu Renan, dans les sciences humaines où il s'agit de sensations et de perceptions ténues, subtiles, compliquées. Pour elles, l'exactitude scientifique dépend, pour une grande partie, de la forme, et ne saurait se concevoir sans elle.
CONCLUSION l65
mentalion compliquée de la pensée, un vain enjolivement du réel; mais il y a beau temps qu'une telle doctrine est condamnée par tout le monde; si c'est contre elle que prétendait réagir la Sorbonne de 1902 et de 1907, on peut affirmer qu'elle a combattu un ennemi imaginaire.Il n'y a pas d'élégance véritable en dehors de la précision. Et la précision est la suprême élégance.
Lachelier a dit que l'évolution des langues suit les progrès et les défaillances du génie des peuples. Si notre langue perdait ses anciennes qualités de finesse et de rigueur au bénéfice d'un jargon scientifique obscur et boursouflé, ce serait tout notre génie latin qui se trouverait compromis.
e) U élite et les médiocres.
On nous dit : notre enseignement a le mérite de s'adapter au plus grand nombre. Il ne sacrifie pas la masse à une élite. Il utilise les médiocres, trop négligés par l'ancienne éduca-
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lion littéraire. Il est donc de tendance nettement démocratique.
C'est Targ-ument de M. Lanson (i). C'est peut-être le plus frappant et aussi le plus déplorable du système. Que l'utilisation des médiocres soit de bonne économie intellectuelle (2), nul né le niera, mais que cette réduction des déchets anciens (parlons industrie, puisqu'on nous y invite), soit obtenue au prix d'un abaissement général de la fabrication, que la diminution des frais s'opère au détriment de la qualité, c'est ce qu'il est impossible d'admettre.
Voilà pourtant à quoi consent M. Lanson, en propres termes, lorsque, partant de cette donnée que la clientèle de l'enseig-nement secondaire et des Facultés, de plus en plus recrutée parmi d'humbles familles, est de plus en plus incapa-
(i) Voir plus haut, chap. III, p. laS. M. Lanson emploie cet argument pour la défense de renseignement secondaire moderne sans latin et sans composition française. Il vaut aussi bien, ou pas davantage, pour la défense des fiches et de la bibliographie de Sorbonne.
(2) Parlant de l'organisation des études en Allemagne, M. Joseph Bédier disait un jour : « Les Allemands ont l'art d'utiliser les imbéciles. » Leur érudition est cela en effet, mais rien que cela; ce ne peut être un procédé de culture.
ble de comprendre toutes les nuances de Téducation littéraire, il conclut sans hésiter : Abaissons le niveau des études; supprimons ces difficultés qui dépassent la moyenne des intelligences. Ne pourrait-il conclure au contraire : Redoublons d'efforts; essayons d'élever leniveau de ces intelligences trop frustes, au lieu d'abaisser le niveau des classes ; notre rôle est d'entraîner la masse par l'exemple des meilleurs, du petit nombre. Il pourrait conclure encore : L'intellig"ence primaire est plus lenle à concevoir certaines formes de la pensée; mais, une fois qu'elle y est initiée, elle apporte à les cultiver toute la passion et l'ardeur des êtres neufs et robustes. Mettons donc toute notre patience à les lui révéler.
Mais M. Lanson raisonne plus brutalement. Sans doute, ne croit-il pas à la nécessité d'une élite. Il nie que la valeur d'un pays dépende pour une bonne part de cette émulation et de cette influence bienfaisante entretenues par une petite phalange d'hommes supérieurs (i); et, en
(i) J'ai eDlendu soutenir cette thèse avec chaleur par un jeune défenseur de la Nouvelle Sorbonne : L'élite, disait-il, est toute
i68 'esprit de la nouvelle sohbonnb
outre, il se refuse à voir que c'est la tête d'une classe et non sa partie moyenne, qui fait son prix véritable. II ne faut pas craindre de Taffirmer, quelles que soient les forces obscures dirigées contre nous, la diffusion du savoir est infiniment utile, mais Télite est seule indispensable à la grandeur d'un peuple. C'est d'elle que partent les inventions profitables, les chefs-d'œuvre littéraires, et artistiques; c'est elle qui est la réserve, le grenier d'une nation. En se détournant d'elle, les éducateurs de la jeunesse manquent à leur mission. L'obsession du nombre, transportée du domaine économique et politique dans le domaine intellectuel, n'y peut produire que les plus pernicieux effets.
Au surplus, ce n'est pas seulement le sacrifice de l'élite, c'est le principe même de l'utilisation
pénétrée du milieu où elle baigne. C'est en améliorant ce milieu, c'est-à-dire en agissant sur la masse des médiocres ou moyens, qu'on agit sur elle et qu'on élève son niveau. Si donc nous formons un solide milieu de médiocres, nous pouvons compter sur l'avenir. Toujours la même déplorable conception : c'est lamasse qui détermine l'individu et le fait ce qu'il est. Je défie qu'avec un système semblable, on puisse comprendre l'existence non pas même d'une élite, mais d'une personnalité si peu que ce soit originale. C'est l'anéantissement mystique de l'Individu dans l'Ensemble.
des médiocres qui est contestable. Je ne vois aucune raison d'utiliser intellectuellement ceux qui sont nés sans aptitude au travail de l'esprit, quelles que soientleur origine et leur condition.
Il y a pour l'activité des hommes bien d'autres emplois que les emplois intellectuels. Certains sont inhabiles à suivre le développement, à pénétrer la signification d'une pensée, qui seraient peut-être d'excellents hommes d'affaires moyens. Il conviendrait, peut-être, juste à l'inverse de ce que ditM.Lanson, de décourager les médiocres, et de les diriger sur d'autres voies- Ou bien, établira-t-on que chacun a des droits égaux à faire valoir dans la cité intellectuelle, comme dans la cité politique?
Allons plus au fond des cœurs. L'utilisation des médiocres, cela cache, je le crains, une arrière-pensée de domination des intelligences. Le rêve de ces autoritaires, c'est une sorte d'administration de la pensée. L'érudition, en effet, telle que la comprend la Nouvelle Sorbonne, transforme la presque totalité des travailleurs en manœuvres soumis. Gomme on ne nie point cependant la nécessité d'un guide, d'une idée
directrice, le résultat plus ou moins conscient d'un tel système, c'est d'assurer à quelques-uns le monopole des synthèses, des idées g-énérales et de la science. Cet idéal oligarchique rappelle un peu celui de Renan vieillissant, dégoûté des vertus du Nombre. Le maniement de la pensée serait exclusivement confié à un étroit cénacle de privilégiés, élaborateurs de doctrines^ forgerons de systèmes, déducteurs du Vrai. On retirerait à la foule le droit de contrôle et de création des idées. Inutile de faire observer combien une telle croyance est odieuse aux vrais démocrates, à ceux qui pensent que chaque intelligence porte en soi une lueur originale, une par" celle de liberté, à jamais irréductible au despotisme intellectuel, le plus insupportable, sans contredit, de tous les despotismes.
Nous touchons là à une singulière contradiction entre les tempéraments et les doctrines de nos maîtres. Leurs méthodes semblent volontairement contrarier leurs aptitudes. Un Lanson, un Andler, fins lettrés, hommes à fulgurations et à éclairs, généralisateurs brillants et hardis, préconisent pour leurs élèves le labeur médio-
cre, étroit et sans gloire delà philologie, et s'y soumettent eux-mêmes. Un Durkheim , métaphysicien abstrait et constructif, logicien imperturbable, n'admet chez ses disciples que le recours aux faits, la patiente recherche historique. Les uns et les autres, très conscients de leui" originalité propre, se déclarent dégoûtés des individualités, et ne cessent de proclamer hi valeur des ensembles , le règne légitime et absolu des collectivités. Au fond, les goûts de leurs élèves, leurs qualités personnelles, leur originalité naissante ne leur inspirent nulle confiance. Ils ont quelque dédain pour elles. Ils ignorent la maxime : Maxima debetur piiero reverentia... Ils réalisent le paradoxe de fonder une pédagogie, une méthode d'éducation, en niant implicitement l'individualité. Le résultai est facile à prévoir : ils ne réussissent que sur une partie de lajeunesse naturellement docile, et l'on comprend pourquoi ils tiennent tant à accroître leur clientèle avec les élèves des écoles primaires ; ils trouveront là des admirateurs passifs, dépourvus en général de cet eiprit critique que développent les études secondaires.
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La méthode est peu de chose, l'homme est tout. Et l'homme, ici, ignore cette urbanité du maître qui cherche à comprendre ses élèves, à les orienter doucement et par persuasion; son ton est d'un ministre qui parle à ses subordonnés. La seule pédagogie véritable, c'est la séduction, et non la dictature. Mais la séduction vient du cœur, et le cœur tient peu de place en Sorbonne. Or, la dictature intellectuelle est plus insupportable que la dictature matérielle, elle n'a pas l'excuse de l'ordre. Elle ne brise pas la résistance; car on ne manie pas les intelligences comme les corps. Et je sais bien des jeunes gens qui plient en apparence, et, au fond d'euxmêmes, serévoltent contre ces théologiens égarés dans la pédagogie.
f) Philologie et génie français.
On nous dit — et c'est l'argument qu'on réserve pour la fin, celui qui doit entraîner notre conviction. — « La philologie et l'érudition sont pour nous de bonnes disciplines. Elles contra-
rient utilement, sans risquer de le détruire, ce penchant aux idées générales qui nous vient de la race. // ne faut pas pousser un peuple dans le sens où il incline déjà. »
MM. Fag-uet et Groisetont pris à leur compte cet arg-ument aventureux (i).
Ils n'ont pas voulu se demander en quoi consistait ce génie d'une race à qui ils font appel, s'il est une entité mystique, une chose qui tombe toute faite du ciel, ou bien, au contraire, une chose qui se fait lentement^ s'entretient, se développe et meurt si Ton n'y prend it^'arde. Il faut avouer que ce terme de race ne renferme rien d'intellig'ible, s'il ne désie;"ne un ensemble d'aptitudes acquises, dont quelquesunes sont dues à des causes physiques, et le plus jÇrand nombre à des causes psychologiques et sociales. Le génie d'un peuple dépend donc en grande partie de son éducation, de la direction imprimée à ses goûts et à ses tendances ; il est en
(i) Voir l'article de M. Fa^uet à la Revue des Deux-Mondes, pp. a33 et suiv. (Annexes). — Cf. le Discours de rentrée de M. Croiset : « Nous pouvons sans risque appuyer quelque peu du côté où ne nous portent ni nos instincts héréditaires, ni une certaine paresse qui peut se concilier avec le bel esprit... »
grande partie son œuvre. Or, il existe un accord profond entre notre g'énie français et ce que nous appelons d'un terme larg^e la culture classique.
Si nous voulons conserver cet héritag^e de précieuses qualités que les peuples étrang-ers s'accordent à admirer chez nous, le sens idéaliste, la netteté de l'intelligence, le goût, sans doulc est-il imprudent de sacrifier cette formule de l'éducation nationale. Je ne dis point qu'il ne faille la reprendre en ses détails, mais encore convient-il de ne toucher qu'avec réserve à ce qui a constitué jusqu'à présent le fond nécessaire et permanent de cette culture, je veux dire le goût des idées désintéressées et l'éloig^nement de tonte spécialisation hâtive de rintelhçence. Rompre brutalement cet équilibre séculair»' d'une race et d'une culture, c'est compromettre pne part du génie latin.
Au reste, s'il est une culture opposée à la nôtre et que nous ne puissions imiter sans forcer et fausser nos qualités naturelles, c'est sans doute la culture germanique.il faut relire Nietzsche pour se rendre compte de leur antagonisme; il Ta exprimé avec tant de pénétration et de
violence qu'on peut y entendre comme l'écho d'un douloureux combat intérieur. C'est avec une sorte de rage qu'il a exalté la culture française, (( la plus noblement humaine », contre la discipline intellectuelle des Universités allemandes. Le signe de la culture allemande, en effet, c'est que riiistoire y envahit et absorbe tout. Notre culture française, aa contraire, est, avant tout, philosophique et littéraire; elle ne se satisfait pas d'une accumulation, d'un entassement de connaissances, elle veut un ordre, des idées maîtresses, clairement et sobrement énoncées. En outre, là où l'esprit allemand ne vise qu'à une description des faits, l'esprit français réclameun aliment pour la sensibilité, pouile goût.
Aussi, cet esprit, que la Nouvelle Sorbonne a emprunté aux Universités germaniques, à savoir : le souci immodéré de l'histoire, ennemie de la philosophie et des lettres, est-il incompatible avec la culture française ; et peut-être avec toute vraie culture. Contrairement à l'affirmation de MM. Durkheim, Seignobos et Lanson, qu'il ne peut y avoir désor-
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mais de véritable culture littéraire et philosophique que sous la forme de Uhistoire, nous relevons cette graveparolede Nietzsche, que toute son œuvre, sous Tun de ses aspects, commente et illumine: « Il y a un deg^ré d'insommie, de rumination, de sens historique qui nuit à l'être vivant et finit par Tanéanlir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisation (i). »
[i] De l'utilité et des inconvénients des études historiques pou^ la vie, dans Considérations inactuelles. L'anti-historisme de Nietzsche est un point capital de son œuvre. II lui a inspiré la plus profonde critique de la science de son pays. Avec quelle malice acérée, le philosophe de Bâle revenu lui-même des excès de la philologie, a dégonflé ce ballon de la culture germanique : « Il m'arrive de temps en temps, écrit-il dans le Crépuscule des Idoles, d'approcher des Universités allemandes. Quelle atmosphère règne parmi ces savants, quelle spiritualité vide, satisfaite et attiédie !... Depuis dix-huit ans, je ne me lasse pas de mettre en lumière l'influence déprimante de notre scienlifisme actuel sur l'esprit. Le dur esclavage à quoi l'immense étendue de la science condamne aujourd'hui chaque individu est une des raison principales qui fait que des natures aux dons plus pleins, plus riches, plus profonds, ne trouvent plus d'éducation et d'éducateurs qui leur soient conformes. Rien ne fait plus souffrir notre culture que cette abondance de portefaix prétentieux et d'humanités fragmentaires ; nos universités sont, malgré elles, de véritables serres chaudes pour ce genre de dépérissement de l'esprit dans son instinct ». On trouve dans tous ses ouvrages les éléments d'une proBtable réaction contn; V historisme (\\x\ fut la marque idéologique du siècle dernier.
g) Les hommes d' affaires et la culture classique.
Nombreux cependant sont ceux qui, en se posant comme destructeurs de la culture classique, ontcru faire œuvred'hommes pratiques, dominés par des préoccupationsutilitaires, et parle souci de la production nationale. Or, le monde des affaires, mieuxéclairé, lescondamneaujourd'hui. Il se prononce pour la culture g-énérale et classique, contre Téducation exclusivement professionnelle. Voilà déjà longtemps que, dans les cités industrielles d'Angleterre, les Headmasters (directeurs) des écoles techniques s'en sont rendus compte. Pour eux, l'enseignement des langues anciennes estle meilleur moyen de former l'intelligence. Les directeurs d'écoles industrielles de Birmingham, notamment, exigent que tous leurs élèves apprennent le latin jusqu'à i4 ans, elle continuent deux années encore dans la division moderne. De même le latin est obligatoire jus-
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qu'à i3 ans dans l'école, essentiellement pratique, de Dulwich (i).
Un nouveau et remarquable lémoignag^e de cetteconfiancedes hommes pratiques, des grands producteurs et des grands industriels, dans l'utilité de la culture classique, s'est produit naguère, et ce sera l'honneur de notre campagne de l'avoir directement suscité. M. Guillain, au nom du Comité des Forges et Aciéries de France, dont il est le président, vient d'adres-
(i) Bornecque, /îeyue universitaire, i5 octobre 1902, Dans le pays le plus utilitaire du monde,pn Amérique, on réclame à grands cris les humanités. Une revue universitaire de Chicago. The School Revitw (juin 1906), en fait foi. Des professeurs de science, de médecrne.. demandent que leurs élèves aient une culture générale et littéraire, qu'on leur affine, qu'où leur polisse l'esprit. Uu professseur d'h3'draulique a compose un programme où le latin occupe la plus belle place, « avant la géométrie, la j)hysique et l'algèbre ». Le latin est, eu c'fet, considéré par eux comme la meilleure gymnastique intellectuelle. D'autre part, la School Review constate que, dépourvus de celte culture de l'effort, les étudiants américains ne savent pas travailler et que leur niveau inlellecluel baisse dangereusement. « Devenus ingénieurs, dit Tautear de l'article, ils ne sont capables ni d'écrire, ni de parler convenablement, w Tout comme M. Guillain, l'éminent président du Comité des Forges de France, il constate : « Ils ne peuvent même pas rédiger un rapport utile, et dans toutes les affaires où se trouvent mêlés des ingénieurs, la plupart dci= procès viennent de ce qu'ils se sont mal expliqués. » Et la School Review préconise les études latines pour remédier à cet état de choses. (Cf. Marcel Boulenger, le Latin.)
ser une lettre au ministre de l'Instruction publique pour lui demander le rétablissement des études classiques et la modification des programmes secondaires établis en 1902(1). Il se plaint que l'enseignement technique donné dans les grandes écoles scientifiques soit contrarié par l'insuffisante préparation générale des élèves. Il s'ensuit un abaissement du niveau professionnel des ingénieurs :
a Or, tous les chefs de nos grandes industries constatent, àl'heure actuelle, que, quelle que soit l'Ecole d'où ils sortent : Ecole polytechnique, Ecole supérieure des mines. Ecole des ponts et chaussées, Ecole centrale des arts et manufactures, nos jeunes ingénieurs sont, pour la plupart, incapables d'utiliser avec profit les connaissances techniques qu'ils ont reçues,
II' Voir la Lettre du Comité des Forges et Aciéries, et la réponse de M. le ministre, aux Annexes, pp. 323 et suisr. Cette lettre du Comité des Forges, dont le but plus spécial était de demander le rétablissement des avantages accordés, jusqu'au fâcheux décret de novembre 1910, aux candidats à l'Ecole polytechnique munis de baccalauréat classique, a été fortifiée par une démarche faite quelques jours après, dans le môme sens, auprès du ministre, par la Société des Amis de L'Ecole polytechnique. Voir la note à ce sujet aux Annexes, p. 33i.
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par r incapacité où ils sont de présenter leurs idées dans des rapports clairs, bien composés et rédigés de manière à faire saisir nettement les résultats de leurs recherches ou les conclusions auxquelles les ont conduits leurs observations.
(( Cette incapacité n'a pas seulement pour effet de diminuer la valeur et le rendement utile de nos collaborateurs, elle a, en plus, le grand inconvénient de diminuer singulièrement le nombre des hommes que la netteté et l'ampleur do leur iritelligence,la rectitude et la profondeur de leur jugement désignent pour diriger les grandes affaires, en créer de nouvelles, et maintenir la France au rang que, malgré la faiblesse de ses ressources naturelles, son clair génie a su lui assurer à la tête du progrès des arts et des sciences industriels. »
Les causes de ce péril économique, M. Guillain les signale avec netteté. Elles se trouvent, dit-il, <( non seulement dans les différentes réformes deTenseignement secondaire que nous avons vues se produire depuis un certain nombre d'années,etqui ont trouvé leurpleine expression dans
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les programmes de 1902 (i), mais encore dans r esprit qui entraîne aujourd'hui tout l'enseignement universitaire, et qui, pour accroître le nombre de connaissances mises à la portée de la jeunesse, la dispense de plus en plus de la pénible, mais fâcheuse discipline de l'effort personnel». Or, nous savons maintenant où se trouve le foyer de cet esprit « qui entraîne tout l'enseignement universitaire », nous savons d'où part l'impulsion qui aboutit à la ruine et au discrédit des études classiques : c'est à la Sorbonne.
L'une des expériences les plus décisives en ce sens nous est fournie par l'Institut Solvay, de
(i) Dans sa réponse à M. Guillain et au Comité des Forges, Annexes, p. 327, M. le ministre tout en protestant de son profond aLtachemcutàlaoulture classique, conteste ce raisonnement. On ne peut, dit-il, juger encore des elTels des programmes de 1902 qui ne sonl entrés que successivement en application. Mais les reformes de 190a ne sont que l'un des derniers épisodes delà lutte contre la culture classique : il y a plus de vingt ans que les programmes sont sans cesse remaniés dans un esprit défavorable à celte culture. Le baccalauréat moderne date de iSgi.Et il y a loBglemps aussi que les industriels ont commencé à se plaindre de l'insufûsance d'éducation générale de l«urs ingénieurs.
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Bruxelles. Cette université, divisée en deux grandes sections (Institut de physiologie et Institut de sociologie), s^est annexé, en 1908, une Ecole de commerce destinée à former ces futurs hommes d'affaires {business captains ou capitaines d'industrie, comme on dit aux Etats-Unis) à qui est due la prospérité d'un pays. Les études dispensées par cette école conduisent au grade d'ingénieur commercial. Cq grade, création particuhère et originale de cette école, s'obtient après quatre années d'études formant une véritable culture éducative. C'est ainsi qu'à côté des études générales de mathématiques et de comptabilité, on y trouve des cours d'histoire (i^° année), de biologie (2^ année), de physiologie (3^ année) et de sociologie enfin (4* année). Tous ces cours tendent à doter ces jeunes gens des multiples connaissances qui leur seront indispensables pour la conduite des grandes affaires.
Le principe qui a rallié tous ces ingénieurs et les hommes de formation scientifique qui sont à la tête de cet institut, c'est que la direction des entreprises industrielles demande unlarge hori-
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zon intellecluel, que de nos jours l'industrie et le commerce se haussent jusqu'aux degrés sociaux les plus élevés, où la culture supérieure est absolument indispensable. Ils se souviennent du mot de Goethe : « Je ne sache pas qu'il y ait d'esprit plus large que celui d'un grand commerçant. )> Voici, au surplus, comment s'exprime M.Waxweiler,réminent directeur de rinstitut de Sociologie Sol vay, ingénieur honoraire des ponts et chaussées : « Non seulement les directeurs, les administrateurs délégués, les membres des conseils d'administration, mais encore ceux qui les secondent dans leur tâche, les secrétaires, les attachés chargés d'étudier les rapports, doivent être en état de comprendre les considérations multiples d'ordre économique, technique ou social. Je dis en état de comprendre; ce que l'homme d'affaires doit posséder, en effet, c'est un horizon mental étendu, un jugement sûr, apte à faire rapidement les discriminations qui réduisent les problèmes à leurs éléments, des vues larges (i). »
Gomme conséquence d'un tel principe, l'Ecole
(i) Congrès international de l'enseignement technique.
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de commerce Solvay n^a pas admis de spécialisation des études soit vers l'irulustrie ou tel ijroupe d'industrie, soit vers le commerce, soit vers la banque. Et cependant le grade qu'elle confère ne s'acquiert normalement qu'à 28 ans. Jusque-là « il est nécessaire que l'homme d'affaires reçoive son éducation intégrale » ; aucune des matières générales qu'on lui enseigne n'est inutile à son activité ultérieure, dans quelque sphère qu'il soit appelé à l'exercer. Cette école ne vise donc « aucunement à livrer aux affaires des praticiens tout formés », mais des hommes cultivés aptes à devenir plus tard de grands producteurs.
Comme l'a dit M. Carnegie, qui a de bonnes raisons pour faire autorité en la matière : « Les jeunes gens instruits ont un avantage considérable sur ceux qui n'ont été qu'apprentis : ils ont l'esprit ouvert et pas de préjugés... Le diplômé d'Université possède des idées plus larges que celui qui a été privé de l'éducation universitaire, il dépassera celui qui, une couple d'années avant lui, aura été mis à l'Ecole de la pratique. »
La culture générale n'est donc pas un détour
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inutile, elle est au contraire du temps gagne. C'est ainsi que, dans les sections spéciales de TEcole Solvay, des professeurs ont cru reconnaître la supériorité scientifique des élèves de formation littéraire, par exemple. « C'est, dit M. Waxweiler, le résultat d'une expérience de plusieurs années que des jeunes gens sortis de la section des humanités latines sont aussi préparés à l'analyse infinitésimale et à la mécanique rationnelle que d'autres venant de la Section scientifique, à condition qu'ils soient intelligents. » M. Maingie prétend même que ces élèves dépassent les autres rapidement.
Nous l'avons dit maintes fois : tout spécialiste, s'il n'a pas commencé par une forte culture générale, ne fait qu'un professionnel borné. Alors que M. Durkheim déclare que l'ancienne « culture générale » nous fait horreur, les industriels et les hommes d'affaires en réclament le retour (i). On n'en saurait douter; les bienfaits d'une longue et lente formation de
(i) Au moment de la grande enquête sur l'enseignement secondaire, la plupart des Chambres de commerce, celle de Lyon en particulier, par un rapport fortement motivé, s'étaient prononcées en faveur du maintien des études classiques.
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Tesprit, d'un accroissement de l'intellig^ence en dehors de tout souci technique, se font sentir, non seulement dans les carrières intellccu elles et libérales, mais encore dans les carrières pratiques et plus g-énéralementdans toute la conduite de la vie.