II. — QUELLES RÉFORMES PROPOSER
Il ne suffit point de décrire le mal, il faut s'efforcer d'y trouver des remèdes.
Jusqu'ici nous avons combattu surtout contre la Sorbonne, afin d'atteindre le mal à sa tête. Mais nous n'avons garde de considérer la Sorbonne comme la seule responsable de cette décadence de la culture classique. La crise de notre enseignement supérieur des lettres n'est que l'accident essentiel d'une crise diffuse et plus ancienne.
Il s'est produiten effet, voici quelques années, au sein même des familles, un mouvement de défiance envers la culture classique. Beaucoup de pères de famille, convaincus par les argu-
ments simplistes d'un utilitarisme étroit, crurent de bonne foi découvrir quelque antagonisme entre la vie moderne et l'étude des humanités. C'était l'époque où retentissaient les aphorismes de Raoul Frary, ancien normalien devenu défenseur de l'enseig'nement moderne, qui déclarait à propos des études latines : « Je comprends toute culture, sauf celle du bois mort. » Les bénéfices des humanités, il est vrai, sont plus délicats à faire valoir que les avantages immédiats d'une éducation exclusivement technique, et qui apparaissent trop facilement aux esprits qui jugent vite. Mais comme M. La visse le répondait alors à ces tenants de l'utile : « Le monde a besoin d'idées improductives ^ et ces sortes d'idées produisent beaucoup à ceux qui les ont acquises. » Le but de l'éducation, en effets ce n'est pas de nous préparer à un bon emploi de nos capitaux, mais bien à l'aménagement et à la mise en valeur de nos ressources intellectuelles. A cette philosophie, qui n'est pas neuve, philosophie du commerce, religion de l'utile, s'oppose le sentiment qu'il n'y a de véritable culture qu'en dehors de l'intérêt immédiat, de l'utihsa-
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lion pratique. Nous venons de montrer les premiers symptômes d'une réaction qui s^org-anise dans le public et non point, comme on pourrait le croire, parmi les intellectuels dont beaucoup, par dilettantisme et fausse élégance, se déclarent encore convaincus de l'infériorité de leur propre culture classique, mais parmi les hommes d'affaires dont l'avis là-dessus est par ticulièrement précieux. Aux parents désormais à comprendre que l'enseignement moderne et professionnel constitue une gymnastique insuflisante de l'esprit et donne en quelque sorte une prime au moindre effort intellectuel. Aux publicistes ensuite et à la presse d'encourager et de répandre cette opinion. Il semble, d'après les sympathies que nous avons rencontrées, qu'ils n'y manqueront point et que le sentiment public ait beaucoup changé depuis dix ans.
Cette rénovation morale préparera et facilitera ces réformes positives que réclament aujourd'hui un grand nombre de bons esprits. On
s'accorde généralement sur la nécessité d'une révision des programmes de l'enseignement secondaire, tels qu'ils ont été établis en 1902. Le résultat décourageant de cette réforme s'est tout de suite fait sentir, non point seulement dans les examens ordinaires, mais encore dans ce concours qui ne met en ligne que l'élite de nos lycées, je veux dire le concours d'entrée à l'Ecole normale supérieure. Le dernier rapport du jury de ce concours montre l'insuffisance notoire des épreuves de français. M. Michaut et Slrowski relèvent dans la plupart des copies des « constructions embarrassées de lourdes incidentes, des cascades de génitifs, l'excessive familiarité », quand ce n'est pas « l'emphase, le style déclamatoire et prétentieux ». Les épreuves orales ne sont pas moins alarmantes. Si l'on présente à un candidat un texte français du xvi° siècle, il eu explique tout aussitôt « les mots, les tournures, enfin il fait de la grammaire ; et // n'y aurait qu\i V en féliciter ^ s il savait faire autre chose. Mais quant à obtenir de lui une impression sur l'art de l'écrivain^ un seul mot sur ses idées, en somme, un véri-
igO L ESPRIT DE LA NOUVELLE SORBONNE
table commentaire littéraire, impossible (i). >> Ces jeunes gens, d'autre part, connaissent les lang-ues vivantes, mais c'est en allemand ou en anglais parlés que leurs copies sont rédigées; il sont incapables de faire passer en notre langue l'expression littéraire du texte original. Tels sont les résultats de la fameuse méthode directe. L'enseignement secondaire est donc lui-même profondément atteint. Mais il n'est pas responsabl-e de tout le mal. Et il faut voir avec quelle unanimité peu généreuse les maîtres de la Nouvelle Sorbonne mis en cause accusent renseignement de nos lycées. «Nous ne nions point, disent-ils, qu'il y ait une crise du français et delà culture générale, mais à qui la faute? Notre réle n'est point d'apprendre le français ; au sortir du collège, l'éducation littéraire doit être achevée. »
ils oublient un peu vite que la Sorbonne, sous l'impulsion des politiciens, élabora toutes ces réformes qui ont provoqué le dépérissement des études de lettres : c'est elle qui a fourni la doc-
(i) Ce document a été publié dans Paris-Journal (i5 janvier
trine,la justification de ces programmes de 1902 à quoi nous devons la décomposition de Tenseig-nement secondaire. Aussi est-ce en vain que les « supérieurs » essaient aujourd'hui de déplacer les responsabilités et qu'ils prétendent que nos critiques se sont trompés d'étage.
Il convient de rétablir un enseignement général classique ou gréco-latin. Il convient en outre de supprimer l'égalité des sanctions entre les différents baccalauréats et d'assurer au baccalauréat classique certaines prérogatives justifiées par Tefiort plus considérable qu'il exige. Au lieu de supprimer le bénéfice jusqu'alors consenti, par exemple, aux candidats pourvus de diplômes classiques, comme on vient de le faire naguère pour l'Ecole navale d'abord, puis pour l'Ecole polytechnique, ne devrait-on pas leur consentir au contraire de plus grands avantages (i)? Il y a, en outre, un illogisme évident dans ce fait que le baccalauréat sciences-langues, sans épreuves
(i) Cette mesure prise par le ministre de la Guerre, au mois de. novembre dernier, a été l'objet de la protestation du Comité des Forcées et Aciéries de France et d'une longue note motivée émanant de la Société des Amis de l'Ecole polytechnique. Ces deux documents importants sont reproduits aux Annexes , pp. 3a3 et suiv.
latines, donne l'accès aux facultés de Lettres où la licence comprend encore une épreuve de latin. Qu'on sépare distinctement les deux ordres d'enseignement : un enseignement moderne avec un baccalauréat approprié qui recrutera ses élèves dans renseignement primaire supérieur; un enseignement classique, fondé sur les langues anciennes, préparation indispensable à qui doit un jour aborder les hautes études littéraires, médicales, scientifiques ou juridiques (j).
(i) Nous entendons, par enseignement classique, un enseignement littéraire, un et cohérent, d'où i'clude des langues anciennes ne soit pas proscrite, où le français tienne une large place, et qui donne la prépondérance dans chaque classe au professeur de lettres.
M. Couyba, sénateur, ancien rapporteur du plan d'études et des programmes de 1902, dans une longue lettre au Temps dn 37 décembre {voir aux A nneœes , p. 342), veut à la fois garantir la réforme dout il est en partie l'auteur, et en modifier le principe. Il ne consent pas qu'on touche aux programmes, mais il demande « qu'on introduise plus de solidarité dans l'enseignement ». Il y a là une belle contradiction. L'effet des nouveaux proj^raiDraes fut de morceler la culture générale, d'abandonner l'enseignement h des professeurs spéciaux incapables de s'entendre et mis sur le même rang. Parlerait-on de rétablir le professeur principal ? Mais alors ce serait affirmer la décisive importance de renseignement littéraire, et précisément ce serait démolir ce qu'on a hâtivement construit, si l'on peut appeler construction cet entassement de matériaux épars dans un champ vague... La seule réforme logique, c'est une réforme radicale des programmes de 190a, qui ont établi la culture dispersée et incohérente .
CONCLUSION igS
Telles sont les grandes lignes d'une revision générale qui doit modifier le régime de notre enseignement secondaire et préparer un retour nécessaire à la culture classique.
Mais ce que nous avons surtout critiqué, au cours de cette campagne, c'est l'état actuel de notre haut enseignement littéraire. Gomment remédier au péril que les méthodes de la Nouvelle Sorbonne font courir à notre culture française? Laréforme de l'enseignement secondaire, la suppression de l'égalité des sanctions auraient déjà pour effet de relever le niveau intellectuel des jeunes hommes qui, chaque année, arrivent à la Faculté des Lettres. Mflis serait-ce suffisant et pourrait-on, dès l'abord, les soumettre à cette spécialisation qui est la marque des récents programmes de licence ? On a aujourd'hui l'occasion de faire vraiment de la licence un examen supérieur, et cela, non point en suivant l'exemple des réformateurs de 1907, qui n'ont eu d'autre dessein que de sacrifier à la manie pseudo-
194 l'esprit dk la nouvelle sorbonne
scientifique, mais en transformant la licence èslettres en un diplôme de haute culture générale.
Un an pour préparer un tel examen, cela peut-il suffire? La plupart des jeunes gens sont bacheliers à 17 ans; ils peuvent être licenciés èslettres à dix-huit et candidats à l'agrégation à vingt ans, avant d'accomplir leur service militaire, alors que les étudiants en droit et en médecine passent au moins cinq ans sur les bancs de la Faculté (i).
Comment un futur professeur de lycée acquerrail-il, en trois ans, ce fonds de connaissances et cette éducation générale où il puisera durant toute sa carrière ? — D'autre part, combien voyons-nous de jeunes gens qui, ayant franchi trop vite les premières étapes, se trouvent arrêtés plusieurs années par le concours final? Et quels sont les candidats qui réussissent le plus tôt? Ce vsont les élèves de l'Ecole normale, les boursiers de licence, ou ces étudiants de Sorbonne qui, ayant préparé le concours d'admission à l'Ecole, ont passé un ou deux ans en rhétori-
(i) La licence en droit exige trois années de préparation et sa difficulté est loin d'être supérieure à celle delà licence littéraire.
que supérieure (dite aujourd'hui première supérieure).
Aussi bien esl-ce une garantie semblable de culture et de préparation que nous voudrions voir rendre obligatoire et fixer dans les programmes. Pourquoi n'exigerait-on pas, à l'entrée des études supérieures de lettres, un certificat du même genre que ce P.C.N. que doivent posséder les futurs médecins ? Ce serait un certificat de culture littéraire générale, comme celuici est un certificat de culture scientifique générale. Cette sorte de baccalauréat de Faculté serait subi après une année d'enseignement supérieur.
Nous ne faisons que reprendre là un vœu formulé en 1908, quelque temps après la réforme de la licence, par les Facultés de Lyon et de Clermont-Ferrand. MM. Clédat et Dogfnon le ')roposèrentau Conseil supérieur en ces termes :
Considérant que le baccalauréat qu'on passe au sortir du lycée n'est pas une garantie suffisante de lionne culture générale pour les candidats aux fonctions de l'enseignement secondaire, et que si l'examen du concours des bourses de licence donne cette
g-arantie, il y a lieu de soumettre à une preuve analogue les candidats qui ne passent pas le concours
Considérant que la partie latin et français de la licence de langues -vivantes représente le minimum d'études générales supérieures qu'on puisse exiger des futurs professeurs de l'enseignement secondaire (ordre des lettres) et que cet examen est séparé facultativement du reste des épreuves de la licence par le décret du 3 septembre 1908.
Emettent le vœu :
Qu'on ne puisse être chargé d'une classe de philosophie, d'histoire, de grammaire ou de lettres dans l'enseignement secondaire sans avoir non seulement conquis une licence spéciale, mais encore avoir subi avec succès, soit les épreuves du concours des bourses de licence, soit celles de l'examen latin-français prévu au décret du 3 septembre 1908.
La licence de lang-ues étrangères est, par une anomalie singulière, la seule où l'on exige encore de sérieuses épreuves générales, grâce à cet examen latin-français dont parlent MM. Glédat et Dognon. Leur vœu, d'ailleurs, fut repoussé par le Conseil supérieur. Nous y trouvons les idées directrices de la réforme pratique que nous exposons.
La licence ès-lellres devrait donc se préparer en deux années de scolarité. Seuls les élèves de l'Ecole normale ou les boursiers de licence seraient dispensés de la première année consacrée à des études communes de lettres, de philosophie et d'histoire, faites avec les ressources de l'enseignement supérieur. Il n'est pas admissible qu'on puisse être nommé professeur d'histoire ou de philosoplûe dans un collègue, par exemple, sans avoir fourni d'autres preuves de sa connaissance de la langue et de la littérature françaises, que la composition et l'explication du baccalauréat. Et pourtant il en est ainsi aujourd'hui. D'autre part — M. Clédat le fait très justement remarquer (i) — tous les étudiants ne devraient-ils point posséder une culture philosophique et historique supérieure à celle qu'on demande à de simples bacheliers ? Aussi l'examen final de cette première année d'études à la Faculté comprendrait-il une épreuve classique de langues anciennes et dedissertation
(i) Voir l'article de M. Léon Clcdat, Lyon Universitaire 20 novembre, à qui nous empruntons les idées générales de cette réforme de la licence.
198 l'esprit de la nouvelle 80RB0NNE
française; en outre, l'interrogation à option porterait sur un enseignement philosophique de la Faculté pour les historiens; pourles philosophes sur un enseignement historique. Les étudiants es langues classiques ou modernes opteraient nécessairement pour un enseignement historique et pour un enseignement philosophique.
Pourvus de ce baccalauréat de Faculté, diplôme de culture générale, les candidats à la licence pourraient alors choisir leur spécialité et, c'est sans danger qu'ils aborderaient, en seconde année, l'étude de leurs techniques particulières.
Mais c'est là, disent les professeurs de Sorbonne, un enseignement de lycée qui ne saurait revenir à des maîtres de faculté. Nous avons des travaux scientifiques à poursuivre et s'il nous faut encore corriger les devoirs français et les exercices des candidats à cet examen préparatoire, nous n'y suffirons plus. Que les étudiants fassent une classe de première supérieure avant de venir chez nous.
On peut répondre qu'il n'y a pas de première supérieure dans tous les lycées de France et on ne saurait obliger les élèves à demeurer un an
de plus au collège. Et puis, il y a quelque danger à retarder leur entrée à la Faculté, car si la Sorbonne est prospère, grâce, mon Dieu, à l'aftluence cosmopolite, les facultés de province, elles, ont besoin d'étudiants pour subsister.
Pourquoi ne ferait-on pas appel pour cet examen nouveau aux professeurs de l'enseignement secondaire? On créerait ainsi ce que nous appellerons un enseignement secondaire supérieur et dont les maîtres seraient choisis par le ministre (i), parmi les professeurs de talent de nos
(i) Nous disons /)ar le ministre, c'est-à-dire sous sa respori' sabilité, et c'est ainsi que les maîtres de l'Ecole Normale étaient jadis recrutés. — Les questions de mode de recrutement ont ici une importance toute particulière. Ce qui importe plus que la réforme des programmes, en effet, c'est le choix du personnel chargé de les appliquer. Et, d'autre part, c'est le mode de recrutement en usage aujourd'hui à la Faeatlé des Lettres qui a asssuré la domination d'un certain esprit, c'est lui qui fait obstacle à toute modification dans l'avenir.
Voici en effet comment sont recrutés les chargés de cours en Sorbonne (premier titre de la hiérarchie). Autrefois, on étudiait, à l'assemblée des professeurs, les litres des candidats; puis on présentait au ministre trois candidats par ordre de mérite, parmi qui il pouvait choisir à son gré; le plus souvent, il s'en tenait au premier désigné.
Aujourd'hui, on ne classe plus les candidats. Le doyen est invité à fournir sur chacun d'eux une notice individuelle où sont exposés sa valeur et ses titres. Kien, en apparence, de plus
lycées. — Ces chargés de cours enseigneraient les matières générales du programme (explications d'auteurs, compositions françaises, exercices de langues anciennes) et les étudiants fréquenteraient les conférences des professeurs de la faculté pour l'enseignement à option (histoire et philosophie). Ainsi les maîtres de l'Université seraient déchargés du rôle de pédagogues, de correcteurs de copie qui troublent leurs travaux,
légitime. Mais on va voir comment le despotisme universitaire se manifeste dans cette simple information sur les candidats. Pour aboutir à ce rapport, le doyen réunit la section compétente qui examine les titres de candidature, selon Vespril régnant dans la section. Son avis consultatif est présenté a l'Assemblée des professeurs qui le ratifie systématiquement. Après quoi, le doyen présente son rapport au ministre. A vrai dire, il n'y a point de classement, mais ce qui le remplace est le pur arbitraire. La section fournit sur ses candidats préférés des renseignements pleins d'avantages et déprécie de façon catégorique, disqualifie même ceux dont elle redoute la venue. C'est le triomphe du discipulat. On agit ainsi bien plus vivement sur le ministre à qui Ton montre sous un jour violemment défavorable le candidat qui n'a pas l'heur de plaire à la section. Et voilà commenta pu s'établir en Sorbonne la domination de quelques personnalités et une espèce d'esprit officiel qui constitue une véritable dictature intellectuelle. Ces professeurs ne se contentent pas d'imposer des idées par leur enseignement, ils sont fonctionoaires et désignent le personnel. Le choix du ministre ne serait-il point préférable à un pareil système ? Cf. aussi Annexes, p. 867.
et Féducation générale serait confiée à des professeurs de culture secondaire, dont c'est plus particulièrement le rôle.
Nos critiques ont suggéré, ces temps derniers, un projet analogue qui a été soumis à VAssociation du personnel enseignant des Facultés de Z/^//re5. A rassembléegénérale du mois d'octobre, on a proposé de créer un examen de culture générale à la fin de la première année d'études. Il importe que ce vœu et d'autres semblables soient portés devant leConseil supérieur de l'Instruction publique.
Enfin, les prérogatives qu'un tel régime laisserait aux élèves de l'Ecole normale et aux boursiers de licence assureraient une vitalité nouvelle à la vieille maison de la rue d'Ulm et la question se poserait alors de rétablir son enseignement indépendant.
Tout, d'ailleurs, prépare une telle solution. ^ Car, il iuiporte qu'on le dise, bien qu'annexée, humiliée par sa rivale, l'Ecole Normale vit
encore. Réduite à n'être plus qu'un log-is pour boursiers de licence, elle conserve néanmoins son esprit indépendant, elle demeure soucieuse de marquer ses différences qu'en voulant abolir on n'a fait qu'accentuer.
Ce qui trouble le fonctionnement de la Sorbonne actuelle, c'est qu'elle doit assumer un triple rôle; on a voulu qu'elle fût à la fois un institut de recherches scientifiques et spéciales, un établissement pédagogique assurant le recrutement des professeurs, et enfin qu'elle demeurât un conservatoire de la haute culture et dispensât à un public éclairé les résultats les plus généraux de l'histoire et de la science. Ces trois desseins se contrarient. Les professeurs de Sorbonnene peuvent être tout à la fois. Et nous omettons encore leur rôle administratif, c'est-à-dire la surveillance et le contrôle de l'enseignement tout entier. Il faut choisir. Nous croyons qu'il y aurait intérêt à les décharger de leur rôle pédagogique, en rétablissant l'Ecole Normale ; à éloigner aussi
CONCLUSION 2û3
toute préoccupation administrative, qui trouble la vie universitaire en y mêlant des ferments malsains, des germes de querelles personnelles, et qui livre le haut enseignement à Tintransigeance doctrinaire. La Sorbonne pourrait alors se consacrer au labeur qui lui convient le mieux, à des travaux particuliers d'érudition, analogues à ceux que l'on poursuit à l'Ecole des Hautes-Etudes, et à un enseignement plus général, dégagé des préoccupations utilitaires, destiné aux étudiants français ou étrangers qui viendraient chercher là ce qu'ils ne peuvent trouver nulle part ailleurs : des lumières sur les plus hautes questions de la philosophie, de l'histoire et de la littérature.
A cela quelques-uns ont répondu par avance, la Sorbonne ne pourra pas vivre. Elle a besoin d'élèves, elle a besoin d'inscriptions; si on la laisse envahir par une clientèle intermittente et capricieuse d'amateurs, ses salles de cours deviendront vite à moitié désertes, des sortes de refuges pour flâneurs et désœuvrés. Bientôt, n'ayant plus de ressources, elle devra fermer ses portes.
S04 L^ESPHIT DE LA. NOUVELLE SOHBOMNE
C'est la question matérielle. Elle a son importance. Mais il faut remarquer qu'elle ne saurait être ici la question dominante. Or, elle est devenue telle, ces derniers temps, par les arg-uments de ses défenseurs. On a opposé la Sorbonne déserte d'autrefois, où l'herbe poussait entre les pavés de la cour, à la Sorbonne d'aujourd'hui riche et active avec ses 4.000 étudiants étrangers. Eh bien ! je ne sais si l'on ne doit pas préférer l'ancienne Sorbonne, où quelques fervents venaient s'instruire, à cette tour de Babel moderne, où se bousculent des étrang-ers de toute langue, qu'on attire, qu'on flatte et qu'on séduit, foule cosmopolite au milieu de quoi les étudiants français, désorientés, perdus, ne se sentent plus chez eux. Ces auditeurs bizarres sont si nombreux qu'une mesure spéciale doit intervenir pour réserver les premiers bancs des salles à nos étudiants. La culture française doitelle beaucoup gagner à se propag"er de la sorte ? Les diplômes spéciaux créés pour ces étrangers sont de véritables trompe-l'œil, des sortes de brevets élémentaires qui ne témoignent même pas de la connaissance de notre lang-ue. Il serait
peut-être plus utile de s'occuper des Français qui ont le goût de se perfectionner et d'apprendre.
Nous avons combattu ici pour assurer à la Sorbonne son véritable rôle de haute culture, dégagé des préoccupations pédagogiques. Uéminent penseur qu'est M. Boutroux rendit justice à notre campagne dans une conversation récente (i), dont nous ne saurions mieux faire que de reproduire les termes en guise de conclusion. « Les Facultés des lettres et des sciences, dit-il, ne devraient pas être des sortes d'instituts pédagogiques. Un régime de hautes études extrêmement souple, divers, généreux, devrait être substitué aux mœurs actuelles. Edmond About s'écriait un jour ironiquement : « Mais ^Université, pour les universitaires, c'est un cercle vicieux.» En effet, l'Université ne devrait pas avoir pour but de former des professeurs, mais de distribuer la pâture intellectuelle à toute mne jeunesse avide de s'instruire et de recevoir
(i) Voir la Liberté (24 septembre). Annexes, p. 26g.
2o6 l'esprit uk la nouvelle sorbonne
une préparation sérieuse pour la lutte des idées. La Sorbonne devrait être un foyer aux flammes multiples, accueillant à tous les talents, à tous les enseignements, à toutes les doctrines.
(( Chacun viendrait là orienter sa pensée selon ses besoins et la mûrir en toute confiance avande s'engager dans les recherches spéciales. Remarquez qu'un pareil système n'empêcherait nullement les travaux de détail et la multiplication des laboratoires nécessaires à l'avancement des sciences. Mais, à côté de toutes les spécialités scientifiques, il serait permis à une jeu nesse studieuse de s'intéresser en même temps au mouvement général auquel il est dans sa destinée de participer. »
Soucieux de présenter cette question de la Crise de la Sorbonne et de la culture classique sous ses divers aspects, nous publions maintenant les pièces du débat, c'est-à-dire les principales opinions qui se sont produites au cours de cette campag'ne. On aura ainsi le dossier de la cause que nous avons portée devant le g"rand public.