M. LAVISSE ET LA SORBONNE
M. Lavisse, directeur de l'Ecole normale supérieure, a publié dans les Débats (21 août) une long'ue lettre (]ui est une réponse à nos critiques. Bien qu'elle ne nous fût pas personnellement adressée, il convient d'en reproduire les passag-es principaux, car, sous sa forme combative, elle nous apporte une frappante confirmation. Voici ce que dit textuellement M. Lavisse.
« Il me faudrait beaucoup de temps et de place
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pour défendre la Sorbonne contre les furieuses attaques qui lui viennent de divers côtés. Je dirai donc seulement, pour aujourd'hui, qu'il me semble que nos adversaires reprociient à notre enseignement de n'être pas un commentaire esthétique des auteurs, des auteurs classiques bien entendu, accompagné d'exercices de style. Ils voudraient que la Sorbonne fût une rhétorique prolongée. Or, il est vrai que nous avons une tout autre idée de notre fonction.
« L'idée que nous en avons apparaît nettement dans l'institution nouvelle du diplôme d'études supérieures.
« Après l'examen de licence, avant le concours d'agrégation, les étudiants préparent cet examen, dont la principale épreuve est un mémoire sur un sujet choisi par le candidat, avec l'agrément d'un professeur. Ils travaillent ce mémoire pendant plusieurs mois sous la direction discrète du maître qu'ils ont choisi.
« Je regrette de n'avoir pas sous la main la liste des mémoires de cette année. Vous y verriez des sujets très divers : philosophiques, philologiques, littéraires, historiques, géographiques. Ils sont choisis de façon que l'étudiant puisse étudier à fond toute la matière, en connaître lui-même tous les documents, les critiquer, et en tirer les conclusions.
« Ce travail intéresse les étudiants et les passionne. Ils y mettent plus crardeur et de temps que nous le voudrions. C'est qu'il leur [plaît, à ces jeunes gens, de sortir enfin de la passivité scolaire pour faire œuvre qui leur soit personnelle. Ils sentent qu'ils apprennent à travailler par eux-mêmes. Ils sont des (( compag-nons » qui se mettent en état de devenir des u maîtres ».
(( Mais il y a « la crise du français ».
« On exagère beaucoup cette crise. Il est vrai pourtant que le soin delà composition et de la forme n'est plus [aussi attentif qu'autrefois, non pas chez tous, mais chez un très grand nombre. Plus préoccupés du fond que de la forme, les étudiants, après le long travail de recherches et « la mise en fiches » comme ils disent, expédient trop vite la rédaction. Je me suis souvent plaint de ce défaut, soit dans les comptes rendus à l'Académie française, soit dans les conversations avec des jeunes gens.
« Je pourrais poser cette question : « De mal écrire un travail sérieux, utile, instructif, ou bien de savoir bien écrire, mais, parce qu'on n'a pris ni le goût ni la méthode du travail, ne rien écrire du tout, qu'estce qui vaut le mieux? '.) Mais je reconnais qu'une fois de plus on est tombé d'un excès dans l'excès contraire et qu'il faut que nous prenions garde que le
propre de la science française est de s'exprimer clairement, en bons termes et en bon ordre. Nous y prendrons g"arde.
(( A qui fera-t-on croire, d'ailleurs, que Téducation littéraire soit à dessein négligée en Sorbonne ? Est-ce que les auteurs des trois langues classiques ne sont pas étudiés, expliqués dans les conférences de licence ou d'agrégation? Est-ce que les étudiants sont privés de tout exercice littéraire ; ne traduisent-ils pas du français en grec et en latin, du grec et du latin en français ? Et les maîtres qui expliquent les textes, ou qui corrigent ces centaines de thèmes et de versions, sont-ils insensibles à la beauté classique et à l'art qui l'exprime?
« Mais je n'en finirais pas.
« J'ai connu la vieille Sorbonne sans un seul étudiant, etj'yaivu de l'herbe entre les pavés delà cour. Je connais une nouvelle Sorbonne, qui a plus de deux mille étudiants, et qui est une des maisons intellectuelles du monde où l'on travaille le plus, peut-être celle où l'on travaille le plus. Et voici que ce travail est jugé n'être qu'un « abus des procédés soi-disant scientifiques. » Voici que l'on prend, entre tant de sujets de devoirs, deux titres qui donnent à rire au gros public, sans dire un mot de notre principal travail, que sans doute on ignore. Voici qu'on
nous accuse de vouloir « éliminer tout ce qui est personnel, original, en mot tout ce qui dénote du talent chez les jeunes g'ens soumis à cet entraînement mécanique » Nous donnons « une éducation de tâcheron ». Tout cela est violemment injuste ; mais insinuer que nous voulons détruire « la culture nationale », c'est odieux. »
Dég'agée de quelques coups de boutoir qui ne sont pas pour nous surprendre, la lettre de M. Lavisse donne entière satisfaction à ceux qui proclament qu'il y a (( une crise du français », et qui la déplorent. Elle témoigne que le souci de la forme, de l'ordre, de la composition est moins vif que par le passé chez nos étudiants et nos futurs professeurs. M. Lavisse lui-même s'est plaint maintes fois de cette fâcheuse tendance. On est passé, dit-il « d'un excès à l'autre», c'est-à-dired'un penchant exag'éré pour une vag-ue phraséologie esthétique, à un mépris déraisonnable pour le goût littéraire, la clarté des idées, la propriété et la netteté de la langue, et, en général, toutes ces qualités qui sont le (( propre de la science française » et ne se développent qu'à l'aide d'une sérieuse culture. Nous n'avons pas dit autre chose. Et
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l'éminent historien, le ferme esprit qu'est M. Lavisse nous apporte sur ce point central, essentiel de notre discussion, une confirmation haute et impartiale, mais non point imprévue.
Nous l'avons dit, en effet, tout le monde est d'accord là-dessus en Sorbonne, et, avec M. Lavisse, les jurys d'agrégation répètent les mêmes doléances depuis une dizaine d'années. On constate un abaissement prog-ressif et continu du niveau des concours ; seulement, la plupart de ceux qui voient le mal s'abstiennent de remonter à ses origines. Nous contenterons-nous, comme eux, de regretter cet état de fait, sans essayer d'en rechercher les causes? Et comment n'en pas rendre responsable ce propos délibéré, né il y a quelques années en l'esprit autoritaire de quelques maîtres, de substituer à l'idéal ancien de la culture classique, qui a fait ses preuves, un idéal nouveau, qui est en train de faire les siennes — à rebours?
Cet idéal nouveau, c'est la spécialisation, non point cette spécialisation de l'homme mûr,quiestune nécessité de toute organisation sociale, mais une spécialisation hâtive, initiale, qui commence dès l'âge de douze ans et ne cesse de croître tout le long de la vie. Formulé en termes explicites, et défendu avec hauteur dans un ouvrage, la Division du Travail social, dû à la plume de M. Durkheim, penseur
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quasi-officiel de la Sorbonne, cet idéal a commencé d'être imposé en pratique par les réformes successives du baccalauréat et de la licence ès-lettres, et par l'institution du diplôme d'études supérieures. On ne sait où il nous mènera encore. Est-il vrai que, depuis la division du baccalauréat en quatre cycles, il n'existe plus, pour ainsi dire, d'enseig^nement commun pour les élèves des lycées ? Est-il vrai qu'à la réforme récente de la licence ès-lettres on a tenté de supprimer toutes épreuves communes? Est-il vrai que la version latine n'a été sauvée qu'àgrand'peine, et que la composition française, comme telle, a été impitoyablement rayée du programme? Or, toute la question est celle-ci : cette spécialisation, à 1 ag'e où l'on doit se préoccuper avant tout de former le jugement, est-elle un bien? est-elle un mal? Nous croyons qu'elle est un mal, et un mal grave, et beaucoup d'esprits sensés le pensent avec nous. Nous nous proposons en outre de le prouver.
M. Lavisse semble dire que les réformes à quoi nous faisons allusion, et notamment celle du diplôme d'études supérieures, offrent au moins un véritable intérêt scientifique. Est-ce bien certain? En confis-
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quant au profit de ce diplôme, travail étroit, tout de patience et d'érudition, une année consacrée autrefois au développement g*énéral de l'esprit, aura-t-on rendu service à la science? Nous ne le croyons pas. Gomment douterait-on, en effet, que les sciences aient besoin avant tout d'esprits cultivés, ayant appris à penser, à déduire sûrement, et non pas seulement à collectionner des faits et des dates? C'est une erreur fréquente des «scientistes», aussi dommageable dans le domaine des sciences elles-mêmes que dans le domaine des lettres, de faire peu de cas, en g-énéral, des qualités personnelles de l'imagination, par exemple, et de l'intuition, sans quoi il est probable que a science n'eut jamais progrès se.
L'érudition historique elle-même, qui est la forme scientifique prônée en Sorbonne, est bien peu de chose si elle n'est aidée de cette finesse, de ce tact de l'in telligence, qui permet, par exemple, à un esprit formé de choisir avec sûreté, parmi la multitude des textes souvent contradictoires d'un même auteur, ceux-là seuls qu'il faut tenir pour importants. Qu'estce qui fait denos jours lesuccès légitime d'un Bédier, ou, dans un autre ordre d'idées, d'un Fabre, si ce n'est qu'à travers leur œuvre on devine une person nalité intéressante, vivante? Et M. Lavisse, moins que personne, n'ignore cela. L'auteur des incompa-
rables travaux sur Louis XIV, l'inspirateur d'une remarquable Histoire de France, n'est pas de ceux qui peuvent se sentir atteints par notre critique. Mais est-il sûr de n'être point débordé par de trop zélés auxiliaires, par des esprits tranchants, moins soucieux d'éduquer la personnalité de leurs élèves que de former un bataillon discipliné de dociles manœuvres. . . M, Lavisse nous blâme de plaider pour l'ancien commentaire esthétique des auteurs. Mais ce n'est pas seulement, ni surtout, le commentaire esthétique, c'est tout commentaire proprement intellectuel, ou philosophique au sens larg-e du mot, dont nous rejscrettons la disparition : c'est ce « développement d'une pensée ou d'une maxime morale ;) dont la circulaire ministérielle (sur la réforme de la licence) déclare expressément qu'elle veut empêcher le retour. S'il y a quelque utilité à « étudier le verbe ou l'adjectif dans telle page de Montaig-ne » (et il ne s'ag-it pas là d'un devoir exceptionnel, mais de toutuntype courant de devoirs de licence), n'est-il pas excessif de néf!;'lig"er pour cela le sens de cette pag'e, son véritable contenu, ce qu'il y a de vivant et d'agissant en elle ? Pour peu qu'on soit au courant des choses de Sorbonne, on devra reconnaître pourtant que c'est là la tendance avouée, dominante, désuétudes de lettres. Qu'on laisse à la science historique littéraire son
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rôle propre, c'est-à-dire un rôle secondaire et dérivé; qu'on ne lui permette point de rég-ir, je veux dire d'escamoter à son profit, toute l'étude intellectuelle des textes.
Allons jusqu'au bout. Si même Ton nous demandait de choisir entre ces deux méthodes d'enseignement, de dire nettement ce qu'il nous paraîtrait le moins périlleux de sacrifier, pour l'éducation déjeunes esprits, nous répondrions franchement : « Laissez le commentaire historique, bibliographique et grammatical à ces établissements, dont l'érudition est le principal objet. Car si la Faculté des Lettres ne s'occupe point de former leg-oût et le jugement, qui donc s'en chargera en France? » Non, nous ne croyons point, comme quelques-uns des maîtres les plus influents en Sorbonne ne cessent de le dire (et nous nous empressons de déclarer qu'il ne s'agit ici ni des Lavisse, ni des Groiset, ni des Faguet, ni des Vidal delaBlache), nous ne croyons point que la Sorbonne c( n'a nullement pour tâche de former des talents et des esprits supérieurs, mais de fournir du travail aux esprits ordinaires, qui sont la majorité » . C'est là une conception faussement utilitaire et faussement démocratique, qui ne vise à rien de moins qu'à la disparition de toute élite spirituelle et au triomphe des travailleurs médiocres. Il fallait toute la téna-
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cité et la rig-ueur dogmatique de quelques professeurs pour faire accepter à des esprits français une conception qui leur est si contraire.