LES RESPONSABILITÉS DE LA SORBONNE
M. René Doumic,de l'Académie Française, a résumé en un bel article du Gaulois ['i octobre) la polémique soulevée à propos de l'enseignemeat de la Sorbonne. Il rend un hommage qui nous touche à l'utilité de notre campagne. Nous en reproduisons le fragment suivant.
L'atmosphère de la Sorbonne est chang-ée, dit textuellement Ag'athon, « Dans ces cours renommés, véritables conservatoires de la haute culture française, où l'on était accoutumé à trouver des idées générales précises, du g'oût littéraire, de la finesse, de la mesure, de sobres synthèses, l'on n'entend plus parler aujourd'hui que de méthodes scientifiques et de bibliographies. L'explication personnelle des auteurs, l'analyse des idées sont remplacées par le commentaire philolog-ique, l'étude des sources, la chronologie et la filiation des textes. On est frappé, dès l'abord, par je ne sais quel aspect contraint et discipliné des études, semblable à celui qui ca-raLcié- Tise les séminaires germaniques. » Et, à l'appui de cette affirmation, il apporte un luxe de preuves.
On étudie encore, à la Sorbonne, les chefs-d'œuvre de notre littérature, mais non plus pour que l'étudiant s'en assimile la substantifique moelle ; non, c'est pour qu'il en connaisse les références, l'histoire du texte et la liste des éditions. Toutes choses qui ne sont pas négligeables, certes; mais qui sont l'accessoire et non le principal, l'auxiliaire et non l'essentiel ; et enfin et surtout qui sont pour la satisfaction de quelques érudits, non à l'usage d'une jeunesse chez qui il s'agit de mûrir l'intelligence et d'affiner la sensibilité. On veut calquer l'enseignement des
lettres sur celui des sciences, transporter dans le domaine des sciences morales l'appareil des sciences physiques. On tombe dans la superstition et dans la puérilité. On se paie de mots, et c'est pitoyable. Il paraît qu'on appelle à la Faculté des lettres Laboratoire de philologie française une salle où les étudiants se livrent tout bonnement à l'étude des auteurs du programme. 0 science, que de sottises on aura commises en ton nom ! Emile Zola se croyait un savant quand il tirait des épaisses fumées de son imagination la louche épopée des Rougon-Macquari . Et voici que des apprentis licenciés, parce qu'ils ont mis en (c fiches » les auteurs du programme, se décernent eux aussi un brevet desavants ! Le malheur est que les professeurs chargés de juger leurs compositions aux épreuves de licence ou d'agrégation, y constatent une désolante médiocrité: plus de personnalité, aucun souci de la forme, le décousu, la platitude, l'incorrection. Mais cette médiocrité même n'est pas seulement un résultat, elle est un but. Le talent a cessé de plaire. On adapte le haut enseignement à la taille et à la mesure des médiocres qui sont le nombre. ..
Et ces doléances répétées non par les feuilles d'opposition, mais par des journaux peu suspects de parti-pris en cette matière, tels que les Débats et le
Temps, sembleat bien traduire l'opinion la plus répandue dans TUniversité elle-même.
A ces arg-uments, à ces exemples, à ces témoig'na- ^es, à ces faits, que répondent les défenseurs de la Sorbonne ? Ils ne répondent rien, car, à quoi bon, lorsqu'on est le plus fort? Ou s'ils répondent quelque chose, c'est pour dire : a Oui, oui, nous savons bien quelle est votre arrière-pensée : vous êtes les avocats de la vieille et désuète rhétorique. »
Tarte à la crème ! ricanaient les marquis raillés par Molière. Rhétorique ! répètent les pédagogues poussés dans leurs derniers retranchements. Gomme si la rhétorique, qui fut long'temps le couronnement des études pour nos lycéens, avait jamais eu pour objet de former des rhéteurs! Allons donc ! J'ai eu jadis pour professeur de rhétorique Maxime Gaucher. Il n'y avait pas d'enseig-nement plus libre que le sien, plus dég-ag-é des formules, plus vivant et plus humain. Nous entrions dans sa classe, la tête farcie de g-rammaire et de rudiment. Nous en sortions passionnés de littérature française. J'estime qu'il n'avait pas fait de mauvaise besog-ne. Aucun de mes camarades de ce temps-là, Henri Lavedan, Berg-son, Maurice
Le Gorbeiller ou Théodore Reinach — celui qui avait réalisé à son profit le trust des prix de concours — ne me démentira.
S'il m'est permis de me citer, j'ai moi-môme, pendant de longues années, enseig-né la rhétorique. Je ne prétends nullement y avoir réussi. Mais j'y ai travaillé de mon mieux et j'y prenais un plaisir extrême. Mes collègues et moi, nous tâchions d'apprendre aux jeunes gens à tirer quelque chose de ieur fonds, et à l'exprimer avec propriété et simplicité, ce qui est joliment difficile. La rhétorique est cela même ; apprendre aux jeunes gens à se rendre compte de leurs idées et à les exprimer avec propriété et simplicité. Est-ce que c'est si ridicule ?
Après Agathon, voici Lucien qui, dans la Revue politique et parlementaire, déclare que la coupable n'est pas la Sorbonne : c'est l'école des Chartes.
Il incrimine ses habitudes et ses disciplines étroites sa conception de l'histoire bornée au classement des dossiers, au déchiffrement des textes, à leur publication, aux monographies, enfermée dans un cercle étroit. « La confection d'un index, l'édition d'un texte ou sa « datation » sont devenues, dans la licence
d'histoire , les épreuves recommandées aux jeunes g-ens... )) Et il les plaint d'avoir à porter le joug* de cette érudition étroite et pauvre.
Ce n'est pas la faute de la Sorbonne, ce n'est pas la faute de l'Ecole des Chartes, déclare à son tour M. Emile Fag-uet, dans un article de la Revue des Deux-Mondes, qui a fait un joli tapag-e : c'est la faute de l'enseig-nement secondaire.
C'est la faute de l'enseig-nement secondaire, parce que, dans les lycées, on n'enseig'ne plus le latin, ou on l'enseig-ne si peu que ce n'est pas la peine d'en parler. Or, la meilleure et peut-être la seule manière d'apprendre le français, c'est de l'apprendre par le latin. D'ailleurs, on n*enseig"ne pas davantag-e le français par le français. Les jeunes g"ens ne lisent plus; ils n'en ont pas le temps; ils ont trop de choses à faire. Même on les détourne de lire les vrais maîtres, les créateurs de la lang"ue, qui sont les auteurs du dix-septième siècle, suspects en raison de leurs opinions religieuses, philosophiques et politiques.
M. Fag-uet le dit, et, puisqu'il le dit, il doit avoir raison. Je voudrais seulement qu'il eût apporté à son verdict un léger correctif. Que l'enseig^nement secondaire soit dans un état déplorable, tous les professeurs de l'enseig-nement secondaire, et sans exception,
en convienneat. Mais qu'y peuvent-ils? Est-ce l'enseig-nement secondaire qui fait ses programmes ? Du tout. Ils lui sont imposés, d'en haut, par autorité supérieure : on les lui apporte tout faits; à lui de s'en tirer, au petit bonheur. Est-ce lui qui jug'e ses élèves? Du tout ! Les jurys pour le baccalauréat sont présidés par des professeurs de Sorbonne et même, il y a quelques années, étaient composés exclusivement de professeurs en Sorbonne. Est-ce lui qui forme ses propres professeurs? Du tout. Il les reçoit tout formés de la Sorbonne, qui les a préparés, instruits, munis de leurs g-rades. C'est la Sorbonne qui donne le ton. C'est d'elle que tout part, à elle que tout revient. En sorte que toutes les critiques qu'on adresse à l'enseig-nement secondaire remontent jusqu'à elle, comme à leur source.
Le résultat de tout cela? M. Fag"uet l'a formulé en deux ou trois phrases d'un sing-ulier relief, que toute la presse commente à l'heure qu'il est. On parle d'une « crise du français » ; M. Fag-uet écrit : a La crise du français n'est pas une crise, c'est une décadence; c'est une décadence définitive et sans retour, compensée par des prog-rès qui ont lieu dans un autre ordre de choses. On n'écrira plus le français, voilà tout. Il ne sera plus écrit que par un certain nombre d'hommes très restreint, qui en auront le g'oût par un phéno-
ANNEXES ?.8l
mène d'atavisme et qui seront tympanisés par les petits journaux comme grotesques. Il y aura deux langues : l'une, le français écrit par quelques personnes et compris par ces personnes-ci et quelques autres, peu nombreuses; l'autre, une lang-ue pour laquelle on trouvera un nom, très imprécise, très vag-ue, amorphe, confuse, que personne, à cause de cela, ne comprendra très bien, mais qui servira pourtant de moyen de communication un peu rudimentaire, un peu barbare, entre les hommes et qui aura avec le français quelques rapports éloignés, à peu près reconnaissables encore. » C'est la mort du français.
Mais pouvons-nous prendre notre parti de la mort du français?
En signalant cette décadence du français, je
suis persuadé que [M. Faguet] a volontairement forcé la note pour nous présenter dans une image saisissante ce qui serait à son avis une catastrophe, pour inquiéter nos consciences et solliciter tous les hommes de bonne foi à faire effort pour la conjurer.