LE FRANÇAIS EN SORBONNE
Par ailleurs, le Temps (20 octobre) répétait les mêmes doléances dans un article intitulé le Français en Sorbonne que nous tenons à reproduire.
Il a plu, pendant les dernières vacances, sur le temple des hautes études littéraires. De l'avis g'énéral, c'est l'enseignement littéraire qu'on y rencontre le moins. Et la langue maternelle y pâtit cruellement. En Sorbonne, on parle allemand, anglais, russe, hongrois, valaque, mandchou, — sans compter le jargon propre aux sociologues ; — mais, hors de rares exceptions, on n'écrit plus le français.
Le moyen qu'il en aille autrement ? L'altière érudition y exerce un pouvoir sans frein. Toute marque de personnalité lui est suspecte ; tout effort personnel la met en défiance. On n'écrit plus en Sorbonne que pour recueillir des notes, beaucoup de notes, ou collectionner des fiches, beaucoup de fiches, patiemment, passivement. Cette décadence du goût, de la composition et du style, dont l'enseignement secondaire réformé porte la responsabilité pour une lourde part, l'université de Paris ne fait rien pour y remédier, alléguant que ce n'est pas son affaire; et même elle s'ingénie à la précipiter, sous prétexte qu'elle n'a d'autre mission sur la terre que d'enseigner la science ou ce qu'elle donne pour la science. M.Ernest Lavisse, souhaitant la bienvenue à une nouvelle promotion de l'Ecole normale, a pu jadis lui tenir à peu près ce langage : « Vous sortez d'entre les mains d'humanistes distingués, dont il vous faut à présent
oublier les leçons pour devenir des savants. » A la vérité, quelques-uns de ces jeunes gens deviendront des savants, si la vie le leur permet, et rien de mieux que de leleur souhaiter; mais la 'plupart seront des professeurs, c'est-à-dire des humanistes initiés à la probité de méthodes utiles qui^ dans l'enseig-nement de la jeunesse, ne suppléent pas à tout le reste.
Qu'on n'apprenne plus à écrire en Sorbonne, il paraît qu'il s'y faut résigner ; mais il est intolérable qu'on s'j abstienne d'écrireet qu'on s'en dégoûte. Or, l'étudiant qui a de bonnes études littéraires [rara avis) ne tarde pas à souffrir de l'isolement parmi cette foule paperassière, et dans l'atmosphère qui entoure le saint des saints, ce fameux « laboratoire de philologie française », lequel se décide, aux dernières nouvelles, à troquer son enseigne prétentieuse contre celle, toute germanique, « de séminaire )).En revanche, le type plus commun de l'étudiant de première année, bachelier quelconque ou primaire transplanté en Sorbonne, éprouve tout de suite, en ce milieu où l'entretien n'est que d'études scientifiques, de méthodes scientifiques, d'attitude scientifique, un orgueil de pédant qui lui tourne la tête. Angle et Teuton, il amasse, entasse, classe ; il dépouille l'Engelmann; il sera licencié demain, après-demain érudit d'avenir, Fulgence Tapir...
Il s«^ra licencié demain, encore qu'il ait pu , durant cette première année, se mettre en frais de méditation et de composition tout juste le jour de l'examen . Cet exercice de la composition française paraît à ce point indifférent que, vienne le mois de juillet, quelques étudiants s'y sont résignés deux fois, beaucoup une seule, et d'autres point. A quoi bon d'ailleurs s'égarer en efforts superflus ? Toutes mesures ont été prises pour les épargner aux étudiants et les dispenser de penser — sinon d'après d'autres. Deux types de sujets sévissent à cette heure dans l'Université, premier conduit à la Sorbonne et aux bourses de licence et se libelle ainsi : « Commenter et discuter telle page de tel auteur. «Il y faut quelque précision, quelque finesse, quelque savoir à l'occasion; mais assurément nulle invention , nul sentiment et un style passe-pari oat. Le second mène à la licence et se réduit communément à ceci : « Expliquer telle page de tel auteur. » L'horizon se rétrécit ; il ne s'agit plus guère que d'une explication écrite à laquelle pourront suffire, ou peu s'en faut, les notes prises aux conférences d'explications faites par les professeurs. De vrai, ces jeunes gens seraient fort naïfs s'ils conservaient le goût littéraire, et davantage encore en s'eff'orçant d'écrire. Ils n'ont que faire d'imagination, d'intuition, de sensibilité, ni de rien qui dénonce
a quelqu'un ». Une bonne méthode sténographique est la plus indispensable des méthodes où ils s'initient. La seconde année, ils préparent un mémoire pour le diplôme d'études, épreuve préférée de la Nouvelle Sorbonne. Le diplômé supérieur est un g'arçon patient, méthodique (et cela, certes, est excellent), assez avisé pour s'absorber dans une curiosité infinitésimale et recevoir de son directeur un travail très étroit pour lequel il marque une passion véritable, mais sao-e et lente et soumise, assez malin pour établir une bibliographie sans avoir trop scruté les livres et pour s'attacher de préférence à des textes douteux, fussent-ils d'un intérêt plus douteux encore^ mais qui lui permettent de collationner sans méning-ite les leçons des manuscrits. Labeur estimable, utile, nécessaire si l'on veut, cuisine préalable qu'on ne saurait dédaig-ner, mais qui, à ses yeux, passe pour l'affaire d'importance. Au mois d'avril, il arrive que le sujet de mémoire n'ait pas été encore précisé; en mai, on se met en devoir d'expédier les lectures substantielles; en juin, la rédaction se bâcle; en juillet, l'étudiant est diplômé; il prendra le temps de réfléchir, de composer et d'écrire une autre fois. Au style près, qui est incorrect, il ne mérite que des élog-es, ayant méthodiquement passé l'année dans une laborieuse paresse d'esprit.
286 l'esprit de la nouvelle sorbonnk
Nous n'ignorons pas que certains professeurs de Sorbonne commencent à se lasser de ces exag^érations philologiques, méthodologiques et médiocrifiques. Plusieurs réagissent dans leurs cours, conférences, explications de textes, et sans faire fi des méthodes historiques, ne voient pas le fond de la culture dans l'histoire littéraire, s'efforçant d'appliquer une critique littéraire à la littérature. Il sn'édictent pas un catéchisme pseudo-scientifique ; et le culte des petits papiers et des classifications n'est pas leur fait. Tout ce trompe-l'œil dogmatique, dont les apôtres autoritaires (si l'on en croit de récents articles de revues) commencent à en rabattre, ne les décide pas à creuser un fossé entre la science des lettres et la culture des lettres. Ils s'efforcent à concilier Tune et l'autre dans leur enseignement et se gardent de confondre les canalisations de l'érudition avec la substance des œuvres. L'Ecole normale aussi, du temps qu'elle existait, [conciliait libéralement la science et la littérature. M. Ernest Lavisse y faisait des leçons admirables de solidité, de méthode, de composition et de style. Henri Weill, un vrai savant, n'y étalait pas son érudition de l'air d'un commissairepriseur scientifique. Les Gartault, les Ollé-Laprune, les Gabriel Monod, les Petit de Julleville formaient des disciples qui se reconnaissent encore, professeurs
OU savants, humanistes et historiens, au soin de la composition et au respect de la lang-ue. L'art d'écrire était en honneur dans cette maison. Il n'a fallu rien de moins qu'une coalition d'intérêts et de jalousies pour ruiner cet org-ane pondérateur de la haute culture. On nous affirme que les jeunes promotions commencent à s'en aviser.