I. LE DOYEN GROISET DÉFEND LA SORBONNE
Notre campagne suscita, en Sorbonne, une vive émotion et M. le doyen Croisât nous fit l'honneur de répondre à nos critiques, à la séance de réouverture des Conférences de la faculté des Lettres. Ce discours dépassa la portée ordinaire des allocutions qui sont prononcées dans cette réunion annuelle. Nous en reproduisons le texte, extrait de la Reuiie Internationale de V Enseignement (15 novembre 1910).
Après avoir présenté des faits qui tendent à prouver la prospérité de la Sorbonne, M. Croiset continua en ces termes :
On a beaucoup parlé de la Sorbonne depuis trois mois, et ce n'était pas toujours pour en dire du bien. Il paraît qu'il y a une (c crise du français » et que c'est la Sorbonne qui en est responsable. Deux Grecs d'autrefois, Ag-athon et Lucien, nous ont fait Thon-
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neur de sortir de leurs tombeaux pour nous dire notre fait. A mon avis, ils retardent un peu ; mais ils sont bien excusables, (i Crise du français I » Voilà une formule qui ne pouvait manquer d'émouvoir le public. Le Français, né malin, adore les polémiques, surtout sur des questions g-rammaticales et littéraires. Après la question de l'orthogTaphe, la crise du français. Admirable sujet d'articles pour les vacances. Sous ce couvert, d'ailleurs, d'autres préoccupations moins académiques pouvaient se donner libre cours. Bref, nous voici oblig"és de faire notre examen de conscience, sous peine de paraître indifférents aux fautes qu'on nous reproche. Essayons de voir en quoi consiste notre crime.
A vrai dire, on pourrait se demander d'abord s'il est tout à fait certain qu'il existe une crise du français aussi grave qu'on le dit. C'est devenu, je le sais, une sorte de dogme. Même mon ami Faguet, dans le joli article où il nous défend contre l'accusation d'en être les auteurs, reconnaît qu'il y a crise, plus que crise : décadence ; et son pessimisme résigné en énumère spirituellement toutes les raisons. Si je ne craignais de tomber dans une^hérésie trop forte, je dirais que j'ai quelques doutes sur la réalité même du fait qu'il s'agit d'expliquer. Je me demande si la crise du français ne date pas du moment précis où
des hommes ont commencé d'écrire en français ! Dans ce cas, la crise, on Tavouera, perdrait de sa gravité en perdant de son imprévu. Je cherche vainement une époque où le nombre des mauvais écrivains n'ait pas dépassé prodig"ieusement celui des bons. Nous jug'eons chaque période du pa.?sé sur un petit nombre de bons livres qui ont survécu et nous ig-norons les autres. Qui sait si la postérité, charmée par une demi-douzaine d'écrivains exquis de notre temps, et ignorante du fatras qui nous submerge, ne nous estimera pas fort heureux d'avoir vécu en un temps où l'on écrivait un français si délicieux? Même à un point de vue plus scolaire, que valent les plaintes dont retentissent les journaux? On fait grand bruit de certains rapports de jurys d'agrégation où la faiblesse de la composition française est relevée. Mais je voudrais bien savoir à quelle époque les jurys d'agrégation n'ont pas constaté la faiblesse de la composition française? Tous les professeurs savent que le discours français a toujours paru plus faible en général que le discours latin : ce qui tient à ce qu'on fait un discours latin avec des souvenirs et des centonSf choses qui semblent beaucoup moins louables en français. Aujourd'hui la composition latine se fait rare, et rien ne dissimule plus la médiocrité inévitable de la composition française. On
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s'ëtonne de n'y pas trouver plus de talent : c'est peut-être naïf. D'excellents ju^es, des professeurs de lycées sont, je le sais, aussi sceptiques que moi sur cette prétendue décadence. Ils estiment que, si certaines élég-ances sont moins en honneur, la précision et la justesse sont en prog-rès, et ils ne jug-ent pas que la compensation soit insuffisante.
A en croire nos censeurs, il semblerait qu'autrefois, c'est-à-dire il y a ving-t-cinq ou trente ans, tout élève sortant du lycée fût en état d'écrire quatre ou cinq pages de français correct et élég-ant. C'est là une de ces illusions auxquelles sont exposés les hommes qui ne sont plus jeunes, et que d'autres, sans avoir cette excuse de l'âg-e^ adoptent volontiers si elles servent leurs partis pris et leurs préjugés. Je n'ai pas connu cet âge d'or. Mes souvenirs d'écolier, de normalien, de professeur de lycée, de juge au baccalauréat, quelque loin qu'ils remontent, me présentent une réalité fort différente. Quelques-uns, alors comme aujourd'hui, avaient un don naturel d'écrire avec élégance; quelques autres, avec plus d'efforts, arrivaient à maîtriser leur instrument, e la plupart se résignaient à ne jamais écrire que faiblement ou mal. C'est ce que prouverait au besoin le grand nombre de nos contemporains adultes qui, sans avoir jamais été gâtés par la nouvelle Sorbonne,
ne rappellent en rien par leur style la manière de nos classiques.
Je crois donc que la crise, si elle existe, a été fort exagérée pour les besoins de la cause. Mais admettons, si l'on veut, que les circonstances soient aujourd'hui moins favorables aux élégances de l'ancienne rhétorique. Est-ce une raison d'incriminer la Sorbonne?...
Je lisais dernièrement dans un journal {le Temps du 27 septembre) une enquête sur l'enseignement primaire de Paris. Un directeur d'école croyait remarquer quelque affaiblissement dans les compositions françaises de ses élèves. J'eus un moment d'inquiétude. Etait-ce encore la Sorbonne qui empêchait ces enfants de dix ans d'écrire le français correctement ? Je fus vite rassuré. Le directeur de l'école, homme de bon sens, ne songeait pas à nous; il accusait le goût immodéré des sports, l'attrait des inventions mécaniques, une moindre habitude de la lecture. Je me demandai alors si ces raisons n'étaient pas valables aussi quand il s'agissait d'expliquer la faiblesse de certains bacheliers. Or,justement, M. Faguet,dans un spirituel article de la Revue des Deux-Mondes, expliquait de son côté que, si certains candidats baccalauréat étaient peu habiles dans l'art d'écrire, ce au n'était pas la faute de la Sorbonne qui ne les avait
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pas eus pour élèves, et que si le même fait se répétait parfois à la licence, cela tenait peut-être au même défaut de leur éducation antérieure. Il ajoutait qu'il ne trouvait pas là, pour la Faculté, une raison d'entreprendre une tâche qui ne convenait plus à l'âg^e des étudiants, et de renoncer, sans profit pour personne, à celle qui lui appartient en propre. Il disait encore beaucoup d'autres choses excellentes sur lesquelles je n'ai pas à revenir, car vous les avez lues ou vous les lirez. Un mot seulement sur le remède proposé par quelques-uns de nos critiques. Il leur paraît que, pour remédier au mal, il suffirait de rétablir, dans l'examen de la licence, l'ancienne dissertation. En d'autres termes, au lieu de demander à nos candidats d'exprimer quelques idées personnelles sur un sujet précis, il faudrait exig-er d'eux quelques g"énéralités sur un sujet vague. Cinq ou six exercices de ce genre accomplis dans le courant de l'année, pour la préparation de l'examen, sauveraient la fortune du français. J'avoue sans détours que je me faisais une autre idée des difficultés de l'art d'écrire. Quant à l'efi'et de ces pensums obligatoires, j'imagine qu'il serait surtout de rebuter nos étudiants, las d'être maintenus dans une enfance perpétuelle. En revanche, je crois à l'utilité des fortes lectures, et aussi des exercices virils qui habituent à parler seulement de ce qu'on
sait; et comme la néglig-ence dans l'art d'écrire est un défaut de tous les âges, et de tous les sujets, j'estime que nous ne saurions trop nous appliquer, dans la correction des travaux qui nous sont soumis, à relever les impropriétés, l'imprécision du langag^e, le manque de liaison des idées, mais que cette tâche n'implique en aucune façon pour nous Toblig^ation d'imposer à de jeunes hommes des exercices de Ivcéens.
Du reste, ce ne sont là que les moindres côtés de la querelle qu'on nous fait. Ces escarmouches sont bonnes pour amuser le public, mais la véritable question est plus grave, et j'ai hâte d'y arriver. On nous reproche surtout d'abuser de l'érudition.
Qu'est-ce donc que l'érudition? Nos critiques prétendent que nous ne songeons qu'aux fiches, à la bibliographie, à la critique des textes. Vilains mots, qui ont un air pédantesque et rébarbatif, bien propre à faire sourire les profanes, et aussi ceux que Malebranche appelait « les pédants à la cavalière ». Que signifient, cependant, ces vocables effrayants? Des choses très simples. Les fiches sont de petits bouts de papier sur lesquels on écrit les choses qu'on craint de ne pouvoir garder fidèlement dans sa mémoire. La bibliographie est la connaissance des livres où il est question du sujet qu'on étudie. La critique des
textes est l'art de ne pas prendre po-ur le trait de ^énie d'irn écrivain la bévue d'un imprimeiir.En rcar lité, tous ceux qui travaillent honnêtement font cLes fiches, de la bibliographie, de la critique des textes. Sur quoi porte alors le reproche de nos adversaires? Serait-ce uniquement une querelle de mots, et notre crime serait-il d'appeler par leur nom, pour plus de commodité, des choses que d'autres pratiquent sans les nommer? Je veux croire que la querelle est plus sérieuse, et qu'il s'agit d'une question de mesure. Dans ce cas, elle est insoluble et par conséquent puérile. Qui décidera de la juste mesure? Gomment la déterminer a priori? En fait, chacun de nous, à la Sorbonne, résout la question selon son gQÛt personnel ou son tempérament, et il est impossible qu'il n'en soit pas toujours ainsi. Aucune lég-islation minutieuse ne règ-le, ni ne rég-lera jamais tous nos gestes et toutes nos paroles.
D'où vient donc qu'on attaque la Sorbonne en bloc, dans ses méthodes et dans son esprit, et cela quand nous offrons en abondance à nos étudiants des cours généraux capables de les intéresser aux questions essentielles et centrales de tout ordre? C'est qu'au fond nous avons tous une conception de la science qui heurte une certaine étroitesse d'espri^ littéraire et une certaine méfiance des idées. L'idéal
rêvé par nos adversaires, plus ou moins confusément, serait-il la Sorbonne de 181 1, la Faculté des lettres de Fontanes, mélange de rhétorique supérieure et d'Athénée, où la liberté de la recherche était prudemment surveillée, où le beau lang-ag-e semblait un utile dérivatif à la hardiesse des idées? Napoléon estimait, paraît-il, que chacun, à quatorze ans, savait de la littérature tout ce qu'il était possible d'en jamais savoir, il est vrai, si l'on borne la littérature à l'orthographe et aux premiers éléments de l'art d'écrire. Mais on croit assez généralement aujourd'hui que la littérature est autre chose. On admet que les œuvres littéraires du passé sont à la fois des. documents et des œuvres de beauté : des documents qui nous font revivre la vie des générations disparues ; des œuvres de beauté dont l'art plonge ses raille racines dans la réalité contemporaine. L'étude en est infinie. La science des choses littéraires, comme toutes les sciences, se poursuit sans cesse et ne s'achève jamais. Toute science périt le jour où elle se crista lise dans des formules immuables. La Sorbonne d'aujourd'hui estime que la meilleure manière dont elle puisse servir la science et honorer le pays, c'est de former des jeunes gens qui soient capables d'aller à leur tour plus loin que leurs maîtres dans la route qui tend vers une connaissance
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plus complète du réel; des esprits libres, bien armés, qui n'aient pas reçu passivement la science toute faite, mais qui sachent comment se fait la science et comment on l'enrichit.
Est-ce à dire que la culture littéraire, la vraie, risque de perdre quelque chose à ces méthodes sévères d'enseignement? Je n'en crois rien, et je vous demande encore quelques instants pour m'expliquersur ce sujet.
L'érudition , dit-on, arrête l'essor de la pensée. L'homme qui fait des fiches ne sera jamais capable d'un autre travail. Il s'enfonce dans une besogne médiocre et ne pourra plus s'en évader. Pourquoi ? Si quelques-uns ne tirent jamais rien de leurs matériaux, j'ose dire qu'il n'y a pas lieu de regretter les œuvres qu'ils n'ont pas faites. Sous une discipline différente, ils auraient peut-être grossi le nombre des volumes de considérations banales qui ne reposent pas sur des faits : la perte n'est pas grande, et le travail qu'ils ont accompli pourra du moins servir à d'autres, mieux doués pour les créations synthétiques. Fustel de Goulanges (i), avant d'écrire la Cité antique, avait fait des fiches, beaucoup de fiches, et,
(i) Cf., p. 76, l'opinion de M. Seignobos sur la valeur scientifique de Toeuvre de Fustel de Coulangcs. On n'est point d'accord, en Sorbonne, sur les maîtres qu'on peut suivre.
s'il eut d'abord la coquetterie de ne pas les étaler dans ses premières éditions, il les fit ensuite apparaître sous forme de notes, au grand profit des lecteurs curieux de vérifier ses affirmations. Jamais la méthode n'a défendu de réfléchir et d'être intelligent. Elle ne donne pas l'intellig^ence, mais elle lui permet de ne pas s'égarer. Choisir et critiquer ses matériaux n'est pas déjà si facile. Lorsqu'un homme a, en outre, le sens de la vie, la compréhension et le g-oiU des idées, le talent de l'expression, ce n'est pas l'érudition qui l'empêchera d'en donner des preuves. On ne muselle pas l'esprit aussi facilement que le croient certaines personnes.
D'autres s'imaginent que l'érudition détruit le sens littéraire. Un de nos critiques stigmatise « cette méthode par quoi les œuvres littéraires sont vidées de ce qui constituait, jusqu'à présent, crojait-on, leur contenu essentiel, au profit de recherches qui ne devraient être que des auxiliaires )). Mais qui donc a jamais dit et enseigné que, dans les études de littérature, la bibliographie et la paléographie fussent à elles-mêmes leur propre fin? Nos programmes et nos affiches les appellent des sciences auxiliaires. J'en dirai autant de l'érudition grammaticale. Mais comment goûter vraiment un texte si l'on comprend les choses en gros, si l'on ne saisit dans
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le choix des mots, ni la marque individuelle de l'écrivain, ni le reflet du temps, ni la nuance délicate de la pensée et du sentiment ? Or, cette finesse de perception n'est pas un don du pur instinct; elle suppose, avec une aptitude nouvelle, beaucoup d'étude et de savoir. L'érudition ne suffit pas à la donner, mais elle y est indispensable. Plus le goût est exigeant et fin, plus il a besoin d'un savoir précis et sûr. Toutes nos disciplines érudites ne tendent, en somme, qu'à faire mieux comprendre et mieux sentir les textes, et j'ose dire que notre enseignement est tout pénétré de cette doctrine. Si quelques-uns ne le savent pas, c'est peut-être qu'ils ne veulent pas le savoir. Nous n'avons pas la prétention de donner du goût aux béotiens, non plus que d'interdire aux dilettantes de prendre leur plaisir où ils le trouvent- Mais nous dirons à ceux qui seront un jour des professeurs ou des savants : vous ne ferez plus tard œuvre utile que si votre talent s'appuie sur la probité de l'érudition.
Faut-il ajouter que l'érudition n'empêche pas d'écrire en français ? J'ai quelque honte de proclamer tant de vérités si évidentes. Mais enfin, puisqu'elles sont mises en doute, ne craignons pas de redire une fois de plus que l'érudition ne condamne personne à mal écrire. C'est là un malheur qui peut arriver à
tout le monde, même aux littérateurs de profession, même à des hommes que nul ne soupçonnera jamais d'être des érudits. En revanche, nombre de savants et d'érudits écrivent excellemment. On ne voit pas, en efl'et, par quelle loi mystérieuse ce serait une raison pour mal écrire que de bien savoir les choses dont on parle. Un des critiques qui nous ont le plus vivement reproché de ncglig^er la culture littéraire veut bien reconnaître que nos thèses de doctorat et nos mémoires de diplôme supérieur ont beaucoup g"ag*né en savoir et en solidité, et que nous avons quelque raison de nous en faire honneur. Il aurait pu s'apercevoir aussi que le fond n'y faisait pas tort à la forme, et que beaucoup de nos docteurs ou de nos diplômés savaient exprimer des idées neuves et personnelles de la façon la plus vig-oureuse ou la plus fine. La Sorbonne n'est donc pas tout à fait barbare.
x>Ia conclusion, mes chers amis, sera très nette. Nous essayons, depuis vingt ou trente ans, de faire avec suite, avec méthode, ce que les plus illustres de nos prédécesseurs ont souvent regretté de ne pouvoir réaliser par la faute des circonstances : habituer aos éludiantsà faire œuvre d'hommes, non d'écoliers, par la recherche laborieuse, patiente, rigoureuse de la vérité. Notre rôle n'est pas de former uniquement des hommes de goût,d'aimables dilettantes. La France
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a besoin aussi de travailleurs. La production scientifique est une des forces essentielles par où les nations civilisées tiennent leur rang- dans le monde moderne. Beaucoup de nos beaux esprits n'ont pas Tair de s'en douter. Pendant qu'ils s'amusent à des plaisanteries faciles sur la diversité des langues qui se parlent à la Sorbonne, ils ne s'aperçoivent pas que ^ le monde chang-e autour d'eux. Laissons-les à leurs
L plaisanteries et restons fidèles à notre tâche^ C'est un
métier que de faire un livre, surtout un livre de science, et le métier doit s'apprendre dans la jeunesse. L'étude des bonnes méthodes et la possession des outils indispensables est la préface naturelle de tous les travaux que vous pourrez entreprendre plus tard. Et vous n'en serez pas de moins bons professeurs d'enseignement secondaire, croyez-le bien, ni des lettrés d'un goût moins délicat. Ceux qui disent le contraire oublient que la curiosité de l'esprit est le meilleur préservatif contre la routine et l'ennui, et que le travail personnel est pour la tâche journalière une source de joie et de renouvellement. Ce qui est monotone et stérile, c'est le vague et le superficiel des idées convenues. La libre recherche est vie et mouvement. Encore faut-il avoir appris d'abord à conduire une recherche.
Nous croyons en outre que cette formation scienti-
ANN£;XES oOI
fique est une culture, dans le sens le plus étendu du mot: une culture intellectuelle, parce que l'esprit s'habitue ainsi à ne pas se payer de mots, à vérifier ses propres affirmations et celles des autres, à dégonfler les phrases creuses et les vains sophismes; une culture morale aussi, parce que toute érudition suppose un travail consciencieux et probe, et qu'on acquiert par là comme un besoin de sincérité, une juste défiance à l'ég'ard des jug'ements précipités, une conviction raisonnée de la difficulté des problèmes en tout ordre de connaissance, une patience qui serésig-ne à peiner pour les résoudre, et qui sait se contenter, s'il le faut, d'une solution vraisemblable, sans trancher ce qui est douteux, ni injurier ceux qui pensent autrement que nous.
Je crois. Messieurs, que, dans quelque temps, cette campag-ne étrange, à laquelle nous venons d'assister, fera généralement l'effet' d'une entreprise assez peu raisonnable, et que, comme dans l'épigramme de Racine, « plus ne voudront l'avoir fait l'un ni l'autre ». Elle a eu pourtant un avantage : elle a montré une fois de plus combien en France on aime les lettres, puisqu'on fait campagne pour elles, même quand personne ne les attaque. J'en conclus, avec M. Faguet, que le culte n'en est pas près de périr en ce pays et que nous pouvons sans risque appujer
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quelque peu du côté des qualités où ne nous portent ni nos instincts héréditaires ni une certaine paresse, qui, étant naturelle à l'homme, peut se concilier avec le bel esprit. Efforçons-nous d'être des savants et des crudits, parce que c'est indispensable et que c'est honnête. Mais soyons aussi des lettrés, parce que c'est une ^olie chose et bien française. Si vous réunissez ce double mérite, mes chers amis, soyez bien sûrs que ce n'est pas la Sorbonne qui vous en blâmera.
Après ce discours, où nous étions directement mis en cause, nous avons adressé, dans l'Opinion du 12 novembre 1910, une lettre ouverte à M. le Doyen de la Faculté des Lettres :
Monsieur, Dans ce débat sur l'avenir de la culture française, où la Sorbonne désormais est mise en cause, il restait une opinion à exprimer. Les plus sûrs partisans des m.éthodes nouvelles ne l'avaient pas encore formulée, mais il vous appartenait de lui donner le retentissement et le ton solennel d'un discours de rentrée. Vous avez, monsieur le Doyen, défendu les intérêts dont vous avez la g^arde, je veux dire les intérêts de ceux qui vous ont élu. Et nul ne contestera que vous les défendez avec une conviction qui peut surprendre,
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mais avec un charme de stjle qui séduit les plus rebelles.
Vous vous contentez de dire : // n'y a pas de crise du français. Monsieur leDojen, vous êtes orfèvre... Mais crojez-vous que, pour sauver le malade, il suffise de nier le mal? Sinsi'ulière hardiesse! Beaucoup de ceux qui siégeaient à vos côtés, pendant votre harangue, ne vous ont-ils pas secrètement blâmé ? Qu'en pense M. Emile Faguet, qui écrivait naguère : « Il est très vrai que l'on n'a jamais si mal écrit le français ; il est très vrai qu'on ne sait plus du tout le français ^)? Et M. Ernest Lavisse qui, dans son apologie pour la Nouvelle Sorbonne, avait pourtant reconnu : « Il est très vrai que le soin de la composition et de la forme n'est plus aussi attentif qu'autrefois... Nous y prendrons garde »? Et M. Gustave Lanson lui-même qui, pour justifier le caractère pratique introduit dans les études par toutes les réformes dernières, s'appuyait précisément sur la décadence du goût littéraire des jeunes générations, M. Lanson, qu'en pensait-il?
Et si vous récusez ces opinions individuelles, récuserez-vous aussi les témoignages unanimes des jurys d'agrégation et contesterez-vous leurs doléances croissantes sur ce déplorable abandon de la forme, signe non point d'effort scientifique, mais d'une véri-
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table paresse à Tendroit des idées? Dois-je vous rappeler le rapport sur ragrég-ation des lettres de 1909 ? « Trop peu de candidats ont le souci de la pureté de la lang"ue, quelques-uns semblent n'en avoir pas le sens. » Mais, à cela, vous vous contentez de répondre : (( Je voudrais bien savoir à quelle époque les jurys d'ag-rég-ation n'ont pas constaté la faiblesse de la composition française. » Cependant, lors de la grande enquête sur l'enseig'nement secondaire , MM. Seig-nobos et Aulard n'ont-ils pas, au contraire, rendu justice aux qualités littéraires des étudiants qui étaient, il y a une dizaine d'années, sur les bancs des Facultés?
Nous à qui manquaient l'autorité suffisante et bien d'autres choses encore, pour tenter un discours brillant, un discours d'apparat comme le vôtre, nous nous en sommes tenus à la documentation. Et je ne sache point qu'on nous ait contesté encore aucun des faits que nous avons rassemblés. Nous nous attacherons donc, maintenant, à nos conclusions, à savoir que les nouvelles réformes de l'enseig'nement, inspirées ou réalisées par quelques maîtres de votre entourag-e, ont toutes pour effets l'affaiblissement de la culture, le mépris de la personnalité des étudiants et l'abandon de l'effort spirituel.
Pessimisme, peut-être. Mais comme votre opti-
mlsme, par contre, est déconcertant ! Vous opposez V élégance littéraire, dont nous serions, paraît-il, les champions désuets, à la précision, véritable qualité scientifique, et vous ajoutez que « si certaines élégances sont moins en honneur, la Justesse et la précision sont en progrès ». Mais n'est-ce point sur le contraire que s'accordent les jurys d'ag-régation? Votre collèg'ue, M. Lang-lois, professeur à la Sorbonne, rapporteur du concours d'histoire en igog, constatant l'incorrection et l'incohérence de la plupart des copies, ajoutait : « Résultats un peu inquiétants, s'il est vrai que, pour des raisons que nous n'avons pas à rechercher ici, il y a moins de maturité d'esprit et une éducation scientifique moins développée aujourd'hui que chez les candidats d'il j a quelques années. » Ainsi, c'est la précision qui diminue. L'impropriété du langage, l'imprécision, voilà bien les moindres vices qui suivent immédiatement l'abandon de la forme. Mieux que tout autre, vous le savez, l'effort d'écrire n'est pas un vain effort d'ornementation, de parure inutile, c'est un effort de clarté, de réduction, de discernement des nuances. C'est le plus grand labeur, il faut bien le reconnaître, et le plus indispensable de l'esprit. Et que disent les rapports d'agrégation : (( La plupart des copies sont longues, molles, superficielles, plates, ternes » Ne pensez-vous
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pas, Monsieur, que c'est user à notre endroit d'un argument imprévu que de nous accuser de vouloir le retour à je ne sais quels vains exercices de rhéto- ' rique, quand notre campag-ne dénonce la vag-ue et inutile phraséolog^ie scientifique à la mode depuis quelques années en Sorbonne ?
Et lorsque vous opposez encore votre conception de la science à une (c certaine étroitesse littéraire, à une certaine méfiance des idées »,qui seraient nôtres, est-ce que vous ne nous attaquez point injustement? Méfiance des idées ! Quand toute notre polémique est inspirée par le désir d'une indépendance, d'une personnalité plus forte chez les étudiants, quand nous nous sommes vivement élevés contre le despotisme de certains maîtres et le dédain qu'ils semblent avoir pour les individualités qui leur sont soumises?
Nous avons comparé la Sorbonne d'aujourd'hui à celle de Cousin; et vous nous répliquez que nous rêvons une Sorbonne humiliée, soumise, celle de Fontanes « où la liberté de la recherche était prudemment surveillée » ! Vous nous attribuez je ne sais quel instinct de caporalisme universitaire dont nous avons l'horreur...
Si vous ne nous pardonnez pas, monsieur le Doyen, cette riposte un peu vive, nous nous adresserons alors à quelqu'un que vous connaissez bien, que nous
aimons et nous admiroDs, à M. Alfred Croiset, Thellénisle, le lettré, l'historien des démocraties g-recques. Je crois qu'il ne nous condamnera pas du même ton que vous et qu'avec cette courtoisie délicieuse dont il a le secret, il s'efforcera de comprendre tout le sérieux de notre cause, et La réalité, et l'étendue du malaise que nous avons décrit. Il ne considérera pas nos arguments comme (.< des plaisanteries faciles de journalistes )). Mais, peut-être, monsieur le Doyen, ne voudrez-vous pas entendre ce collègue si charmant qui vous ressemble comme un frère...
Peut-être n'êtes-vous pas renseigné sur la signification profonde de toute cette campagne? Notre protestation est celle de la jeunesse ardente d'aujourd'hui, à laquelle nous nous sommes mêlés. Ce mouvement de réaction a son centre parmi les étudiants euxmêmes. Une partie, chaque jour grandissante, des élèves de votre faculté est hostile à l'enseignement qu'elle reçoit. Elle est dégoûtée du labeur médiocre à quoi elle est soumise. On sent chez ces jeunes hommes comme un refus à subir plus longtemps la contrainte de quelques maîtres éblouis par la science germanique. C'est un redressement, un sursaut des esprits français.
Cette campagne, que vous trouvez « étrange », nous sommes fiers de l'avoir entreprise. Bien que
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vous en ayez, nous demeurons convaincus que nous combattons pour le g"énie de notre race. Et nous n'ajouterons qu'un dernier mot. Vous avez pris la défense de l'érudition que personne n'attaquait, mais dont on se demandait seulement si elle avait le droit d'absorber toute la substance de Tenseig-nement supérieur. Et vous l'avez soutenue avec cet arg'ument d'occasion que M. Faguet avait, lui-même, réservé pour arg'ument final de sa défense : a II ne /a ut pas pousser un peuple dans le sens où il incline déjà ; nous n'avons que trop de propension aux idées g'énérales; donc la philolog*ie n'est pas dang-ereuse pour nous. » Nous ne saurions partag-erce sentiment. L'esprit d'une race n'est pas quelque chose qui tombe tout fait du ciel; c'est quelque chose qui se fait lentement, qui s'acquiert, s'entretient et meurt si l'on n'y prend g'arde. Or notre esprit, tout de clarté, de mesure et de g'oût, tel qu'il résulte en nous de plusieurs siècles de profonde culture, c'est précisément ce que les nations nous envient le plus, c'est ce qu'elles s'efforcent de copier chez elles. Par quel dilettantisme aventureux, laisseroz-vous sacrifier une culture qui a fait ses preuves au profit d'une culture d'orig-ine étrang-ère, qui est en train de faire les siennes — à rebours ?
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Voici, d'autre part, comment le Temps (7 novembre commenta le discours de M . Croiset :
La laculté des lettres a fait hier sa rentrée annuelle, et le doyen, M. Alfred Croiset, dont les pouvoirs sont prorog"és pour quatre ans, a saisi l'occasion de prendre en main la défense de l'érudition et des études supérieui'es, telles que les a org-anisées la Sorbonne. Il s'est attaqué au « bel esprit ». Entendez celui qui n'estime pas que tout soit pour le mieux dans le plus haut des enseig'nements littéraires. Il semble môme avoir découvert un complot de beaux esprits, dont l'idéal serait la Sorbonne de 1811, à cause « d'une certaine méfiance des idées ». Les exagérations de toute sorte nous ont accoutumés aux idées de toute espèce ; et nous les considérons parfois comme jeux de prince, redoutables seulement à la veille d'une grève générale ou — péril moins immédiat — en face de la crise du français.
M. Croiset ne croit pas à cette crise. Sur ce sujet, on peut discuter sans fin. 11 n'en est pas moins vrai qu'un grand nombre d'entre les professeurs des lycées et collèges pensent observer une décadence. Et leur témoignage est fortifié par d'autres témoignages considérables. M. Anatole Leroy-Beaulieu déclarait récemment que a professeurs de finances ou d'écono-
mie politique,professeurs d'histoire ou de droit constitutionnel... sont unanimes à constater et à déplorer» ce mal inquiétant. Des directeurs de revues, de journaux et maintes g'ens qui, par profession, lisent des manuscrits, font la même constatation. Et s'il est^ vrai que les rapports des agrég-ations enreg"istrent depuis long-temps la faiblesse de la composition française, on ne voit pas qu'ils aient renoncé à l'enregistrer en ces dernières années. Quoi qu'il en soit, M. le doyen n'admet d'aucune façon la responsabilité de la Sorbonne.Nous n'avons jamais écrit qu'elle fût seule responsable. Au contraire, nous avons vingt fois ré-i pété que la réforme de renseig^nement secondaire enjl 1902, même amendée l'an passé par l'addition d'une |i heure hebdomadaire dans le second cycle, a pour une larg-e part amené le présent état des choses. Est-ce à dire qu'un bachelier quelconque, transplanté d'emblée en Sorbonne, n'aurait pas intérêt à composer, la première année, autre chose que des commentaires ou explications de textes? On ne veut plus désormais plier de jaunes hommes «à des exercices de lycéens».' Mais plusieurs d'entre eux referont dans la troisième année de leurs études supérieures, candidats à l'agrég-ation de lettres ou de lang-ues, ce devoir ou ce « pensum ». Et les mômes corrigeront de ces a pensums », durant toute leur vie, et risquent de les cor-
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rig'er mal s*ils ont eux-mêmes médiocrement réussi à les rédig'er. Il y a plus : tel, dont le diplôme d'études fut fort loué, manque la composition plus scolaire de l'agrég'ation, et à l'oral reste pantois devant quelques strophes de Vig-nv. Cela se voit. Et l'on a pu voir aussi, l'an passé, un professeur de Sorbonne faire, par deux: fois (scrupule qui l'honore), composer ses élèves sur un sujet d'histoire, en quatre heures, et éprouver que plusieurs possédaient à fond la question, mais qu'ils s'étonnaient d'être repris pour leur stvle incorrect et a illisible ».
A la vérité, la composition et l'érudition sont deux choses; mais si l'une est indispensable aux savants, l'autre ne l'est pas moins. Dans les lettres surtout, la finesse d'esprit et la délicatesse de l'expression jouent le principal rôle. La polémique actuelle ne manque jamais de nous remettre en mémoire la pag-e 162 de r Avenir de la science : (( Mais il n'en est pas ainsi dans les sciences morales, où les principes ne sont que des à-peu-près, des expressions imparfaites, posant plus ou moins, mais jamais à plein sur la vérité. Le tour donné à la pensée est ici la seule démonstration possible. La forme, le style sont les trois quarts de la pensée^ et cela n'est pas un abus, comme le prétendent quelques puritains. » Et deux pag-es plus haut : « Les lois étant ici d'une nature très
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délicate, et ne se présentant point de face comme dans les sciences physiques, la faculté essentielle est celle du critique littéraire, la délicatesse du tour. » Quant aux étudiants, qui ne seront ni des savants ni des érudits, il est essentiel de les mettre tout d'abord en état d'exprimer ce qu'ils pensent et d'enseig'ner ce qu'ils savent.
Mais les spécialisations, dès la première année de Sorbonne et depuis la suppression des épreuves communes, s'imposent également à tous, futurs savants et futurs professeurs, avec les mêmes labeurs d'érudition. Nous n'avons jamais nié l'utilité de ces méthodes; mais il paraît que la jeunesse tend à en rejeter les excès. Parmi ces étudiants, peut-être en est-il déjà qui, s'engageant sans arrière -pensée dans la carrière professorale, ne comptent pas se repaître de phrases vagues et d'opinions toutes faites, parce qu'au lieu de s'absorber dans une question infinitésimale, ils liront les textes des grands écrivains pour élargir leur cerveau et faire à leurs élèves tout le don d'eux-mêmes. Quelle singulière idée de leur présager « l'ennui et la routine » d'une telle existence! Il y aura d'autres travailleurs, et non moins utiles, dans l'Université, que ceux qui consacreront leur vie à la syntaxe de l'accusatif et du datif dans Sidoine Apollinaire. Ou plutôt, les uns et les autres seront utiles,
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mais non pas de la même façon ; et peut-être y a-t-il quelque abus à les plong-er tous dans la même méthodolog'ie et la môme érudition.
Nous n'avons pas dit autre chose, et c'est sans doute ce que pensent à l'keure présente une partie des jeunes gens qui hantent la Sorbonne. Au lieu de suirre, en vue de la licence, des explications qui, à la bibliographie, la biographie, l'étude des manuscrits, font une place nécessaire, mais démesurée,
Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrag-e, au lieu de s'attacher, en vue du diplôme d'études, à des textes dont l'intérêt est singulier aux yeux de l'érudit, et la valeur de pensée et d'art presque nulle (c'est en cela que cette culture n'est ni tant intellectuelle ni si littéraire qu'on le dit), ils préféreraient fréquenter très simplement de beaux et bons auteurs. Mais on craint de former des hommes de goût, désormais taxés de dilettantisme, ou des professeurs amants des lettres et qui, pour avoir d'autres lectures que celles sur lesquelles se penchent les chercheurs patients, sont accusés de paresse et disqualifiés.
M. le doyen estime que la campagne entreprise depuis plusieurs années par d'anciens élèves qui connaissent les détours du sérail paraîtra bientôt déraisonnable. Nous sera-t-il permis de lui dire que
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ce n'est pas du tout assuré? Déjà lui-même convient que (( si les étudiants réunissent le double mérite du savant et du lettré, ils ne seront pas blâmés par la Sorbonne ». Eh bien, c'est déjà un progrès.