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CE QU'ON FAIT EN SORBONNE

D'un excellent article sur la Crise du français, que M. Hippolyle Parig-ot a publié dans la Revue hebdomadaire du 12 novembre 1910, nous extrayons ces détails pleins d'intérêt sur l'enseignement de Sorbonne :

En première année, l'étudiant spécialisé prend beaucoup de notes qui lui évitent de penser; en seconde année, l'étudiant spécialiste en ppend davantage et perd entièrement l'habitude ou le goût d'é- •crire. A présent, le mémoire de diplôme d'études supérieures absorbe tous ses instants. Ceux d'entre ces jeunes gens, qui avaient du penchant pour les lettres, voyaient arriver avec joie l'heure du premier travail personnel. Ils ne tardent pas à déchanter. .Cette année, ils n'écriront qu'une fois, et, pour la plupart, dans quelles conditions ! Les directeurs d'études préfèrent les sujets très étroits, c'est-à-dire 'très propres à l'application d'une méthode rigoureuse et à l'exactitude des recherches. On encourage

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ainsi la curiosité et la probité chez les débutants; surtout on réagit contre l'ancienne culture « subjective » à Texcès. Mais on n'évite pas les excès contraires, et d'abord celui de faire prendre à toute une jeunesse les moyens pour les fins. Et il suit que la littérature est mal vue en Sorbonne, mais que l'histoire littéraire y fait l'objet de tous les soins. Les plus habiles d'entre les étudiants s'intéressent moins à la substance même des œuvres qu'à la manière d'en acquérir un mérite d'érudition. Chacun pense apporter sa pierre au monument, si mal taillée soit-elle. Les mémoires s'enflent à mesure que les sujets se rétrécissent. On expédie cent pag-es sur la syntaxe de Sidoine Apollinaire ; on broche un essai sur « les instruments de labour dans le poème d'Hésiode, Travaux et Jours ».

A bien dire, le principal effort du candidat porte sur l'établissement de la bibliographie. Avant d'entreprendre un travail, il est incontestablement utile de trouver les sources, éditions, ouvrages et articles qui ont paru sur la question. Mais la Sorbonne actuelle n'a pas inventé ce soin. Et elle l'entoure d'un tel prestige que les jeunes gens, dont le goût littéraire n'est pas affiné, attachent à cette besogne le principal prix de leur travail. Le petit musée bibliographique, qui s'appelle désormais le « Séminaire »,

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où l'on collectionne religieusement des paquets de fiches, des dossiers de notes prises parles élèves, des photographies de manuscrits très précieuses, quand elles n'offrent point de bavures, n'est pas pour les détromper. Et il arrive que le candidat ne se soit pas encore, en avril, inquiété de déterminer son sujet. Il dresse des catalogues, il classe des fiches patiemment,passivement, paresseusement. Il pensait étudier la période alexandrine, et il a consacré les six premiers mois à compléter des listes et accumuler de petits papiers où sont couchés tous les ouvrages passés, présents et... à venir sur la littérature grecque du deuxième siècle et du premier. Il lui reste au juste SIX semaines pour délimiter son mémoire, faire les lectures nécessaires (ne parlons pas trop de lectures approfondies puisqu'il suffira souvent de citer des titres de livres), pour réfléchir et rédiger (glissons sur Fun et l'autre soin, à son exemple, puisqu'il pourra se tirer d'affaire en alignant des notes). Un autre avait accepté ce sujet : « Les voyages des Français en Italie au dix-huitième siècle. » Le voilà établi à demeure dans la bibliothèque, qui y prend racine, qui manie deux cents volumes, qui parcourt des relations sans intérêt, fatigué, harassé, dégoûté d'une besogne où l'emploi de son intelligence s'est borné à copier des fragments: jeune homme patient,

consciencieux et vraiment admirable, qui, en mai, n'avait encore aucun plan, et possédait son diplôme en juin ! La composition ni la forme de son mémoire n'ont pu l'arrêter un long- temps.

Il faut dire toute la vérité. Les maîtres, qui corrig-ent publiquement ces mémoires ne laissent pas d'en critiquer avec conscience le méchant style et la pauvre ordonnance. Mais trop tard. C'est tout cet impérieux dog-me de la méthodolog-ie g-ermanique, et qu'on impose à tous, qui, étouffant la culture littéraire, précipite la décadence du français. Les Allemands même commencent à comprendre le péril que cette technicité à outrance fait courir au génie et à la lang-ue do l' Allemagne. L'Opinion citait, voilà quelques semaines, un article du Berliner Tageblatt (22 août), qui ne laisse aucun doute sur ce point. Nous excédons à cette heure les excès du Renan de V Avenir de la science^ mais qui d'autre part avait l'esprit trop fin pour ne pas envisager l'art de la composition, le tour, la forme et la nuance comme des chances de vérité. On dit au public, pour le rassurer, que nos mémoires de diplôme d'études supérieures l'emportent sur lesthèses allemandes des docteurs en philologie. Quiconque en a connu quelques-unes sait que l'éloge n'a pas de quoi nous monter l'imagination. Les jeunes gens eux-mêmes s'en

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avisent enfin, ceux du moins dont le sens littéraire a triomphé de ces épreuves. Il est de notoriété publique qu'un certain nombre d'entre eux se réunissent pour lire et g-oûter des textes anciens et modernes sans appareil critique et pour la seule joie de les g-oûter et de les lire. Ce n'est aussi un secret pour personne que plusieurs deviennent antisorbonnistes par une regrettable exagération de jeunesse et, par un excès qu'il faut déplorer, anti-universitaires. Ce mot hybride et dangereux a passé dans leur langage.

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