LE RAPPORTEUR DU BUDGET PLAIDE EN FAVEUR DE LA NOUVELLE SORBONNE
Sous le titre : Ancienne et NonvUe Sorbonne.'M. Steeg, député, rapporteur du budget de l'Instruction publique, a publié dans la Retme Bleae une réponse aux articles que nous avons fait paraître dans rOpinion, encore que, nulle part, nous ne soyons cités. Mais chaque paragraphe est une réplique à l'un de nos arguments. Nous détachons et résumons ici les passages principaux de cette défense des méthodes nouvelles.
M. Steeg commence par une critique de l'ancien enseignement supérieur, insuffisant au point de vue de la recherche scientifique.
Une transformation profonde s'est produite. Muni de ressources moins médiocres, doté d'une liberté
plus sûre, l'enseig^nement supérieur a exercé l'activité la plus ing-énieusc et la plus féconde. Dans les directions les plus variées, à l'aide des org^anisations les plus différentes et les plus souples, il a affirmé sa volonté de poursuivre un triple objet : il travaille à la création de la science toujours en marche ; il s'efforce de la communiquer de manière à ce que, par sa diffusion, elle pénètre de plus en plus l'esprit public ; il veille enfin à faciliter les applications dont bénéficie la collectivité.
Cette préoccupation scientifique apparaît dans l'organisation nouvelle des facultés de médecine et de droit. Celles-ci ont fondé ces dernières annéesde véritables « laboratoires de sciences juridiques » et de « sociologie criminelle » qui orientent nos jeunes juristes vers l'observation des faits concrets, substituée à l'étude des idées abstraites.
Le môme courant a entraîné nos Facultés de Lettres. Les professeurs delittératurene nous communiquent plus leurs impressions personnelles; ils veulent appuyer leur jugement sur des faits précis, observés. Ils font œuvre d'historiens, donc de savants.
La philosophie à son tour obéit à la même évolution. La métaphysique occupe dans nos Facultés une place modeste. Elle n'en est point bannie, puisqu'elle surgit à la limite des grandes hypo-
Sîo l'esprit de la nouvelle sorbonne
thèses scientifiques. Les problèmes métaphysiques sont abordés, mais avec une méthode plus positive que métaphysique. On fait leur histoire, on montre comment ils se posent. La science met sa marque sur l'enseig'nement de la métaphysique. Ici aussi se précisent et se développent des disciplines jadis confondues avec la philosophie g-énérale. Psycholog-ie, pédagog-ie, sociologie, ont leurs chaires et leurs laboratoires. L'enseignement à la Faculté des lettres se pénètre du même esprit qu'à la Faculté des sciences.
Or, cet esprit rencontre, ajoute M. Steeg, des adversaires passionnés et injustes, qui accusent nos Facultés de lettres de subir l'influence germanique.il est vrai que « les Allemands nous ont rendu évidemment, depuis quelques années, quelques hommages compromettants ». Et d'autre part il est vrai encore que a le prestige de nos Universités serait près d'être atteint, si, sous prétexte de science, on se laissait aller au dédain de la forme, au mépris de l'idée ». Mais il n'en est pas ainsi.
La (( Nouvelle Sorbonne » méconnaît-elle ces vérités élémentaires? A-t-on cessé, dans nos Facultés, de reprocher aux étudiants les fautes de style et les fautes décomposition qu'ils peuvent commettre? Trouvet-on, dans les écrits des inspirateurs du mouvement actuel, les Taine, les Renan, ou dans ceux de ses
promoteurs, M. Lavisse, M. Lanson, M, Durkheim, la preuve d'une indifFérence coupable à l'égard de la correction du style et de l'harmonie de la composition? La forme n'est plus appréciée pour elle-même Une nouvelle esthétique s'affirme : la phrase la plus belle est la phrase la plus expressive et la plus dense; le plan le mieux dessiné est celui qui soulig'ne les articulations réelles des choses. Mais y a-t-il bien là une innovation réelle? Le beau u'était-il pas déjà, pour Platon, la splendeur du vrai? Les méthodes actuelles subordonnent sans doute la forme au fond, mais elles ne procèdent, à aucun deg*ré, du mépris de la beauté.
La philosophie serait-elle compromise par une telle méthode? Non.
Il suffit de connaître les noms des professeurs de l'enseig-nement supérieur, pour savoir qu'il n'existe pas en France une sorte d'orthodoxie philosophicoscientifique. Parmi les philosophes charg'és d'enseigner la logique et l'histoire des sciences, les adversaires du Positivisme sont aussi nombreux que ses partisans. Les uns et les autres ont une entière liberté de pensée ; les uns et les autres engagent les étudiants à réfléchir sur les méthodes et les produits des sciences, mais ni les uns, ni les autres ne son-
geni à imposer d'autorité une doctrine quelconque.
La métaphysique elle-même n'est rien, si elle fonctionne à vide, et sans le soutien des faits. Quant à la spécialisation, en différenciant de plus en plus les individus, elle les incite à rechercher et à souligner leurs ressemblances fondamentales. De la variété des tendances, de la diverg-ence des efforts se dég-age le besoin de fonder la vie sociale sur le culte de la science, sur le respect attendri de Vhumanité.
Conclusion : En assig-nant pour fonction, à toutes les Facultés, la recherche du vrai, la République paraît avoir eu, plus ou moins confusément, l'espoir que cet effort, gravement et sincèrement tenté dans des établissements dispersés par toute la France, pourrait fournir aux Français l'occasion fréquente d'admirer, en commun, un idéal indiscuté. Dans le tumulte des passions, dans le conflit des intérêts, la Nouvelle Sorbonne apparaît comme un sanctuaire de paix où les hommes peuvent s'unir dans le souci de la vérité, dans le culte de la science. Elle est une force de prog-rès humain, un foyer de concorde nationale. Elle rend le présent plus intellig-ible, g-râce à une connaissance plus précise du passé et elle anime le passé en le réchauffant à la flamme de la vie moderne. Elle rapproche les hommes d'une môme
g-énératioQ, elle fortifie la solidarité des génératioas successives.