POUR LES ÉTUDES CLASSIQUES
Nous les trouvons défendues avec une grande compétence dans une lettre adressée au ministre de l'Instruction pulilique par M.Guillain,réminent président du Comité des Forges {le Figaro, l'r décembre). Ce n'est pas un homme de lettres qui proclame la nécessité des humanités et de la culture, c'est un homme de sciences. Et voilà qui montre l'intérêt et la gravité d'une pareille démarche.
Monsieur le Ministre,
Un certain nombre de nos adhérents nous ayant signalé les inconvénients que présente la suppression des avantages de points accordés jusqu'à présent aux candidats à l'Ecole polytechnique pourvus du certificat de la première partie du baccalauréat, avec l'une des mentions indiquant des études latines (i), la commission de direction du Comité des Forges de France a mis à son ordre du jour l'examen de la formation que reçoivent à l'heure actuelle nos jeunes ingénieurs, tant dans les grandes écoles que lors de leur passage dans l'Université.
C'est pour remplir le mandat qui nous a été donné que nous venons, monsieur le Ministre, vous expri-
(i) Décisioa ministérielle prise en octobre dernier.
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mer les graves préoccupations que nous cause, pour l'avenir de l'industrie, l'affaiblissement sans cesse croissant de la culture générale chez nos jeunes collaborateurs.
Bien que ceux qui ont l'honneurd'être aujourd'hui à la tête de l'industrie française, et qui se trouvent avoir ainsi, pour une part importante, la charge du présent et^ de l'avenir de notre pays, ne soient pas appelés à participer à l'élaboration des programmes universitaires, et ^qu'ils doivent recevoir leurs collaborateurs et leurs continuateurs tels que TUniversité les a préparés, ils estiment cependant, monsieur le Ministre, remplir leur devoir en vous signalant les inconvénients et les lacunes qu'a révélés, dans la pratique, l'application de ces programmes.
Nous ne saurions trop appeler votre bienveillante attention sur l'extrême importance que présente l'enseignement secondaire au point de vue de la formation de nos futurs collaborateurs. L'enseignement qui est donné dans nos grandes écoles scientifiques ou techniques, à l'Ecole polytechnique, aux écoles des mines et des ponts et chaussées, à l'Ecole centrale des arts et manufactures, n'opère que sur des bases qu'il trouve; s'il est purement technique, il ne saurait donner la culture générale et, dans son objet même, il est contrarié par Tinsuffisante préparation
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de ses sujets; s'il est de culture scientifique g-énérale, il ne peut initier à cette culture des esprits qui n'ont pas été formés ou qui ont été hâtivement spécialisés.
Or, tous les chefs de nos grandes industries constatent, à l'heure actuelle, que, quelle que soit l'Ecole d'où ils sortent, Ecole polytechnique. Ecole supérieure des mines. Ecoles des ponts et chaussées, Ecole centrale des arts et manufactures, nos jeunes ingénieurs, sont, pour la plupart, incapables d'utiliser avec profit les connaissances techniques qu'ils ont reçues, par l'incapacité où ils sont de présenter leurs idées dans des rapports clairs, bien composés et rédigés de manière à faire saisir nettement les résultats de leurs recherches, ou les conclusions auxquelles les ont conduits leurs observations.
Cette incapacité n'a pas seulement pour efifet de diminuer la valeur et le rendement utile de nos collaborateurs, elle a en plus le grand inconvénient de diminuer sing-ulièrement le nombre des hommes que la netteté et l'ampleur de leur intellig-ence, la rectitude et la profondeur de leur jugement désignent pour diriger les grandes affaires, en créer de nouvelles, et maintenir la France au rang que, malgré la faiblesse de ses ressources naturelles, son clair génie a su lui assurer à la tête du progrès des Arts et des Sciences industriels.
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Il nous paraît, monsieur le Minisire, que cetaffaihlissement clans la culture g'énérale de notre jeunesse doit trouver sa cause, non seulement dans les différentes réformes de l'enseignement secondaire que nous avons vues se produire depuis un certain nombre d'années, et qui ont trouvé leur pleine expression dans les prog-rammes de 1902, mais encore dans l'esprit qui entraîne aujourd'hui tout l'enseignement universitaire, et qui, pour accroître le nombre des connaissances mises à la portée delà jeunesse, la dispense de plus en plus de la pénible, mais fructueuse discipline de l'effort personnel. A l'heure actuelle, si l'enseignement moderne ne nous donne pas ce qu'on nous avait promis, ces jeunes gens bien armés pour la vie, ayant la pleine pratique des sciences usuelles et les langues étrangères, ce qui reste de l'enseignement classique n'assure plus aux grandes écoles, chargées de former les futurs chefs du travail national, des sujets assez largement et puissamment cultivés pour recevoir utilement l'enseignement supérieur qu'elles dispensent.
Aussi, monsieur le Ministre, nous permettons-nous d'appeler toute votre attention sur la nécessité de la refonte des programmes de l'enseignement secondaire et sur le danger de toutes les mesures, telles que celle qui a motivé cette lettre, qui tendraient, par
des équivalences que rien ne justifie, à faire perdre à Tenseig^nement secondaire classique la part prépondérante qu'il doit occuper dans la formation des jeunes g'ens destinés au recrutement de nos g-randes écoles.
Veuillez ag-réer, monsieur le Ministre, l'assurance de notre haute considération,
Le président du Comité des Forces, GUILLAIN.
M. le Ministre de rinstruction publique répondit à M. Guillain, président du Comité des Forges, par la lettre suivante, qui fut rendue publique :
Monsieur le président et cher ancien collègue, J'ai lu avec le plus vif intérêt la lettre que vous avez bien voulu m'écrire à propos de la suppression des avantag-es de points accordés jusqu'à présent aux candidats à l'Ecole polytechnique pourvus du certifîcatde la première partie du baccalauréat, avec l'une des mentions indiquant des études latines.
Il convient de remarquer que l'org-anisation du concours d'entrée à l'Ecole polytechnique rentre dans les attributions de M. le ministre de la Guerre, mais je dois ajouter que cette mesure, qui vous paraît reg-rettable est en parfaite conformité avec le vœu
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exprimé, en plusieurs circonstances, d'une manière très ferme par le Parlement qui a posé le principe que le baccalauréat, sous toutes ses formes, devait avoir des sanctions identiques; mon éminent coUèg^ue, M. Alexandre Ribot, a fait consacrer à nouveau ce principe par un vote unanime de la commission des finances du Sénat, à l'occasion du vote du dernier budget de l'instruction publique.
Aussi bien, si l'on estimait qu'il est utile de renforcer à l'Ecole polytechnique la culture g-ènérale des élèves, on pourrait sans doute arriver à ce résultat par des moyens qui respecteraient les volontés du Parlement. Mon administration, qui est représentée par deux de ses membres dans le Conseil de perfectionnement, donnerait très volontiers son concours pour l'étude de cette intéressante question.
Je pense, en effet, qu'il est de la plus haute importance pour le pays que l'enseig'nement secondaire forme des hommes d'une intellig-ence nette et droite, d'esprit largement ouvert, et je m'associerai de tout cœur aux efforts qui tendront vers ce noble but...
Permettez-moi cependant de vous faire observer que si, comme vous le croyez, il était prouvé qu'ai l'heure présente « les jeunes ing-énieurs sont pour laj plupart incapables d'utiliser les connaissances tech^ niques qu'ils ont reçues par l'incapacité où ils sont
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de présenter leurs idées dans des rapports clairs et bien rédigés », il serait peu logique et en vérité fort injuste d'attribuer cet état de choses à la réforme de 1902. Un calcul bien simple prouve, en effet, que les générations dont vous parlez n'ont pu recevoir une instruction conforme au nouveau plan d'études, puisque celui-ci n'est entré que progressivement en application. L'argument pourrait se retourner en quelque sorte contre votre opinion et l'insuffisance constatée prouverait plutôt combien était désirable la réforme aujourd'hui accomplie.
Vous avez bien voulu me signaler aussi « l'esprit qui entraîne aujourd'hui tout l'enseignement universitaire et qui, pour accroître le nombre des connaissances mises à la portée de la jeunesse, la dispense de plus en plus de la pénible mais fructueuse discipline de l'effort personnel ».
Je puis, à cet égard, vous rassurer pleinement et affirmer que les maîtres de l'enseignement secondaire, qui peuvent parfois différer d'avis sur la méthode, ont le sentiment très élevé de leurs devoirs et estiment que leur mission essentielle est d'habituer leurs élèves à l'effort personnel. Professeurs de sciences et de lettres s'ingénient tous à apprendre aux élèvesà raisonner et à faire œuvre de découverte. C'est par là que l'enseignement d'aujourd'hui se
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disting-ue peut-être le plus de celui d'hier, et je ne sache pas que l'activité des esprits s'en trouve diminuée.
Je ne me dissimule pas, d'ailleurs, que, dans un monde où tout évolue, en un temps où tant d'idées nouvelles surg-issent constamment, rien ne peut être considéré, à ce point de vue, comme définitif et immuable. Les programmes de 1902 qui, tout en respectant les plus saines traditions du passé, ont voulu répondre aux besoins du présent et à ceux de l'avenir, devront peut-être subir un jour quelques retouches. Mais ils sont à peine aujourd'hui complètement entrés en application et, avant de les modifier, encore conviendrait-il d'étudier sans parti pris les résultats qu'ils pourront donner.
Je me plais à espérer que, lorsque l'étude de la question pourra se faire sur des documents précis et certains, on constatera que la réforme n'a porté aucun dommage à la culture classique à laquelle je suis profondément attaché et dont la vertu propre reste toujours à mes yeux très efficace.
L'ardeur avec laquelle on discute aujourd'hui nos méthodes, l'importance que le grand public lui-même attache aux problèmes pédagogiques sont pour moi la preuve évidente que notre enseignement secondaire est plus vivant que jamais et je me félicite de
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voir des groupements tels que celui que vous présidez s'intéresser si vivement à l'œuvre universitaire. Il me sera toujours précieux de recueillir vos avis, et je vous remercie d'avoir bien voulu appeler mon attention sur des questions dont se préoccupent à bon droit tous ceux qui ont à cœur de maintenir et de développer la haute culture française. Veuillez agréer, etc.
En outre, et dans le même sens, la Société des Amis de i* Ecole Polytechnique communiquait aux journaux la note suivante :
Le Conseil d'administration de la Société des Amis de TEcole polytechnique, fondée en 1908, et comprenant un très grand nombre des anciens élèves de cette Ecole, vient de faire une démarche auprès du ministre de la Guerre pour obtenir le retrait de la récente décision par laquelle ont été supprimés les avantag-es de points accordés jusqu'ici, dans le concours d'entrée, aux candidats pourvus d'un diplôme de bachelier comportant des études latines.
Le Conseil d'administration a exposé au ministre que son premier soin, après la fondation de la Société, a été de s'enquérir des améliorations qui pourraient être poursuivies dans la préparation des polytechniciens aux diverses carrières où ils entrent. Sonatten-
tîon a été particulièrement appelée sur l'utilité de développer autant que possible la culture générale et l'aptitude à écrire, généralement trop négligée de nos jours, de l'avis de tous les hommes arrivés à la tête des administrations publiques ou des entreprises privées, des services civils et militaires.
Pour assurer la bonne marche de ces services et l'avenir des polytechniciens qui y entrent, il importe de procurer à ces derniers la formation intellectuelle la plus large et de les habituer à exposer leurs idées sous une forme claire et bien ordonnée. Le développement de la culture littéraire, qui jusqu'ici n'a été pris pour but principal que dans les études latines, a été presque unanimement signalé comme le moyen le plus efficace d'obtenir ces résultats.
Depuis plusieurs années, par suite du grand nombre des candidats à l'Ecole, beaucoup d'entre eux n'arrivent qu'après avoir passé trois ou quatre années en mathématiques spéciales. Pour éviter cette répétition exagérée des mêmes cours et hâter les débuts des jeunes gens dans la vie active, une loi récente a permis l'abaissement de la limite d'âge à l'entrée, réalisée ensuite par le décret du 26 septembre 19 10. ■"La Société des Amis de l'Ecole, en appuyant cette heureuse mesure, avait fait remarquer qu'elle pouvait entraîner autant d'inconvénients que d'avanta-
g-es, si elle avait pour conséquences de pousser les jeunes gens à écourter leurs études littéraires et à entrer en spéciales avant d'avoir acquis la maturité nécessaire. Elle insistait pour que des précautions fussent prises en vue d'éviter ce danger.
Les précautions recommandées par elle sont de deux sortes. La première consiste à intéresser les candidats à rester le plus longtemps possible dans les classes de lettres, en attachant des avantages de points à la culture qu'ils y auront acquise. La seconde consiste à lever les obstacles qui les détournent de cette voie, en rendant plus facile le passage des classes de lettres dans les classes de sciences. Déjà, dans ce but, les représentants des professeurs de lettres au Conseil supérieur de l'instruction publique ont demandé qu'une place plus large soit faite aux sciences dans les classes de première et de seconde des sections latin-grec et latin- lang-ues et dans celle de philosophie.
Une première, mais insuffisante satisfaction a été donnée à ce vœu en 1909. Les hommes de science et les industriels sortis de l'Ecole polytechnique s'associent au désir émis par les agrégés des lettres, pour obtenir une atténuation des différences de programmes qui imposent aux jeunes gens une spécialisation hâtive, nuisible à la culture générale.
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La Société des Amis de l'Ecole polytechnique, en soumettant ces vœux au ministre de la Guerre, a fait observer qu'ils sont conformes à ceux que la commission de l'armée à la Chambre formulait dans son rapport sur la loi relative à l'abaissement de la limite d'âg-e. Le Conseil d'instruction de l'Ecole polytechnique, composé des savants éminents qui y donnent surtout un enseig-nement scientifique, et après lui le Conseil de perfectionnement, où siè|[^ent les représentants des services publics qui se recrutent à FEcole et ceux de l'Académie des Sciences, se sont prononcés à l'unanimité pour le maintien des avantages attachés à la culture littéraire.
La Société émet le vœu que, pour les conditions d'entrée à l'Ecole comme pour les programmes, M. le ministre de la Guerre s'inspire de l'avis de ces deux assemblées très compétentes et que les modifications réconnues utiles soient annoncées assez long-temps à l'avance pour ne pas léser les jeunes gens qui ont dirigé leurs études en tenant compte des règles établies au moment où ils commençaient leur préparation à l'Ecole.