‹ L'esprit de la nouvelle SorbonneChapitre 30 sur 35 · UN TÉIMOIGNAGE DE M. MAURICE BARRÉS · texte numérisé non relu

UN TÉIMOIGNAGE DE M. MAURICE BARRÉS

Nous publions ici ce témoi^nag'e de sympathie que M. Maurice Barrés, de l'Académie française, député de Paris, nous fit l'honneur de nous adresser au sujet de notre campas^ne :

Mon cher X.. , Oui est Ag'athon? me disais-je, à mesure que je lisais les articles de C Opinion. Et le vieux vers des racines grecques, du fond de Port-Royal ou plutôt du fond de ma jeunesse, m.e chantait :

Agathos, bon, brave à la guerre.

Cette bataille, dont vous venez de fournir un si brillant épisode et qui éclate sur tous les points, se développera, sans doute, jusqu'à la tribune du Parlement, carM. Briatid nous conviait, ily a quelques semaines, à « un vaste débat sur l'enseig'nement à tous les deg-rés » ; c'est ce moment que je prendrai, si l'occasion me paraît bonne, pour exprimer deux, trois réflexions.

Je ne puis vous les communiquer ici, en quelques

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lig-nes et pris à Timproviste. On ne parle pas d'hommes tels que les maîtres de la Sorbonne pour dénigrer en bloc leurs méthodes. J'y vois du bon et de l'excellent; j'apprécie vivement leur souci de l'exactitude, leur précision à laquelle nous avaient peu habitués certains maîtres de l'Ancienne Sorbonne, trop oratoire. Vous voyez les défauts de vos maîtres. Ah ! si vous aviez vu les défauts des nôtres! Je n'ai pas un regret pour le tour d'esprit des Prévost-Paradol et des Edmont About.

Ceci dit, je ne puis pas ne pas entendre la plainte de tant de jeunes gens qui, dans la Sorbonne d'aujourd'hui, sont rebutés par la sécheresse^ par le défaut d'enthousiasme, par un enseignement qui ne fait jamais appel ni à l'imagination, ni à l'émotion intérieure.

La liasse de documents que vous nous apportez ici est un témoignage direct sur ces méthodes universitaires qui négligent de cultiver la part la plus profonde de la nature humaine. Je vous remercie de me les avoir fait lire et vous prie de croire à mes sympathies cordiales.

MAURICE BA.RRÈS.

21 octobrfi 1910 : Gharmes-sur-Moselle.

LE DESPOTISME DE SORBONiNE

Nos observations sur le caractère purement administratif et nullement intellectuel ou professoral des (c philosophes » de la Sorbonne ont eu un écho immédiat. Elles nous ont valu, entre autres réponses, cette lettre d'un professeur de faculté de province. Elle apporte dans le débat actuel une note de première importance, puisqu'elle attire l'attention sur une solution pratique et sur une réforme de l'esprit collectif dont la nécessité, on le voit de toutes parts, s'impose.

Monsieur, J'ai lu avec un vif intérêt les débats qui se sont eng-ag'és au sujet de l'esprit et des tendances actuelles de la Sorbonne. Je commence sérieusement à craindre que celle-ci — et M. Lavisse avec elle — ne s'illusionne totalement sur la nature de son influence. La Sorbonne est peut-être de ces institutions, nées pour rester médiocres (au sens latin) et qui ne sauraient supporter le poids d'une fortune excessive. Vous remarquerez que l'ère des difficultés a commencé pour elle avec ce redoublement de prospérité. Décidément, l'importance sociale et la richesse ne réussissent pas plus aux groupes qu'aux particuliers; elles g-âtent les meilleurs.

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M. Lavisse n'en continue pas moins à s'étonner et à se féliciter de si heureuses circonstances : « Voir cette maison de Sorbonne que j'ai connue déserte, s'écrie-t-il, au temps où prospérait la « culture générale », remplie d'étudiants qui parlent toutes les langues, c'est ma grande joie. » Cette Tour de Babel n'est peut-être point faite pour motiver pareil enthousiasme. Et M. Lavisse oublie-t-il qu'au moment où la Sorbonne était ainsi « déserte » l'Ecole Normale battait son plein, assurant, sans tant de fracas^ le recrutement d'un corps enseignant de premier ordre? La « circonstance heureuse » dont il se félicite est plus simple qu'il ne le pense, et de celle dont on ne saurait tirer vanité. M. Lavisse, qui a étudié la formation du royaume de Prusse, était pourtant qualifié pour écrire cette page d'histoire universitaire. Comme la Prusse, la Sorbonne a suivi wne politique d'annexion. En s'annexant brutalement l'Ecole Normale, elle a redoré son blason et s'est refait une façade. C'est la vitalité normalienne qui s'est greffée sur ce vieux tronc, et qui l'a pour quelques instants rajeuni. Mais ne crions pas au triomphe : la Sorbonne y est pour si peu !

Par de là cette question de point d'honneur corporatif, par de là même le problème du français et de la culture littéraire que vous défendez, à bon droit.

avec tant d'énergie, votre polémique est amenée à dénoncer im malaise universitaire. Or, comme cause du mal, elle n'aurait sans doute qu'à sig*naler cette infatuation de la Sorbonne qui — pareille à un certain état-major dans une affaire retentissante — est en train de rompre à son profit V équilibre des forces pensantes, désireuse avant tout de diriger, de dog-matiser et de primer. Où trouver le remède? Il y aurait quelque ingénuité à attendre une réforme de l'esprit collectif, dans une maison aussi férue de son importance. Comptons plutôt sur la pression de l'opinion qui se trouve maintenant saisie, ainsi que sur l'intervention mesurée et progressive des pouvoirs publics. Or, un point à régler avant toute chose, c'est la question même du mode de recrutement des membres de la Sorbonne. Gomment se recrutent-ils? En désignant eux-mêmes, par voie de présentation au Ministre, leurs futurs collègues. Mon Dieu ! Monsieur, ceci n'a l'air de rien, et pourtant ceci est très grave, ou l'est devenu. Le Journal des Débats rappelait, naguère, dans une de ses notes — et la Sorbonne, ajoutait-t-il, s'en est également plainte — « que certaines nominations ont été faites sans présentation par la Faculté, grâce à des artifices légaux ». Croiton que cette méthode de présentation soit digne d'une admiration sans mélange? C'est elle plutôt qui cons-

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titue recueil en substituant à l'arbitraire ministériel, un arbitraire anonyme et collectif: entre deux maux, vous allez bientôt convenir qu'elle est le pire. Qu'arrive-t-il, en effet, dans les nominations — non plus des titulaires sur qui l'Assemblée des professeurs peut à bon droit donner son avis, — mais des maîtres de conférences et des chargés de cours, qui composent les premiers degrés de la hiérarchie? Tout comme dans la faculté de Médecine, des coteries se forment, des meneurs s'agitent; des influences doctrinales s'exercent. Seuls, les tenants de certaines méthodes, les dépositaires de certaines disciplines sont appelés. Je ne mets pas en doute la probité de ces choix ; je dis qu'ils doivent fatalement s'orienter et qu'ils s'orientent dans un seul sens, le sens des plus dogmatiques et des plus exclusifs, le sens des principaux dirigeants : nous sommes voués, de la sorte, à des Durkheim et à des Lanson à perpétuité. Pourtant, il vient un moment où les disciplines vieillissent, où les méthodes tombent, frappées de caducité. Voyezvous, dès lors, le danger spéculatif que nous courons? Un corps fermé, infatué de ces méthodes devenues à leur tour surannées (et c'est déjà le cas pour plus d'une) peut braver l'opinion, résister au courant des idées qui se renouvellent, vexer les intelligences par des directions tyranniques. Cette infatuation, dou-

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blée de l'esprit de corps, est un danger pour l'éducation nationale : il faut l'éviter à tout prix. Eh quoi! On se pique de faire entrer dans le rang, d'adapter aux exigences changeantes de la vie moderne, dont les évolutions sont si rapides, si imprévues, officiers, magistrats, politiciens I Seul un corps de professeurs jouirait de cette immunité! En veillant jalousement à son recrutement, il pourrait perpétuer, sans contrôle efficace, la suite de ses manies et de ses erreurs (car il en est de collectives, et elles sont difficilement guérissables). De quel droit cet exorbitant privilège? Faut-il constituer une sorte de Chambre des Lords, garantie de l'arbitraire collectif et de l'orgueil d'une caste fermée?

Entre cet arbitraire corporatif, couvert par l'irresponsabilité, et l'arbitraire du ministre, il n'y a plus à hésiter. Et par a ministre », vous m'entendez bien, il s'agit de l'intervention ministérielle, avec des garanties de compétence, et les formalités nécessaires de consultation ou d'information. Qu'on ne brandisse pas l'épouvantail de la politique : il n'est ni plus ni moins redoutable que certaines influences occultes^ que certains engouements corporatifs qui sévissent dans les présentations. Le système que j'indique — dont on pourrait d'ailleurs renouveler les voies et moyens, — a fait ses preuve?. Le personnel

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des facultés de provinces, celui des lycées de Paris se recrutent ainsi; et l'on n'a jamais élevé d'objections sérieuses contre ces sortes de choix. U ancienne Ecole normale ne connaissait pas d'autre mode de nomination : on a vu s'y succéder les maîtres les plus éminents, les personnalités les plus marquantes de la littérature et de la philosophie. Pourquoi le choix ministériel, si longtemps valable, serait-il devenu tout d'un coup insuffisant et suspect? Et puis, en cas d'erreur toujours possible, après tout on a plus vite recours contre un ministre qui passe qu'on n'a recours contre une corporation qui reste, prête à imposer la continuité de ses vues, même quand elles ne correspondent plus, en dehors d'elle, à des besoins réels.

Je termine. Vous voilà saisi du problème et d'un commencement de solution. C'est une difficulté qu'il faudra un jour aborder : on ne saurait résoudre une crise si l'on s'en tient à ses effets extérieurs et si l'on néglig^e de remonter à la cause initiale. A ce sujet, je viens de vous dire tout haut ce que la grande majo rite des membres de l'Enseignement pense et dit tout bas. Je viens de vous éclairer sur l'existence d'un danger permanent.

LETTRE d'un ÉTUDIANT

M, Aulard, ayant public dans V Action une réponse à la campaofDe contre la Sorbonne, un étudiant, M. Jacques Jary adressa au directeur de ce journal une lettre dont nous publions quelques passages :

Monsieur le Directeur, Dans votre numéro du 2 novembre, M. Aulard a rôpondu à la campagne qui se poursuit dans toute la presse contre la Sorbonne. Je suis moi même inscrit à laFacullé des lettres, et bien qu'on n'ait pas beaucoup parlé des étudiants au cours de la discussion, ils l'ont en général accueillie très synipaihiqaement ; car il suffisait de poser la question d'une manière purement doctrinale, pour que soient défendus leurs intérêts intellectuels. Renseignez-vous auprès des élèves de l'Ecole Normale, par exemple, et vous verrez combien les jeunes gens se désaffectionnent d'un enseignement présomptueux et vide d'bumanité. Beaucoup de professeurs aussi, — et M. La visse l'a reconnu dans une lettre au Journal des Débats — sont très mécontents de l'esprit « sociologique ^), et très inquiets de ses conséquences probables pour la culture française. Il ne faut pas se dissimuler le

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sérieux de la question, et si l'on met « sur la sellette » les professeurs de Sorbonne, il ne s'agit pas du tout, comme le voudrait M. Aulard, d' « un petit jeu de société pour l'oisiveté des villég-iatures finissantes )^. Il est navrant que Ton réponde avec ce dédain à des explications loyales.

Assurément, les professeurs de Sorbonne ne tiennent plus compte de la vie intime des chefs-d'œuvre. Ils ont voulu réduire l'histoire, la littérature, la philosophie à je ne sais quel ordre de connaissances sèches et mortes. Munis d'une scolastique infatuée, et parce qu'ils ont eu l'habileté de conserver' une forme parfois éloquente à des théories dont le fond n'était en réalité qu'une rhétorique puérile, calquée sur le modèle des sciences, ils ont fait passer toutes leurs prétentions à la faveur de l'oubli qui se faisait sur leurs noms. Ils ont pu créer une orthodoxie universitaire, comme s'ils avaient reçu la vérité par révélation, ils ont enseigné ex cathedra^ assénant les formules, brisant les résistances. C'est bien l'objection la plus grave qu'on puisse leur adresser, et c'est contre elle qu'ils ont à se défendre : Pourquoi ont-ils fait à leur profit un monopole de la certitude? Pourquoi se sont-ils érigés en théologiens ?

Des théologiens, ils ont l'arrogance professorale et

l'intolérance. L'étudiant qui pensait trouver en eux cette exquise réserve qui est le signe distinctif et l'urbanité de certains hommes supérieurs, est bien surpris de constater son incorporation dans une faculté qui promulg-ue des arrêts, une fois pour toutes et pour tous. Son ètonnement s'accroît quand il remarque qu'on n'essaie plus de faire réfléchir d'une manière autonome, comme le voudrait tout enseignement vraiment supérieur, ni d'accoucher les esprits de leurs possibles : il s'aperçoit bientôt que, sous le prétexte d'un effort scientifique, c'est à une résurrection du principe autoritaire qu'il assiste. Et puis il s'attriste à considérer les progrès de ce fanatisme. Les professeurs de Sorbonne, qui dictent la bonne parole philosophique, sociale, politique, n'ont que , faire des insoumis qui discutent leurs propositions, i Ils en arrivent à repousser durement les réfractaires, à exorciser les schismatiques,à excommunier les dissidents. Ils sont devenus les administrateurs du Vrai. On s'en rend bien compte à l'animosité qu'ils ont/ conçue pour M. Bergson. C'est un plaisir de noterJ pendant telle conférence, ou telle soutenance de thèse, les allusions défavorables aux a influences du dehors», en général, et à celle de ce grand penseur, en particulier. La vérité étant un phénomène intérieur à la Sorbonne, ils ont pris, dans leurs habitudes de poa-

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tifîer, un magriifique mépris pour les autres idées et une incompréhension absolue. Ainsi la doctrine officielle se développe, bousculant^ étouffant les intelligences.

Cette transformation de la Sorbonne sera irrévocable si l'on s'en remet à eux pour la modérer ou l'enrayer, — d'abord parce qu'ils l'ont faite inconsciemment, poussés par un mj'sticisme assez curieux, bien que retardataire, ensuite parce que, soucieux de se perpétuer, ils ont bien soin de ne pas se renouveler. Ils éloig-nent de parti pris tous les éléments qui pourraient porter atteinte à l'intég-ralité de leur cong'rég'ation. Dépourvus d'autocritique, ils s'irritent des moindres objections, et briment ceux qui ne sont pas conformes. Cette étroitesse dans les méthodes et dans les vues annihile les bonnes volontés, rebute les étudiants. Le traditionalisme n'est pour rien dans le mécontentement de ceux-ci. Seulement, ils espéraient qu'on leur proposerait les bénéfices de la haute culture : et on leur offre des places de manœuvre dans les ateliers intellectuels où l'on « manipule » avec une meurtrière brutalité Molière, Racine, Hug-o, la France elle-même.

Veuillez agréer, etc.

JACQUES JARY,

Etudiant en philosophie à la Sorbonne

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