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CHAPITRE PREMIER

LÀ SORBONNE CONTRE Ll CULTURE CLASSIQUE

A. — LES NOUVELLES METHODES d'eNSEIGNEMENT LITTÉRAIRE

Une révolution véritable a transformé, depuis peu, les études littéraires de notre enseig-nement supérieur. Révolution discrète, que le public ignore, menée dans un dessein volontaire par un petit groupe d'esprits impatients de domination. Un si grand changement ne remonte guère à plus de dix années ; mais il est si complet que nul de nos aînés ne reconnaîtrait aujourd'hui Tancienne Sorbonne. On n'en saurait douter, l'atmosphère de cette illustre maison est changée.

Bien que l'on ait conservé les anciennes déno-

minations des chaires, tout ce qui faisait autrefois l'objet des études à la Faculté des lettres, la philosophie, Fhistoire, la littérature, les humanités enfin, tout cela a été complètement bouleversé. Dans ces cours renommés, véritables conservatoires de la haute culture française, où Ton avait coutume de trouver des idées gêné' raies précises, du goût littéraire, de la finesse, de la mesure, de sobres synthèses, on n'entend plus parler aujourd'hui que de méthode scientifique et de bibliographie. L'explication personnelle des auteurs, l'analyse des idées ont fait place au commentaire philologique, à l'étude des sources, à l'exégèse, à la chronologie, et à la filiation des textes. On est frappé, dès l'abord, par je ne sais quel aspect contraint et discipliné des études, semblable à celui qui caractérise les séminaires germaniques. Le labeur patient, la recherche minutieuse et savante ont peu à peu absorbé toute la substance de l'enseignement. On ne sait en quels lieux, si ce n'est en certains cours sournoisement décriés, se maintient encore le sens de la culture classique. Le désappointement est grand pour tous les jeunes gens qui

viennent à la Sorbonne chercher autre chose qu'une ingrate érudition.

Il ne faut pas longtemps non plus pour s'apercevoir qu'à l'organisation libérale d'il y a vingt ans s'est substituée une hiérarchie pesante et autoritaire. Il est quelques personnalités — trois ou quatre au plus — que Ton révère et que l'on craint. Elles gouvernent, administrent la philosophie, l'histoire et les lettres. On se croirait revenu aux plus beaux jours du règne de M. Cousin. Ouelquesvolontés particulières, associées, unies dans une sorte de mysticisme d^inspiration positiviste, ont fini par imposer de force à la Sorbonne, aux Facultés provinciales, et à une bonne partie du corps enseignant un esprit nouveau.

S'agit-il simplement des choses de l'école ? Non pas. Une telle réforme, raisonnée^ réfléchie, n'intéresse rien de moins que l'avenir des qualités essentielles de notre race : le public ne saurait plus longtemps y rester étranger. Les résultats qu'elle a déjà produits, nous verrons tout à l'heure quels ils sont ; aux lecteurs ensuite d'établir là-dessus leur jugement.

Le principe de cette transformation considérable, son trait essentiel, c'est l'obsession de la triomphante méthode des sciences physiques. Une impérieuse analogie, tout extérieure, a conduit quelques esprits à user, pour les sciences littéraires et humaines, des instruments et des procédés de découverte réservés jusqu'ici aux sciences de la matière. De là le calque minutieux et puéril des études littéraires sur les études scientifiques, la recherche de Timpersonnel, Télimination systématique, et d'ailleurs en vain poursuivie, de toute originalité, de toute marque individuelle dans le labeur des étudiants.

Que vaut cette assimilation et comment la défendre ? Frédéric Rauh s'élevait contre ceux qui confondent l'esprit scientifique et la méthode de certaines sciences particulières. C'est ainsi, disait-il, que « les sciences du monde extérieur sont devenues le seul type de la science, alors que l'unité des sciences physiques et des sciences morales n'est qu'un postulat ». Remarque pro-

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fonde et neuve, qui s'accorde avec la plus récente idéolog-ie (i).

La pénurie même des outils de précision objective dont disposent les sciences morales n'aurait-elle pas dû prévenir nos réformateurs contre la fausseté d'une telle confusion? Pour atteindre la vérité ou s'approcher d'elle, le physicien, dans son laboratoire, a l'observation, l'expérimentation, des instruments d'épreuve et de mesure ; mais le philosophe, mais le sociologue ? Eh bien, nous dit-on, ne possèdent-ils point les documents du passé, les monuments fig^urés et tout ce qui sert à l'histoire ? C'est donc la méthode historique qui dirigera leurs spéculations ; elle seule pourra donner à leur enseignement cette certitude que nos esprits modernes entendent retrouver partout (2).

(i) Au moment même où, « par un extraordinaire mouvement parallèle, toutes les sciences et tous les savants., eu viennent aux souplesses, aux intuitions d'art, ce sont justement les littéraires qui s'en veulent priver », (Gh. Péguy.) Les outils que le savant emploie sont des moyens d'approximation de la réalité ; ce soiil des procédés qu'il accepte, faute de mieux, pour entrer en contact, lui esprit, avec la matière. Le lettré, au contraire, jouit de ce privilège d'être du même ordre que la matière de sa recherche. Et, par une singulière aberration, le voilà qui s'en va chez l'étranger, se renseigner sur ce qui se passe chez lui I

(2) Cf. Renan : «L'histoire est la forme nécessaire de tout ce

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Celte opinion a triomphé si absolument à la Faculté des lettres que tout le travail d'un étudiant n'est plus guère aujourd'hui que besogne d'historien. Toute méditation personnelle, toute intuition sont proscrites comme suspectes et dangereuses. L'histoire, celte privilégiée, s'est, par des empiétements successifs, subordonné toutes les études littéraires. Que dis-je l'histoire? une certaine histoire qui n'est qu'érudition étroite, exégèse,philologie épilogueuse, annotante et glossatrice. Tyrannique, elle a fini par supprimer tout ce qu'elle ne pouvait asservir. La philosophie, lorsqu'elle n'est point psycho-physiologie ou sociologie, n'est plus qu'un simple exposé de doctrines, une revue historique des systèmes. Et c'est une affirmation ordinaire, à la Faculté des lettres, que « la philosophie comme telle aura bientôt vécu». On prend soin d'écarter toute discussion de qualité philosophique. A un jeune étudiant qui proposait à son professeur un mémoire sur quelque point de l'éthique de Spino-

qui est dans le devenir. La science des lanjçues, c'est l'histoire des langues, la science des littératures et des religions, c'est Ihisioire des littératures et des religions. La science de l'esprit tiumaia,c'est l'histoire del'esprit humain. » (Avenir de la science.)

za: «■ Soit, lui fut-il répondu, mais, sxxviOMi, pas d'interprétation. ^) — La sociologie, sous rimpulsion de M. Durkheim, se borne à une collection de matériaux, à une accumulation d'observations patientes, où les mœurs des sauvages, des Botocudos et des Iroquois tiennent la plus grande place. La morale, plus doctement appelée Science des mœurs, n'est plus qu'une dépendance de la sociologie historique. Les lettres pures, enfin, qu'on pourrait croire à l'abri des usurpations de l'histoire, ont été, au contraire, le plus complètement envahies et subjuguées par elle. Elles passaient jadis pour les éducatrices du goût et de rintelligence. Elles ne sont plus aujourd'hui que de simples pourvoyeuses de documents. Elles se sont perdues, à vrai dire, dans les minuties de recherches auxiliaires, comme la critique des textes, l'établissement de bibliographies, la comparaison des éditions successives, l'étude des variantes ou des leçons, la stylistique, la recherche des filiations ou des influences, etc., recherches dont l'utilité, en soi, ne peut être mise en doute, mais à condition que de servantes elles ne veuillent passer

maîtresses et ne prétendent régner là où elles doivent obéir.

Le promoteur de la nouvelle méthode littéraire, M. Gustave Lanson, expose sa doctrine avec clarté et franchise : « Toute explication du contenu d'un texte, dit-il, doit prendre la forme d'une explication historique. » Il faut se garder, avant toutes choses, de l'interprétation personnelle. Elle n'a en effet que la valeur d'une « réaction particulière », d'une opinion, et l'opinion n'est point matière de science. Aussi c la tâche propre et principale de l'histoire littéraire est de ne point juger les œuvres par rapport à nous, selon notre idéal et nos goûts », mais de les replacer exactement dans leur milieu. Travail de caractère scientifique, qui exige l'emploi de toutes sortes de documents et de matériaux « par lesquels s'éclairent la personnalité véritable et le rôle historique d'un livre et qui ont pour ejj^et de le détacher de nous, de le retirer de notre vie intérieure où la simple lecture l'a souvent

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mené (i) ». Et ailleurs, il nous résume la devise de l'école nouvelle en ces quatre aphorismes lapidaires : « Disting-uer savoir de sentir, ce qu'on peut savoir de ce qu'on doit sentir, ne pas sentir où l'on peut savoir, ne pas croire qu'on sait quand on sent. »

Traduisons. Qu'est-ce désormais que lire un texte ? Ce n'est point, comme vous le croyez peut-être, en pénétrer le sens, en apprécier le contenu avec le désir d'y trouver un profit, un accroissement de vie intérieure, un excitant spirituel, quelques idées neuves qui soient pour notre méditation un point de départ.. C'est bien autre chose. C'est se borner strictement à une description extérieure, et pour ainsi dire matérielle , de ses éléments ; analyser son vocabulaire et sa syntaxe avec la sécheresse d'un inventaire ; c'est, en somme, reléguer de parti-pris au [second plan tout ce qui donne aux ouvrages de l'esprit leur véritable raison d'être, je veux dire leur vertu agissante, non seulement passée mais actuelle,

(i) Gustave Lanson, r Histoire littéraire et la sociologie {Revue de métaphysique et de moraley iQoli).

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sur les sensibilités et les intellig-ences (i). D'une telle conception, Renan est sans doute responsable qui inscrivit dans V Avenir de la Science cette prophétie étonnante : « L'histoire littéraire est destinée à remplacer en grande partie la lecture directe des œuvres de l'esprit humain. » Je sais bien que cette attitude, on peut l'expliquer par une nécessaire réaction contre le bavardage de la vieille rhétorique. Car, quoi qu'en dise M. Alfred Groiset, notre

(i) M. Gustave Lanson a senti nos critiques, et, par une volteface assez curieuse, il les a intégrées dans sa propre doctrine* Dans une étude parue le lo octobre et intitulée la Méthode de l'histoire littéraire {Revue du mois), réminenl professeur nous répond, et, bien qu'il feigne de nous ignorer, il nous vise en réalité à chaque page et presque à chaque ligne de cette apologie/)ro domo. M. Lanson nous accorde aujourd'hui qu'en appliquant à l'histoire littéraire les méthodes des sciences de la nature, « on espérait lui donner la solidité de la connaissance scientifique, exclure l'arbitraire des impressions de goût et Va priori des jugements dogmatiques », mais que Vexpérience a condamné ces tentatives. Il reconnaît que « l'histoire littéraire, pour avoir quelque chose de scientifique, doit commencer par s'interdire tonte parodie des autres sciences, quelles qu'elles soient ». Bien plus, il affirme que l'élimination de l'élément subjectif, c'est-àdire de l'impression personnelle et de la méditation, n'est ni désirable ni possible et que l'impressionnisme est à la base de ce travail. Enfin, dit-il, il faut que sentir devienne un moyen légitime de savoir. » Qu'on rapproche cette dernière formule, tout à fait imprévue chez lui, des aphorismes cités plus haut et qui résumaient l'idéal de l'école nouvelle, vers 1904, on s'assurera

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idéal n'est point « la Sorbonne de 1811, la Faculté des Lettres de Fontanes, mélange de rhétorique supérieure et d'athénée, 011 la liberté de la recherche était prudemment surveillée, où le beau langage semblait un utile dérivatif à la hardiesse des idées ». Nous n'avons point k dessein de défendre ici cette littérature insipide, cette phraséologie plus ou moins brillante sur des idées vagues dont s'accommodaient nos anciennes études littéraires. Sous le prétexte de définir et de commenter la beauté des œuvres, la grande majorité des élèves se contentait de répéter des jugements tout faits, de recopier du

qu'en peu d'années M. Gustave Lanson a dû abandonner bien des illusions. Si le sentiment est désormais un moyen de science que deviennent donc les maximes anciennes et leur belle apparence rigide et infaillible? M. Lanson nous ferait-il une concession ? Peut-être, mais le ton vif de l'article n'est point d'un homme qui rétracte. Ne soyons point tropexie^eants : réjouissonsncus seulement de retrouver à nouveau, après une éclipse, le lettré fin et délicat de lavant-propos de l'Histoire de la littérature français'!. Nous n'aurions rien à ajouter, si de telles prémisses n'étaient désormais en désaccord absolu avec tout l'enseignement de la Sorbonne. Eliminer le sentir, voilà l'idéal qu'en 1904 M. Lanson proposait à ses disciples. Il leur déclare aujonrd'hui que c'est tenter l'impossible et qu'au reste cela n'est point désirable. Nous demandons alors qu'on nous explique la suppression de la dissertation française et son remplacement par un commentaire philologique?

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Villemain, du Nisard, du Sainte-Beuve, du Taille ou du Brunetière. On conçoit qu'à ce bavardage, à ces lieux-communs faciles, à cette étude fantaisiste des textes, à cette critique de deuxième ou troisième main, on ait voulu substituer une discipline précise, une méthode exacte; et il est naturel que celle-ci ait suscité de la confiance, de Tenthousiasme et même un renouveau d'activité parmi les étudiants. Mais, dans cette hâte, on commit l'imprudence de rejeter tout l'ancien système en bloc, sans retenir ce qu'il avait de profitable, d'accommodé à notre tempérament. Pour avoir voulu réagir avec trop de force contre un ennemi qui en igoi était déjà bien affaibli, on perdit de vue cette vérité que l'étude de la littérature est avant tout une étude littéraire^ et que, selon l'expression d'un philologue éminent,(( les œuvres d'art relèvent d'abord de l'art, et non de la grammaire ou de la lexicologie (i) ».

Nos professeurs, plaçant leur méthode sous Tégide de la science, semblaient en leur domaine continuer Pœuvre du siècle, et cela suffisait. Et

(i) B. Bouvier, recteur de la Faculté des lettres de Genève.

s'ils proclamaient que « les véritables humanités modernes, ce sont les sciences^, au sens larg-e du mot » (i), nul n'y trouvait à redire. 'M^..

Rien ne révèle mieux les ambitions scientifiques de la Nouvelle Sorbonnequeson tourment de la méthode. La méthode! c'est là le mot favori de nos maîtres. Il a de l'accent et de la saveur pour des âmes autoritaires. Les premiers ouvrages que doivent lire les étudiants, ceux qu'ils consultent quotidiennement, sont des manuels de méthodologie pure. Les élèves d'histoire possèdent U Introduction aux études historiques de MM. Seignobos et Langlois, ouvrage à la fois élémentaire et pesant, imité ouvertement du Lehrbuch de l'Allemand Bernheim,et oii sont expliqués dans un style extraordinaire tous les procédés qui servent à la vérification des textes. Cette science, dite heuristique^ est à l'histoire ce qu'un formulaire d'antisepsie est à la médecine. Les « philoso-

( i) Gustave Lanson.

phes » sont initiés aux sciences sociales par le petit livre métaphysique, impérieux et déconcertant de M. Durkheim, les Règles de la méthode sociologique^ où sont déterminées, par avance, toutes les conditions de la sociologie future, d'après cet étonnant axiome fondamental : le fait social est quelque chose de distinct des individus, qui se passe tout à fait en dehors d'eux et au-dessus d'eux. — Enfin les cours et les articles de M. Lanson fournissent aux étudiants de lettres les procédés rigoureux et fixes du travail littéraire.

Que cette obsession est donc significative î On ne sait pas encore quels résultats Thistoire littéraire, la sociologie, nous permettent d'atteindre, et quand il faudrait nous dire : « Cherchez, proposez des idées à notre discussion ; peu à peu des vérités pourront être dégagées », on proclame du haut de la chaire : « Vous ferez cela, et pas autre chose ; vous travaillerez de cette manière et pas autrement ; tout ce que vous obtiendrez par d^autres procédés, ce ne sera pas de la science. » Avec de la ténacité et de l'intransigeance, une parole froide et nette, on

groupe autour de soi quelques disciples, travailleurs, patients, prêts à subir la première influence un peu impérieuse : Técole est fondée. La méthode scientifique ! Chacun en veut tâter et il n'est lettré qui, pour se faire un peu savant, n'emprunte à la science des épithètes et quelques termes dont l'austérité donne le change. Mais la méthode ne vaut que ce que vaut l'ouvrier. Elle ne remplace ni l'intelligence, ni le don. Elle apporte, il est vrai, de l'assurance aux travailleurs ordinaires. Et c'est là la raison succès. Caria Sorbonne travaille pour la son de masse. Chez elle, le travail intellectuel est assimilé au travail manuel et les sciences et les lettres ne diffèrent point de l'industrie.

La superstition scientifique s'affirme encore de façon plaisante jusque dans les détails extérieurs. — Il y a, en Sorbonne, une petite salle où les étudiants se réunissent pour lire et commenter Montaig-ne, Corneille, Voltaire, les auteurs du programme. Jadis un tel local s'appelait une étude. Mais un nom si modeste ne

saurait convenir à la diçnilé des travaux qu'on y mène. Gela se nomme aujourd'hui: Za6oratoire de philologie française. Si, par hasard, vous prenez garde à ce qui se passe dans cette chambre austère et demandez là-dessus quelque éclaircissement : « C'est là, vous dira-t-on, un atelier de manipulations scientifiques,,, sur les textes français. » Sachez bien que TUniversite maintenant recrute des équipes de travailleurs qu'elle occupe à des travaux pratiques et dont la tâche est d'apporter leur pierre à r édifice de la science. Mais entrebâillez la porte et écoutez cette voix qui conseille : « Il convient, Messieurs, de nettoyer vos instruments avant de vous en servir ». Vous seriez-vous égaré chez des chimistes ? Non pas; c'est M. Seignobos, professeur d'histoire, qui critique Fustel de Coulanges, en recommandant à ses étudiants de n'utiliser que des textes sûrs (i).

(i) Si M, Sei^nobos, ancien élève de Fustel de Coulanges, n'est pas tendre pour son maître, c'est qu'en Allemagne on ne fait aucun cas de la Cité antique, et M. Seignobos, lui,faitgrand cas de l'opinion des Allemands. Aussi écrit-il sans précautions c Un bon tiers de la Cité antique est rempli par des récits légendaires ou des fabrications de la basse époque sur les révolutions des cités grecques et les troubles intérieurs de Piornc. » M. Pierre

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Il y a autre chose, dans ce vocabulaire, qu'une manie assez ridicule. Comparez la prétention de ces épithètes scientifiques à la simplicité des faits qu'elles recouvrent. Peut-être vous demanderez-vous alors s'il n'y a point là-dessous quelque arrière-pensée de duperie, quelque illusion savamment ménagée, quelque trompe-l'œil scientifique habilement disposé.

L'enseignement qui se pare de ces qualificatifs techniques se réduit, en effet, le plus souvent, à un pur formalisme. Pendant trois années, un professeur de littérature, à la Sorbonne, s'est borné à lire, devant ses étudiants, une bibliographie d'histoire littéraire des grands siècles qu'il était chargé d'étudier. Ainsi tout ce qu'un élève pouvait connaître d'un Molière , d'un Racine, d'un Rousseau, c'était une liste critique des éditions, des sources et des commentaires* On ne lui donnait pas une nourriture, mais une liste de nourritures. Et le voilà bien avancé I

Leçiiay, à qui nous empruntons cette citation, ajoute : « Nous ne douions point que quelque jeune universitaire, en province, ne travaille à faire, sur Fustel de Coulanges, un livre parallèle nii Tnine historien de la Révolution française^ deM. Aulard.» {Mercure de France^ i*' novembre 1910.)

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La littérature, cependant, est-ce un enseig'nement ou un catalogue ? Nul ne dira assez les ravages de celle passion bibliographique parmi la nouvelle génération des étudiants. Elle a anéanti la littérature elle-même au détriment de la substance profonde des œuvres , de leur vie sentie vivante.

Une manie non moins exigeante, c'est la manie des fiches. Toute recherche commence par une collection de fiches et c'est au nombre de vos fiches que l'on vous a pprécie en Sorbonne. Celui-là est un grand savant digne de votre considération, qui par devers lui délient des milliers de ces petits cartons diversement colorés, poussière de connaissance infinitésimale... Heureux qui, avec Fulgence Tapir, dont Anatole France nous a conté la destinée cruelle, peut déclarer : « Je possède tout l'art, vous m'entendez, sur fiches classées alphabétiquement et par ordre de matière ! » (Ulle des Pingouins.) Fasse le ciel qu'il ne périsse point comme cehéros, sous une trombe de fiches roses, vertes et blanches, et qu'il n'y demeure enseveli pour l'éternité 1

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A rétablissement de leurs fiches, les professeurs n'hésitent point à faire concourir l'activité de leurs élèves. La patience remplace l'ingéniosité et l'assemblag^e des matériaux vaut plus que l'interprétation. Pour le diplôme d'études supérieures, dont la préparation occupe toute une année, le candidat emploie plus de six mois à mettre en fiches la bibliographie du sujet. Soumettre des intelligences toutes neuves à un labeur aussi essentiellement passif, n'est-ce pas risquer d'étouffer à jamais leur individualité et cette faculté d'enthousiasme que devrait entretenir chez eux le contact direct des chefs-d'œuvre (i)?

A cause de ses mérites mêmes et de la vaste érudition dont elle témoigne, choisissons comme

(i) M. Henri Berr, dans la Revue de synthèse historique, bien qu'il soit partisan des méthodes nouvelles, invite leurs plus ardents défenseurs à un examen de conscience, et reconnaît la vérité de beaucoup de nos critiques. «. Il est aisé de railler les « fiches », dit-il, mais il est imprudent de s'en passer. Prenons garde, cependant, qu'on voie se renouveler dans le domaine des lettres les excès qui se sont produits, par exemple, dans les études médiévales : publication de documents sans intérêt réel, superstition de l'inédit, culte de la fiche,— bref, disproportion

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type de ce g-enre d'études la fameuse édition des Lettres philosophiques de Voltaire, publiée en 1909 par M. Gustave Lanson. Des éditions critiques de cette espèce ne sont pas communes et vraiment celle-là réalise l'idéal du genre. Dans l'introduction, bourrée de signes conventionnels, de petites lettres, de renvois à des mss. et à d'innombrables éditions chiffrées, Tauteur se défend d'avoir tenté aucun commentaire explicatif, aucune interprétation personnelle : « J'ai voulu, dit-il, présenter un commentaire de sources et rien de plus... L'idéal eût été d'arriver à découvrir^ pour chaque phrase, le fait, le texte ou le propos qui avait mis en branle rintelligence ou l'imagination de Voltaire. » Qu'un tel dessein nécessite des recherches infinies, on le conçoit aisément; et c'est sans ironie qu'un commentateur enthousiaste de ce commentaire de sources a pu s'écrier : « Une édi-

dc l'effort et de l'appareil au résultat, oubli même du résultat à atteindre qui est, semble-t-il, la connaissance approfondie de la vie passée, de l'évolution humaine, non l'entassement de matériaux inutdisés et parfois inutilisables.» Et il souhaite fort justement un retour de l'esprit de syathèse,compromis par les excès de la philologie.

tion qui se proposerait d'épuiser tous les commentaires précis et possibles réclamerait une vie d'homme et vingt volumes de notes pour un volume de texte (i). »

Le lecteur ne saisit-il pas tout ce qu'offre d'hypothétique et d'aléatoire cette recherche que l'on nous présente comme empreinte d'une ris^-ueur vraiment scientifique ? Le grand problème étant celui des influences, il faudra d'abord se renseigner, par tous les documents possibles, sur ce qu'était la bibliothèque de l'auteur à commenter (ou ce qu'elle devait être); — faire ensuite le dépouillement des livres qu'elle contenait (ou a dû contenir), dénombrer en chacun d'eux les idées ou fragments d'idées qui offrent quelques similitudes avec tels ou tels passages de l'œuvre étudiée. Ce n'est pas tout. Un écrivain ne puise pas seulement dans les livres, il puise dans la vie. Il faudra donc étudier avec précision les événements contemporains, l'actualité de son temps, suivre les gazettes qu'il a lues ou qu'il a pu lire. Il sera

(i) Daniel iMoracl, Revue d'histoire littéraire de la France (1909-1910).

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nécessaire, en outre, ayant préalablement fixé les dates exactes entre lesquelles fut conçu rrabord, puis écrit le livre, de déterminer toutes les personnes, amis, familiers, ou visiteurs de passage, avec qui Tauteur fut en relations durant cette période, d'analyser la vie, les aventures, le caractère et les opinions de chacun d'eux, et ce que l'auteur a pu connaître de cette vie, de ces opinions et de ces aventures par leurs confidences possibles... D'où l'étude des amitiés, des relations, et des conversations. Ce sont là les sources orales. Nous marchons d'incertitudes en incertitudes, de difficultés en difficultés...

Ce n'est pas tout encore. Les livres ou les personnages qui ont agi sur notre écrivain ayant pu servir à^ intermédiaires, il est indispensable pour être vraiment éclairé sur les origines, de remonter lesfilières, et de recommencer le même travail de recherches pour chacun d'eux. On établira de la sorte, laborieusement, que telle idée, sans doute empruntée par Corneille à tel obscur anecdotier de i64o, le fut peut-être par celui-ci à un autre, et ainsi de suite. Ou bien que

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tel fait, que Yollaire tenait vraisemblablement de lord Boling-broke, celui-ci le tenait vraisemblablement à son tour de quelqu'un de son entourag-e... Et ainsi jusqu'à l'infini. C'est la chaîne éternelle.

Or, quelles certitudes rencontrons-nous en tout cet obscur et terrible fatras érudit? Quelles certitudes, et quels enseig^nements efficaces ? On conçoit que la vraisemblance, faible à Toriii^ine, devient nulle petit à petit. Si nous abordons (( les sources orales », je ne veux connaître d'autre preuve scientifique que le phonoj^raphe... Et puis, et surtout, à supposer même que Ton ait réussi, après un effort prodigieux, à mettre en lumière deux ou trois filiations d'idées certaines, cela est-il vraiment indispensable à savoir? Est-ce que le fait essentiel, le seul qui nous touche, la naissance de l'idée, nous sera expliquée ? Non, l'idée gardera toujours son caractère imprévisible, même si l'on fixe sa date précise d'apparition. Je crains bien que le labeur considérable fourni par une telle école n'ait point de mesure avec le but atteint.

Qu'on s'arrête quelques instants à contem-

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pler celte image singulière qui clôt et résume l'introduction (p. 33) du livre de M. Gustave

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