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B. LES PROGRAMMES NOUVEAUX

Ces doctrines nouvelles, qui, pour aller dans le monde, se donnent un air de sciences, vinrent en un temps où des circonstances extérieures, politiques même, avaient mis notre traditionnel enseignement littéraire dans une sorte de suspicion. De nombreux esprits s'habituaient à considérer la culture classique comme favorable à des préjugés réactionnaires. On ne prenait point garde qu'elle était, au contraire, essentiellement fondée sur la connaissance de l'histoire et de la littérature anciennes, tout imprégnées d'esprit civique et laïque Nos théoriciens recueillirent donc un succès un peu trouble. Favorisés par les pouvoirs, ils gagnèrent bien vite une

influence prépondérante et leurs idées se traduisirent en des réformes pratiques. Deux d'entre elles sont caractéristiques de Tesprit nouveau: la réforme de la licence es lettres et l'institution du diplôme d'études supérieures.

La plus regrettable est, sans nul doute, la transformation de la licence ès-lettres, accomplie en 1907. Alors furent supprimées les épreuves communes, le thème latin ou la dissertation latine, et la dissertation française, qu'autrefois Ton imposait à tous les candidats aux quatre licences littéraires. Ces épreuves étaient précisément celles qui maintenaient la culture générale. On les a remplacées par des épreuves spéciales.

Gela n'alla point sans soulever d'ardentes discussions. Lorsque cette réforme fut présentée au Conseil de l'Instruction publique, les membres des facultés de province protestèrent vivement contre le principe d'une licence littéraire sans latin et sans dissertation française (i); mais ce projet,

(i) La licence et même l'agrégation ès-lettres sans latin ni grec ont été demandées par des maîtres de la Sorbonne. Au reste, il y avait là une nécessité logique, puisque les nouveaux programmes du baccalauréat permettent à un bachelier de la section D (sciences-langues) qui ignore le latin de s'inscrire aux cours de

emprunté à M.SeignoboSjpatronné par M. Lavisse fut soutenu parla majorité de la Sorbonne.Nous ne pouvons décrire les discussions passionnées et interminables qui s'élevèrent alors (i) ; après d'ardentes querelles, les « provinciaux » à qui se joignirent les représentants de l'enseignement secondaire parvinrent à sauver une épreuve de culture ; par une voix de majorité, Ton conserva la version latine. Mais, en revanche, on sacrifia, dans tous les cas, la dissertation française{2). Même à la licence ès-lettres pures, l'ancienne composition française céda la place à une épreuve que le programme qualifie de composition française sur un texte, et qui ne doit être que le commentaire historique ou philologique d'une œuvre ou, plus exactement, d'une page d'une œuvre inscrite au programme. La circulaire ministérielle du 3i octobre 1907 le spéci-

licence, à la Faculté des Lettres. Ce sont MM. Lanson etBrunot qui soutinrent cette réforme : elle n'a pas encore été adoptée. Il est suggestif de remarquer que c'est à M. Emile Combes que nous devons la première idée d'une agrégation littéraire sans grec ni latin.

(î) Cf. l'Enseignement secondaire, 1907.

(3) Sauf à la licence de langues vivantes, où l'on a conservé les épreuves de latin et de français.

fie avec netteté : « Ce qu'on veut éviter, c'est le type ancien de composition française de caractère trop g-énéral : développement d'une pensée morale, d'une maxime philosophique, d'un jugement littéraire, etc.. »

Il n'y a plus, à la licence ès-lettres, une seule épreuve où les jeunes gens puissent témoigner des qualités originales de leur esprit, de la maturité de leur jugement et de ce qu'autrefois Ton appelait le tour de la pensée. Les épreuves impersonnelles y en quelque sorte, ont absorbé tout l'examen.

C'est le triomphe des enseignements spéciaux. Chaque étudiant de licence est confiné exclusivement dans la spécialité qu'il a dû choisir. Et c'est bien là une suite logique de toutes les dernières réformes : utiliser le savoir le plus tôt possible, préparer dès l'abord les intelligences aux soucis d'une profession, les éloigner d'une culture intellectuelle libérale et désintéressée. Le licencié spécialisé de 1907 continue le bachelier spécialisé des programmes de 1902 (i) ; celui-ci n'a-t-

(i) Cf. plus loin : chap. m, la S or bonne contre l'enseignement secondaire.

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il pas dû, en effet, dès sa douzième ou sa treizième année, choisir entre les quatre cycles, latin-^rec, latin-sciences, latin-lang-ues, scienceslani^ues ? La spécialisation n^est plus une nécessité de Tâg-e mûr; elle est une tyrannie qu'on subit dès Tenfance.

Dans ces nouvelles épreuves de licence, nous retrouvons les dénominations pseudo-scientifiques. Il y a par exemple, à la licence d'histoire, ceridLÏne épreuve pratique que la circulaire prend soin de définir et qui n'est autre chose qu'une « lecture et datation de texte )>. Notons, d'autre part, quelques-uns des sujets-types qu'on propose pour devoirs. En voici qui furent naguère donnés comme composition sur un texte, à la place de l'ancienne dissertation littéraire : « Etudier le verbe ou l'adjectif dans telle page de Montaigne (i). » — « Etudier le subjonc-

(i) Ce sujet de devoir a soulevé un beau tapasse. Seuls MM. Emile Faguet et Remy de Gourmont, le premier dans la Revue des Deux-Mondes (cf. Annexes, pp. 233 et suiv.), le second dans le Mercure de France se déclarèrent satisfaits. « Le subjonctif, dit M. de Gourmonl, c'est une des formes de verbe les plus curieuses par ses caprices. On le voit persister et durer pour des motifs purement esthétiques, semble-t-il ; tenace en certains verbes, il est, en d'autres, fuyant et presque mort, surtout à son

tif dans le morceau suivant de Heine. » — « Etudier l'auxiliaire de mode dans ce passage de Lenau. » Comment une imagination personnelle trouverait-elle à se produire en de semblables sujets? Par contre, quel esprit médiocre et consciencieux n'espérerait y réussir ?

Qu'est-ce qu'expliquer un texte, selon les procédés scientifiques? Un professeur de littérature passe une leçon entière, ou peu s'en faut, à recher-

mode imparfait... Une étude coraparée du subjonctif dans la langue de Montaigne et dans celle d'aujourd'hui, ce serait fort intéressant. On y verrait sans doute indiquée la marche lente mais sûre du verbe français vers l'unité du verbe anglais... etc. »

Nous sommes parfaitement d'accord avec M. de Gourmont, comme avec M. Faguet, lorsqu'ils prétendent que de telles compositions ont un intérêt véritable. M. Faguet a fort ingénieusement montré tout le prix de ces recherches, et nous savons ce que, par ses travaux, l'Esthétique de la langue française, le Problème du style, l'intelligence affinée de M. Remy de Gomment a su tirer de ces études grammaticales. Mais, M. de Gourmont' avez-vous jamais lu de tels travaux rédigés par des élèves de Sorbonne et soupçonnez-vous la platitude, la sécheresse des énumérations sur deux ou plusieurs colonnes qu'ils entraînent dans la grande majorité des copies? Vous ne pourriez, sans raillerie, consentir à une si complète passivité. Et puis, si ce sont là de bons exercices spéciaux, exceptionnels, peuvent-ils vraiment préteiîdre à tenir lieu de la dissertation française pour la formation des intelligences ? C'est toute la question, puisque ceux-là ont été substitués à celle-ci. Or, si ces sujets grammaticaux ont leur utilité, à côté de la composition française, à sa place ils ne sont que ridicules.

cher pourquoi, dans une édition de Baghâvat de Leconte de Lisle, on lit, à propos d'un ['lon^uentre blanc^ et dans une autre ventre jaune. Làdessus il épilogue savamment pendant une heure, puis conclut que le poète aurait dû écrire ventre blanc et Jaune, car le lion a le ventre blanc strié de jaune. Voilà ce qu'on donne parfois sous le nom de commentaire scientifique (i). Et c'est le commentaire qui fait tout le cours; on n'a qu'à le reproduire à l'examen. Pour ceux qui n'auraient

(i: M. Parîgot, dans la Revue hebdomadaire (12 novembre igio), trace le croquis suivant d'une explication de texte en Sorbonne :

« Le professeur [étudie un lyrique ancien. Après une solide introduction sur l'état des manuscrits, la bibliographie, la date des œuvres, l'explication commence, philolo.rique, grammaticale syntaxique à souhait. Il cite les compilateurs allemands ou les philolosrues italiens, consacre une demi-heure au sens d'un mot et élucide une moyenne de deux vers par séance. Au milieu de Tannée, deux leçons techniquessur les dernières théories concernant la versification de son auteur. Jadis, il a fait preuve de d''licatesse et de talent. A cette heure, il se garde délibérément de mettre en lumière la beauté d'un morceau, la pathétique d'un passage, le sens profond des croyances primitives, ou, s'il parle des légendes religieuses, c'est pour railler et le prendre avec elles sur le ton badin du dix-huitième siècle. Ni l'impression de ces récit sur les imaginations grecques, ni la force ou l'originalité du style, ni le caractère de l'esthétique musicale ne l'intéressent. Un lettré qui écouterait ce commentaire ne connaîtrait pas à la fin s'il s'agit d'un poète, d'un philosophe ou d'un commentateur byzantin. Il pencherait vraisemblablement pour ce dernier. »

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point le goût d'y assister, on en vend des copies chez les bouquinistes du quartier. La littérature devient une affaire de mémoire et n'a plus rien à voir avec Téducation du goût. C'est la u scholastique du matérialisme » qui l'emporte. La science veut être désormais, non plus littéraire, mais technique ti positive.

Le même dessein explique qu'on ait rendu obligatoire pour toutes les sections de l'enseignement des lettres le diplôme d'études supérieures qui, d'abord, était réservé aux seuls étudiants d'histoire. Ce diplôme s'acquiert après celui de licence et l'on ne peut subir les concours d'agrégation sans en être pour vu. Sa préparation occupe la seconde année des études à la Faculté, cette année qu'autrefois l'on accordait aux étudiants comme un répit profitable, pendant lequel, librement, ils se livraient à toutes les curiosités de leur intelligence. Voilà une indépendance qu'on trouve aujourd'hui dangereuse! Le mal qu'elle faisait devaitêtre bien grand, car l'on a remédié à ce désordre : l'étudiant, désormais, est assujetti à une tâche précise où il lui faut prouver des qualités d'(( ouvrier de la science ». A tout le moins,

lui permet-on de traiter des sujets un peu généraux ? Non pas; on lui donne, par exemple, à «dater dix lettres de Voltaire». Qu'on songe aux innombrables et fastidieuses lectures que cela lui impose ! — Gonnaissiez-vous Sébastien Gramoisy, libraire à Paris (i585-i669)? Ce grand homme obscur suscita les recherches d'un étudiant pendant près de dix longs mois. Et je sais un candidat à qui son maître proposa d'étudier « dans quels cas, chez Piaule et chez Térence, les substantifs terminés en um s'élident devant un dissyllabique commençant par une voyelle et dans quels cas ils ne s'élident point ( i ) » . Je le demande, nos maîtres de Sorbonne ont-ils vraiment le droit d'imposer ces besognes d'érudits vieillots à des jeunes hommes de vingt ans, dont « l'être spirituel est à peine ébauché »?

Que si notre étudiant poursuit sa carrière universitaire et sollicite le grade de docteur es lettres, il lui faudra consacrer une bonne partie de son existence à de pareils travaux. Ce sont parfois

(i) Voici encore quelques sujets de diplômes présentés en 1910. « De l'infinitif dans Sidoine Apollinaire. » — « L'ablatif dans Apulée d'après les Métamorphoses », etc.

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de simples éditions ou des bibliographies critiques que les aspirants au doctorat présentent en manière de thèses ; ces travaux, de plus en plus, remplacent l'ancienne thèse latine, définitivement abandonnée. Il en est qui portent sur des faits si menus que Ton songe à ces érudits alexandrins, raillés doucement par Renan et qui passaient une partie de leur vie à rechercher : « Combien Ulysse avait de rameurs » ; ou : « Pourquoi Homère commença son catalogue des vaisseaux par les Béotiens. »

Nous avons entendu soutenir, en Sorbonne, une thèse intitulée : « La Louisiane dans l'œuvre de l'abbé Prévost », long et savant mémoire de cent pages et plus, sur un épisode de quelques lignes à peine, conté au dernier chapitre de Manon Lescaut. Ces ouvrages « de science » ont pour moindre défaut d'être dénués de toute composition. Selon l'heureuse expression d'un professeur de l'enseignement secondaire, le candidat se contente « de vider sa boîte de fiches dans son livre ». Quand la glane du document est devenue trop lourde, Tapprenti docteur s'arrête, dépose son fardeau en tas sur la route,

et cela fait une grosse thèse. Et, devant un si bel effort, le président du jury de soutenance conclut avec satisfaction : « Excellent travail, c'est un recueil de faits (i). »

N'y a-t-il pas, je le répète, sous ce fétichisme de la méthode historique, une sorte d'illusionnisme scientifique peut-être inconscient ? Ce vocabulaire de chimistes, ces laboratoires ei ces travaux pratiques ne semblent-ils pas là pour berner le public et nos maîtres eux-mêmes? Les recherches de Thistoiien ne sont point de la même nature que celles du physicien ; elles sont tout intellectuelles et s'appliquent aux choses de l'esprit, aux idées, aux croyances, aux passions, à des phénomènes qui ne sauraient s'accommoder de mesures matérielles, et pour qui la qualité est plus essentielle que la quantité. Il y faut de la finesse et de la pénétration. L'histoire, par

(i) Voir l'article de M. Fr. Albert, dans VOpinion, i^r mai igoç). M. Fr. Albert, dans ses études sur la germanisation de la Sorbonne. fut l'un des premiers critiques qui dénonça cette crise de ren8ei<rnement littéraire.

exemple, quoi qu'on en ait dit, ne sera jamais besogne de manœuvre.

Existe-t-il d'ailleurs des lois historiques, à la ressemblance des lois scientifiques ? Nos historiens eux-mêmes ne peuvent le prétendre et ils en font l'aveu assez communément. « Nous ne savons rien », c'est là une affirmation qui leur est chère. Et M. Seignobos d'écrire : « La cause des faits de l'histoire devant être recherchée parmi tous les phénomènes, il y a toujours un nombre incalculable de causes possibles... En réalité, il n'y a pas de sûr moyen pour vérifier l'exactitude de la cause qu'on croit avoir découverte et ainsi il n^y a pas de procédés en histoire pour trouver des lois (i). » Nous voici presque d'accord avec M. Seignobos. Il n'y a pas de procédés mécaniques pour découvrir l'histoire, en effet. Aucun labeur purement documentaire ne remplace l'effort de l'intelligence, l'effort d'interprétation. Et si l'on élimine le talent, l'intuition, c'est-à-dire la véritable prise de l'intelligence sur la réalité, il faut renoncer à ce que

(i) Bulletin de la Société de philosophie (juin 1910).

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l'histoire soit jamais autre chose qu'un assemblage désordonné de petits faits.

Au reste, M. Seignobos, bien qu'il soit l'un des plus hardis protag-onistes des méthodes scientifiques, est d'abord un esprit logique, si logique même que, partant des prémisses que nous avons dites, et mettant en suspicion toute hypothèse individuelle, il n'hésite pas à proclamer l'inexistence radicale et définitive de sa propre science, l'histoire. Cet aveu découragé, il l'a fait un jour, devant un petit comité de métaphysiciens, à la Société de philosophie. On ne put qu'admirer cet historien qui déclarait d'une voix sèche : « L'historien se trouve réduit au pro^ cédé du sens commun, à U évidence. Il n'y a de certain en histoire que les vérités de la Palisse, Encore cette évidence varie-t-elle avec retendue de nos connaissances, peut-être avec le tempérament de chaque historien (i). » Mais alors, M. Seignobos, Vheuristique, la critique interne et la critique externe, la critique de restitution et la critique de provenance, et tous ces procédés rigoureux de travail que vous avez décrits

(i) Loc. cit.

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dans votre Introduction aux études historiques, ces ateliers, ces manipulations, ne seraient-ce que des moyens compliqués d'aboutir à des lapalissades ! Ne vaut-il pas mieux reconnaître, avec nous, que, l'histoire ne valant jamais que ce que vaut celui qui l'écrit, il convient avant tout de former des esprits et non pas seulement des \ travailleurs, des tâcherons, des casseurs de cailloux (i).

Mais vos collègues ès-sciences littéraires n'ont pas votre franchise; ils font les présomptueux. A les en croire, ils auraient même découvert quelques lois. Une question surtout les préoccupe, nous l'avons vu, celle des influences. Ils

(i) On ne s'étonnera pas que M. Seignobos, théoricien scrupuleux de l'évidence, collectionne avec soin dans ses ouvrages quelques-unes de ces vérités inattaquables qui s'imposent aux intelligences. M. Pierre Lasserre en recueille un choix : « Les miniatures du moyen-âge, écrit M, Seignobos, montrent les personnages couchés dans leur lit, une couronne sur la tête ; c'est le symbole de leur sang royal ; le peintre n'a pas voulu dire qu'ils gardaient leur couronne pour dormir. » — « Les actes sont faits par un homme seul ou par plusieurs hommes à la fois. Faits par un seul, on les appelle individuels ; quand ils sont faits par plusieurs, on emploie le moi collectifs. » — « Toufe conception qui aboutit à empêcher de savoir empêche la science de se constituer »,etc... Ces ouvrages sont écrits pour des étudiaats de licence et d'agrégation.

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prétendent arriver à fixer les rapports nécessaires du talent et du génie avec le milieu. M. Lanson énumère quelques-unes des lois déjà établies : i° la loi de corrélation de la littérature et de la vie, ce qui signifie : « la littérature est l'expression de la société » ; cela ne nous était-il pas déjà connu?

2° Loi des influences étrangères : « la grandeur politique d*une nation lui confère un prestige qui fait imiter sa littérature par les autres pays.» Cela encore est-il tout à fait nouveau? Au surplus, cet aphorisme est contradictoire avec le précédent.

3» Loi d'apparition des chefs-d^œuvre (i). Ail! cela vaut qu'on s'y arrête. Nous fourniraiton vraiment le moyen de créer des chefs-d'œuvre à notre gré? Hélas! il ne s'agit que de cette affirmation : (i Le chef-d'œuvre est moins un commencement qu'un terme. » Loi contestable infiniment, et qui ne nous explique en aucune façon le fait capital, la naissance du chefd'œuvre (2)... Et c'est tout. Quelques vérités de

(i) Cf. Lanso L'hisloire littéraire et la sociologie {Revufi de mêla physique et de morale, igo/j).

(n) A l'apparition de Y Histoire de la littérature anglaise de

la Palisse, comme dit M. Seig^nobos, des notions imprécises et contradictoires, tel est le bilan de la science littéraire. M. Lanson veut bien reconnaître que ce ne sont pas là des lois, à vrai dire, mais des faits généraux, G^est donc pour les obtenir qu'on a organisé en Sorbonne un appareil scientifique si redoutable! La montagne accouche d'une souris.

Je veux bien, pour un instant, concéder à nos réformateurs que cette science littéraire à quoi, sans scrupule, ils vouent le labeur de leurs élèves, nous puisse un jour révéler, à défaut de lois, quelques/aiV5 certains. Mais est-il vrai que tout fait de l'histoire littéraire, quel qu'il soit, importe également et mérite notre recherche?

Taiae,Gustave Flaubert remarquait déjà avec lucidité : «[cet] ouvrage est élevé, solide, bien que j'en blâme le point de départ. Il ya autre chose dans l'art que le milieu où il s'exerce et les antécédents physiologiques de l'oLivrier. Avec ce système-lâ, on explique le groupe y mais jamais V individualité, le fait spécial qui fait qu'on est celui-là. Cette méthode amène forcément à ne faire aucun cas du talent. Le chef-d'œuvre n'a plus de signification que comme document historique. Voilà radicalement l'inverse de la vieille critique de La Harpe. Autrefois, on croyait que la littérature était une chose toute personnelle et que les œuvres tombaient du ciel comme des aérolithes. Maintenant on nie toute volonté, tout absolu. La vérité est, je crois, dans l'entre-deux. [CorrespoU' danccj 3« série, pp. 195-196.)

Pour nos érudits, « il n'y a pas de moindres vérités ; il n'y a pas de vérité indifférente, ni de vérité négligeable. » Une monographie sur un point inconnu de la vie du plus obscur libelliste, nous disent-ils, peut être profitable à la Science, si elle est rédigée avec méthode. Pour le prouver, ils ajoutent : la biologie n'a-t-elle pas le plus grand intérêt à connaître avec précision la moindre particularité anatomique du moindre protozoaire? — Sophisme, et sophisme bien significatif du mal que nous ont fait involontairement les biologistes. Certes, il y a de l'intérêt, et un intérêt essentiel, vital, à connaître en son détail la nature qui nous entoure, car elle agit sur nous et nous agissons sur elle; notre propre progrès dépend de cette connaissance... Mais quand nous saurons quelles influences se sont exercées sur tel folliculaire des siècles passés, les lectures qu'il a probablement faites, les conversations qu'il a peut-être échangées, notre pouvoir sur les choses s'en trouvera-t-il augmenté, notre vie intérieure en recevra-t-elle quelque aliment précieux(T)? — Nul choix, nul sentiment de

(i) « Je déteste tout ce qui ne fait que m'instruire sans augmenter mon activité, ou l'animer directement » (Gœthe).

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la valeur, c'est, je le crains, le caractère de celle érudition encombrante et parasite; sous le fatras de ses g-loses, elle finit par étouffer les œuvres considérables de notre littérature. Cette science, qui prétend fixer la physionomie historique des textes, les immobiliser pour que notre esprit n'ait plus à s'exercer sur eux, se présente à nous comme une ennemie véritable des lettres^ qu'elle prive de toute leur puissance intérieure, de leur vertu éducatrice, et par là comme une adversaire de toute culture.

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