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C. LES RÉSULTATS DES METHODES NOUVELLES

Mais pour donner un sentiment juste de ces méthodes imposées d'autorité en Sorbonne, il n'est que de considérer leurs résultats. Voilà qui éclairera notre jugement, mieux que ne le saurait faire une discussion sur les principes.

Prenons des documents quasi-officiels. Parcourons, au hasard, les rapports d'agrég^ation de ces dernières années : nous sommes bien vite édifiés sur l'abaissement progressif de la culture générale. On n'y rencontre que doléances sur la médiocrité croissante des concours.

Agrégation d'histoire el de géographie (1906) — M. Foncin, rapporteur. « Le défaut capital de la plupart des copies est t incohérence du plan^Yoire même l'absence de toute composition. Les concurrents n'ont, en général, qu'une faible préoccupation des vues d'ensemble. Ils se bornent à raconter les faits... mais, presque jamais, cet exposé n'est subordonné à une idée générale nettement indiquée et logiquement déduite. »

Agrégation degrammaire (i 906-1907). M. Bornecque trouve l'occasion bonne, à la suite de ces médiocres concours, pour formuler quelques critiques à l'endroit de la méthode philologique.

Concours de 1906. « On ne fait pas assez de dissertation française. Cet exercice, qui est le plus difficile de tous, est celui pour lequel on est ie moins préparé. L'inexpérience se trahit partout. La maladresse de l'expression obscurcit sans cesse la pensée. Les constructions sont gauches, tout élémentaires ; le candidat semble écrire pour la première fois. »

Concours de 1907 : « Il faut que les candidats

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se persuadent que V érudition est un moyen, non un but, et que s'ils peuvent en faire montre, c'est sous la réserve qu'elle soit strictement appropriée au texte et subordonnée à un principe qui en soit comme le régulateur. Ce qu'ils ne devront pas perdre de vue est la nécessité pour tout maître de faire d'abord sentir à ses élèves la valeur et la beauté de la langue de nos grands écrivains. L'étude approfondie et scientifique du sens des mots, des tours el constructions des phrases peut y aider puissamment, si elle est faite avec mesure et sans que l'attention, retenue sur des détails, fasse perdre de vue l'ensemble. Mais si l'analyse d'une belle page la détruit en la réduisant à une foule de menus faits d'intérêt purement philologique, elle n'aboutit qu'à nous fatiguer et à obscurcir ce qu'elle est chargée d'éclairer. »

Agrégation d'histoire (1908), composition d'histoire moderne :

« C'est tout au plus si une dizaine de compositions portent la marque de cet effort personnel de réflexion et de pensée qui permet seul d'échapper à la médiocrité. »

Agrég-alion d'histoire (1909) ; composition d'histoire du Mojen-Age (M, Langlois, rapporteur).

« Rien à dire de la forme, car elle est plate, incolore dans V immense majorité des copies. 0

Composition d'histoire moderne (1909).

« Deux défauts : i*^ extrême imprécision ; 1^ manque général de personnalité. On ne s'y est point préoccupé de faire le départ entre ce qui est essentiel et ce qui est négligeable, de montrer quelque personnalité dans la compréhension, quelque finesse ou quelque vigueur dans l'exposition. La plupart des compositions sont ainsi longues, molles, superficielles, plates, ternes... Ce qui domine, ce sont les notes égales à la moyenne, ou voisines de la moyenne, soit en dessus, soit en dessous. Résultats un peu inquiéiantSyS^il faut y voir ^ non un fait occasionnely mais la preuve que, pour des raisons que nous n avons pas à rechercher ici, il y aurait moins de maturité d'esprit et une éducation scientifique moins développée aujourd'hui que chez ceux d'il y a quelques années (i). »

(1) Revue Universitaire, i5 décembre 1909.

Enfin, sur la composition française, épreuve essentiellement révélatrice du degré de culture, le rapporteur du concours d'agrég'ation de grammaire en 1909 conclut :

« On est forcé de renouveler une plainte qui semble n'avoir pas été entendue. Trop peu de candidats ont le souci de la pureté de la langue, et quelques-uns semblent même n'en avoir pas le sens... Ecrire ^ c'est avoir de la propriété et du goût. Mais on sent vraiment trop qu'ils n'ont pas l'habitude décomposer, etc. (i) ».

Après chaque concours, ce sont les mêmes doléances, mais il semble bien que les critiques s'aggravent et se précisent: absence de composition, personnalité médiocre ^ nul souci de la langue (2).

(i) Nous ne pouvons reproduire ici les rapports da dernier jury (1910). Ils signalent encore la médiocrité lamentable de la forme, et déplorent la réduction générale des études classiques. (Voir Revue universitaire, i5 décembre 1910.)

(2) iM. Groiset nous affirme que « la médiocrité de la composition française est inévitable » {Discours d' ouverture). Pms, sans vouloir insister davantage, il prétend que si l'élégance diminue, la précision et la justesse sont en progrès. Mais M. le doyen n'at-il pas lu les rapports des jurys d'agrégation ? 11 ne s'y agit point seulement de dissertation et de rhétorique, mais de compositiok.^ sur des sujets d'histoire, de grammaire. Et les défauts

Que le goût littéraire, le sens de la forme soient en décadence, nos réformateurs eux-mêmes y souscrivent (i): ils font des conférences, ils se réunissent en congrès pour étudier la crise du français (2). Mais ils attribuent le mal à des causes générales, notamment aux transformations de la classe bourgeoise moins lettrée qu'autrefois, à la prépondérancCxdes soucis utilitaires dans l'éducation; ils accusent aussi le goût immodéré des sports, Tattrait des inventions mécaniques, une moindre habitude de la lecture. Que ces eauses générales aient favorisé l'abandon de l'ancienne éducation littéraire, on ne peut le nier.

qu'on relève dans ces épreuves, ce sont « l'extrême imprécision, l'ioexactilude, la banalité ». C'est là une décadence dont, au reste, tout le monde convient. (Cf. aux Annexes jp. 222 Ja lettre de M. Anatole Leroy-Beaulieu, directeur de l'Ecole des Science politiques.)

(i) M. Aulard lui-même n'a-t-il pas écrit, dans le Siècle du 6 octobre : « Les étudiants au début, quand le lycée nous les envoie, sont mal dégrossis^ et il est bien possible, après tout, qu'il y a dix ou quinze ans, dans l'enseignement secondaire, on se donnait [sic] plus de mal pour apprendre aux élèves à écrire, à composer. »

(a) Une série de conférences sur l'enseignement du français fut organisée, en 1909, au Musée pédagogique, par M. Lanson, sous le patronage de M. Liard. — Elle fut publiée sous ce titre : la Crise des méthodes dans l'enseignement du français. Cf. Compte rendu dans la Bévue pédagogique du i5 juillet 1910

Mais qu'a fait la Sorbonne pour enrayer ce mouvement? Elle a préparé rabaissement des études

classiques parla réforme de l'Enseignement secondaire, elle a supprimé TEcole normale, elle a

ouvert ses portes aux primaires par les équivalences ; elle a sans cesse sacrifié l'élite pour la masse. A la Faculté même, elle a organisé un enseignement qui ne peut qu'étendre et aggraver ce mal que partout l'on constate. Elle a donc bien sa part de responsabilité. Au vrai, c'est à l'idéal classique de la culture que s'en prennent nos réformateurs : ils ne visent à rien de moins qu'à le remplacer par un modèle intellectuel nouveau. Et c'est précisément ce qui fait la gravité de ce débat et pourquoi il convenait d'y intéresser le grand public.

L'idéal qu'on nous impose, c'est la spécialisation, obligatoire dès le collège, poursuivie à la Faculté. Former le jugement, découvrir les capacités de l'intelligence, développer les dons innés, nos maîtres ne s'en soucient guère. Alors

qu'il conviendrait de permettre aux jeunes esprits de se composer une vie individuelle, une vie intérieure, ils les asservissent, dès l'abord, à une tâche étroite et limitée. Ils ne leur demandent que d'être de bons rouages dans le mécanisme général.

Cet idéal médiocrement utilitaire est parfaitement défini par M. Durkheim dans un livre qui donne le ton de la philosophie régnante en Sorbonne : la Division du travail social. Doit-on se proposer d'être un homme complet? Non, répond ce sociologue, mais un homme spécialisé.

« Nous avons passé le temps où Thomme parfait nous paraissait être celui qui, sachant s'intéresser à tout sans s'attacher exclusivement à rien, capable de tout goûter et de tout comprendre, trouvait moyen de réunir et de condenser en lui ce qu'il y avait de plus exquis dans la civilisation. Aujourd'hui, cette culture générale y tant vantée jadis, ne nous fait plus U effet que d'une discipline molle et relâchée,.. Nous éprouvons de Véloignement pour ces hommes dont l'unique souci est d'organiser et d'assouplir

toutes leurs facultés, mais sans en faire aucun usage défini et sans en sacrifier aucune, comme si chacun d'eux devait se suffire à soi-même et former un monde indépendant... L'honnête homme d'autrefois n'est plus pour nous qu'un dilettante, et nous refusons au dilettantisme toute valeur morale. Nous voyons bien plutôt la perfection dans l'homme compétent qui cherche, non à être complet^ mais à produire^ qui a une tâche délimitée et qui s'y consacre, qui fait son service, trace son sillon... Nous ne pensons plus que le devoir exclusif de l'homme soit de réaliser en lui les qualités de Vhomme en général, mais nous croyons qu'il est non moins tenu d'avoir celles de son emploi... En un mot, par un de ses aspects, l'impératif catégorique delà conscience morale est en train de prendre la forme suivante : <.{ Mets-toi en état de remplir utilement une fonction déterminée (i). »

(i) Cette citation, prise au début de la Division du travail social, exprime la pensée-maîtresse de l'ouvrage principal de M. Durkheim. Celui-ci ne cache point en effet son dessein, qui est d'élaborer la morale nouvelle qui convient à nos sociétés modernes. L'idée centrale de cette éthique future, c'est la spe-

Etait-il besoin de faire intervenir « l'impératif jicatég-orique de la conscience morale» pour nous apprendre qu'il est utile et honnête de remplir convenablement sa tâche ? Toutefois, nous nous mettons en garde lorsque M. Durkheim prétend que circonscrire cette tâche le plus étroitement possible^ rétrécir du même coup l'horizon de l'esprit, en un mot s'interdire avec sévérité tout épanouissement de l'intelligence, ce soit le plus haut

cialisatioQ. Notre auteur y revient dans la conclusion du même livre :

« On peut donc dire, à la lettre, que, dans les sociétés supérieures, le devoir n'est pas d'étendre notre activité en surface, mais de la coiicentrer et de la spécialiser. Nous devons borner notre horizon, choisir une tâche définie, et nous y engager tout entiers, au lieu de faire de notre être une sorte d'oeuvre d'art achevée, complète, qui tire toute sa valeur d'elle-même, et non des services qu'elle rend. Enfin cette spécialisation doit être poussée d'autant plus loin que la société est d'une espèce plus élevée, sans qu'il soit possible 'd'y assigner d'autre limite. » L'idéal et la civilisation, c'est donc, à ta lettre, le rétrécissement, graduel de l'intelligence. « Ce n'est donc pas sans raison que le sentiment public éprouve un éloiç^nemeut toujours plus prononcé pour le dilettante, et pour ces hommes qui, trop épris d'une culture exclusivement générale, refusent de se laisser pren" dre tout entiers dans les mailles de l'organisation professionnelle» . Mais c'est jouer sur les mots. Le dilettantisme, dont nous avons tous horreur, est un vice de la volonté, une impuissance à croire et à agir ; la culture générale n'a rien à voir avec lui . Et je ne sache pas que le sentiment public ait une horreur chaque jour plus prononcée pour les esprits de culture large et supérieure...

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idéal humain de perfection. Ce jugement n'est point celui de J.-B. Say, qui disait : « C'est un triste témoignage à se rendre que de n'avoir jamais fait que la dix-huitième parlje d'une épingle. » Poser comme un principe que l'activité spirituelle des individus doit tendre sans cesse à s'adapter strictement à une tâche de plus en plus étroite, n'est-ce pas affirmer la vanité de toute vie intérieure, avouer la défaite de toute culture et de tout idéal moral ?

Et c'est, au fond, volontairement ou non, préparer l'abaissement de toute supériorité individuelle, sous le prétexte de je ne sais quelle exigence tjrannique des groupes et des sociétés. Rien n'est plus suspect à cette doctrine des spécialités intellectuelles que le talent et le génie ; rien ne lui est plus contraire que le prestige reconnu des héros, des inventeurs et des artistes, de ceux en qui s'affirme le plus pleinement la personnalité et par qui seuls se perfectionne et s'ennoblit la condition humaine (i).

(i) Renan, dans V Avenir de la Science^ le dit en propres termes : « En général, la bonne critique doit se défier des individus et se garder de leur faire une trop grande part... C'est la masse qui crée... »

LA SORBONNE CONTRE LA GULTUnE CLASSIQUE yo

Vous allez trop loin, nous dira-t-on ; vous vous égarez. Nous sommes, au contraire, au vif même du sujet. C'est bien la brimade du talent, en effet, — et nous groupons sous ce mot toutes les qualités personnelles, originales, de l'esprit — qui est la marque propre de ces nouvelles méthodes. C'est leur essence même de proscrire l'emploi du talent, d'exiger sa soumission ou son effacement. Par exemple, U heuristique, ou méthode de recherche historique, de M. Seignobos est une simple liste de recettes. Le travail de l'historien s'y réduit à quelques procédés mécaniques, à quelques opérations quasi-matérielles de vérification de textes. Plus l'outil et le geste sont puérils, à la portée de tous, plus on les déclare féconds. Plus ils sont indépendants de l'esprit, plus on laisse voir de confiance en leur efficacité. Il faut que tout le monde puisse désormais faire de l'histoire et de la science.

Taine, nous dit-on, ne faisait point d'histoire. Il mêlait à chaque instantle raisonnement, les idées générales, voire l'hypothèse, au travail de compilation des matériaux. Aussi, M. Aulard, professeur en Sorbonne, a-t-il pu écrire

qu'en somme presque loul le travail de Tauleur des Origines était « inutile à l'histoire (i) ». Il ne lui pardonne pas son talent littéraire. Il est bien près de penser que ses mérites d'écrivain et de penseur sont en quelque sorte une déloyauté vis-à-vis de l'histoire, et vis-à-vis de ses successeurs.

Mais dix ans avant M. Aulard, M. Seignobos s'exprimait déjà sur Taine avec une ardente aigreur (2). « Taine, dit-il, est probablement le plus inexact des historiens français du siècle. En voulant frapper fort, il a souvent frappé faux. Son œuvre historique est un monument puissant déjà à moitié ruiné; l'architecte, ignorant le métier de maçon, n'a pas su choisir des matériaux solides. » [Toujours ce vocabulaire d'entrepreneur] M. Seig-nobos n'est pas moins sévère pour Fustel de Coulantes. Au reste, il éprouve à l'endroit de tout ce qui est écrit avec art une véritable répulsion. La littérature lui fait horreur. Il prétend que l'histoire^ désormais élevée à la

(i) A. Albert Petit. Deux conceptions de l'bistoire de la Révolution (Revue des Deucc-Mondes, 10 septembre 1910.)

(2j Pierre Leguay, M. Seignobos et l'Histoire. [Mercure de France, i^r novembre 1910.)

dignité de science, ne doit pas entretenir avec la littérature plus de rapports que ne fait la chimie, par exemple. Et il écrit ses propres livres sous la forme de « manuels de science».

Au reste, c'est communément que tel professeur de Sorbonne affirme : a Nous n'avons pas besoin de talents ici, ni d'esprits ingénieux : nous n'avons besoin que de travailleurs » — ou bien : (( Ce n'est point notre tâche que de former ou d'encourag-er des talents. » L'originalité, l'imagination, l'invention sont méprisées. Seule la tiche vaut, parce qu'impersonnelle, dénuée, à la lettre, d'intelligence. Si l'on a supprimé toute dissertation, toute interprétation littéraire des textes, c'est que là se déployaient trop à l'aise les plus redoutables qualités intellectuelles. Le travail de l'esprit s'achemine de plus en plus vers l'automatisme du travail manuel. Encore le talent est-il moins prisé, en Sorbonne, que r habileté d'un ouvrier, à l'usine.

Eliminer l'individuel, telle est la détestable obsession des scientistes et elle est si forte, aujourd'hui que, parler de talent, c'est se donner Tair d'un rétrograde, d'un obstiné défenseur de

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privilèges. Peut-être le talent est-il un privilège, en effet, et naturel, celui-là, ce qui le rend plus exécrable. Mais n'est-il pas aussi l'une des conditions premières de tout progrès ? Le monde ne se renouvelle que par les esprits prompts, libres et audacieux, et non point par les routiniers et les médiocres.

— Le talent ne s'enseigne pas, nous répond M. Lanson. Nous ne pouvons former des esprits originaux, mais nous pouvons former des travailleurs.

— Sophisme ! Les dons naturels veulent être découverts et développés par l'éducation ; ou bien, ils meurent étouffés, rebutés par une discipline hostile. Si vous amenez les imaginations vives à avoir honte d'elles-mêmes, vous ferez un laborieux médiocre de celui qui eût été peut-être un inventeur.

— Eh bien ! reprend-on, nous nous passerons des esprits distingués et originaux. La science se fait sans eux.

— Non point, et voilà l'erreur capitale. Le rôle de l'imagination dans la science est considérable, non pas seulement selon les psychologues.

mais selon les savants eux-mêmes. La science ne saurait se passer d'hypothèses el d'intuitions. L'importance de Thypothèse est si manifeste qu'en son absence un observateur peut indéfiniment tenir un fait sous la main, sans se douter de la loi qu'il exprime. C'est pourquoi le savant Liebig" soutenait que l'imagination n'est pas moins utile au physicien qu'à l'artiste et Claude Bernard disait en propres termes: « Les sciences n'avancent que par les idées nouvelles et par la puissance créatrice ou originale de la pensée... L'invention scientifique réside dans la création d'une hypothèse heureuse et féconde; elle est donnée par le sentiment ou le génie même du savant qui l'a créée (i). »

Et la critique des textes elle-même, auxihaire de la science historique, ne donne vraiment des résultats que maniée par un esprit délié, un

(1) Introduction à la médecine expérimentale, 3« partie: chap. iiî, 5. — Claude Bernard explique notamment que ses propres découTertes sur la fonction glycogénique du foie n'ont été, d'abord, que des hypothèses. Marcellin Berthelot tient le même lano^age sur le rôle de l'hypothèse, dans son Introduction à la Chimie organique. — Les erreurs de l'imagination ont même leur utilité : les tourbillons de Descartes ont inspiré à Newton l'idée de la gravitation universelle, etc.

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psychologue, capable de discerner ce qui n'est point, dès l'abord, visible. Uun des vices principaux de cette superstition du document qui triomphe, en Sorbonne, c'est d'interdire le choix entre les documents. Autant et plus que de collig-er les textes, il est utile d'exercer, d'assouplir le jugement qui permettra d'attribuer le degré de foi qui convient à chacun d'eux. Autant et plus que de réunir des faits, il est utile d'apprendre à les interpréter avec finesse. Mais c'est là que M. Seignobos prétend ne connaître aucun moyen sûr j'entends mécanique, d'apprécier ce qui est vrai. Le talent seul peut, en effet, découvrir ces évaluations subtiles et, par avance, on le condamne. Aussi bien, qu'on compare telle énormethèse de doctorat couronnée à ces ouvrages admirables : Histoire poétique de Charlemagne, la Poésie du Moyen-Age, Etudes critiques, Légendes Epiques, où le goût classique, l'intelligence d'un Gaston Paris, d'un Joseph Bédier éclairent et dominent une vaste érudition.

La Sorbonne assure la domination du nombre

et prépare Texhaussement des médiocres. Elle lefaitconsciemment, parce qu'elle croit se placer; de la sorte, dans le courant moderne. En sacrifiant le g"OÛt, les idées générales, elle apprête une g-énération où les qualités essentielles de la culture française seront oubliées. Elle asservit et diminue la personnalité sous le fardeau de Térudition. Comme Ta dit avec clairvoyance M. Maurice Barrés : « Notre cerveau français, s'il est fatio-ué, encombré, perd ses qualités de finesse. Notre vue va moins droit au centre de son objet. Nous cessons d'être des faiseurs de clarté. Notre g-énialité, je veux dire notre logique inventive, s'émousse (i). »

Mais pourquoi, nous dira-t-on, décourager de vrais, d'acharnés travailleurs ? Hélas ! nous croyons bien que, là encore, ily a quelque duperie, qu'il se cache de la paresse et de l'assoupissement sous ce travail facile de bibliographie, de compilation, de mise en fiches. « Ce serait une barbarie, disait malicieusement Renan, que de refusera d'humbles travailleurs ce petit plai-

(i) Jacques Morland, Enquête sur L' injluence allemande [.\fercure de France].

sir mesquin, peu élevé, mais fort doux, qur M. Daunou appelait si bien paperasser. » Un pareil labeur ne serait-il qu'un moyen habile de se procurer à bon marché la réputation de savant ? Toutes les tendances nouvelles que nous combattons s'unissent et se résument dans celle-ci : le mépris de la forme. On a fait des mots « rhétorique » ou « humanités » une sorte d'injure. On méconnaît qu'il y ait un art d'écrire, ou Ton n'y prend pas garde. L'art d'écrire, n'estce donc pas une partie, la plus importante peutêtre de l'art de penser (i)? En recherchant la nuance du terme qu'il emploie, l'esprit délimite sa propre pensée. Le principal, l'indiscutable mérite d'un exercice comme la version latine, c'est d'exiger un effort réel de l'intelligence pour pénétrer et circonscrire le sens de chaque mot, avec cette subtilitéqui n'est que le sentiment raffiné de l'exactitude. Véritable et salutaire courbature de l'esprit qui demande cent fois plus

(i) Cf. Brunetière : « Non seulement, ce n'est rien d'aussi futile et d'aussi puéril qu'on le dit quelquefois que d'apprendre à écrire, mais il se pourrait (jue ce fût quelque chose d'essentiel.» (Apologie pour la rhétorique, Revue des Deux Mondes, i" décembre 1890.)

d'énergie que Tétude des nomenclatures scientifiques et dont il reste toute a vie un g"OÛt précieux pour la précision intellectuelle. Renan, que nous invoquons maintenant contre ses disciples trop zélés, disait avec raison : « Ceux qui déclament contre le style et la beauté de la forme dans les sciences historiques et morales méconnaissent leur vraie nature et la délicatesse de leurs principes. »

En histoire, par exemple, où les liaisons entre les faits sont infiniment fuyantes et ténues, une inteliig-ence mal éduquée ne saurait réussir ; les esprits déliés, habitués au travail littéraire, sont assurés d'avoir l'avantage.

Aussi serait-on coupable de reconnaître que « la forme périt » et d'en prendre son parti. Je vois qu'on souscrit sans peine, en Sorbonne,au désordre des idées, au manque de mesure et de goût, à cette nouvelle et pédante phraséologie scientifique aussi imprécise, au fond, que la phraséologie « oratoire » qu'elle a remplacée.

Un style net est naturel à une pensée claire et bien ordonnée. Une idée est peu de chose par elle-même et elle demeure sans efficace, tant

qu'elle n'est pas revêtue de la forme qui lui convient. Le travail du style n'est donc pas inutile ; il confère aux idées leur valeur sociale, leur puissance d'action sur les intelligences et les sensibilités. A mesure que la forme devient plus spéciale et scientifique, le public se rétrécit, et, par conséquent, la vertu sociale, l'action de la pensée diminue. A qui s'adresse l'édition des Lettres philosophiques de M. Lanson ? à une centaine d'exégètes. A qui s'adressaient les Lettres philosophiques elles-mêmes? à tout le public lettré de l'époque, qu'elles voulaient persuader, éduquer. Ainsi la philologie nous apparaît comme un art aristocratique en ses résultats, s'il prétend être démocratique à son origine.

Mais la véritable vertu de la forme est dans l'effort de clarté qu'elle impose à l'esprit. Par là, elle assume un rôle vraimentscientifique. Les peuples étrangers l'ontbien compris. Dans lemoment même où nous y renonçons, ils nous envient notre ancienne supériorité littéraire. Les Allemands, alors que nous leur empruntons leurs méthodes scientifiques, tâchent de s'en dégager.

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A côté des séminaires, et au-dessus d'eux, ils ont des cours d'idées générales où l'on s'efforce d'imiter nos qualités françaises. Il faut bien noter, d'ailleurs, une importante différence entre ces séminaires et nos laboratoires philologiques : les premiers sont presque toujours constitués en vue de servir à la synthèse particulière d'un professeur, et par suite sont rigoureusement disciplinés, tandis que nos laboratoires, constitués en vue de synthèses imprécises, futures et vagues, sont des foyers d'incohérence... Cela prouve qu'en s'hypnotisant sur l'exemple du voisin un peuple risque de perdre ses qualités sans acquérir celles de l'étranger. Aujourd'hui presque tous les grands pontifes de l'Université allemande sont des stylistes, attachés au soin de la forme. Et les philologues, par un retour significatif, condamnent, au nom des lettres, les excès de l'érudition. A la /4® assemblée gênéraie de l'association allemande des philologues modernes, tenue à Zurich le i8 mai de cette année, M. Bernard Bouvier, Téminent recteur de la faculté des lettres de Genève, insista sur la nécessité de restaurer, chez les jeunes néo-

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philologues, Vanalyse esthétique à côté et audessus du commentaire scientifique. « II est superflu de répéter, dit-il, que Tétude de la littérature implique l'esprit scientifique, le jugement moral, l'analyse psychologique et la critique esthétique. Mais ces formes diverses de l'activité intellectuelle doivent tendre harmonieusement à la connaissance intime des grands écrivains. C'est ce qu'auraient tort d'oublier ces théoriciens qui s'efforcent, en France, en particulier depuis dix ou vingt ans, de conférer aux recherches d'histoire littéraire un caractère de précision, de rigueur plus évidentes, pour les sauvegarder jalousement de l'arbitraire du goût

et des fantaisies de sens propre Les qualités

de l'artiste sont aussi précieuses dans l'enseignement delà littérature que celles du moraliste et du savant (i). » Cette renaissance du sentiment littéraire s'exprime même dans la presse quotidienne. Naguère, M. Théodor WolfF, dans le Berliner Tageblatt (2), dénonçait Tincorrec-

(i) La lecture analytique, Marburg-in-Hessen, N. G. Elwertsche Verlagsbuchhandlung, 1910.

(a) Du 22 août. (Voir Opinion du 27 août 1910.)

tion et la lourdeur croissantes du style allemand moderne, Tun des méfaits, disait-il, de la spécialisation; il regrettait cet amour et cette science de la langue qui s'affirmaient dans les discours d^m Zeller ou d'un Dubois-Reymond, les essais d'un Treitschke ou d'un Gildemeister. Depuis lors, dit-il, « s'est ouverte chez nous la période de la stricte technicité. On remplaça la culture générale parla spécialité, on accumula le savoir et on négligea la forme. Le genre de l'Essai, où la science allemande s'exprimait autrefois avec art et bonheur, ce genre est mort. La beauté de style passe pour trahir un esprit superficiel, et l'on nous verse le vin de sapience dans un verre malpropre. »

Les indices sont assez clairs. Nos voisins s'efforcent d'acquérir précisément ces mérites que nous mettons tant de soin à abandonner. Ils ont les yeux fixés sur nous, dans le moment même où nous nous attachons à les copier. Leur aveu nous assure qu'en combattant pour le goût et le style nous combattons pour le prestige de la pensée française (i).

(i) M. Fr.de Tessan, dans l'Opinion du 5 novembre dernier,

nous donne des renseignements intéressants sur l'Idéal universitaire selon M. Asquith. Le premier ministre anglais, dans un récent discours, s'est élevé, lui aussi, contre la spécialisation trop étroite des connaissances dont, comme les nôtres, souffrent les Universités anj^laises, bien qu'à un moindre degré.

Il a ainsi formulé ses principales ^critiques : « Ces tendances se manifestent avec une force croissante depuis cinquante à soixante ans. De plus en plus, les étudiants limitent leurs eflForts à un cercle d'études ou à un seul objet d'études, se contentant d'un minimum de travail dans les autres exercices académiques. Gela est dû, naturellement, à l'extension qu'ont prise lesdiverses sciences et à l'ampleur du champ d'expériences qui s'est ouvert devant nous. De tels résultats paraissent excellents en ce sens que noire érudition s'en trouve élargie et les méthodes particulières perfectionnées. Mais ces avantages sont achetés à un prix excessif, s'ils font perdre l'ampleur harmonieuse de l'esprit humain et la curiosité universelle. Une Université qui se contente de jouer le rôle d'une fabrique de spécialistes manque à ses plus nobles fonctions. »

Il ajouta, à propos de la direction universitaire à donner aux étudiants, qu'il ne s'agit pas de les o transformer en glaneurs superficiels qui savent quelque chose sur tout et beaucoup sur des riens, mais en hommes qui ne se localisent pas dans un sillon, qui comprennent la variété et l'ampleur des idées, qui s'assimilent la pensée des philosophes, qui bénéficient de ce qui a été dit et écrit à travers les siècles et qui, enfin, sont capables d'exposerà leur tour leur opinion sous une forme exacte, riche, harmonieuse. C'est pourquoi l'un des premiers soins de l'Université est d'inculquer la religion du style et d'en conserver les pures traditions.

« Ceux qui veulent parler ou écrire leur langue doivent remonter aux grands auteurs, écouter leur cadence, analyser leur manière, non seulement pour enrichir leur propre vocabulaire, mais pour capter le secretmême de leur musique, pourapprendre comment ces merveilleux artisans ont assemblé et coordonné des mois en phrases qui sont restées immortelles ! » Que cette défense de la culture littéraire ait été prononcée par un ministre d'un pays essentiellement pratique, utililaire, voilà qui pourra donner à réfléchir à nos réformateurs.

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