CHAPITRE II
Notre critique des méthodes de vspécialisation et d'érudition philologique, imposées aux jeunes Français par quelques maîtres de la nouvelle Sorbonne, n'est pas restée sans résultat. Outre qu'elle a ému (i) les plus graves organes de l'opinion publique, elle a recueilli du haut personnel de notre Université une sorte de consécration indirecte qu'il convient de commenter. M. Lavisse, dans une lettre au Journal des Débats {il\ août) (2), s'est placé spontanément à notre point de vue, en affirmant la nécessité et en annonçant la création prochaine d'un enseigne-
(i) Cf. Annexes : les articles du Temps et des Débals. (2) Ibid. les lettres de AI. Lavisse an Journal des Débats et notre réponse (pp. 207 etsuiv.)
ment qui ne tend à rien de moins qu'à ruiner le culte des spécialités.
« Il y a unecultureg-énérale, dit-il en propres u termes, qui manque, en effet, à nos Univer- « sites nouvelles, mais point celle que regrettent (( les universitaires classiques. Il nous manque « un enseignement qui ne soit plus de telle ou telle « Faculté, qui les intéresse toutes ensemble, un « enseignement de caractère philosophique par « lequel les étudiants seraient éclairés sur les « grandes questions intellectuelles du temps « présent. Cet enseignement serait unenouveau- (( té considérable. Je sais que mon très cher ami « et recteur, M. Liard, a l'idée de cette réforme, « et je suis sûr qu'il en trouvera les voies et (( moyens. »
Ce projet, n'est-ce point une reconnaissance implicite de la réalité du mal que nous signalons? La lacune qu'il prétend combler, c'est précisément celle que nous dénonçons.
Que reprochons-nous, en effet, à l'enseignement nouveau de la faculté des Lettres? De négliger systématiquement toute culture générale. Et par ce mot, si vague et si mal défini, il faut
Favoiier, nous pensons qu'il faut entendre, avant tout, le goût et l'habitude des idées, un certain classement, une certaine discipline de l'esprit, la culture philosophique enfin. La culture générale, ce n'est point tant un ensemble de connaissances positives qu'un état d'assouplissement et de maturité de l'intelligence qui lui permet de s'engager ensuite avec fruit dans la voie des recherches spéciales. Cette maturité s'obtientelle par la discussion des idées, par la méditation personnelle, ou bien, au contraire, par le labeur anonyme d'un assembleur de fiches? La réponse n'est point douteuse. Les cultures dites particulières — à tort, car il n'y a et ne saurait y avoir de culture particulière — doivent dépendre d'une préalable éducation littéraire et philosophique. Elle seule est capable d'ennoblir l'esprit en le plaçant dans la continuité de la pensée humaine, et de lui communiquer ce désintéressement, ce détachement des fins immédiates, qui sont les conditions de toute culture. Dilettantisme, nous dit-on. Une telle méthode ne peut produire qu' « un jeune homme charmant, mais inconsistant ».
Cependant je sais un autre jeune homme et je Tai rencontré, hélas ! à la nouvelle Sorbonne : c'est un jeune pédant, encombré d'un fatras érudit, qui ignore les grandes œuvres de Tesprit humain et n'a jamais songé à pénétrer ce qu'elles contiennent de vivant et d'actuel ; grand sceptique en fait d'idées, maisplein de la stérile vanité d'avoir établi un index ou une bibliographie critique; un jeune homme familier, peut-être, avec les langues étrangères et le jargon scientifique, mais qui n'a point le maniement delà sienne; un jeune homme enfin sans imagination, sans enthousiasme, etdénué de tout idéal philosophique.
Où l'aurait-il acquise, au reste, cette culture philosophique? Puisque, nous l'avons dit, c'est laque nous plaçons le fond de tout ce débat, voyons un peu ce qu'est devenu l'enseignement philosophique dans la Sorbonne de 1910. Cherchons-le d'amphithéâtre en amphithéâtre, de salle de conférence en salle de conférence... Notre recherche restera vaine.
Il n'existe plus un seul cours proprement phi-
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losophique. II n'y a que des spécialités... Dans le dernier des lycées de Paris et même de province, la philosophie est mieux traitée, on lui fait une place plus importante qu'à la Faculté des Lettres. A quoi s'occupe donc le personnel enseig-nant? M. Durkheim, sociolog-ue étroit, adversaire méprisant de toute philosophie, prêche une sorte de catéchisme social, M. Levy-Bruhl étudie les sauvages, et M. Georges Dumas les aliénés. M. Lalande disserte sur la méthode de sciencesqu'il ignore. M. Delbos, historien excellent, est chargé d'enseigner la psychologie; or, ce professeur a commencé son cours en expliquant pourquoi il ne ferait jamais de psychologie. On lui adjoint M. Delacroix, sans doute parce qu'il est lui aussi un historien. Mais cela a bien peu d'importance, car on estpersuadé que la psychologie est désormais une science de laboratoire et que sa place est à la Faculté des Sciences. Il y a encore M. Rodier, crudit philologue qui continue ses recherches sur l'histoire de la philosophie grecque, et M. Bougie, lieutenant de M. Durkheim. Quant à M. Séailles, il se fait suppléer.
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Psycho-physiologie , méthodolog-ie , histoire des doctrines, telles sont les diverses branches en quoi s'est morcelée l'ancienne philosophie défunte... Aucune unité, aucune cohésion, si ce n'est administrative, entre ces divers professeurs. Peut-être un esprit commun les anime-t-il, et c'est précisément l'horreur de toutephilosophie. Celle-ci suppose un effort pour dominer l'ensemble des connaissances humaines et les réduire à un principe commun... Or, on ne trouve chez ces maîtres aucun souci d'unité spéculative; spécialistes résolus, ils traitent de rabâchage tout essai de synthèse originale (i). Depuis la mort de Brochard, de Rauh et d'Hamelin, depuis la retraite de M. Boutroux, il n'y a plus un philosophe à la Faculté des Lettres.
(i) iQterrogé sur la réalité du mal que nous sig-nalons, M.Boutroux reconnut que a nous possédons actuellemeut une foule de spécialistes adroits, mais dont l'imagination est insuffisante l'orgueil démesuré et l'intelligence de la vie absolument incomplète ». « Aucune discipline, ajoutait l'éminent professeur, ne saurait nous apporter cette sagesse qui ennoblit l'esprit et lui permet de synthétiser avec grâce les vérités qu'il peut recueillir... L'expérimentation poussée à ses extrêmes limites n'arrive jamais à satisfaire l'intelligence et la sèche constatation des faits ne calme pas notre besoin de savoir si nous ne sommes pas guidés par un idéal supérieur. » Voir aux annexes, oîi cet entretien de M. Boutroux est reproduit intégralement.
LA SORBONNE CONTRE LA CULTUUK PHILOSOPHIQUE qS
Et Ton y affirme ouvertement le dédain des spéculations générales, dans le temps même où M. Bergson enseigne dans rétablissement d'en face, au Collège de France, M. Bergson, qui a suscité un admirable mouvement de renaissance philosophique, M. Bergson qui n'eût jamais pu enseigner dans la Sorbonne d'aujourd'hui (i). Ainsi compris, l'enseignement de la philosophie dédaigne l'étude de la réalité concrète qui est l'étude philosophique par excellence. Il ne fait aucune place à la psychologie introspective qui nous met en contact direct avec la réahté la plus essentielle, ni à la métaphysique, «qui essaie de généraliser ce contact ». L'une et l'autre sont pourtant essentielles à la philosophie, ainsi que l'a montré Bergson ; et, prévenant une objection commune, il ajoutait : « Il ne faut pas croire que la psychologie introspective ait cessé d'être chose scientifique. Jamais les psychologues ne l'ont pratiquée avec autant d'acuité qu'aujourd'hui. » Absorbés par l'étude historique des doctrines, les philosophes de la Nouvelle
(i) M. Bergson fut candidat à laSorbonnc en i894et en 1898, Il y échoua à deux reprises.
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Sorbonne s'éloig^nent volontairement de toute étude vraiment vivante ; ils négligent d'éveiller la curiosité philosophique des étudiants.
N'avons-nous donc pas raison de dire que, souhaiter la création d'un enseignement philosophique, c'est s'associer à nos critiques et condamner l'esprit de l'enseignement nouveau...? La Sorbonne contre la culture classique, la Sorbonne contre la culture philosophique, cela n'est pas très différent, en somme, si Ton veut bien considérer que la philosophie, au sens le plus étendu, n'est qu'une habitude de l'esprit, entretenue et fortifiée par la méditation de nos auteurs classiques, d'envisager toutes choses de soimême, en toute sincérité, — qu'une manière personnelle, originale, d'envisager la vie et de la réfléchir.
M. Lavisse nous affirme qu'un tel état de choses va changer et, dans son ardeur à faire revivre cet esprit philosophique, qui réellement défaille, il vise même plus loin que nous. 11 imagine un enseignement de portée tellement vaste qu'il dominerait à la fois toutes les Facultés. N'est-ce pas là un défi porté à ces spécialis-
tes qui ne cessent de railler les enseig'nements généraux ? Il ajoute que cet enseignement sera de caractère philosophique ; n'est-ce pas répondre calég-oriquement à ceux qui ne cessent de répéter qu^il n'y a plus d'enseignement philosophique possible ?
Applaudissons donc à la réforme que Ton nous fait espérer. Sans doute allons-nous assistera une rénovation de renseignement supérieur des lettres qui relèvera peut-être la culture générale des coups qu'on lui a portés depuis quelques années.
Cependant notre confiance n'est point parfaite et je sais quelques esprits qui demeureront défiants.
M. La visse, en effet, ne nous dit pas quel sera cet enseignement philosophique. 11 se contente de prévoir que les étudiants y seront éclairés sur les grandes questions intellectuelles du temps présent... Voilà qui nous inquiète. Gomment ces professeurs de Sorbonne, qui sont des spécialistes, des grammairiens, des historiens,
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des sociologues, pourront-ils constituer une doctrine? Parmi eux, nous n'avons point trouvé un philosophe. D'autre part, les disciplines mêmes à quoi les soumettent leurs travaux, l'histoire, la sociolog-ie. Tune faiseuse d'incertitude, l'autre absorbant l'individu dans la cité, ces disciplines ne sont-elles pas une entrave à l'édification de toute philosophie ?
Sera-ce M. Durkheim que M. Liard chargera d'élaborer la nouvelle doctrine? Les pouvoirs qu'il lui a conférés dans l'organisation de la Nouvelle Sorbonne nous laissent quelque raison de le craindre. Il a fait de lui une sorte de préfet des études. Il lui a donné toute sa confiance et l'a fait appeler, d'abord, au Conseil de l'Université de Paris, puis au Comité consultatif, ce qui permet à M. Durkheim de surveiller toutes les nominations de l'enseignement supérieur. La situation de M. Durkheim, c'est une victoire de l'esprit nouveau. Chargé de dignités universitaires, il est le régent de la Sorbonne, le maître tout-puissant, et l'on sait que les professeurs de la section de philosophie, réduits au rôle de simples fonctionnaires, suivent ses ordres et sont
courbés sous sa férule. Invinciblement l'on song-e à Cousin, qui disait des professeurs de philosophie a mon régiment », et de sa doctrine « mon drapeau ». Mais Cousin, bien que fanatique à sa manière, avait la souplesse, le caprice? et l'éloquence persuasive.
Dog^raatique, autoritaire, M. Durkheim a toute licence d'exercer son instinct dans les dift'érents Conseils où il sièg-e. Mais il est un enseignement dont il a fait son domaine propre, la Pédagogie, C'est la grande création (dironsnous la grande pensée ?) de la Nouvelle Sorbonne. Il faudrait plus de place que nous n'en avons ici pour montrer comment la Pédagogie fut conçue comme une réaction contre les méthodes de l'ancienne Ecole normale et comment on finit par assembler sous cette dénomination tout un ensemble d'idées ou de sentiments n'ayant qu'un lointain rapport avec la pédagogie. L'importance attribuée à cet enseignement, ce simple petit fait suffit à la prouver : il est le seul cours obligatoire pour tous les étudiants d'agrégation, et celui d'entre eux qui a manqué deux ou trois leçons se voit impitoya-
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blement refuser l'accès du concours. Aurait-il donc pour but la formation raisonnée d'un futur professeur ?
Certes, on y recueille des aphorismes dont nul ne contestera l'utilité, comme par exemple : il faut placer les élèves myopes aux premiers rangs, les autres au fond de la classe. Mais la base de cet enseignement, c'est l'histoire des doctrines pédagogiques, et Tarrière-pensée, plus ou moins avouée, de démontrer la supériorité des méthodes d'éducation récentes et de leur inspiration positiviste. La pédagogie, c'est pour ainsi dire le moyen de défense de l'enseignement nouveau. Par la pédagogie, plus encore par les prérogatives d'autorité administrative qui lui sont attribuées, M. Durkheim a établi fortement son despotisme intellectuel. Il a fait de son enseignement un instrument de règne.
Au mois de novembre 1908, un an après la réforme de la licence, M. Durkheim prit le ton mécontent pour déclarer à ses auditeurs que l'enseignementde lamoraleétait dans le marasme et que ce qui passait pour tel n'était qu'un mélange dérisoire des anciennes morales kantiennes
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OU utilitaires. « Je ne veux plus, fit-il, trouver, à l'examen, de ces compositions qui ne sont que bavardag-es sans consistance... 11 y a là, dans notre enseig-nement, une lacune ; je prétends la combler. Mettons-nous au travail et, dans trois ans, nous aurons une morale. » Les étudiants, avec raison, je crois, entendirent bien que M. Durkheim allait leur fournir un type nouveau de dissertation sur la morale, conçu suivant sa méthode sociologique et qui désormais devrait remplacer ces discours qui Tirritaient. Et le résultat ne se fit pas attendre.A la session suivante, les étudiants, pour être admis à Texamen, reproduisirent fidèlement les aphorismes de la
morale officielle.
Car il y a tout de même une doctrine officielle en Sorbonne. L'ancienne philosophie est déchue, c'est vrai; mais, de toutes les sciences spéciales qui la divisent et l'absorbent, Tune a conquis une sorte de primauté : c'est la Sociologie. Son ambition est de régir non seulement les sciences de l'homme, mais encoreles techniques particulières
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de l'activité humaine, comme la morale, la pédag'Ogie, la politique. Elle prétend, d'ores et déjà, imposer sa direction aux sociétés et inspirer les g-ouvernements. On ne saurait lui accorder trop d'attention ; elle est la clef de voûte de la Nouvelle Sorbonne.
Cette sociolog-ie présente un premier et décisif caractère : l'horreur de tout ce qui est individuel, de tout ce qui a son orig^ine et sa fin dans l'individu, et le mépris raisonné de toute psychologie. La psycholog-ie, l'étude delà conscience individuelle, doit être rigoureusement bannie de la spéculation scientifique. Elle ne peut atteindre, enseigne M. Durkheim à ses étudiants, qu'un homme abstrait, irréel, vide de tout ce qui nous intéresse le plus en lui : la société, la civilisation, la religion, la morale, etc.. « U homme concret, vivant, n^ est explicable que sociologiquement. » C'est-à-dire l'individu ne s'explique que par l'ensemble ; c'est-à-dire encore : ce qu'il y a déplus essentiel, ce qui seul a du prix en l'individu, c'est ce qu'il tient du groupe, et par quoi il ressemble au modèle collectif, c'est enfin ce qu'il a de moins personnel.
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Ces affirmations surprenantes découlent rigoureusement de certaines prémisses. — Depuis qu'Auguste Comte, législateur et ordonnateur suprême des connaissances, a, par un décret sans recours, créé la sociologie comme science distincte, destinée à couronner l'édifice harmonieux de sa classification des sciences, il est nécessaire que la Sociologie découvre son objet propre, nullement confondu avec celui des autres sciences. Or, cet objet n'apparaît pas au premier abord. Les faits de la conscience individuelle sont du domaine de la psychologie. Quels ■ont ceux qui constituent la matière exclusive de la Sociologie ? Ce sont les faits sociaux^ répond M. Durkheim; et il entend que le fait social n'est, «n aucune façon, le résultat, le produit des activités individuelles (sinon, la sociologie rejoindrait, par l'un de ses aspects, la psychologie, et la classification d'Auguste Comte serait compromise), mais qu'il est, au contraire, la condition de ces activités, une forme nécessaire qui les domine, et qui, chronologiquement, leur est antérieure.
C'est un pur argument de méthode, on le voit.
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qui fonde et crée de toute pièce la sociologie de Sorbonne. Il a des conséquences sing-ulières, et qui sont d'autant plus vraisemblables, selon notre sociolog^ue, qu'elles déroutent davantage la raison individuelle. Le fait social étant, selon ses propres termes, « une manière de penser ou d'agir propre à un groupe, et qui existe indépendamment de ses expressions individuelles », la société elle-même doit former nécessairement un tout supérieur aux membres qui la composent, existant en dehors d'eux, un être réel enfin qui a précédé historiquement les individus et qui les domine de très haut. « L'individu écarté, écrit gravement M. Durkheim, il ne reste que la société (i). »
Ce n'est pas ici le lieu de discuter là-dessus; ce n'est pas le lieu de montrer ce que comporte de mysticisme pseudo-scientifique cette opération qui consiste à douer d'une vie propre une pure entité de l'esprit, née d'un simple raisonnement logique, à isoler ainsi le fait social des réalités individuelles qui en sont le soutien, et à
(i) Les Règles de la méthode sociologique, p. i25.
lui donner ensuite le pouvoir d'éclairer et d'expliquer l'âme individuelle. Notre dessein est seulement d'indiquer très rapidement , comment ces tendances dominantes de la science le plus en faveur à la Faculté des lettres, fortifient le fanatisme autoritaire, le mépris des individualités, le culte de la spécialisation, l'horreur de toute véritable culture philosophique (i), qui sont les traits caractéristiques de notre nouvel ' ' ^ ,'\ enseignement littéraire.
Puisque le dang-er de la sociologie est d'être confondue avec sa rivale, la psychologie, il faut trancher entre elles brutalement. Il faut proscrire de toute discussion sociologique les idées, les sentiments et les passions de l'homme. Loin que ces idées et ces passions puissent se trouver à l'origine des choses sociales, d'un code, d'un rite religieux, d'un idiome, ce sont les choses sociales à l'inverse qui se sont imposées aux consciences individuelles. Le premier
(t) M.Durkheim enseigne, à son cours de morale, que ia culture philosophique ne peut s'acquérir que par l'histoire des doctrines. La culture historique confoodue avec la culture philosophique, tel est bien, nous l'avons dit au début, l'axiome fondamental de la Nouvelle Sorbonne.
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caractère des phénomènes sociaux, c'est la coercition, la contrainte irrésistible, exercée sur les individus.
Ainsi rien ne part de la conscience individuelle. Celle-ci est une illusion absolue, une de ces « fausses évidences qui dominent Tesprit du vulg'aire ». La vie intérieure, la méditation, l'observation intime, ne peuvent que nous tromper sur les causes véritables de nos actes. « ... Toutes les fois, énonce notre imperturbable logicien^ qu'un phénomène social est expliqué par un phénomène psychologique, on peut être assuré que l'explication est fausse. » Autrement dit, si on explique un soulèvement de foule par le mécontentement des individus qui la composent, vous êtes assuré de vous tromper. En revanche, les explications les moins attendues auront quelque chance d'être vraies. Par exemple, on ne se suicide pas parce qu'on a assez de la vie, on se suicide parce que la densité dynamique de son milieu social est trop forte ou trop faible. La famille, la propriété, telle loi pénale, s'expliqueront non pas par des idées, mais par des raisons tirées de la forme
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des sociétés, de leurs caractères extérieurs (i). Les raisons que nous donnons de nos actes
(i) En décembre 1894, M. Lucien Herr, bibliothécaire à l'Ecole Normale, alors critique très écouté de la Revue univers i. taire, s'exprimait ainsi sur le petit ouvrage à quoi nous faisons allusion, les Règles de la méthode sociologique de M. Durkheim : • Je me refuse à reconnaître connue scientifique rien de ce qu'on pourra construire sur cette base avec ces matériaux... Si, pour saisir la réalité intime des faits sociaux, il faut débuter par les dégager de leurs manifestations individuelles, c'est-à-dire par les rider de tout leur contenu concret, si l'on nous réduit à traiter comme àt^ choses, comme des data ultimes et immédiats de la science des abstractions qui n'ont plus des faits que le nom, si l'on nous interdit tout effort dans la voie d'une régression explicative, que reste-t-il,sinon d'édiQer au moyen de ces matériaux de belles constructions logiques, analogues aux pires systèmes de la pire métaphysique, celle des juristes ? Nous avons le choix entre une ontologie et un wolfianisme kantien. Tout cela est lettre morte pour nous. » C'était là l'opinion des gens influents en Sorbonneà cette époque. M. Andler, dans la Revue de métaphysique et de morale, expliquait pourquoi les sociologues de celte école se faisaient, à son avis, « une illusion singulière sur leur science acquise, et sur l'efficacité future de leurs procédés de travail », — Or, voici que, vers 1898-1899, tout change. La sociologie de M. Durkheim devient, par un revirement étrange, toute puissante. Et M. Bougie, disciple de M. Durkheim, nous explique que « la politique n'a pas été étrangère à ce revireme.it ». Les collaborateurs de l'Année sociologique, dit-il, « comprirent mieux, devantl'adversaire commun, qu'ils suivaient le même idéal. » Ils aperçurent alors « toute la largeur du problème posé, et entrevirent les reconstructions nécessaires ». Et il ajoute : « Les questions de sentiment sont encore celles qui le plus sûrement rapprochent ou séparent... les gens les plus intellectuels. » Que pense de cette interprétation du succès de sa doctrine, le logicien abstrait de la Division du travail social ?
io8 l'esprit de la nouvelle soubonne
sont de purs fantômes. Nous agissons en vertu de causes ignorées de nous et que nous ne sentons même pas agir en nous. La vie individuelle n'est qu'un mécanisme complexe aux mains du Grand Etre Social. Elle est, à vrai dire, un leurre perpétuel, un songe fantasmagorique... C'est sur cette donnée fondamentale que travaillent les jeunes philosophes de Sorbonne. La pédagogie, la morale, la politique, que deviennent-elles dans un semblable système ? Des instruments de tyrannie sociale. Elles ne sauraient compter sur l'individu pour assurer le progrès moral. La morale fonctionne hors de nous, elle est indépendante du cœur et de ces sentiments que, par une erreur séculaire, nous appelons la moralité. Une autorité absolue, investie de la connaissance des lois sociales, pourra seule réaliser les conditions de l'amélioration morale. Elle ne fera aucun cas des répugnances et des élans individuels. Elle tiendra, par exemple, l'indignation publique contre le crime pour une grossière illusion de la conscience, car le crime est « un facteur de la santé sociale » (Durkheim). Voilà ce que nous
apprend la science ; et elle nous apprend en même temps que, si le taux de la criminalité augmente, c'est un indice bienfaisant dont il convient de se féliciter, et s'il diminue, c'est le signe inquiétant de quelque grave perturbation organique du corps socia .
Mais, dira-t-on, comment fonder une morale sur la contrainte ? L'objection , répondrait M. Durkheim, prouve que Ton n'a pas compris l'essence véritable de la moralité. « Il est inexact de la définir, comme on le fait souvent, par la liberté; elle consiste bien plutôt dans un état de dépendance. » Elle a pour fonction d'enlever à l'homme la plus grande part de sa liberté. Car ce n'est pas la conscience, c'est la société qui est le seul juge, comme elle est la source unique de la moralité; c'est dans l'examen et la description extérieure des sociétés que nous découvrons l'idéal véritable des temps nouveaux, je veux dire : la division du travail. Ainsi l'individu n'a qu'à se soumettre à l'entière subordination qui est exigée de lui (i). Il n'a
(i) « La réflexion, en faisant comprendre àl'homnrie combien l'être social est plus riche, plus complexe et plus durable que
qu'à s'incliner devant le grand principe de la spécialisation des tâches, qui, « source éminente de la solidarité, devient du même coup la base de Tordre moral ».
En quoi la division du travail peut être la base des affections familiales et conjugales, par exemple, c'est ce qu'il est difficile de comprendre. Celles-ci, par hasard, ne feraient-elles point partie de « Tordre moral » ? On ne sait. Mais qui ne sent ce que cette débauche de logique et d'abstraction glacée, ces froides rêveries déductives, ces brumeuses analyses de concepls,présentent d'mhumaifiy au vrai sens du mot, et quelle pauvre nourriture elles offrent au cœur et à l'intelligence avides des étudiants (i) ?
l'être individuel, ne peut que lui révéler les raisons intelligibles et la subordination qui est exigée de lui, et des raisons d'attachement et de respect que l'habitude a fixés dans son cœur. » {Règles de la méthode sociologique, p. i5i.)
(i) Tout se tient dans l'enseii^nement nouveau. L'histoire ittéraire, telle que la définit M. Lanson, est tout imprégnée d^ ce fanatisme collectif, de cette méfiance envers les individus, qui est la base de la sociologie de Sorbonne. Le but de l'histoire littéraire, dit-il lui-même, c'est de mettre en valeur le rôle dominant des ensembles, des groupes, au détriment du rôle des individus . « Le livre est moins une cause créatrice qu'une force organisatrice. » Le chef-d'œuvre n'est pas un commencement, c'est le résultat d'une série d'efforts, c'est un produit col-
Est-ce là, je le demande, que Ton trouvera les éléments de cette doctrine, dont M. La visse souhaite doter les Universités françaises ? Ce sombre déterminisme, transporté à grand effort dans Ja vie sociale, non pour l'expliquer, mais pour l'obscurcir, est-ce là l'enseignement qu'on nous propose pour remédier aux lacunes de renseignement supérieur actuel ? Nous n'osons le penser. Quel idéal philosophique peut apporter le théoricien de la spécialisation croissante, et du morcellement indéfini de l'intelligence ? Gomment pourrait-il éclairer les jeunes hommes sur les grandes questions intellectuelles du temps présent, celui qui déclare que « la raison de l'individu n'a pas de privilèges, en tant que
lectif. M Une part du Gid revient à Hardy et à Jodelle. » [Oui ; la part accessoire, mais non la part géniale, la seule efficace, celle qui assure à l'œuvre sa durée et son action.] C'est la mètne méthode d'explication. MM. Lansoa et Durkheim parlent du collectif pour retourner au collectif; de lui tout part, à lui tout aboutit. L'individu n'est qu'un passage, un intermédiaire. Est-on bien sûr qu'une telle doctrine n'est pas déterminée ellemême par des éléments profonds, irrationnels, propres à MM. Laoson et Durkheim, et aux mystiques de la collectivité ?
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raison de l'iiidividu » ? Peut-il être un véritable éducateur enfin, celui qui traite le sentiment et le cœur de «parties basses et obscures de nousmêmes » (i), et ne voit enfin, ne conçoit, n'imagine et ne révère dans le monde que cet être vague, monstrueux, tyrannique, incompréhensible et farouche comme le dieu des Juifs, l'Etre social...
Aussi lorsqu'ils ont connu par M. Lavisse les intentions de M. Liard, d'excellents esprits ont pressenti quel danger cachait ce projet de réforme philosophique. Une persoiinalité éminente de l'enseignement supérieur nous écrivit à ce sujet une lettre qui formule ces craintes avec une vivacité convaincante. Nous en reproduisons ici quelques passages :
« Fournir une doctrine, apporter une règle vraiment rationnelle, valable pour la formation des intelligences et des caractères, quelle prétention! Et comment la justifier? Où donc puiser les éléments d'un tel enseignement ?
(i) Revue philosophique, mai 1895.
« Le tableau du personnel philosophique, — si Ton peut nommer ainsi un personnel d'où toute initiative spéculative, toute philosophie et toute psycholog"ie pures sont éliminées, — nous montre qu'à ce point de vue la Sorbonne est composée de sceptiques à caractère violent, d'indifférents à tendance autoritaire. Rien n'est au fond sceptique et meurtrier pour l'intellig-ence comme les conclusions auxquelles aboutissent les études de Lévy-Bruhl et de Durkheim. Ce dernier notamment n'a-t-il pas contesté la valeur de la raison en essayant d'établir par des arg-uments un peu gros et qu'on s'étonne de trouver sous une plume philosophique que la raison est un produit de la cité et que l'institution sociale seule l'a rendue possible ?
« Comment, sur ce scepticisme historique, édifier une doctrine? Certes, il faudrait y renoncer, si ces sceptiques n'étaient, comme nous venons de le dire, des autoritaires de tempérament et si leur entêtement, leur manie administrative d'org-aniser et déprimer, ne venait à point combler les lacunes doctrinales laissées par leur méthode dissolvante, par leur mépris des idées
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et des hommes. En eux, on voit se substituer le politique au philosophe. C'est le politique qui organise les idées comme on brasse les affaires, qui administre les esprits comme on gouverne et bouscule des subordonnés. Qu'on le sache bien, ce n'est pas au nom d'une doctrine théorique, raisonnable et consistante que les philosophes de Sorbonne peuvent énoncer leurs prétentions, c'est au nom d'un dogmatisme de tempérament, au nom de banales maximes d'administration, élaborées par des cerveaux absolutistes.
(( Allons jusqu'au bout de notre pensée : Si nous avions à rechercher une règle de vie individuelle ou collective, ce n'est pas à ces positivistes intolérants que nous nous adresserions... Nous les laisserions à leurs déductions, bonnes en géométrie, mais redoutables dans cette science en formation qu'est la science sociale. C'est plutôt aux sciences et à leurs 'applications, aux esprits mûris dans les laboratoires et vraiment équilibrés, c'est à la technologie que nous aurions recours. La méthode historique ou génétique, en montrant comment les idées pratiques s'adaptent et se transforment, ne peut être
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qu'une école de scepticisme, d'où l'on sort par un coup d'Etat de la pédagogie doctrinaire ; la méthode sociologique ne peut qu'inspirer le dédain des initiatives fécondes, le mépris des idées et des individus, elle est le véhicule du despotisme. Les sciences ne nous ménagent ni ce charlatanisme, ni ce trompe-I'œil. Elles nous fournissent des maximes provisoires, bien suffisantes pour une action circonspecte et modérée. Nous laisserons donc nos idéologues à leurs n disciplines », en répétant le mot d'un de nos collègues, Rauh, qui n'est plus là pour faire contrepoids, et qui, d'ailleurs, était suspect : « La tendance logique ainsi entendue n'est que la forme intellectuelle de la brutalité (i). » « Insolence de parvenus », disait l'autre jour, à leur propos, le plus mesuré et le plus universitaire des quotidiens, le Journal des Débats, »
Appétit de domination, idéal d'asservissement moral, dogmatisme étroit, c'est toute la philo-
(i) «Je puis souffrir la force brutale, disait Oscar Wilde, mais la raison brutale, jamais. »
Il6 l'esprit de la nouvelle SOnBONNE
Sophie de Sorbonne, si Ton peut appeler ainsi cette conception autoritaire qui a dirigé l'organisation nouvelle de son enseignement. Mais n'y a-t-il point cependant quelque contradiction essentielle entre ce dogmatisme et les méthodes mêmes dont cet enseignement nouveau prétend se réclamer ? C'est là une question qui a son importance. Nous les avons vus, en effet, ces historiens, ces scrupuleux assembleurs de documents, adopter en public la plus modeste attitude, professer un scepticisme prudent, et dire: « Nous ne savons rien, à peine quelques broutilles... » En fervents adeptes de la méthode historique, iis consentaient à rester le plus possible effacés. Et voici maintenant que le ton change du tout au tout. Nous les retrouvons, ces timides exégètes,ces chercheurs désintéressés, qui tranchent du savant, de l'homme qui détient des vérités et les dispense à ses disciples. L'humilité de commande a fait place tout à coup à une assurance qui ne souffre pas la discussion. Deux visages, deux physionomies opposées qu'il convient de rapprocher en passant...
Qui autorise M. Seignobos à affirmer, par exemple, que le but de Tenseig-nement des lettres est de former des conducteurs d'hommes, « de préparer des serviteurs intellig^ents de la démocratie (i) »? Est-ce dans Tétude critique des documents et la confrontation des textes que le plus circonspect des historiens, celui-là même qui n'admet que l'Evidence comme preuve en histoire, a rencontré une telle vérité ? Il convient de choisir : il faut ou bien renoncer au mépris des idées g^énérales, ne pas condamner toute interprétation individuelle au nom d'une science étroite et stérile, ou bien demeurer modestement un érudit, un philologue, un historien objectif (i) et s'interdire toute incursion dans le domaine philosophique et moral.
Lorsque M. Lavisse nous parle d'un vaste
(i) Le Régime de V Enseignement supérieur des Lettres, 1904.
(a) De cette prétendue objectivité, des historiens modernes, Kietzsclie, le grand adversaire de la méthode historique, a fait justice « Les gens tout à fait irréfléchis écrivent avec la naïve conviction (jue leur époque a raison plus qu'aucune autre... Ils appellent objectivité l'habitude de mesurer les opinions et les actions passées aux opinions qui ont cours au moment où ils écrivent. C'est là qu'ils trouvent la cause de toutes les rérités, » ( Considérations inactuelles.)
IIO L ESPRIT DE LA NOUVELLE SORBONNR
enseignement philosophique, nous avons donc le droit de penser qu'on no saurait le confier à ceux-là mêmes qui ont combattu la culture générale et particulièrement l'éducation philosophique de l'esprit. Et nous avons le droit de conclure aussi que ce souhait du directeur de l'Ecole normale cache un désaveu discret de la méthode régnante en Sorbonne.