LA DOMINATION PRIMAIRE
Pour bien comprendre et juger ce que nous appelons l'esprit de la Nouvelle Sorbonne, il ne suffit pas d'étudier les méthodes d'enseignement que notre Faculté des Lettres a inaugurées chez elle, dans ses cours et conférences, dans ses nouveaux programmes de licence, il faut encore suivre le rayonnement néfaste de ses doctrines dans notre enseignement tout entier. La Sorbonne, qui esta la tête, fait partout subir son impulsion. Aussi convient-il de marquer sa responsabilité dans Tensemble des graves réfor-
mes qui, depuis 1900, ont bouleversé les principes traditionnels et l'ancienne hiérarchie de notre instruction publique, et, par là, nous entendons, notamment, la transformation (ou mieux la suppression) de TEcole Normale, la réforme de 1902 qui a défig-uré et rendu à jamais méconnaissable notre baccalauréat classique, et enfin les récents décrets d^avril 19 10 sur les équivalences primaires.
Dès TabordjOn pressent une connexitéélroite, une unité d'oriy^ine entreces dernières transformations g-énérales et les réformes particulières dont notre Faculté des Lettres fut le théâtre; les unes et les autres témoignent d'un sentiment de désaffection, d'hostilité même envers notre culture classique; les unes et les autres poursuivent l'humiliation de l'enseignement secondaire et l'exhaussement parallèle, la domination, de l'enseignement primaire. Peut-on s'en étonner? C'est la Sorbonne qui préside aux destinées de l'instruction nationale (i) ; et parmi ses mem-
(i) C'est elle aussi qui a élaboré cette morale officielle qui sollicite tous nos instituteurs. On se rappelle ce passagçe du discours que M. Barrés prononça, le 18 janvier 1910, à la Chambre
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bresjles apôtresles pluszélés de noire soi-disant démocratisation intellectuelle sont précisément ceux qu'on a investis de pouvoirs considérables dans les différents corps consultatifs où se préparent les réformes. C'est de la Sorbonne que tout part ; il est uien juste que ce soit à elle que nous fassions tout revenir.
Pour la défendre, M. Fag-uet disait Tautre jour, avec un accent détaché et bien curieux : (( Dans cette crise que vous éludiez, et qui, d'ailleurs, est encore plus effroyable que vous ne semblez le croire, le véritable coupable, ce n'est pas la Sorbonne, c'est l'enseig-nement secondaire qui, dans son ensemble, n'est qu'un
e\. qu'on pourrait appeler la Tentation de L'Instituteur. « La position (de l'instituteur) est vraiment pathétique. Il est isolé dans sa maison d'école, il est seul, au milieu de ces paysans et de ces ouvriers. Si incomplète, si chétive que soit sa demi-culture, elle lui crée risoiement d'un penseur... Il est tourné anxieusement vers la Raison dont il pense qu'elle habite les grandes villes. Il n'est pas une des idées que nous élaborons ici qui n'aille frapper jusqu'à la porte de sa maison d'école. // n'est pas un des systèmes de nos grands professeurs de Sorbonne qui n'aille se joindre à nos proçrammcs d'hommes politiques pour l'assaillir. Dans cette solitude où il veille, il les attend les uns et les autres, les sollicite et les écoute avec une curiosité poussée jusqu'à l'angoisse. »
enseignement primaire supérieur (i). — Hélas I l'enseig^nement secondaire a bien dû, malgré lui, contre lui, contre ses plus chères croyances, se plier à ce qu'exigeaient les réformateurs de 1902, accepter ce morcellement dangereux des études, d'où le grec, le latin, et même le français classique sont exclus. Et ces directions, ces méthodes nouvelles que d'innombrables etimpératives circulaires ne cessaient de lui imposer, d'où venaient-elles, de qui s'inspiraient-elles ? De quelques théoriciens de la spécialisation, de quelques professeurs de Sorbonne acharnés à détruire l'enseignement classique sous des prétextes utilitaires et faussement démocratiques. Car tel fut le premier argument qu'on invoqua contre nos études secondaires: elles sont, dit-on^ réservées à des privilégiés; elles forment un enseignement de classe. Nous avions bien entendu, à des congrès d'instituteurs, déclamer contre nos lycées, ces « séminaires de bourgeoisie ». On ne faisait qu'y traduire un peu vulgairement les discours de certains professeurs à la Sorbonne. Ecoutons M. Seignobos : « Notre
(i) Cf. Annexes, pp. 3G8 et suiv.
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enseig^nement second ai rQj^dil^iV est celui qui conserve le plus de Tancien régime. Il est fondé sur un principe commercial, donc aristocratique, ouvert seulement aux enfants de la bourgeoisie qui peuvent payer... Je n'ai pas besoin de vous rappeler dans quelle mesure il est encore verbal et claustral. Il n'est donc pas démocratique et il n'est qu'imparfaitement scientifique (i). »
C'est l'argument que M. Gustave Lanson, l'im des maîtres de la Nouvelle Sorbonne, a repris à son tour, sons une forme plus subtile : « Si, comme je le crois, a-t-il écrit, nous marchons vers un recrutement de plus en plus démocratique, si le problème de la gratuité, qui est à Tordre du jour et sera peut-être résolu demain, doit installer la démocratie même dans l'ensei' gnement secondaire, c'est notre devoir de nous préoccuper de donner à notre clientèle... un programme et une direction qui lui soient appropriés (2). » Et partant de ce principe, M. Lan-
[\) Education de la Démocratie. Conférence de l'EGole des Hautes Etudes sociales.
(2) Conférence au Musce Pédagogique, igog. Il est curieux de
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son consent à ce qu'on « abaisse renseignement ))','\\ souhaite qu'on «. le rende plus modeste pour lui donner plus de prise >>. Il rejette toute éducation littéraire parce que celle-ci ne saurait convenir a à des enfants de condition humble qui sortent de familles où l'on n'a jamais lu que le journal et où l'on ne lira jamais que le journal ». Ces enfants sont réfractaires à notre culture classique, trop raffinée, «. qui glisse à la surface de leur esprit, ou passe par-dessus leur tête ». Or, c'est à ceux-là cependant, ajoute notre auteur, qu'on doit avant tout song-er, car, dans une classe, il y a les bons, mais il y a aussi les
signaler que bien avant MM. Lanson et Sei°:nobos on trouvait sous la plume de M. Jules Lemaître, les mêmes arguments : « Nous sommes une société démocratique et industrielle, menacée ou plutôt à demi ruinée déjà par la concurrence de puissantes nations : et les enfants de notre petite bourgeoisie et nombre d'enfants du peuple passent huit ou dix ans à apprendre très mal les mêmes choses que les Pères jésuites enseignaient autrefois — très bien — dans une société monarchique, aux fils de la noblesse, de la magistrature et des classes privilégiées. — N'est-ce pas un anachronisme effronté? Et la croyance à l'utilité présenle de cette éducation n'est-elle pas un préjugé extravagant?» {Opinions à répandre, iSqS.) Et les vœux que M. Jules Lemaître présentait alors (transformation de la plupart des Jyc^'es en établissements d'enseignement moderne, égalité des deux enseignements pour l'entrée à l'Ecole de Droit, etc.) sont ceux-là mêmes qui ont été réalises en 1902.
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médiocres, qu'il ne convient plus de sacrifier « comme le déchet d'une fabrication supérieure; ceux-ci, c'est-à-dire la majorité, notre composition française les dépasse ». Donc, supprimons la composition française. Nous la remplacerons par quelque chose qui se rapproche du rapport d'affaires, mieux adapté à des intelligences plus épaisses. Ce qu'il faut à ces esprits, ce qui doit donc faire à l'avenir le fond de notre enseignement, ce sont « des choses qui soient banalement et grossièrement justes, mais qui seront palpables et saisissables pour eux )). On « doit se contenter de ce quils arrivent à des idées très grosses, à dès impressions très sommaires ».
Est-ce là une boutade? Mais non, c'est une thèse posément énoncée. Je passe sur elle, quelque pernicieuse qu'elle soit dans sa brutalité pessimiste; je la retrouverai ailleurs (i). Mais à m'en tenir à l'expression, je ne connais rien de plus antidémocratique que cette doctrine soidisant flatteuse pour le peuple, je ne connais rien de plus humiliant pour les primaires que
(i) Cf. Conclusion, pp. i65 et sqq.
cette aumône intellectuelle qui leur est donnée d'un air supérieur, que cet abaissement des études qu'on jug"e indispensable afin de leur en faciliter l'accès. Oui ne sent ce que cette flatterie apparente cache de mépris et d'orgueil intellectuel? Ce que propose M. Lanson, c'est de faire de notre culture une culture pour les pauvres, îl j a de la laine grossière pour confectionner des habits aux petits pauvres. C'est cette laine-là que nos maîtres de Sorbonne donneront à tisser désormais; l'autre est de qualité trop fine pour le commun.
C'est ainsi que, par-dessus les secondaires bafoués, sacrifiés, trahis, les membres de l'Enseignement supérieur tendent, depuis quelques années, les bras aux primaires et affectent de se laisser gagner par leur esprit, afin de les mieux embrasser et rejoindre.
Marquons les principales étapes de ce motjvement.
Une barrière traditionnelle divise les deux ordres inférieurs de notre enseignement, le pri-