LXXXVIII
M. de Talleyrand avait pour maîtresse la duchesse de Dino, qui était également sa nièce. Ils se brouillèrent.
La duchesse, pour se consoler, se jeta dans les bras d'un jeune homme qui, par malheur, ne lui offrit pas que des consolations.
Désolée, elle revint à M. de Talleyrand, qui eut assez rapidement des preuves cuisantes de ce que la duchesse avait pensé devoir faire pour l'oublier.
« Je crois, dit-il, que nous nous sommes réconciliés un peu trop tôt. »
On attaquait devant M. de Talleyrand la duchesse de Dino. Il se taisait.
Tout d'un coup, il pensa devoir prendre sa défense :
« Il y a, dit-il, des vices qu'elle n'a pas. »
Un jour, quelqu'un demandait à M. de Talleyrand l'adresse de la princesse de Vaudémont.
« Rue Saint-Lazare », répondit-il.
Puis, le numéro de l'hôtel lui échappant:
« Au surplus, ajouta-t-il, vous n'aurez qu'à demander au premier pauvre que vous rencontrerez; ils connaissent tous sa demeure. »
M. de Talleyrand aimait le jeu :
« Le jeu, disait-il, occupe sans préoccuper et dispense de toute conversation trop vive. »
Un spéculateur lui demandant s'il était vrai que le roi d'Angleterre fût mort, M. de Talleyrand répondit: « Les uns disent que le roi d'Angleterre est mort, les autres disent qu'il n'est pas mort. Pour moi, je vous le dis en confidence — surtout ne me trahissez pas! — je ne crois ni les uns, ni les autres. »
Louis XVIII, qui, même après la sécularisation prononcée par le pape, persistait malignement à voir un évêque dans M. de Talleyrand, l'avait obligé à renvoyer sa femme en Angleterre, ce qui ne l'avait pas affligé profondément.
Un jour, à table, Louis XVIII dit à son grand chambellan, debout derrière lui : « Eh bien, duc, madame de Talleyrand est donc revenue?
— Mon Dieu! oui, sire, repartit M. de Talleyrand; j'ai eu mon 20 mars. »
Le roi Louis XVIII voulant l'exiler dans ses terres, demanda à M. de Talleyrand combien il y avait de lieues de Paris à Valençay.
Sans broncher, M. de Talleyrand répondit : « Sire, il y a quatorze lieues de plus que de Paris à Gand. »
Lorsque M. de Talleyrand apprit que M. Jacquinot, conseiller à la Cour royale, venait d'ajouter à son nom celui de sa femme, née Godard, il dit à ceux qui l'entouraient: « Comment peut-on, lorsqu'on a le bonheur de s'appeler Jacquinot, joindre à ce nom celui de Godard! »
« Qu'un homme d'esprit ait des doutes sur sa maîtresse, disait M. de Talleyrand, cela se conçoit! Mais sur sa femme? Il faut être bien bête! »
M. de Talleyrand, au moment où il était le plus mal vu à la Cour, disait parfois, lorsqu'il recevait, le soir: « C'est pourtant dans ce salon que la Restauration s'est faite. »
M. de Talleyrand était décoré de plus d'ordres qu'une poitrine humaine, si large soit-elle, n'en pourrait porter. Un prince d'Allemagne le nomma commandeur de je ne sais quelle chevalerie de sa façon. Quand l'ex-évêque reçut la croix du nouvel ordre, Montrond lui dit :
« Mais, monseigneur, vous n'avez plus de place sur la poitrine pour celle-ci.
— Eh bien ! répondit M. de Talleyrand, je la porterai sur les épaules. »
Sous la Restauration, un préfet de police, informé que la pendule du foyer de l'Opéra servait, pendant les bals masqués, d'indicateur aux rendez-vous galants, envoya, par un beau zèle pour les mœurs, une estafette au directeur de l'Opéra pour lui donner l'ordre d'arrêter le balancier de l'immorale pendule. Ce qui fut aussitôt fait.
On raconta la chose devant M. de Talleyrand, qui répondit: « C'est, en vérité, pousser bien loin la manie des arrestations. »
Le 21 janvier 1827, anniversaire de la mort de Louis XVI, au moment où M. de Talleyrand entrait dans la cathédrale de Saint-Denis, le marquis de Maubreuil lui donna un soufflet retentissant.
M. de Talleyrand se contenta de dire: « Ouf! quel soufflet! »
M. de Talleyrand dit un jour à un ami qui lui parlait morale: « La société est partagée en deux classes: les tondeurs et les tondus. Il faut toujours être avec les premiers contre les seconds. »
M. de Talleyrand, parlant de l'époque qui avait précédé 1789, disait: « Tout le monde s'empressait de jeter de l'esprit, personne ne songeait à en ramasser. »
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Une femme louche demandait à M. de Talleyrand comment allaient les affaires.
« Comme vous voyez, madame. »
Un ancien émigré, parlant de l'époque de l'Empire devant M. de Talleyrand, en critiquait tous les actes; il ne trouvait de bien que la Restauration.
« C'est juste, dit M. de Talleyrand ; sous l'Empire, on était fort en retard : on ne faisait que des merveilles ; tandis qu'actuellement on fait des miracles. »
M. de Talleyrand entrant un jour à la Chambre des Pairs et rencontrant quelques-uns de ses contemporains de l'Assemblée constituante, comme lui des premiers à la séance, s'écria: « C'est nous qui sommes encore les jeunes aujourd'hui! »
On demandait à M. de Talleyrand ce qui s'était passé dans une séance où la discussion s'était établie entre M. d'Hermopolis et M. Pasquier.
« Le ministre des affaires ecclésiastiques, répondit M. de Talleyrand, a été comme le trois pour cent, toujours au-dessous du pair. »
« L'abus des serments, dit Rivarol, est un constant aveu de l'insuffisance des promesses. »
M. de Talleyrand a dit depuis qu'un serment n'était autre chose qu'une contre-marque pour rentrer au spectacle.
Un ami de M. de Talleyrand lui racontait qu'il venait d'avoir une altercation avec Madame de Genlis, qui l'avait comblé de sottises:
« Qu'avez-vous fait? demanda l'ex-évêque d'Autun.
— Je lui ai répondu.
— Vous avez eu tort. Il y a deux sortes de personnes dont on peut recevoir un soufflet sans jamais se fâcher : les femmes et les évêques. »
A l'époque du procès Fualdès, dont le drame se passa à Rodez, dans une maison de débauche tenue par une femme nommée Bancal, Madame de L***, croyant mortifier M. de Talleyrand par un mauvais jeu de mots sur son infirmité (on sait qu'il était boiteux), lui dit en entrant dans son salon :
« Mon Dieu ! monsieur, croiriez-vous bien qu'on vient d'écrire sur votre porte : Maison Bancal!
— Que voulez-vous, madame, reprit M. de Talleyrand, le monde est si méchant!... On vous aura vue entrer. »
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M. de Talleyrand se complaisait à rappeler les souvenirs de ses rapports avec l'Empereur, et semblait trouver du bonheur à dire quelle était l'aménité et la douceur de Napoléon.
« Vous pouvez bien, lui dit Madame de Montrond, faire son éloge; vous lui avez fait assez de mal. »
M. de Talleyrand adressant un jour la parole à Louis XVIII, lui dit: « Sire, je suis vieux. »
C'était, dit Paul-Louis Courier, une manière de lui dire: « Sire, vous êtes vieux », car ils avaient le même âge.
Quand on annonça à M. de Talleyrand la mort de Napoléon : «C'est une nouvelle, dit-il; ce n'est plus un événement. »
M. de Talleyrand disait de M. de Chateaubriand: « Il se croit sourd depuis qu'il n'entend plus parler de sa gloire. »
Le 29 juillet 1830, vers midi, la garde royale, abandonnant le Louvre et les Tuileries, remontait la rue de Rivoli. Lorsque la tête de cette colonne fugitive parvint vis-à-vis de l'hôtel de l'Infantado, où le trône de France avait été livré, en 1814, à la famille qui le reperdait maintenant, le vieillard habitant cet hôtel s'avança vers une pendule, et, désignant du doigt l'heure qu'elle marquait, dit à quelqu'un : « Monsieur, mettez en note que le 29 juillet 1830, à midi cinq minutes, la branche aînée des Bourbons a cessé de régner en France, »
Louis-Philippe contait à Victor Hugo que M. de Talleyrand lui avait dit un jour : « Vous ne ferez jamais rien de Thiers, qui serait pourtant un excellent instrument. Mais c'est un de ces hommes dont on ne peut se servir qu'à la condition de les satisfaire. Or, il ne sera jamais satisfait. Le malheur, pour lui comme pour vous, c'est que de notre temps il ne puisse plus être cardinal. »
Brillât-Savarin, dans sa Physiologie du goût, indique M. de Talleyrand, « le premier de nos diplomates, à qui nous devons tant de mots fins, spirituels, profonds », comme l'introducteur en France de ces deux usages : 1° servir du parmesan avec le potage, 2° offrir après le potage un verre de madère sec.
A Londres, M. de Talleyrand se voyait pressé de questions par un lord, au sortir d'une conférence:
« Mais, enfin, que s'est-il passé?
— Pas moins de trois heures, mylord», répondit M. de Talleyrand,
On causait de M. Thiers devant M. de Talleyrand; quelqu'un prononça le mot de parvenu.
« Vous avez tort, dit M. de Talleyrand; il n'est point parvenu, il est arrivé. »
« Quelle est, demandait-on à M. de Talleyrand, votre opinion sur le règne de Louis-Philippe?
— Moi, j'ai une opinion le matin, j'en ai une autre l'après-midi... mais le soir... oh! le soir, je n'en ai plus du tout. »
« Dans le zèle, il entre toujours les trois quarts de bêtise », disait M. de Talleyrand.
Madame de Dino, qui voulait convertir M. de Talleyrand, lui dit, un jour de grande représentation où ils avaient assisté in fiochi à la messe :
« Cela doit vous faire un effet singulier d'entendre la messe.
— Non, pourquoi?
— Mais, je ne sais, il me semble... — et elle commençait à s'embarrasser — il me semble que vous
ne devez pas vous y sentir tout à fait comme un autre.
— Moi? si fait, tout à fait; et pourquoi pas?
— Mais enfin, vous avez fait des prêtres.
— Pas beaucoup », dit M. de Talleyrand sur le même ton calme.
Cependant, il ne faut pas croire pour cela que M. de Talleyrand se soit laissé berner dans l'histoire de sa conversion.
Tout montre, au contraire, qu'il agit comme il lui plut, attendant le dernier moment pour signer un papier que Rome n'eût point accepté, dans lequel il s'excusait seulement d'avoir signé la constitution civile du clergé, passant sur son mariage et tout le scandale de son existence, en vrai gentilhomme qu'il était, qui consent à traiter avec un Pape, mais non à s'abaisser devant lui.
Ce qui le prouve est la lenteur qu'il mit à terminer cette affaire, disant avec sang-froid, la veille de sa mort, à sa nièce qui venait lui demander cette signature tant escomptée par la famille : « Je signerai à quatre heures du matin. » Et encore : « Je n'ai jamais rien su faire vite et pourtant je suis toujours arrivé à temps. » Parole qui était peut-être de la plus piquante ironie.
Pauline de Talleyrand préparait sa première communion, et parlait souvent à son oncle de son confesseur, l'abbé Dupanloup.
Un jour, où la conversation était sur lui, M. de Talleyrand dit : « Madame de Dino, il faut prier l'abbé Dupanloup à dîner. » Madame de Dino s'empressa d'obéir; l'abbé vint. Le hasard fit qu'il tomba sur un dîner où la société était légère et le langage mondain.
Quelques jours après, il reçut une nouvelle invitation, qu'il refusa. En l'apprenant, M. de Talleyrand dit : « Vous me l'aviez donné pour un homme d'esprit. C'est donc un sot que cet abbé... Cela ne comprend donc pas! »
Le 10 mars 1838, M. de Talleyrand prononça à l'Académie, l'éloge de Reinhard. Quelque temps avant la cérémonie, on était effrayé, dans son intérieur, de la fatigue que lui préparait cette séance solennelle; et après avoir employé tous les moyens de l'en dissuader, on eut recours à Cruveilhier, son médecin, qui alla jusqu'à lui dire qu'il ne répondait pas des suites.
« Et qui vous demande d'en répondre? » reprit M. de Talleyrand, avec sa parole lente et flegmatique.
La duchesse de Dino étant tombée malade à la campagne, demanda à recevoir les sacrements. M. de Talleyrand, la croyant au point le plus bas, accourut, et parut étonné de la trouver passablement.
« Que voulez-vous, dit la duchesse, c'est d'un bon effet pour les gens. »
M. de Talleyrand, après un moment de réflexion, reprit :
« Il est vrai qu'il n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité. »
Lorsque Louis-Philippe vint visiter M. de Talleyrand à son lit de mort, celui-ci dit au roi : « Sire, c'est un grand honneur pour ma maison. »
Monseigneur de Quélen ayant dit hautement «qu'il aurait donné sa vie pour la réconciliation de M. de Talleyrand avec l'Eglise », ce propos fut rapporté par l'abbé Dupanloup au mourant qui répondit avec ce ton persifleur qu'il savait si bien prendre: « Monseigneur a un bien meilleur usage à en faire. »
Le 17 mai 1838, jour de la mort de M. de Talleyrant, sa petite nièce, qui allait faire sa première communion, s'étant approchée de lui, il la montra à ses amis, en disant: « Voilà les deux extrémités de la vie: la première communion et moi! »
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