SES CONTEMPORAINS
Chevrier est l'auteur de l'épigramme suivante:
De Roquette en son temps, Talleyrand dans le nôtre Furent tous deux prélats d'Autun.
Tartufe est le portrait de l'un, Ah! si Molière eût connu l'autre!
Sir Henry Lytton Bulwer estimait, en 1868, que le programme de réformes présenté en 1789 par M. de Talleyrand au clergé de son diocèse, s'il avait été complètement réalisé, eût été pour la France le plus raisonnable et le plus sûr des régimes.
Un jour, à Hambourg, Al de Talleyrand entre dans un salon où l'on parlait précisément de lui. Il s'informe du sujet de la conversation.
« Nous parlions, dit Rivarol, de quelqu'un que l'on pourrait prendre pour la justice d'Horace (1), si ce n'était elle qui, depuis longtemps, court après lui. »
Mademoiselle Raucourt disait de M. de Talleyrand : « Si vous le questionnez, c'est une boîte de fer-blanc dont vous ne tirerez pas un mot; si vous ne lui demandez rien, bientôt vous ne saurez comment l'arrêter, ce sera une véritable commière. »
Barras disait de M. de Talleyrand : « Il eût donné un parfum au fumier. »
(1) Peile pœna claudu.
M. de Talleyrand eut fort le désir d'épouser Madame de Buffon, ancienne maîtresse du duc d'Orléans, Philippe-Egalité. Mais celle-ci refusa, ne pouvant vaincre sa répugnance à devenir la femme d'un ancien évêque.
Quand M. de Talleyrand fut nommé vice-grand électeur d'Empire, Fouché, qui s'y connaissait, dit: « Dans le nombre cela ne paraîtra pas, ce n'est qu'un vice de plus »
L'empereur dit un jour à M. de Talleyrand : « Voyons, Talleyrand, la main sur la conscience, combien avez-vous gagné avec moi? »
Une autre fois, à Mayence, il dit à un prince, membre de la Confédération du Rhin : « Combien Talleyrand vous a-t-il coûté? »
Le visage de M. de Talleyrand était d'une impassibilité telle qu'elle fit dire à Murât: « Si, quand cet homme vous parle, son derrière recevait un coup de pied, sa figure ne vous en dirait rien. »
Madame de Chevreuse, que l'Empereur avait obligée à accepter la charge de dame de l'Impératrice, s'arrangea, un jour où le duc de Luynes, son beaupère, donnait une grande soirée, pour établir la partie de M. de Talleyrand vis-à-vis d'un buste de Louis XVI placé sur une console et entouré de candélabres et d'une multitude de vases remplis de lis formant autel.
En 1809, l'Empereur, assis àSchônbrun au bureau de Marie-Thérèse, reprochait à M. de Champagny les lenteurs apportées dans les négociations : « Talleyrand, lui disait-il, avait une allure plus vive; cela m'eût coûté trente millions dont il aurait pris la moitié, mais tout serait fini depuis longtemps. »
M. de Chateaubriand dit un jour, à propos de la manière dont M. de Talleyrand négociait les traités: « Quand M. de Talleyrand ne conspire pas, il trafique. »
— Vous croyez donc valoir beaucoup? disait un jour M. de Talleyrand à Barthez.
— Très peu, quand je me considère, répondit Barthez; beaucoup quand je me compare.
Carnot disait, parlant de M. de Talleyrand : « S'il méprise tant les hommes, c'est qu'il s'est beaucoup étudié. »
Napoléon, dans un jour de colère, donna de M. de Talleyrand cette définition : « De la merde dans un bas de soie », dont M. de Chateaubriand fit: « De la boue dans un bas de soie. »
L'empereur Alexandre, quelques jours avant l'entrée de Louis XVIII à Paris, disait: « En vérité, quand je suis entré dans Paris, je n'avais aucune idée fixe; je m'en suis rapporté à M. de Talleyrand : il tenait les Bourbons dans une main. Napoléon dans l'autre; il a ouvert la main qu'il a voulu. »
Pozzo di Borgo disait de M. de Talleyrand : « Cet homme s'est fait grand en se rangeant toujours parmi les petits, et en aidant ceux qui avaient le plus besoin de lui. »
Il aiTiva plus d'une fois à l'empereur, dans ses entretiens, de regretter la présence de M. de Talleyrand pendant les Cent-Jours. Il disait de lui: « C'est encore l'homme qui connaît le mieux ce siècle et le monde, les cabinets et les peuples. Il m'a quitté; je l'avais assez brusquement quitté moi-même; il s'est souvenu de mes adieux de 1814. »
En 1815, Monsieur se laissait dire tout haut par le duc de Fitz-James : « Hé bien. Monseigneur, le vilain boiteux va donc la danser », et approuvait du sourire ce langage contre un homme qui, deux fois en douze mois, avait remis la maison de Bourbon sur le trône.
Louis XVIII, qui n'aimait pas M. de Talleyrand, disait au duc d'Escar, son ami: « La famille Talleyrand ne se trompe que d'une lettre: elle n'est pas de Périgord, elle est du Périgord. »
M. de Chateaubriand a dit de M. de Talleyrand: « Comme il avait reçu beaucoup de mépris, il s'en était imprégné, et il l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche. »
Un jour, M. de Talleyrand accusait les députés du côté droit de 1815, de vouloir ramener l'ancien régime.
On entendit M. de P., qui était présent, lui dire assez gaîment : « Mais. Monseigneur, nous savons tous qu'il est impossible de rétablir l'ancien régime. Qui est-ce qui pourrait refaire dç vous un évêque ? »
Le comte Rostopchine expliquait de la manière suivante son voyage à Paris: « J'ai été à Paris pour voir les deux plus grands comédiens de notre époque : Potier et Talleyrand. »
Un jour, on annonça au prince de Condé, M. de Talleyrand-Périgord.
Le prince se lève, reçoit le visiteur et reconnaît le prince de Bénévent. Il feint de le prendre pour son oncle, l'archevêque de Reims, son compagnon d'exil, et alors grand aumônier de la maison du Roi. « Ah! monsieur l'archevêque, que je suis heureux de vous voir! »
Puis s'emparant de la conversation, il parle du passé, et, s'emportant en invectives contre la Révolution, l'Empire et tous ceux qui les avaient servis: « Il était fâché de le dire, ajouta-t-il, mais, de tous ces coquins, le plus grand était, sans contredit, le neveu de l'archevêque, qui, doublement apostat, comme gentilhomme et comme prêtre, se trouvait être un des principaux ministres de Bonaparte, lors de l'assassinat du duc d'Enghien. »
M. de Talleyrand ne disait mot et gardait le plus imperturbable sang-froid.
Enfin, il se lève pour se retirer : « Adieu, monseigneur l'archevêque, lui dit le prince, revenez me voir, mais, je vous en conjure, ne m'amenez jamais le drôle que vous avez le malheur d'avoir pour neveu, car, s'il paraissait ici, je serais obligé de le faire jeter par les fenêtres! »
Napoléon disait à Sainte-Hélène: « Fouché était le Talleyrand des clubs; Talleyrand, le Fouché des salons. »
M. de Montrond dit un jour en parlant de M. de Talleyrand: « Qui ne l'aimerait, qui ne l'adorerait, ce cher prince, il est si vicieux! »
M. de Talleyrand étant gravement malade, chacun se demandait comment le diplomate s'arrangerait avec le clergé.
« Soyez tranquilles, dit Louis XVIII à quelques personnes qui s'entretenaient sur ce sujet; M. de Talleyrand sait assez bien vivre pour savoir mourir. »
Lorsque le roi obligea M. de Talleyrand à renvoyer sa femme en Angleterre, on fit le quatrain suivant :
Au diable soient les mœurs! disait Chateaubriand, Il faut auprès de moi que ma femme revienne. — Je rends grâces aux mœurs, répliquait Talleyrand, Je puis enfin répudier la mienne.
Lord Palmerston disait que quand M. de Talleyrand venait le voir pour affaire, il avait presque toujours dans sa voiture M. de Montrond, afin de lui expédier vite ses indications utiles pour jouer et agioter.
Le roi Louis-Philippe alla rendre visite à M. de Talleyrand à son lit de mort.
On raconte que M. de Talleyrand dit alors au roi: « Ah! Sire, je souffre comme un damné! — Déjà! » aurait reparti le roi.
On a conté ceci pour l'abbé Terray.
Quand on vint annoncer la mort de M. de Talleyrand au baron ***, celui-ci s'écria: « Quel intérêt Talleyrand a-t-il à mourir? Dans tous les cas faisonsnous malade. »
Et il se mit au lit.
Après la mort de M. de Talleyrand, les légitimistes disaient: « Il est mort en bon gentilhomme. »
Une dame de la vieille cour eut le meilleur mot: « Il est mort, dit-elle, en homme qui sait vivre. »
M. de Blancmaison, qui ne l'aimait pas, disait: « Après avoir roulé tout le monde, il a voulu finir par rouler le bon Dieu. »
Comme on s'étonnait de la fortune laissée par M. de Talleyrand : « Rien d'étonnant, dit quelqu'un, il a vendu tous ceux qui l'ont acheté. »
« L'argent, a dit un mémorialiste, était le Dieu de M. de Talleyrand, et si ce Dieu eût eu des évêques à son service, jamais M. de Talleyrand ne se fût fait relever de ses vœux. »
En mai 1802, M. de Talleyrand épousa Madame Grand, fille d'un capitaine du port de Pondichéry, qu'il avait connue à son retour de l'émigration. Elle était renommée pour sa beauté et sa naïveté. On ne compte pas les sottises qu'elle a dites.
Tliomas Moore, le poète irlandais, lui ayant été présenté, et voyant qu'elle parlait très purement l'anglais, lui demanda un jour quel était son pays.
Elle répondit avec candeur : « Je suis d'Inde! »
Un jour où elle devait recevoir à sa table Denon, après son voyage en Egypte, et M. de Talleyrand l'ayant engagé à lire le récit de ce voyage (il l'avait dans sa bibliothèque), Madame Grand le demanda au secrétaire.
Pendant le dîner, elle parla au savant membre de l'Institut du brave « Vendredi », ajoutant qu'elle avait pris grand intérêt à ses aventures. Elle s'informa de ce qu'était devenu ce fidèle serviteur.
Denon ne comprenait rien à ses questions, tandis que M. de Talleyrand ouvrait de grands yeux.
On s'expliqua enfin. Madame Grand ne se rappelant pas le titre du livre, avait demandé au secrétaire le récit d'un voyage en on. Le secrétaire lui avait apporté le voyage de Robinson Crusoé!
Madame de Talleyrand dit un jour, en public et devant M. de Talleyrand, qu'Arthur Dillon était camarade de séminaire de son mari.
Une autre fois, elle interpella M. de Talleyrand à travers le salon pour lui faire affirmer que l'ornement qu'il aimait le mieux était une croix pastorale en diamants dont elle était parée.
Comme quelqu'un lui conseillait de faire ajouter de plus grosses pierres à des boucles d'oreilles de perle qu'elle avait, elle lui répondit:
« Vous croyez donc que j'ai épousé le Pape! »
Madame de Talleyrand, comme on le sait, avait, au début de sa carrière, fort honnêtement vécu du produit de ses charmes. Cette situation de courtisane devenue grande dame donnait Heu parfois à des quiproquos plaisants. Ainsi, celui-ci, que raconte Madame de Boigne :
Du temps où elle était Madame Grand, la future Madame de Talleyrand jeta les yeux sur Edouard Dillon, oncle de Madame de Boigne, que l'on appelait alors le beau Dillon. La rupture d'une liaison ayant déterminé le jeune homme à un voyage dans le Levant, il consentit, la veille du départ, à aller souper chez Madame Grand au sortir de l'Opéra. Ils trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, avec toutes les recherches du métier que faisait Madame Grand. Elle avait les plus beaux cheveux du monde, Dillon se mit à les louanger. Elle lui assura alors qu'il n'en connaissait pas tout le mérite; et passant dans le cabinet de toilette, elle revint avec les cheveux dénoués, et vêtue seulement de cette parure naturelle. Le souper s'acheva dans ce costume aimable et simple. Le lendemain, Dillon partit pour l'Egypte.
Ceci se passait en 1797. En 1814, ce même Dillon, retour d'émigration, accompagnait sa nièce chez Madame de Talleyrand. En voiture, il lui raconta la dernière visite qu'il avait faite à celle qu'il allait revoir pour la première fois depuis si longtemps. Madame de Boigne se réjouit fort de ce récit.
Lorsqu'ils arrivèrent rue Saint-Florentin, Madame de Talleyrand accueillit le beau Dillon et sa nièce avec la plus grande simplicité. Mais au bout de quelques minutes, elle se mit à caresser la coiffure de la jeune Madame de Boigne, à vanter ses cheveux, à calculer leur longueur, et se tournant subitement du côté de son oncle placé derrière sa chaise :
«Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux! » Heureusement, dit Madame de Boigne, nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous eut été impossible de conserver notre sérieux.