IL
« Recueillez- vous, vous trouverez en vous les arguments de la nature contre la mort, vrays, et les plus propres à vous servir à la nécessité : ce sont ceulx qui font mourir un paisan. et des peuples entiers aussi constamment qu'un philosophe (2). Regardons à terre : les
(1) Le moyen d'en avoir une idée et de s'y apprivoiser, c'est de s'en avoisiner comme il arrivera à notre philosophe luimême à la suite d'un accident grave qui suspendit pendant quelques heures l'exercice des fonctions de relation, en lui laissant, toutefois, des perceptions internes assez nettes pour s'étudier avec la curiosité d'un psychologue et la fermeté d'àme d'un stoïcien.
(2) Montaigne en fournit un exemple frappant dans le tableau navrant qu'il fait de la maladie pestilentielle qui s'abattit à cette époque, après la guerre civile, sur plusieurs provinces : a Chascun renonçoit au soing de sa vie, attendoit la mort sans s'estonner ni se pleurer. On en voit qui craignoient de demeurer derrière comme en une triste solitude. Tel faisoit desia sa fosse ; d'aultres s'y couchoient encore vivants, et y eut-il un manœuvre des miens qui avecques ses mains et ses pieds attira sur soy la terre en mourant. « (III. 12.) Que faisait pendant ce temps-là notre gentilhomme ? il erra pendant six mois, en queste de retraicte pour les siens : « Une famille esgarée, faisant peur à ses amis et à soy mesme, et horreur ou qu'elle cherchast à se placer. » ilhid.). Ce n'était peut-être pas bien héroïque, mais tout le monde n'a pas le dévouement d'un Belzunce ou d'un Rotrou, eût-on l'àme pleine de belles pensées sur la mort.
pauvres gents que nous y voyons espandus, la teste penchante aprez leur besongne, qui ne sçavent ny Aristote ny Caton, ny exemple, ny précepte ; de ceulx là tire nature tous les iours des effects de constance et de patience plus purs et plus roïdes que ne sont ceulx que nous estudions si curieusement en l'eschole... Feus ie mort moins alaigrement avant qu'avoir veu les Tusculanes ? l'estime que non, et quand ie me trouve au propre, ie sens que ma langue s'est enrichie, mon courage de peu ; il est comme la nature me le forgea. » (IIL 12.)
a Le remède du vulgaire est de n'y penser pas : mais de quelle brutale stupidité luy peult venir un si grossier aveuglement?... il n'est homme si décrépite, tant qu'il veoit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. Davantage (pourtant) pauvre fol que tu es, qui t'a establi les termes de ta vie ?... Compte de tes cognoissants combien il en est mort avant ton aage plus qu'il n'y en a qui l'ayent atteint... Ces exemples si fréquents et si ordinaires nous passants devant les yeux, comme est-il possible qu'on se puisse desfaire du pensement de la mort, et qu'à chaque instant il ne semble qu'elle ne nous tienne au collet ? »
« Si c'estoit ennemy qui se peust éviter, ie conseillerois d'employer les armes de la couardise : mais puisqu'il ne se peult, puisqu'il vous attrape fuyant et poltron aussi bien qu'honneste homme, et que nulle trempe de cuirasse ne vous couvre, apprenons aie soustenir de pied ferme et à le combattre : et pour commencer à luy oster son plus grand advantage contre nous, prenons voye toute contraire à la commune ; ostons lui l'estran-
geté ; practiquons le- accoustumons le ; n'ayons rien si souvent en la teste... il est incertain ou la mort nous attende : attendons la partout... La préméditation de la mort est préméditation de la liberté ; qui a apprins à mourir, il a desapprins à servir. Il n'y a rien de mal en la vie pour ceiuy qui a bien comprins que la privation de la vie n'est pas mal : le sçavoir mourir nous affranchit de toute subiection et contraincte. »
« Il fault estre touiours botté et prest à partir (1), en tant qu'en nous est, et surtout se garder qu'on n'aye lors affaire qu'à soy, car nous y aurons assez de besongne sans aultre surcroist... Les plus mortes morts (2) sont les plus saines... Rien de quoy ie m'informe si volontiers que de la mort des hommes ce quelle parole, quel visage, quelle contenance ils ont eu, » ny endroict des histoires que ie remarque si attentifvement : Si i'estoy faiseur de livres, ie feroy un registre commenté des morts diverses. Qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à vivre. »
La nature elle-même nous aide à franchir ce passage difficile :
« Nature mesme nous preste la main et nous donne courage ; si c'est une mort courte et violente, nous n'avons pas loisir de la craindre ; si elle est aultre. ie
(1) La mort ne surprend pas le sage, Il est toujours prêt à partir, S'étant su lui-même avertir
Dvi temps où Ton se doit résoudre à ce passade.
(La Fontaine).
(2) Celles dans lesquelles le renoncement est le plus complet.
m'apperçeoy qu'à mesure que ie m'engage dans la maladie, l'entre naturellement en quelque desdaing de la vie. le treuYe que i'ay ])ien plus à faire à digérer cette resolution de mourir quand ie suis en santé, que quand ie suis en fiebvre : d'autant que ie ne tiens plus si fort aux commoditez de la vie, à raison que ie commence à en perdre l'usage et le plaisir, l'en veoy la mort d'une veue beaucoup moins efîroyée. Cela me faict espérer que plus ie m'esloingneray de celle là et approcheray de cette cy, plus aiseement i'entreray en composition de leur eschange. »
« Puisque nous sommes menacez de tant de façons de mort, n"y a il pas plus de mal à les craindre toutes qu'à en soustenir une ?... à celuy qui disoit à Socrates : les trente tyrans t'ont condamné à mort : « et nature eulx,» respondit-iI...G'estpareille folie de pleurer ce qued'icyà cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer que nous ne vivions pas il y a cent ans... Est-ce raison de craindre si longtemps chose de si brief temps ? le long temps vivre et le peu de temps vivre, est rendu tout un par la mort : car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus... La xie n'est de soy ny bien ny mal, c'est ia place du bien et du mal selon que vous la leur faites... Où que vostre vie finisse elle y est toute. L'utilité du vivre n'est pas en l'espace ; elle est en l'usage : tel a vescu longtemps qui a peu vescu. »
Enfin, s'élevant à une vue plus haute des choses, le philosophe envisage la mort dans ses rapports avec l'ordre général et les lois qui régissent l'univers :
« Vostre mort est une des pièces de l'ordre de l'univers; c'est une pièce de la vie du monde... changeray ie
pas pour vous cette belle contexture des choses?... le premier iour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre.
Prima quievitam dédit hora, carpsit. (1.)
Le premier moment de la vie Est le premier pas vers la mort.
fj. B. Rousseau.)
« Le continuel ouvrage de vostre vie c'est bastir la mort... Pensiez vous iamais n'arriver là où vous alliez sans cesse ? Encores n'y a il chemin qui n'ayt son issue. Et si la compaignie vous peult soulager, le monde ne va il pas mesme train que vous allez ? Mille hommes et mille aultres créatures meurent en ce mesme instant que vous mourez. A quoy faire y reculez-vous si vous ne pouvez tirer arrière ? Pourquoy crains tu ton dernier iour? Il ne confère non plus à ta mort que chascun des aultres : le dernier pas ne faict pas la lassitude, il la déclare. Touts les iours vont à la mort : le dernier y arrive. »
L'effroi que nous inspire la mort tient beaucoup au triste appareil dont nous l'environnons :
« l'ay pensé souvent d'où venoit cela, qu'aux guerres le visage de la mort; soit que nous la veoyons en nous ou en aultruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos maisons ; et elle estant tousiours une, qu'il y ait toutefois beaucoup plus d'asseurance parmy les gents de village et de basse condition, qu'ez
(i) L'heure qui nous a vu naitre est prise sur notre vie.
(SÉ.NÈQUE., Herc. fur.)
aultres; ie crois, à la vérité, que ce sont les mines et appareils effroyables, de quoy nous l'entournons qui nous font plus de peur qu'elle (1). Les enfants ont peur de leurs amis mesmes, quand ils les veoyent masqués : aussi avons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses que des personnes : osté qu'il sera, nous ne trouverons au debssous que cette mesme mort, qu'un valet ou chambrière passèrent dernièrement sans peur. » (I. 19.)
En résumé et comme un homme qui en a ^wis facilement son parti : « Ce peult estre, dit-il, un mal de mourir, ce n'est pas un mal d'estre mort, il n'y a que le moment qui couste ; au bout d'une minute on y est familiarisé comme le doyen des morts. »
Qu'il ne faut juger de notre heure qu'après la mort.
Montaigne commente ainsi dans ce chapitre ce mot de Selon :
a II semble que, comme les orages et tempestes se picquent contre l'orgueil et haultaineté de nos bastiments, il y ayt aussi là hault des esprits envieux des grandeurs de çà bas ; et semble que la fortune quelques fois guette à poinct nommé le dernier iour de nostre vie, pour montrer sa puissance de renverser en un moment ce qu'elle avoit basty en longues années. » (I. 18.)
(1) Ce sont les horreurs dont on a environné la mort qui rendent les l'egrets des survivants si terribles. (Joubeht, Corresp.)
La mort juge la vie.
Le moraliste analyse avec finesse ce qui se passe au fond de l'âme à ce moment solennel :
« Toute mort doibt estre de mesme sa vie : nous ne devenons pas aultre pour mourir. l'interprète tousiours la mort par la vie (1). » (II, 11.)
« A ce dernier roole de la mort et de nous, il n'y a plus que feindre, il faut parler François, il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot.
Et crepilur persona, manet res (2).
« Voylà pourquoy se doibvent à ce dernier traict toucher et esprouver toutes les actions de nostre vie ; c'est le maistre iour, dict un ancien, qui doibt iuger de toutes nos années passées. le remets à la mort l'eâsay du fruict de mes estudes: nous verrons là si mes discours partent de la bouche ou du cœur. l'ay veu plusieurs donner par leur mort réputation en bien ou en mal à toute leur vie. » (I. 18.)
« Quand nous iugeons de l'asseurance d'aultruy en la mort, qui est sans doubte la plus remarquable action de la vie humaine, il se fault prendre garde d'une chose, que malayseement on croit estre arrivé à ce poinct. Peu
(1) Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir. (Vauvenargues).
(2) Le masque arraché, la réalité reste.