‹ L'esprit de MontaigneChapitre 9 sur 17 · PHILOSOPHIE DE LA VIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE LA VIE

« Avez-vous sceu raesditer et manier vostre vie, vous avez faict lu plus grande besongne de toutes, »

Si philosopher est, suivant le mot de Cicéron, apprendre à mourir, pour Montaigne, c'est apprendre à vivre (l). Il ne s'agit pas ici d'une philosophie « à visage renfrongné, sourcilleux, fantosme à estonner les gents »» mais d'une science pratique, dont l'expérience de la vie fournit les éléments. Si les leçons qu'on y trouve ne sont pas la plus haute expression de la sagesse, elles sont, du moins, accommodées à la condition moyenne de l'humanité. Et comment ne pas avoir confiance dans l'honnête homme qui s'écrie : « Si i'avois à recommencer ma vie. je vivrois comme j'ay vescu. »

Voyons donc ce qu'il va nous dire du bonheur et de

(1) Spinoza dit après lui : « La philosophie est la méditation, non de la mort, mais de la vie. »

la vertu, de la Providence et de notre fin, du degré de certitude des vérités auxquelles nous pouvons atteindre et de l'application qu'il nous en faut faire à la vie.

Des principss de nos connoissances ; incertitudes de la science.

Portant partout la modération qui est le fond de son humeur, mais en défiance contre la raison, et par suite contre la science, s'il met celle-ci « au reng des biens les plus désirables », il n'a cependant pour elle qu'une inclination tempérée, telle qu'on peut l'attendre d'un homme qui s'était tenu, comme il l'avoue, « à la crouste première des connoissances », et qui, avant tout, songeait à bien vivre.

« C'est, à la vérité, une très-utile et grande partie que la science ; ceulx qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise ; mais ie n'estime pourtant pas sa valeur à cette mesure extrême qu'aulcuns lui attribuent comme Herillus le philosophe qui logeait en elle le souverain bien et tenoit qu'il feust en elle de nous rendre sages et contents ; ce que ie ne crois pas, ny ce que d'aultres ont dict que la science est mère de toute vertu et que tout vice est produict par l'ignorance. Si cela estVray il est subiect à une longue interprétation. » (II, 12.) Aussi dira-t-il ailleurs :

« Les exemples nous apprennent que l'estude des sciences amollit et efféminé les courages, plus qu'il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort estât qui paroisse pour le présent au monde est celui des Turcs, peuples

également duicts à l'estimation des armes et mespris des lettres... ie treuve Rome plus vaillante avant qu'elle feust sçavante. Quand les Gots ravagèrent la Grèce, ce qui sauva toutes les librairies d'estre passées au feu, ce fut un d'entre eulx qui sema cette opinion, qu'il falloit laisser ce meuble entier aux ennemis, propre à les destourner de l'exercice militaire et amuser à des occupations sédentaires et oysifves. » La facilité des conquêtes de Charles VIII en Italie aurait été de même attribuée « à ce que ses nobles s'amusoient plus à se rendre ingénieux et savants que vigoreux et guerriers. » (I, 24.)

Notre philosophe ne méconnaît pas la volupté qu'on peut trouver dans la culture de l'esprit, mais il regrette qu'on sacrifie l'utilité aux plaisirs de l'imagination : « tout ainsi qu'en pasture, il y a le plaisir souvent seul : et tout ce que nous prenons, qui est plaisant, n'est pas tousiours nutritif ou sain : pareillement, ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre voluptueux, encores qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire. C'est la misère de nostre condition, que souvent ce qui se présente à nostre imagination pour le plus vray, ne s'y présente pas pour le plus utile à nostre vie. » (II, 12.)

Quant à l'influence du savoir sur notre bonheur, en général, et sur notre perfectionnement moral, voici ce qu'il en pense :

« l'ai veu, en mon temps, cent artisans, cent laboureurs plus sages et plus heureux que des recteurs de l'université ; et lesquels i'aimerois mieux ressembler. La doctrine, ce m'est advis, tient reng entre les choses

nécessaires à la vie; comme la gloire, la noblesse, la dignité, ou pour le plus comme la beauté, la richesse, et telles autres qualitez qui y servent voirement, mais de loing, et plus par fantasie que par nature. Si l'homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chaque chose, selon qu'elle seroit la plus utile et propre à sa vie. Qui nous comptera par nos actions et deportements, il s'en treuvera plus grand nombre d'excellents entre les ignorants qu'entre les sçavants : ie dis en toute sorte de vertu... C'est la seule humilité et soubmission qui peult effectuer un homme de bien... (1) (Ib.)

« Quand la science feroit par effect ce qu'ils disent, d'esmoucer et rabattre l'aigreur des infortunes qui nous suj^^ent, que faict-elle que ce que faict beaucoup plus purement l'ignorance et plus évidemment ? La philosophie, au bout de ses préceptes nous renvoya aux exemples d'un athlète et d'un muletier ausquels on veoid ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleur et d'aultres inconvénients, et plus de fermeté, que la science n'en fournit oncques à aulcun qui n'y feust nay et préparé de soy mesme par habitude naturelle. »

» Les bestes nous montrent assez combien l'agitation de nostre esprit nous apporte de maladies... Gomme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez ; des santez vigoreuses les mortelles maladies : ainsi des rares et vifves agitations de nos âmes les plus excel-

(1) Rousseau, dans son célèbre et paradoxal discours (De l'influence qu'ont eue les sciences et les arts sur notre perfectionnement moral}, s'est encore ici inspiré de Montaigne.

lentes manies et plus destracquees ; il n'y a qu'un tour de cheville à passer de l'un à l'aultre... Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avecques les gaillardes eslevations d'un esprit libre et les efîects d'une vertu suprême et extraordinaire?... (i) Il nous faut abestir pour nous assagir ; et nous esblouir pour nous guider. »

« Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s'en rend aussi plus innocente et meilleure. L'incivilité , l'ignorance , la simplesse , la rudesse a'accompagnoient volontiers de l'innocence ; la curiosité, la subtilité, le sçavoir traisnent la malice à leur suitte; l'humilité, la crainte, l'obéissance, la débonnaireté qui sont les pièces principales pour la conservation de la société humaine, demandent une ame vuidej docile et présumant peu de soy. » (Ib.)

On va loin une fois engagé dans cette voie. A quelle conclusion arriverons-nous, en définitive, avec l'auteur ?

« Si me fault il veoir enfin s'il est en la puissance de l'homme de treuver ce qu'il cherche ; et si cette queste qu'il y a employée depuis tant de siècles l'a enrichy de

(1) Montaigne rappelle, à ce propos, le Tasse qu'il avait visité à l'hospice de Ferrare, et ce mot d'Aristote « qu'aulcune ame excellente n'est exempte d'un mélange de folie. » On sait que plusieurs médecins aliénistes de renom ont professé, de nos jours, l'opinion que la transcendance des facultés intellectuelles a son origine dans un état de surexcitation cérébrale dont l'aliénation mentale est l'expression ultime ou morbide. L'Histoire et la philosophie dans leurs rapports avec la médecine.)

quelque nouvelle force et de quelque vérité solide : ie crois qu'il me confessera, s'il parle en confiance, que tout l'acquest qu'il a retiré d'une si longue poursuitte. c'est d'avoir appris à recognoistre sa foiblesse. L'ignorance qui estoit en nous, nous l'avons, par longue estude. confirmée et avérée. Il est advenu aux gents véritablement sçavants ce qui advient aux espics de bled ; ils vont s'eslevant et se haulsant la teste droicte et fîere, tant qu'ils sont vuides : mais quand ils sont pleins et grossis de grains en leur maturité, ils commencent à s'humilier et à baisser les cornes... Le plus sage homme qui feuct oncques quand on lui demanda ce qu'il sçavoit, respondit « qu'il sçavoit cela, qu'il ne sçavoit rien. » (Socrate.) Il verifîoit ce qu'on dict, que la plus grand'part de ce que nous sçavons est la moindre de celle que nous ignorons. » (II, 12.)

Mais, tout entier au désir d'abaisser notre superbe, le philosophe n'est-il pas allé au-delà de sa propre pensée ? Ce qu'il entend blâmer, en réalité, c'est la poursuite à outrance de connaissances au moins inutiles au bonheur de l'homme, et la méconnaissance des limites qu'il appartiendrait à la raison de s'imposer :

tt En aulcune chose l'homme ne sçait s'arrester au poinct de son besoing : de volupté, de richesses, de puissance il en embrasse plus qu'il n'en peult estreindre; son activité est incapable de modération. le treuve qu'en curiosité de sçavoir, il en est de mesme : il se taille de besongne plus qu'il n'en peult faire et bien plus qu'il n'en a affaire, estendant l'utilité du sçavoir autant qu'est sa matière... »

On a reproché à Montaigne d'avoir trop resserré les

bornes de nos connaissances, et de regarder, à priori, comme innaccessibles des problèmes que le progrès des sciences devait résoudre. Mais n'a-t-il pas reconnu luimême la différence qui existe entre l'impossible et l'inconnu,et la présomption qu'il y a à donner notre capacité pour limites à la puissance de la nature ? ne le voyonsnous pas enfin, convenir que cette chasse à la poursuite de l'inconnu est de l'essence de l'âme ? Ecoutez plutôt:

« Il n'y a point de fin en nos inquisitions, nostre fin est en l'aultre monde. C'est signe de raccourcissement d'esprit, quand il se contente, ou signe de lasseté. Nul esprit généreux ne s'arreste en soy ; il prétend tousiours, et va oultre ses forces ; il a des eslans au delà de ses effets : s'il ne s'advance et ne se presse et ne s'accule, ne se chocque et tournevire, il n'est vif qu'a demy, ses poursuittes sont sans terme et sans forme ; son aliment, c'est admiration, chasse, ambiguïté... C'est un mouvement irrégulier, perpétuel, sans patron et sans but. » (III. 13.)

Que faut-il conclure, en somme, de tout ce qui précède ? C'est a qu'il ne nous fault guères de doctrine pour vivre à notre ayse ; et Socrates nous apprend qu'elle est en nous, et la manière de l'y trouver, et de s'en ayder, toute cette nostre suffisance qui est au delà de la naturelle, est à peu près vaine et superflue ; c'est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu'elle ne nous sert : x>SLUcis opus est litteris ad méritera bonsiin: (1) ce sont des excez fiebvreux de nostre esprit, instrument brouillon et inquiet. » (III. 12.)

(1) Peu de lettres suffisent à former une âme saine.

(SÉN., Ep. 106.)

« A quoy faire nous allons nous gendarmant par ce^ efforts de la science ? Regardons à terre : les pauvregents que nous y veoyons espandus. la teste penchante aprez leur besongne, qui ne sçavent ny Aristote ny Caton, ny exemple, ny précepte, de ceulx la tire nature touts les iours des effects de constance et de patience, plus purs et plus roides que ceulx que nous estudions si curieusement en l'eschole... La pluspart des instructions de la science à nous encourager ont plus de montre que de force, et plus d'ornement que de fruict. Nous avons abandonné nature et luy voulons apprendre sa leçon, elle qui nous menoit si heureusement et si seurement ; et cependant les traces de son instruction, et ce peu qui, par le bénéfice de l'ignorance, reste de son image empreint en la vie de cette tourbe rustique d'hommes impolis, la science est contraincte de l'aller touts les iours empruntant pour en faire patron à ses disciples, de constance, d'innocence et de tranquillité. Il faict beau veoir, que ceulx-cy, pleins de tant de belles cognoissances, ayent à imiter cette sotte simplicité, et à l'imiter aux premières actions de la vertu ; et que nostre sapience apprenne, des bestes mesmes, les plus utiles enseignements aux plus grandes et nécessaires parties de nostre vie... Pour Dieu! s'il est ainsi, tenons d'oresenavant eschole de bestise : c'est l'extrême fruict que les sciences nous promettent, auquel cette cy conduict si doulcement ses disciples. » (16.)

Telle est, en effet, l'extrême conclusion à laquelle on arrive en partant de tels sophismes. C'est ainsi que le scepticisme peut conduire aux mêmes conséquences que l'obscurantisme. Gardons-nous, toutefois, de prendre au

pied de la lettre des exagérations humoristiques que l'auteur lui-même sera le premier à abandonner à l'occasion, et dont on pourrait, ce me semble, trouver l'explication dans le passage suivant :

(c Les raisons premières et plus aysées, je ne sçais pas les employer ; mauvais pr esche ur de commun, de toute matière ie dis volontiers les plus extrêmes choses que l'en sçais. » (II, 17.) Mais comme un pendule qui ne retrouve son équilibre, dit Prévost Paradol, qu'après de nombreuses oscillations, l'esprit du philosophe finit toujours par revenir au vrai par la force d'une raison supérieure. Le reproche le plus fondé qu'on puisse lui faire, c'est de nous laisser trop souvent ignorer, après avoir exposé des opinions contradictoires, à laquelle il conclut.

De l'Expérience.

Lorsqu'analysant les moyens que nous avons de satisfaire à l'irrésistible besoin de connaître qui est en nous, Montaigne vient à parler de l'expérience, c'est en homme sur ses gardes, comme toujours, contre le témoignage de nos facultés, et qui méconnaît l'importance capitale que possède cette source d'informations.

« Il n'est désir plus naturel que le désir de cognoissance. Nous essayons touts les moyens qui nous y peuvent mener; quand la raison nous fault, nous y employons l'expérience qui est un moyen de beaucoup plus foible et plus vil ; mais la vérité est chose si grande, que nous debvons desdaigner aulcune chose qui nous y conduise. La raison a tant de formes que nous ne scavons à

laquelle nous prendre ; l'expérience n'en a pas moins ; la conséquence que nous voulons tirer de la conférence des événements est mal seure, d'autant qu'ils sont tousiours dissemblables (1.) Il n'est aulcune qualité si universelle, en cette image des choses, que la diversité et la variété... la ressemblance ne faict pas tant, un, comme la différence faict, aultre. Nature ne s'est obligée à ne rien faire aultre, qui ne feust dissemblable. » (III. 13.)

« Ce n'est pas assez de compter les expériences, il les fault poiser et assortir; et les fault avoir digérées et alambiquees, pour en tirer les raisons et conclusions qu'elles portent. » (III. 8.)

« Quelque soit doncques le proufît que nous pouvons avoir de l'expérience, à peine servira beaucoup à nostre institution celle que nous tirons des exemples estrangiers, si nous faisons si mal nostre proufît de celle que nous avons de nous mesmes, qui nous est plus familière, et. certes, suffisante à nous instruire de ce qu'il nous fault. le m'estudie plus qu'aultre subiect : c'est ma métaphysique. » (Ib.) C'est ce qui lui fait dire ailleurs : « Quand i'ois reciter Testât de quelqu'un, ie ne m'amuse pas à luy ; je tourne incontinent les yeux à moy, veoir comment l'en suis : tout ce qui le touche me regarde ; son accident m'advertit et m'esveille de ce costé là. Touts les iours et a toutes heures nous disons d'un aultre ce

(1) Nous arrivons tout nouveaux aux divers âges de la vie et nous y manquons souvent d'expérience malgré le nombre des années (Larochefoucauld). C'est ce qui faisait dire à un ingénieux moraliste : L'expérience est comme l'étoile polaire qui ne guide l'homme que le soir, et se lève lorsqu'il va se coucher.

(Petit-Senn.)

que nous dirions plus proprement de nous, si nous sçavions replier, aussi bien qu'estendre nostre considération. »

Et au point de vue des contrastes qui se montrent entre nous :

« Il est des exemples qui instruisent mieux par similitude que par contrariété, par fuyte que par suitte... l'horreur de la cruauté me reiecte plus avant en la clémence, qu'aulcun patron de clémence ne me sçauroit attirer... Une mauvaise façon de langage reforme mioulx la mienne, que ne faict la bonne. Tous les iours la sotte contenance d'un aultre m'advertit et m'advise... ie me suis efforcé de me rendre autant agréable, comme l'en veoyois de fascheux, aussi ferme que l'en veoyois de mois, aussi doulx que i'en veoyois d'aspres. » (II, 8.)

L'Expérience en Médecine ; incertitudes de cette Science.

Les déceptions que nous prépare l'expérience lui fournissent une ample occasion d'exercer sa verve railleuse contre la médecine, et il n'a garde de la laisser échapper.' Abandonnons un instant les hauts problèmes de la philosophie pour le suivre dans cette piquante digression et peser la valeur de ses critiques.

Parlant de la confiance que les médecins ont dans l'efïîcacité des remèdes dont ils ont expérimenté les propriétés, notre philosophe trouve que la plupart de ces expériences où ils n'ont eu d'autre guide que le hasard ou la fortune sont d'information incroyable :

« le ne me puis desprendre de ce papier que ie n'en die encores ce mot, sur ce qu'ils nous donnent pour

respondants de la certitude de leurs drogues, l'expérience qu'ils ont faicte... Timagine l'homme regardant autour de luy le nombre infini des choses, plantes, animaulx, metaulx ; ie ne sçais par où lui faire commencer son essay... il luy est proposé tant de maladies et tant de circonstances, qu'avant qu'il soit venu à la certitude de ce poinct où doibt ioindre la perfection de son expérience, le sens humain y perd son latin... et puis quand la guarison fut faicte comment se peut-il assurer que ce ne feust que le mal estoit arrivé à sa période ? ou un effet du hazard ? ou l'opération de quelque aultre chose qu'il eust ou mangé ou heu ou touché ce iour la ? ou le mérite des prières de sa mère grand ? Dadvantage, quand cette preuve auroit estéparfaicte, combien de fois feut-elle réitérée ? et cette longue chordee de fortunes et de rencontres, renfilée pour en conclure une régie ? Quand elle sera conclue, par qui est-ce ?... Quoy, si un aultre et si cent aultres ont faict des expériences contraires ? » (II, 37.)

« le croy d'elle (la médecine) tout le pis ou le mieulx qu'on vouldra : car nous n'avons, Dieu mercy ! nul commerce ensemljle. le suis au rebours des aultres, car ie la mesprise bien tousiours : mais quand ie suis malade, au lieu d'entrer en composition, ie commence encores à la haïr et à la craindre ; et responds à ceulx qui me pressent de prendre médecine, qu'ils attendent au moins que ie sois rendu à mes forces et à ma santé, pour avoir plus de moyen ce soustenir l'effort et le hazard de leur bruvage. le laisse faire nature, et présuppose qu'elle se soit pourvue de dents et de griffes pour se deffendre des assaults qui lui viennent et i^our maintenir cette

contexture dequoy elle fuit la dissolution. le crains, au lieu de l'aller secourir, ainsi comme elle est au prinses bien estroites et bien ioinctes avec la maladie, qu'on secoure son adversaire au lieu d'elle et qu'on la recharge de nouveaux affaires (1,23.) (1.).

« Que les médecins excusent un peu ma liberté... Cette antipathie que i'ay à leur art m'est héréditaire... mes ancestres avoient la médecine à contre coeur par quelque inclination occulte et naturelle ; car la veue mesme des drogues faisoit horreur à mon père... S'il n'y eust eu que cette considération, l'eusse essayé de la forcer : car toutes ces conditions qui naissent en nous sans raison, elles sont vicieuses, c'est une espèce de maladie qu'il fault combattre. Il peut estre que i'y avois cette propension, mais ie I'ay appuyée et fortifiée par les discours qui m'en ont estably l'opinion qne i'en ay... C'est une précieuse chose que la santé, et la seule, en

(1) « Que faire quand on est malade ? demande Argan : Rien, lui repond Beralde. Se tenir en repos. La nature d'elle-même quand nous la laissons faire, se tire doucement du désoi'dre où elle est tombée... C'est notre impatience, c'est notre inquiétude qui gâte tout. » Quant aux remèdes, « ils ne sont permis qu'aux gens vigoureux qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie.» {Le Malade imaginaire.) 3'ai montré ailleurs que dans cette pièce comme dans le Médecin malgré lui, l'Amour médecin, etc., Molière a emprunté à Montaigne la plupart de ses traits satiriques contre la médecine et les médecins. Le personnage d'Argan, par exemple, n'est-il pas tout entier dans le portrait que fait notre philosophe de « ces gens qui se faschent de ce qu'on leur treuvait le visage frais et le pouls posé »... et qu'on voit « contraindre leur ris parce qu'ils trahissent leur guérison, et haïr la santé de ce qu'elle n'estoit pas regrettable ? » (IIL 9.) V, Les Détracteurs de la Médecine, Gazette hebdom. de méd. avril 1879.

vérité, qui mérite qu'on y employé, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encores la vie à sa poursuitte... toute voye qui nous mènerait à la santé ne se peult dire, pour moy, ny aspre, ny chère, ^lais i'ay quelques aultres apparences qui me font estrangement desfîer de toute cette marchandise. le ne dis pas qu'il ne puisse y en avoir quelque art; et qu'il n'y ait, parmy tant d'ouvrages de nature, des choses propres à la conservation de nostre santé, cela est certain... le me desfîe des inventions de nostre esprit, de nostre science et art... auquel nous ne savons tenir modération ny limite. Comme nous appelons iustice le pastissage (l'amalgame) des premières loys qui nous tumbent en la main, et leur dispensation et practique, très inepte souvent et très inique ; et comme ceulx qui s'en mocquent et qui l'accusent, n'entendent pas pourtant iniurier cette noble vertu, ains condamner seulement l'abus et profanation de ce sacré tiltre: de mesme, en la médecine, i'honore bien ce glorieux nom, sa proposition, sa promesse si utile au genre humain ; mais ce qu'il désigne, entre nous, ie ne l'honore ny l'estime. » « En premier lieu, l'expérience me le faict craindre i car de ce que i'ay de cognoissance, ie ne veois nulle race de gents si tost malade, et si tard guarie, que celle qui est soubs la iuridiction de la médecine : leur santé mesme est altérée et corrompue par la contraincte des régimes... Lorsque les vrays maulx nous faillent, la science nous preste les siens... Les médecins ne se contentent point d'avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade, pour garder qu'on ne puisse en aulcune saison eschapper leur auctorité ; d'une santé

constante et entière, n'en tirent-ils pas l'argument d'une grande maladie future?... Quoy ? eulx-mesmes nous font-ils veoir de l'heur et de la durée, en leur vie, qui leur puisse tesmoigner quelque apparent effect de leur science? »

« Il n'est nation qui n'ayst esté plusieurs siècles sans la médecine, et les premiers siècles, c'est à dire les meilleurs et les plus heureux... Infinies nations ne la cognoissent pas, où l'on vit et plus sainement et plus longuement qu'on ne faict icy... Et parmi nous, le commun peuple s'en passe heureusement. Les Romains avoient esté six cents ans avant que de la receveoir; mais après l'avoir essayée, ils la chassèrent de leur ville par l'entremise de Oaton le censeur, qui montra combien ayseement, il s'en pouvoit passer, ayant vescu quatre vingts et cinq ans et fait vivre sa femme iusqu'à l'extrême vieillesse, non pas sans médecine, mais ouy bien sans médecin, car toute chose qui se trouve salubre à nostre vie, se peult nommer médecine. »

« Laissons un peu faire : l'ordre qui pourveoid aux pulces et aux taulpes, pourveoid aussi aux hommes qui ont la patience pareille aux pulces et aux taulpes à se laisser gouverner... il doibt au mal son cours, comme à la santé... Suyvons, de par Dieu ! suyvons: il meine ceulx qui suyvent, ceulx qui ne le ^suyvent pas, il ies entraisne, et leur rage et leur médecine ensemble. Faites ordonner une purgation à vostre cervelle ; elle y sera mieulx employée qu'à vostre estomach. »

« Adrian l'empereur crioit sans cesse en mourant « que la presse des médecins l'avoit tué. » Mais ils ont cet heur, selon Nicocles, que « le soleil esclaire leur

succez, et la terre cache leur faulte (1). » Et oultre cela, ils ont une façon bien advantageuse à se servir de toutes sortes d'événements : car ce que la fortune, ce que la nature ou quelque cause estrangière (desquelles le nombre est infîny), produict en nous de bon et de salutaire, c'est le privilège de la médecine de se l'attribuer... et quant aux mauvais accidents où ils les desadvouent tout à faict, en attribuant la coulpe au patient... ou, s'il leur plaict, ils se servent encores de cet empirement et en font leurs affaires, par cet aultre moyen qui ne leur peult jamais faillir : c'est de nous payer, lorsque la maladie se treuve reschauffee par leurs applications, de l'asseurance qu'ils nous donnent qu'elle seroit bien autrement empiree sans leurs remèdes. »

« Qui veid iamais médecin se servir de la recepte de son compaignon sans y retrencher ou y adiouster quelque chose ?... Si votre médecin ne treuve bon que vous dormez, que vous usez du vin, ou de telle viande, ne vous chaille (importe), ie vous en treuveray un aultre qui ne sera pas de son advis. » Ils trahissent assez par là leur art et nous font veoir qu'ils y considèrent plus leur réputation, et par conséquent leur proufit, que l'interest de leurs patients... Combien de fois nous advient-il de veoir les médecins imputant les uns aux aultres la mort de leurs patients ? Dadvantage, leurs aucteurs tiennent qu'il n'y a aulcune médecine

(1) Bartholo : « Un art dont le soleil s'honore d'éclairer les succès. — Almaviva : Et dont la terre s'empresse de couvrir les bévues. » (Le Mariage de Figaro.)

qui n'ayt quelque partie nuisible : et si celles mêmes qui nous servent nous offensent aulcunement, que doibvent faire celles qu'on nous applique du tout hors de propos?... Les promesses mesmes de la médecine sont incroyables, car... de tout cet amas ayant faict une mixtion de bruvage. n'est-ce pas quelque espèce de resverie d'espérer que ces vertus s'aillent divisant et triant de cette confusion et meslange pour courir à charges si diverses ? le craindrois infiniment qu'elles perdissent ou eschangeassent leurs étiquettes, et troublassent leurs quartiers (1). »

« Au demourant, i'honore les médecins, non pas, suyvant le précepte, pour la nécessité... (ii mais pour l'amour d'eulx mesmes, en ayant veu beaucoup d'honnestes hommes et dignes d'estre aimez (3). Ce n'est pas a eulx que l'en veulx, c'est à leur art. et ne leur donne pas grand blasme de faire leur proufît de nostre sottise, car la plus grande part du monde faict ainsi... ie les appelle en ma compagnie quand ie suis malade, s'ils se rencontrent à propos, et demande à en estre entretenu;

(1) Telle est pourtant, quoi qu'en dise Montaigne, l'action des spécifiques, comme la quinine, le soufre, le mercure, l'iode, etc., et, en général, de tous les médicaments qui ont une action élective sur nos organes.

(2) Honora medicum propter necessitatem. (Ecclesiaste.)

(3) Il en était lui-même très bien vu, malgré la vivacité de ses critiques, à en juger du moins par ce qui lui arriva pendant son voyage en Italie, où il fut appelé plus d'une fois (à Rome même) en consultation, par des médecins persuadés qu'un si docte écrivain ne pouvait manquer de leur donner un bon avis, « ce dont il ne put s'empêcher de rire en lui-mesme. » (Journal de ses voyages.)

et led paye comme les aullres... ils peuvent choisir d'entre les porreaux et les laictues, de quoy il leur plaira que mon bouillon se face, et m'ordonner le blanc ou le clairet, et ainsi de toutes aultres choses qui sont indifférentes à mon appétit et usage... Combien en veoyons-nous d'entre eulx eslre de mon humeur? desdaigner la médecine pour leur service, et prendre une forme de vie libre et toute contraire à celle qu'ils ordonnent à aultruy ? »

« C'est la crainte de la mort et de la douleur, l'impatience du mal, une furieuse et indiscrète soif de la guarison, qui nous aveugle ainsi : c'est pure laschcté qui nous rend nostre croyance si molle et maniable... comme si l'impatience estoit de soy quelque meilleur remède que la patience. »

« le n'eusse pas osé remuer si hardiement les mystères de la médecine... si ie n'y eusse esté acheminé par ses aucteurs mesmes. Pline se mocque entre aultres choses, de quoy, quand ils sont au bout de leur chorde, ils ont inventé cette belle desfaicte, de r'envoyer les malades, qu'ils ont agitez et tourmentez, pour néant, de leurs drogues et régimes, les uns au secours des vœux et miracles, les aultres aux eaux chauldes... (1)

(Ij On sourit en voyant le grand contempteur de la médecine accorder lui-même une telle confiance à ce genre de médication, qu'il allait demander aux eaux minérales de France^ de Suisse, d'Italie, la guérison de sa gravelle. Il donne même, à ce propos, quelques bons avis, entre autres celui de ne pas s'y rendre « trop abattu de forces... qui ne peult y faire de l'exercice, y prendre des distractions, perd la meilleure pièce de leur effecl. »

Ils ont une tierce sorte de desfaicte. pour nous chasser d'auprez d'eulx : c'est de nous envoyer chercher la ]3onté de quelque autre contrée. »

« le ne dis pas que ie ne puisse estre emporte un iour à cette opinion ridicule de remettre ma vie et ma santé à la mercy et gouvernement des médecins ; ie pourray tumber en ceste rêverie, je ne me puis respondre de ma fermeté future... Ce sera un bien évident signe d'une maladie violente ; i'auray mon iugement merveilleusement desmanché... » (II, 37.)

A^oilà ce que Montaigne pensait de la médecine et des médecins, tout en se défendant, d'ailleurs, d'imposer sa manière de voir « à ceulx qui ont de bonnes raisons pour penser le contraire. » Il est facile quand on les dégage de leur côté paradoxal de répondre à ses critiques.

Reconnaissons, d'abord, que si les méthodes rigoureuses appliquées de nos jours à l'étude des maladies ne fournissent plus les mêmes prétextes aux antagonistes de cet art, le scepticisme railleur de notre auteur trouvait sa raison d'être dans les errements de la médecine de son temps. Si quelques médecins plus philologues que praticiens s'appliquaient à traduire et à commenter les maîtres de l'antiquité, la pratique médicale ne se composait guère que de préjugés, de superstitions, de routines associées à l'amour du merveilleux, à l'astrologie, à l'alchimie ou aux traditions de l'Arabisme expirant. On juge quelle confiance pouvait inspirer un tel art à un douteur comme notre philosophe.

Mais où sa critique fait absolument fausse route, c'est

quand s'en remettant à la nature du soin de nous débarrasser de nos maux, il condamne l'art de guérir, en général, comme aussi inutile que dangereux. Il y a, dit Hippocrate, des choses utiles et des choses nuisibles, donc il y a une médecine. Guérissez-moi, tel est le cri que l'instinct de conservation arrache à tout être souffrant ; aussi, réussirez-vous rarement à le convaincre qu'il doit s'en remettre uniquement à la nature du soin de le soulager. Partout, en effet, où se trouve un malade, apparaît un médecin; il s'agit donc de savoir s'il est logique de préférer aux avis de l'homme de l'art ceux du premier empirique venu, ou d'une « de ces simples femmelettes » dont parle Montaigne lui-même car « il n'est personne qui ne se vante de quelque recepte, et qui ne la hazarde sur son voisin. » Il nous fournit même, sans y penser, un plaisant exemple de l'infatuation dans leurs propres idées que présentent maints contempteurs de la science,lorsqu'il dit du vieux Caton « qu'il entretenoit sa famille en santé par l'usage du lièvre. » Il aurait pu ajouter qu'il traitait tous les malades de sa maison par les choux !

En ce qui est des efforts de la nature, si elle guérit souvent sans les secours de l'art, souvent aussi elle tue ; ainsi de la phthisie, des fièvres pernicieuses, de la peste, de l'apoplexie, des anévrismes, etc. Enfin, si l'art de guérir n'échappe pas aux contradictions et aux obscurités inhérentes à toutes les connaissances humaines, — auxquelles appartient l'infaillibilité ? — nous trouvons dans les méthodes expérimentales telles qu'on les pratique de nos jours, une certitude relative qui suffît à nous guider. Si l'on a pu dire avec vérité de la méde-

cine « qiCelle guérit quelquefois, soulage souve7it, console toujours, » n'en est-ce donc pas assez pour lui faire trouver grâce devant ses détracteurs? (1)

Des Historiens et de la certitude du témoignage.

Le grand douteur qui avait en telle suspicion la science, ne pouvait guères accorder plus de confiance au témoignage, bien qu'on le voie citer lui-même sans critique une foule de faits ou de récits plus ou moins apocryphes, et de l'authenticité desquels il ne parait pas s'inquiéter. Il est toutefois certaines qualités qu'il aime à trouver chez les témoins :

« l'ai eu longtemps avecques moy un homme qui avoit demeuré dix à douze ans en cet aultre monde qui a esté découvert en nostre siècle, en l'endroit où Villegaignon print terre qu'il surnomma la France antartique (le Brésil)... Cet homme que i'avois estoit homme simple et grossier ; qui est une condition propre à rendre véritable tesmoignage : car les fines gents remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent; et pour faire valoir leur interprétation, et la persuader, ils ne se peuvent garder d'altérer un peu l'histoire ; ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les

(1) Je ne pai'le ici que de la médecine privée ou professionnelle; que n'y aurait-il pas à dire sur les services que les sciences médicales rendent à l'hygiène publique, à la justice criminelle, etc. Mais Montaigne ne pressentait pas que la médecine deviendrait une science éminemment sociale.

inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu ; et pour donner credi't à leur iugement et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matière, l'allongent et l'amplifient. Ou il fault un homme très fîdelle, ou si simple, qu'il n'ayt pas de quoy bastir et donner de la vraysemblance à des inventions faulses, et qui n'ayt rien espouse... le vouldrois, que chascun escrivit ce qu'il sçait, et autant qu'il en scayt, non en cela seulement, mais en touts aultres subiects. Car tel peult avoir quelque particulière science de la nature d'une rivière ou d'une fontaine, qui ne sçait, au reste, que ce que chascun sçait; il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce petit loppin, d'escrire toute la physique. » (I. 30.)

« Quand tout ce qui est venu par rapport, du passé iusques à nous seroit vray.et seroitsceu par quelqu'un, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré. Non seulement des événements particuliers... mais de Testât des grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus qu'il n'envient à nostre science... comme vainement nous concluons auiourd'huy l'inclination et la décrépitude du monde par les arguments que nous tirons de nostre propre foiblesse et décadence. » (III. 6.)

« l'entre parfois en pensée qu'il puisse assez bien convenir à un théologien, à un philosophe et telles gents d'exquise et exacte conscience et prudence, d'escrire l'histoire. Comment peuvent-ils engager leur foy sur une foy populaire ? comment respondre des pensées de personnes incogneues et donner pour argent comptant leurs coniectures ? des actions à divers membres qui se passent en leur présence ils refuseroient d'en rendre

tesmoignage, assermentés par un iuge ; et n'ont homme si familier, des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre. » (I. 20.)

Des connaissances qui nous viennent par les sens.

Les sens ont de tout temps fourni des arguments aux sceptiques. Nous font-ils voir les choses telles qu'elles sont ? Avec un sens de plus ou un sens de moins, en jugerions-nous comme nous en jugeons aujourd'hui? « Question d'aveugles qui demandent à d'aultres, dit notre auteur, ce que c'est que la lumière.

« Quoiqu'il en soit, toute cognoissance s'achemine en nous par les sens ; ce sont nos maistres... les sens sont le commencement et la fin de l'humaine cognoissance. Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra, tousiours il fauldra leur donner cela, que, par leur voye et entremise, s'achemine toute nostre instruction... S'ils faillent au rapport qu'ils nous font, s'ils corrompent ou altèrent ce qu'ils nous charrient du dehors, nousn'aA'Ons plus que tenir... C'est le privilège des sens d'être l'extrême borne de notre appercevance : il n'y a rien au delà d'eulx qui nous puisse servir à les descouvrir ; voire ny l'un des sens ne peult descouvrir l'aultre, ils forment très touts la ligne extrême de notre faculté. »

« Quant à l'erreur et incertitude de leur opération, chascun s'en peult fournir autant d'exemples qu'il plaira : tant les faultes et tromperies qu'ils nous font sont ordinaires... Nos sens sont non seulement altérez mais souvent hebetez par 'les passions de l'ame : com-

bien de choses veoyons nous que nous n'appercevons pas si nous avons nostre esprit empesché et ailleurs ? »

Ici suit une longue énumération des erreurs de toute sorte que nous dcA^ons aux sens. On pressent la conclusion qu'en tire l'auteur qui s'éloigne manifestement en cela de l'école d'Epicure, à laquelle on l'affilié trop étroitement.

« Par ainsin, et le dedans et le dehors de l'homme est plein de foiblesse et de mensonge... et ce commencement esbranlé, toute la science du monde s'en va nécessairement à vaul'eau... Nostre estât accomodant les choses à soy et les transformant selon soy, nous ne savons plus quelles sont les choses en vérité. »

« Pour iuger des apparences que nous recevons des subiects, il nous fauldroit un instrument indicatoire... puisque les sens ne peuvent arrester nostre dispute, étant eulx-mêmes pleins d'incertitude ; il faut que ce soit la raison ; aulcune raison ne s'establira sans une aultre raison : nous voilà à reculons iusques à l'infîny. «

« Finalement, il n'y a aulcune constante existence, ny de nostre estre ny de celui des obiects ; et nous, et nostre ingénient, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse ; ainsin, il ne se peult establir rien de certain de l'un à l'aultre, et le iugeant et le

iugé estants en continuelle mutation et bransle Si,

de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui vouldroit empoigner l'eau ; car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule partout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner (1). » (II, 12.)

(1) « Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous

« Que ne plaist-il un iour à nature nous ouvrir son sein, et nous faire veoir au propre les moyens et la conduicte de ses mouvements et y préparer nos yeulx V O Dieu ! quels abus, quels mescomptes nous trouverions en nostre pauvre science ! ie suis trompé si elle tient une seule chose droictement en son poinct: et m'en partiray d'icy plus ignorant toute aultre chose que mon ignorance. »

De la méfiance que lui inspire le témoignage des sens découle son scepticisme à Tégard de l'esprit en général :

« Nostre esprit est un util vagabond, dangereux et téméraire ; il est malaysé d'y ioindre l'ordre et la mesure... on le bride et le garrotte de religions, de oix, de coustumes, de science, de préceptes, de peines et recompenses mortelles et immortelles ; encores veoid on que, par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons... il est peu d'ames si réglées, si fortes et bien nées, à qui on ne se puisse fier de leur propre conduicte, et qui puissent, avecques modération et sans témérité, voguer en la liberté de leurs iugements. au-delà des opinions communes : il est plus expédient de les mettre en tutelle. C'est un oultrageux glaive, à son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sçait s'en armer ordonneement et discrettement. et il n'y a point de beste à qui plus justement il faille donner des orbières (oeillères) pour tenir sa veue subiecte et contraincte devant ses pas, et la garder d'extravaguer,

affermir, il branle et nous quitte, et si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit d'une fuite éternelle. Rien ne s'arrête pour nous. » (Pascal).

ny ça ny là, hors les ornières que l'usage et les loix luy tracent: par quoy il vous siéra mieulx de vous resserrer dans le train accoustumé, quelqu'il soit, que de iecter rostre ingénient à cette liberté desreglee. »

Un douteur qui n'admettait comme lui qu'avec beaucoup de restrictions les faits même de l'ordre expérimental, devait à fortiori se tenir en garde contre rétude de leurs causes :

« Theophrastus disoit que l'humaine cognoissance cheminée par les sens, pouvoit iuger des causes des choses iusques à une certaine mesure, mais qu'estant arrivée aux causes extrêmes et premières, il falloit qu'elle s'arrestât, et qu'elle rebouchast, à raison, ou de la difficulté des choses... Mais il est malaysé de donner des bornes à notre esprit ; il est curieux et avide, et n'a point occasion de s'arrester plus tost à mille pas qu'à cinquante : ayant essayé par expérience, que ce à quoy l'un s'estoit failly, l'aultre y est arrivé, et que ce qui estoit incogneu à un siècle, le siècle suyvant l'a esclaircy, et que les sciences et les arts ne se iectent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu en les maniant et polissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir. y>'(lh.)

« Il est vraysemblable que si l'ame scavoit quelque chose, elle se sçauroit premièrement elle même ; et si elle sçavoit quelque chose hors d'elle, ce seroit son corps et son estuy, avant toute aultre chose... Si riiomme ne se cognoist, comment cognoist il ses functions et ses forces? il n'est pas, à l'adventure. que quelque notice véritable ne loge chez nous : mais c'est par hazard : et d'autant que par mesme voye, mesme

façon et conduicte, les erreurs se receoivent en nostre ame, elle n'est pas de quoy les distinguer, ni de quoy choisir la vérité du mensonge (1). » [Ib.)

On ne peut s'attendre à ce que Montaigne reconnaisse à Vopinion cette « mer vaste, trouble et ondoyante » une certitude qu'il ne trouve ni dans l'expérience ni dans le témoignage des sens. La diversité et la mutabilité de nos jugements, « le tintamarre de tant de cervelles philosophiques » fournissent comme une ample matière à son scepticisme [2] :

« Combien diversement iugeons nous des choses ? Combien de fois changeons-nous nos fantasies ? Ce que ie tiens auiourd'huy, et ce que ie crois, ie le tiens et le crois de toute ma croyance... mais ne m'est il pas advenu, non pas une fois, mais cent, mais mille, et touts les iours, d'avoir embrassé quelque aultre chose, à l'aide de ces mesmes instruments, en cette mesme condition que depuis i'ay iugee faulse ? Si ma touche se treuve ordinairement faulse. et ma balance ineeuale

(1) Qui croirait qu'après tant de merveilleuses découvertes, on puisse encore dire, après Montaigne : « L'homme, avec ses sens imparfaits et ses facultés limitées, n'est probablement pas apte à acquérir jamais une connaissance complète des phénomènes naturels. Quand il fait un pas en avant, il voit à l'instant s'ouvrir devant lui les perspectives d'un nouvel inconnu dont il n'avait pas encore eu l'idée. » (Général Favè, Séan. de l'Institut.]

(2) Voltaire ne lui était guère plus favorable : « On la nomme la reine du monde, elle l'est si bien que, quand la raison vient la combattre, la raison est condamnée à la mort. Il faut qu'elle renaisse vingt fois de ses cendres pour chasser enfin tout doucement l'usurpatrice. » {Dict. philos.]

et iniuste, quelle asseurance en puis ie prendre à cette t'ois plus qu'aulx aultres ? » « Quoy qu'on nous presche, quoyque nous apprenions il fauldroit tousiours se souvenir que c'est l'homme qui donne, et l'homme qui receoit... les choses qui nous viennent du ciel ont seules droict et auctorité de persuasion ; seules la marque de la vérité... cette raison de la condition de laquelle il y en peult avoir cent contraires autour d'un mesme subiect, c'est un instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable, et accomodable à tous biais et à toutes mesures ; il ne reste que la suffisance de la sçavoir contourner. » (15.)

L'Homme dans l'Univers.

Contrairement aux théologiens qui soutiennent les causes finales et l'arrangement de l'univers en vue de l'homme, Montaigne, quand il veut humilier la raison et railler la vanité de nos prétentions sur les autres êtres, nous montre notre petitesse dans l'immensité de la nature, devant cet univers que nous croyons fait pour nous, et joouvoir einbra.sser comme un carré de jardin :

« Il nous fault noter qu'à chasque chose il n'est rien plus estimable et plus cher que son estre... et que chascune (espèce) rapporte les qualitez de toutes aultres choses à ses propres qualitez... Or donc, par ce mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde ; il luict, il tonne pour nous ; et le créateur et les créatures tout est pour nous : c'est le but et le poinct où vise l'université des choses. Regardez le registre que

la philosophie a tenu, deux mille ans et plus, des affaires célestes: les Dieux n'ont agi. n'ont parlé que pour l'homme, elle ne leur attribue aultre consultation et aultre vacation. » (II. 12.)

Notre sceptique va jusqu'à emprunter aux rêveries de l'astrologie judiciaire des arguments favorables à sa thèse (1). Enfin, pour mieux rabattre notre présomption etnous faire honte de notre faiblesse, il cherche à démontrer que nous sommes plus près des bêtes que nous ne croyons et qu'elles nous sont même supérieures en plusieurs points.

« C'est par la vanité de cette mesme imagination qu'il s'eguale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soi mesme, et sépare de la presse des aultrea créatures, taille les parts aux animaux ses confrères et compaignons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces que bon luy semble. Comment cognoist-il par l'effort de son intelligence, les bransles internes et secrets des animaulx ? Par quelle comparaison d'eulx à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue?... Ce default qui empêche la communication d'entre elles et nous, pourquoy n'est-il pas aussi bien à nous, qu'à elles ? C'est à deviner à qui est la faulte de ne nous entendre point, car nous ne les entendons non plus qu'elles nous... Au demeurant nous descouvrons bien évidemment qu'entre elles il y a une pleine communi-

(1) Elle comptait de son temps d'assez nombreux défenseurs, même parmi les savants. François P'" et Charles IX avaient pour médecins des sectateurs de l'astrologie. Un siècle plus tard, Molière prenait encore la peine de la combattre dans les Amants magnifiques.

cation, et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espèce, mais aussi d'espèces diverses. »

« Pourquoy attribuons nous à ie ne sçais quelle inclination naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art ? En quoy, sans y penser, nous leur donnons un très grand advantage sur nous, de faire que nature, par une doulceur maternelle, les accompaigne et guide, comme par la main, à toutes les actions et commoditez de leur vie; et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester, par art, les choses nécessaires à nostre conservation... de manière que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez toutce quepeult nostre divine intelligence. Vrayment, à ce compte nous aurions bien raison de l'appeler une très iniuste marastre : mais il n'en est rien, notre police n'est pas si difforme et desreglée... Nature a embrassé universellement toute ses créatures ; et n'en ayt aucune qu'elle n'ayt bien pleinement fournie de touts moyens nécessaires à la conservation de son estre. »

« S'il est ainsi, que lui seul de tous les animaulx ayt cette liberté de l'imagination et ce desreglement de pensées lui représentant ce qui est, ce qui n'est pas et ce qu'il veut, lefaulx et le véritable, c'est un advantage qui lui est bien cher vendu, et duquel il a bien peu à se glorifier : car de là naist la source principale des maùlx qui le pressent, péché, maladie, irrésolution, trouble, desespoir... Et si nous voulons prendre quelque advantage de cela mesme, qu'il est en nous de les saisir, de nous en servir, et d'en user à nostre volonté, ce n'est que ce mesme advantage que nous avons les uns sur

les autres... Quant à la force, il n'est animal au monde en butte à tant d'offenses que l'homme... les pouils sont suffisants pour faire vacquer la dictature de Sylla (1) ; c'est le desieuner d'un petit ver. que le cœur et la vie d'un grand et triumphant empereur. » (IL 12.)

Ici viennent d'ingénieux et paradoxaux rapprochements entre les facultés de l'homme et les instincts des animaux, depuis l'araignée jusqu'à Téléphant; brillante peinture que ne desavouerait pas. de nos jours, l'auteur de VEsj)rit des Bêtes, dont le livre humoristique semble comme en germe dans ce chapitre des Essais. Malheureusement, les faits qu'il relate, empruntés à Pline, à Plutarque, ou aux légendes qui constituent presque toute la zoologie du moyen-âge, ne supportent pas l'examen et dénoteraient une étrange crédulité chez notre auteur si on le croyait capable de croire tout ce qu'il rapporte. Mais, il l'avoue lui-même, « les histoires que l'emprunte, ie les renvoyé sous la conscience de ceulx de qui ie les prends. » (I. 20.) Bufïon disait avec plus de raison: « C'est par supériorité de nature que l'homme règne et commande. Il pense, et dès lors il est maître des êtres qui ne pensent pas. » Toutefois, Montaigne s'élève à une véritable éloquence, quand faisant un retour sur l'homme, il s'écrie : « Qui luy a persuadé que ce bransle admirable de la voulte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulants si fièrement sur sa teste, les mouvements espovantables de cette mer infinie, soyent establis et se continuent tant de siècles pour sa commodité et pour son service ? Est-il possible

(1) Alhision à la maladie pédiculaire dont il mourut.

de rien imaginer si ridicule, que cette misérable et cheftive créature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux offenses de toutes choses, se dise maistresse et emperiere de l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s'en fault de la commander?... Mais, pauvret qu'a il en soy digne d'un tel avantage (1) ? »

a Ce grand corps à tant de visages divers et de mouvements, qui semble menacer le ciel et la terre, c'est l'homme foible, calamiteux et misérable ; ce n'est qu'une fourmillière esmue et eschauffée ; un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le fauls pas d'un cheval, le passage fortuicte d'un aigle, un songe, une voix, un signe, une brouce (brume] matinière, suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez-lui seulement d'un rayon de soleil par le visage, le voyla fondu et esvanouï ; qu'on lui esvente seulement un peu de poulsiere aux yeux comme aux mouches à miel de nostre poëte. voilà toutes nos enseignes, nos légions, et le grand Pompée à leur teste, rompu et fracassé. » (II, 12.)

Voilà, certes, un tableau peu flatté de l'humanité, mais railleur sans fiel, le moraliste est plus disposé à la plaindre et à rire de ses travers qu'à la mépriser. Le mépris de l'homme est un mauvais sentiment qu'une raison aussi élevée que la sienne n'a pas dû connaître (2).

(1) Le peu que nous croyons tient au peu qi^e nous sommes.

(V. Hugo).

(2) « Défendons- nous du mépris de Thumanité par le souvenir des hommes qui ont été grands et bons ; de ceux qui ont aimé

Le doute de Montaigne, son caractère.

Quelle somme de vérités rapportons-nous, en définitive,de cette information par la science, par l'expérience, par le témoignage, par les sens ? Quelle conviction lui devons-nous, si ce n'est celle de notre impuissance à pénétrer par des moyens purement humains la nature des choses, à atteindre la certitude sur les innombrables problèmes qui se posent devant nous ?

Reconnaissons d'abord que Montaigne n'entend pas confondre avec l'ignorance le droit imprescriptible de contrôle sur elle-même que possède la raison : « L'ignorance qui se sçait, qui se iuge, et qui se condamne, ce n'est pas une entière ignorance : pour l'estre, il fault qu'elle s'ignore soi-mesme. » Il cherche à nous faire apprécier les avantages du doute philosophique :

« N'est-ce pas quelque advantage de se treuver desangagé de la nécessité qui bride les aultres ? Vaultil pas mieulx demeurer en suspens, que de s'infrasquer (s'embrouiller) en tant d'erreurs que l'humaine fantasie a produictes... Qu'iray ie choisir? Ce qu'il vous plaira, pourveu que vous choisissiez... Voyla une sotte réponse, à laquelle il me semble pourtant que tout le dogmatisme arrive, par qui il ne nous est pas permis d'ignorer ce que nous ignorons... Prenez le plus fameux party.

l'honneur comme le Cid, la patrie comme le vieil Horace, la clémence comme Auguste, le devoir comme Pauline, la religion comme Polyeucte. » CSaint-Marc-Gibardin.^

i?imais il ne sera si seur qu'il ne vous faille, pour le defïendre, attaquer et combattre cent et cent partis contraires : (II. 12.) Vaut-il pas mieulx se tenir hors de cette meslée. »

Le doute est pour Descartes le commencement de la sagesse: pour Montaigne il en semble la fin. Néanmoins, ce doute n"est pas une défiance systématique et de partipris contre la raison : il n'affirme pas plus qu'il ne nie, ne sachant entre tant de solutions contraires laquelle préférer. Les Pyrrhoniens eux-mêmes lui paraissent aller trop loin : « quand ils disent qu'ils doulîtent. on les tient incontinent à la gorge pour leur faire avouer qu'au moins asseurent et sçavent ils cela qu'ils doubtent... Cette fantasie est plus seurement conceue par interrogation : « Que scais ie ? comme ie la porte à la devise d'une balance. » (Ib.)

Nier absolument c'est, en quelque sorte, s'enchaîner par la négation et, comme le dit H. Martin « Montaigne ne veut être lié par aucune chose : ce qu'il met à la place du oui. ce n'est pas le non, c'est le peut être. » Cent ans plus tard, Fontenelle dira : « Tout est possible, et tout le monde a raison. »

On n'a donc pas tout dit sur l'auteur des Essais quand on l'a représenté comme l'un des pères du scepticisme moderne. En bien des points nous le trouverons plutôt dogmatique.

Faut-il agir? notre philosophe se range à la coutume. En opposant son que sca.y ie ? à ceux qui prétendent tout savoir, il ne fait qu'obéir inconsciemment à l'esprit d'examen qui est une des tendances de la Renaissance, et qui s'étend de la réforme religieuse à toutes les con-

naissances. » Enfin, il reconnait que « ce mol oreiller du cloubte, » que cette façon paisible et désintéressée de voir les choses n'est pas approprié à toutes les circonstances, qu'une raison faible y perdrait pied (1) :

« Ce tour d'escrime, il ne le fault employer que comme un remède extresme ; c'est un coup désespéré auquel il fault abandonner vos armes pour faire perdre à vostre adversaire les siennes ; et un tour secret, duquel il se fault servir rarement et reserveement. C'est grande témérité de vous perdre pour perdre un aultre ; il ne fault pas vouloir mourir pour se venger... Nous secouons icy les limites et dernières clostures des sciences, ausquelles l'extrémité est vicieuse comme en la vertu. » (Ib.) Voilà une importante réserve ; néanmoins, ce n'est pas reconnaître suffisamment les inconvénients graves de ce scepticisme qui, ainsi que le fait judicieusement observer M. D. Nisard, manque d'autorité, donne une importance excessive au moi, dégoûte enfin de toute vertu qui demande un effort. « Aucun but ne vaut aucun effort. « dit l'y! do/p/ie de Benjamin Constant ; et c'est peut-être là le dernier mot du scepticisme.

En définitive, il est difficile de démêler en bien des choses la pensée de ce Jupiter assembie-nwages, comme Bayle s'intitulait lui-même. « Dans ce labyrinthe de cabinets et de chambres où il se plaît, on ne sait jamais, nonplusquedePygmalion,oùil couche» (Sainte-Beuve). Henri Martin voit dans Montaigne un homme double,

([) L'ignorance et l'incuriosité sont deux oreillers fort doux, mais pour les trouver tels, il faut avoir la tête aussi bien faite que Montaigne. (Diderot.:

celui de l'opinion réservée [ésotérique, disaient les Pythagoriciens), et celui des conventions extérieures. Quant à moi, en admettant même bien des contradictions et un certain contraste entre la hardiesse des doctrines et la timidité des actes, je ne puis croire à un divorce calculé chez ce « philosophe imprémédité et fortuit, « ainsi qu'il s'appelle, péchant plutôt par excès que par défaut de sincérité, et dont le doute n'est bien souvent, comme il en convient lui-même, que le résultat d'une certaine nonchalance à approfondir les questions qu'il soulève : un aveu plutôt qu'un dogme (1).

Des biens et des maux.

Pour Montaigne « le goust des biens et des maulx despend, en grande partie, de l'idée que nous en avons... Les choses à part elles ont peut estre leurs poids, mesures et conditions ; mais au dedans, en nous, elle (l'âme) les leur taille comme elle l'entend. La mort est effroyable à Cicero, désirable à Caton, indifférente à Socrates. La santé, la conscience, l'auctorité, la science, la richesse, la beauté et leurs contraires, se despouillent à l'entrée, et receoivent de l'âme nouvelle vesture et de la teincture qu'il luy plaist... Parquoy ne

(1) Il serait injuste d'ailleurs de ne pas remarquer que si jamais le scepticisme a pu trouver une excuse, c'était à une époque où il apparaissait comme un refuge contre les excès du fanatisme en religion^ de l'anarchie dans l'ordre politique, contre la confusion qui était partout.

prenons plus excuse des qualitez externes des choses ; c'est à nous à nous en rendre compte. Nostre bien et nostre mal ne tient qu'à nous [1) ». (I, 50.)

« Les hommes, dit une sentence grecque ancienne, sont tormentez par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mesmes. Il y âuroit un grand poinct gaigné pour le soulagement de nostre misérable condition humaine, qui pourroit establir cette proposition vraye tout partout. Car si les maulx n'ont entrée en nous que par nostre iugement, il semble qu'il soit en nostre pouvoir de les mespriser ou contourner à bien... Or, que ce que nous appelons mal ne le soit pas de soy : ou au moins tel qu'il soit, qu'il despende de nous de lui donner aultre saveur et aultre visage (car tout revient à un), veoyons s'il se peult maintenir. «

« Nous tenons la mort, la pauvreté et la maladie pour nos principales parties (ennemies) : or, cette mort que les uns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d'aultres la nomment « l'unique port des torments de cette vie, le souverain bien de nature, seul appuy de nostre liberté, et commune et prompte recepte à touts maulx ? » « D'enfiler icy un grand roole de ceulx de touts sexes et conditions et de toutes sectes qui ont ou attendu la mort constamment, ou recherché volontairement... ie n'aurois iamais faict... cecy seulement: Pyrrho le philosophe se trouvant, un iour de grande tormente, dans

(1) Cette pensée est presque littéralement reproduite par Fénélon (Télém. II.) Larochefoucauld dit aussi : « La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses. »

un basteau, montroit à ceulx qu'il veoyoit les plus effroyez autour de luy, et les encourageoit par l'exemple d'un pourceau qui y estoit, nullement soucieux de cet orage. Oserons nous doncques dire que cet advantage de la raison, de quoy nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistres et empereurs du reste des créatures, ayt esté mis en nous pour nostre torment ? A quoi sert la cognoissance des choses si nous en devenons plus lasches, si nous en perdons le repos et la tranquillité où nous serions sans cela ? et si elle nous rend de pire condition que le pourceau de Pyrrho ? »

« Bien, me dira Ion, vostre règle serve à la mort: mais que direz-vous de l'indigence, que direz vous encores de la douleur?... Icy tout ne consiste pas en l'imagination... Ferons nous accroire à nostre peau que les coups d'estriviere la chastouillent ?... Le pourceau de Pyrrho est icy de nostre escot : il est bien sans effroy à la mort, mais si on le bat, il crie et se tormente. Forcerons nous la générale loy de nature, qui se veoid en tout ce qui est vivant soubs le ciel, de trembler soubs la douleur ? Les arbres mesmes semblent gémir aux offenses. La mort ne se sent que par le discours, d'autant que c'est le mouvement d'un instant:

Aut fuit aut veniet, nihil est jorœsentis in illà (I).

« Aussy ce que nous disons craindre principalement en la mort, c'est la douleur, son avant coureuse cous-

(1) Elle a été ou elle sera ; elle n'est rien à l'heure présente.

(Vers de La Boetie.)

tuniiere... Comme aussy la pauvreté n'a rien à craindre que cela qu'elle nous iecte entre ses bras par la soif, la faim, le froid, le chauld, les veilles qu'elle nous faict soutïrir: ainsy n"ayons affaire qu'à la douleur. le leur donne que ce soit le pire accident de nostre estre ; et volontiers, car ie suis Thomme du monde qui lui veulx autant de mal et qui la fuyt autant, pour iusqu'à présent n'avoir pas eu. Dieu mercy, grand commerce avec elle: mais il est en nous, sinon de l'anéantir, au moins de Tamoindrir par patience ; et quand bien le corps s'en esmouveroit, de maintenir ce neantmoins l'ame et la raison en bonne trempe. Et s'il ne l'estoit, qui auroit mis en crédit la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la resolution ? Où joueroient elles leur rosle s'il n'y a plus de douleur à desfier ?... C'est bien loing de fuyr le mal et la douleur... ce que disent les sages, que des actions egualement bonnes, celle là est plus souhaitable à faire où il y a plus de peine... Davantage, cela nous doibt consoler, que naturellement si la douleur est violente elle est courte ; si elle est longue elle est legiere ; tu ne la sentiras gueres longtemps si tu la sens trop ; elle mettra fin à soy ou à toy : l'un et l'aultre revient à un ; si tu ne la portes, elle t'emportera. »

« Ce qui nous faict souffrir avecques tant d'impatience la douleur, c'est de n'estre pas accoutumez de prendre nostre principal contentement en l'ame, de ne nous fonder point assez sur elle, qui est seule et souveraine maistresse de nostre condition... Tout ainsi que l'ennemy se rend plus aspre à nostre fuite, aussi s'enorgueillit la douleur à nous veoir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition à qui luy

fera teste: il se fault opposer et bander^contre... Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant, ainsi est l'ame... Nous sentons plus un coup de rasoir du chirurgien, que dix coups d'espee en la chaleur du combat... Les choses ne sont pas si douloureuses ny difficiles d'elles mesmes. mais nostre foiblesse et lascheté les faict telles... Tout en la manière qu'a un fainéant l'estude sert de torment. à un ivrongne l'abstinence du vin ; la frugalité est supplice aux luxurieux ; et l'exercice géhenne' à un homme délicat et oysif. Ainsin est-il du reste. » A cela quel remède ? il est facile de l'entrevoir: quelle nécessité de vivre? « Nul n'est mal longtemps qu'a sa faulte. Qui n'a le cœur de souffrir ny la mort ny la vie ; qui ne veult ny résister ny fuyr ; à quoi est il bon ?» (1, 40.)

En tout ceci il est peu question des douleurs de l'âme les plus difficiles à supporter. Quant aux plaisirs, notre moraliste va nous les montrer mélangés de peines et toujours imparfaits.

Nous ne goûtons aucun plaisir pur.

« Des plaisirs et des peines que nous avons, il n'en est aulcun exempt de quelque meslange de mal et d'incommodité : nostre extrême volupté a quelque air de gémissement et de plainte ; diriez vous pas qu'elle se meurt d'angoisse ? c'est ce que dict un verset grec ancien, de tel sens : « les dieux nous vendent touts les biens qu'ils nous donnent : » (1) C'est à dire qu'ils ne

(Ij II lit au front de ceux qu'un vain luxe environne, Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

(La Fontaine.)

nous en donnent aulcun pur et parfaict. et que nous n'achetions au prix de quelque mal... Nature nous descouvre cette confusion ; Les peintres tiennent que les mouvements et plis du visage qui servent au pleurer servent aussi au rire... l'extrémité du rire se mesle aux larmes. » (II. 20.)

« N'est-ce pas un singulier tesmoignage d'imperfection, ne pouvoir r "asseoir nostre contentement en auculne chose, et que par désir mesme et imagination, il soit hors de nostre puissance de choisir ce qu'il nous fault ? De quoy porte bon tesmoignage cette grande dispute qui a tousiours esté entre les philosophes pour treuver le souverain bien de l'homme, et qui dure encores, et durera éternellement, sans resolution et sans accord. . . Quoy que ce soit qui tumbe en nostre cognoissance et iouîssance, nous sentons qu'il ne nous "satisfaict pas, et allons beeant aprez les choses advenir et incogneues, d'autant que les présentes ne nous saoulent point ; non pas, à mon advis, qu'elles n'ayent assez de quoy nous saouler, mais c'est que nous les saisissons d'une prinse malade et desreglee (1.) Nostre appétit est irrésolu et incertain ; il ne sçait rien tenir ny rien iouïr de bonne façon. L'homme estimant que ce soit le vice de ces choses qu'il tient, se remplit et se paist d'aultres choses qu'il ne sçait point et qu'il ne cognoist point, où il applique ses désirs et ses espérances, les prend en honneur et révérence. » (I. 53.)

« Mais, a parler en bon escient, est-ce pas un misera-

(1) Nous n'avons ni bien, ni vrai, qui ne soit mêlé de mal et de faux. (Pascal.)

ble animal que l'homme ? A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de gouster un seul plaisir entier et pur ; encores se met-il en peine de le retrencher par discours ; il n'est pas assez chestif, si par art et par estude il n'augmente sa misère : la sagesse humaine faict bien sottement l'ingénieuse de s'exercer à rabattre le nombre et la doulceur des voluptez qui nous appartiennent; comme elle faict favorablement et industrieusement d'employer ses artifices à nous peigner et farder les maulx, et en alléger le sentiment. » (I. 29.) « La misère de nostre condition porte que nous n'avons pas tant à iouïr qu'à fuir, et que l'extrême volupté ne nous touche pas comme une longue douleur... Nostre douleur ce n'est que la privation d'estre bien. » (IL 12.)

Montaigne dans ses diverses conditions de fortune.

Ici, comme ailleurs, notre philosophe montre ce bon sens supérieur, qui estimant les choses à leur juste valeur, ne leur accorde dans la pratique de la vie que la place qu'elles doivent y occuper légitimement.

« Que nostre opinion donne prix aux choses, il se veoid par celles en grand nombre ausquelles nous ne regardons pour les estimer, ains à nous ; et ne considérons ny leurs qualitez, ny leurs utilitez, mais seulement nostre coust à les recouvrer, comme si c'estoit quelque pièce de leur substance ; et appelions valeur en elles, non ce qu'elles apportent, mais ce que nous y apportons... L'achat donne tiltre au diamant; et la dif-

ficulté à la vertu ; et la douleur à la dévotion ; et l'aspreté à la médecine. »

« Fay vescu en trois sortes de conditions depuis estre sorty de l'enfance. Le premier temps, qui a duré prez de vingt années, ie le passay n'ayant aultres moyens que fortuits, et despendants de l'ordonnance et secours d'aultruy, sans estât certain, et sans prescription... ie ne ne feus jamais mieulx... ie me remettois de la conduicte de mon besoing plus gayement aux astres et plus lijjrement, que ie n'ay faict depuis à ma providence et à mon sens. La pluspart des mesnagiers estiment horrible de vivre ainsin en incertitude : et ne s'advisent pas premièrement que la pluspart du monde vit ainsi... Secondement ils ne s'advisent pas que cette certitude sur laquelle ils se fondent n'est guère moins incertaine et hasardeuse que le hazard mesme. le veois d'aussi prez la misère au delà de deux mille escus de rente, que si elle estoit tout contre moy ; car, oultre ce que le sort a de quoy ouvrir cent bresches à la pauvreté au travers de nos richesses, ny ayant souvent nul moyen entre la suprême et infime fortune... le treuve que, par diverses causes, l'indigence se veoid autant ordinairement loger chez ceulx qui n'en ont point; et qu'à l'adventure elle est aulcunement moins incommode, quand elle est seule, que quand elle se rencontre en compaignie des richesses. Elles viennent plus de l'ordre que de la recepte... et me semble plus misérable un riche malaysé, nécessiteux, affairé que celui qui est simplement pauvre. «

« Ma seconde fortune, ça esté d'avoir de l'argent : à quoy m'estant prins, l'en feis bientôt des reserves nota-

blés, selon ma condition ; n'estimant pas que ce feust avoir, sinon autant qu'on possède oultre sa despense ordinaire, ny qu'on se puisse fier du bien qui est encores en espérance de recepte, pour claire qu'elle soyt. Car, quoy ! disois-ie ? Si i'estois surprins d'un tel ou d'un tel accident ? Et à la suite de ces vaines et vicieuses imaginations, i'allois faisant l'ingénieux à pourveoir, par cette superfleue réserve, à touts inconvénients... Cela ne se passoit pas sans pénible solicitude... de commodité l'en tirois peu ou rien : pour avoir plus de moyens de despense, elle ne me poisoit pas moins ; car, comme disait Bion, « autant se fasche le chevelu comme le chauve qu'on luy arrache le poil.» Le dangier estoit quemalayseement peut-on establir bornes certaines à ce désir... et arrester un poinct à l'espargne : on va tousiours grossissant cet amas, et l'augmentant d'un nombre à un aultre. iusques à se priver vilainement de la iouîssance de ses propres biens, et l'establir toute en la garde, et n'en user poinct... tout homme pecunieux estavaricieux, à mon gré. »

« le fus quelques années en ce poinct: le ne sçais quel bon dàimon m'en iecta hors très utilement, et m'envoya toute cette conserve à l'abandon ; le plaisir de certain voyage de grande despense ayant mis au pied cette sotte imagination : par ou ie suis retumbé en une tierce sorte de vie certes plus plaisante beaucoup et plus réglée ; c'est que ie foys courir ma despense quand et quand ma recepte; tantost l'une devance, tantost l'autre, mais c'est de peu qu'elles s'abandonnent. le vis du iour à la iournée et me contente d'avoir de quoy suffire aux besoings pressants et ordinaires : aux extra-

ordinaires, toutes les provisions du monde n'y sçauroient suffire... et me gratifie singulièrement que cette correction me soit arrivée en un aage naturellement enclin à Tavarice, et que ie me voye desfaict de cette folie si commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines folies... Heureux qui aye réglé à si iuste mesure son besoing, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement, et sans que leur dispensation ou assemblage interrompe d'aultres occupations qu'il suyt, plus convenables, plus tranquilles, et selon son coeur ! »

« L'aysance donc et l'indigence despendent de l'opinion d'un chascun ; et non plus la richesse que la gloire, que la santé, n'ont qu'autant de beauté, et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possède. Chascun est bien ou mal, selon qu'il s'en treuve : non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content... Les accessions extrêmes prennent saveur et couleur de l'interne constitution : comme les accoustrements nous eschauffent, non de leur chaleur, mais de la nostre, laquelle ils sont propres à couver et nourrir. » (I. 40.)

Ici, quelques réflexions qui s'adressent aux débiteurs récalcitrants :

« le sens naturellement quelque volupté à payer ; comme si ie deschargeois mes espaules d'un ennuyeux poids et de cette image de servitude ; aussi qu'il y a quelque contentement qui me chatouille à faire une action iuste et contenter aultruy. l'excepte les payements où il fault venir à marchander et compter... il n'est rien que ie haïsse comme à marchander : c'est un pur commerce de trichoterie et d'impudence ; aprez une

heure de débat et de barguignage, l'un et l'aultre abandonne sa parole et ses serments pour cinq sols d'amendement. » (Ib.)

De rincommodité de la grandeur. — Avantages de la médiocrité.

En lisant le chapitre qui précède, on a pu comprendre de quel prix devait être pour Tesprit pondéré de notre moraliste la médiocrité, aurea Mediocritas, célébrée par Horace dont il s'est certainement inspiré dans le tableau qu'il nous fait des soucis de la grandeur.

« le trouve l'effort bien difficile à la souffrance des maulx ; mais au contentement d'une médiocre mesure de fortune, et fuyte de la grandeur, i'y treuve fort peu d'affaire : c'est une vertu, ce me semble, où moy, qui ne suis qu'un oyson, arriverois sans beaucoup de contention... ie suis duict à un estage moyen, comme par mon sort, aussi par mon goust ; et ay montré, en la conduicte de ma vie et de mes éiitreprinses. que i'ay plustost fuy qu'aultrement, d'eniamber par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea ma naissance... »

« Carneades disoit : « que les enfants des princes n'apprennent rien à droict qu'à manier des chevaulx ; d'autant qu'en tout aultre exercice, chascun fléchit sôUs eulx, et leur donne gaigné : mais un chevial, qui n'est ni flatteur ni Courtisan, verse le fils du roy par terre, comme il feroit le fils d'un crocheteur... Comme on leur cède touts advantages d'honneur, aussi conforte Ion et autorise les defaults et vices qu'ils ont, non seulement par approbation, mais aussi par imitation. Ohascuii des suivants d'Alexandre, portoit, comme luy, la

teste à costé... et parce que le maistre haïssait sa femme, Plutarque a veu les courtisans répudier les leurs qu'ils aimoient. » (III. 7.)

« Certes ce n'est pas peu de chose que d'avoir à régler aultruy, puisqu'à régler nous mesmes il se présente tant de difficultez. Quant au commander, qui semble estre si doulx, considérant l'imbécillité de iugement humain, et la difficulté du choix ez choses nouvelles et doubteuses, ie suis fort de cet advis. qu'il est bien plus aysé et plus plaisant de suyvre que de guider ; et que c'est un grand seiour d'esprit de n'avoir à tenir qu'une voye tracée, et à respondre que de soy : ioinct que Gyrus disoit qu'il n'appartenoit de commander à homme qui ne vaille mieulx que ceux à qui il commande. Mais le roy Hieron. en Xenophon, dict davantage : qu'en la iouïssance des voluptez mesmes, ils sont de pire condition que les privez ; d'autant que Faysance et la facilité leur oste l'aigre doulce poincte que nous y trouvons... il n'est rien si empesché, si desgouté que l'abondance... et oultre cela, ie crois que ce lustre de grandeur apporte non legieres incommoditez à la iouïssance des plaisirs plus doulx; ils sont trop esclairez et trop en butte... chascun craint à estre espié et contreroolé : ils le sont iusqu'à leur contenance et à leurs pensées, tout le peuple estimant avoir droict et interest d'en iuger; oultre ce que les taches s'agrandissent selon l'eminence et clarté du lieu où elles sont assises, et qu'un seing et une verrue au front paroissent plus que ne faict ailleurs une balafre... Mais surtout Hieron faict cas de quoy il se veoid privé de toute amitié et société mutuelle, en laquelle consiste le plus parfaict et doulx fruict de la vie

humaine. Car quel tesmoignage d'affection et de bonne volonté puis ie tirer de celuy qui me doibt, veuille il ou non, tout ce qu'il peult ? »

« L'honneur que nous recevons de ceulx qui nous craignent ,. ce n'est pas honneur ; ces respects se doibvent à la royauté non à moy... nul ne me suyt pour l'amitié qui soit entre lui et moy ; car il ne s'y sçauroit couldre amitié où il y a si peu de relation et de correspondance : Ma haulteur m'a mis hors du commerce des hommes; il y a trop de disparité et de disproportion... ie ne voys rien autour de moy, que couvert et masqué... Ses courtisans louaient un jour lulien l'empereur de faire bonne iustice : « ie m'enorgueillirois volontiers, dict-il, de ces louanges, si elles venoient de personnes qui osassent accuser ou meslouer mes actions contraires, quand elles y seroient. «

« Toutes les vrayes commoditez qu'ont les princes leur sont communes avecques les hommes de moyenne fortune... ils n'ont point d'aultre sommeil et d'aultre appétit que le nostre; leur acier n'est pas de meilleure trempe que celuy de quoy nous nous armons ; leur couronne ne les couvre ny du soleil ny de la pluie... Les advantages principesques sont quasi advantages imaginaires... Chasque degré de fortune a quelque image de principaulté... Qui se veult tapir en son foyer, et sait conduire sa maison sans querelle et sans procez, il est aussi libre que le duc de Venise. Paucosservitus, plures servitutem tenent. » (1) (I. 42.)

(1) Peu d'hommes sont enchaînés à la servitude, beaucoup s'y enchaînent. (Sen., Ep. 22.) Duclos disait dans le même sens : « Ce ne sont pas les tyrans qui font les esclaves, ce sont les esclaves qui font les tyrans. »

De la Vertu.

Montaigne veut qu'on n'attribue ce nom qu'à l'habitude constante du bien :

« le treuve, par expérience, qu'il y a bien à dire entre les boutées (élans) et saillies de l'ame, ou une résolue et constante habitude... Ez vies de ces héros du temps passé, il y a quelquefois des traicts miraculeux, et qui semblent de bien loing surpasser nos forces naturelles ; mais ce sont traicts. à la vérité ; et il est dur à croire que de ces conditions ainsin eslevées. on en puisse teindre et abbruver l'ame en manière qu'elles lui deviennent ordinaires et comme naturelles. Il nous echeoit à nous mesmes. qui ne sommes qu'avortons d'hommes, d'eslancer parfois nostre ame, esveillée par les discours ou exemples d'aultruy. bien loing au delà de son ordinaire. Mais c'est une espèce de passion, qui la poulse et agite, et qui la ravit auculnement hors de soy ; car, ce tourbillon franchy, nous veoyons que. sans y penser, elle se desbande et relasche d'elle mesme, sinon iusques à la dernière touche, au moins iusques à n'estre plus celle là ;... sauf l'ordre, la modération et la constance, i'estime que toutes choses soient faisables par un homme bien manque (imparfait) et desfaillant en gros. A cette cause, disent les sages, il fault. pour iuger bienàpoinct d'un homme, principalement contrerooller ses actions communes, et le surprendre en son à touts les iours... » (II, 29.)

Ce n'est pas dans les circonstances extraordinaires

mais dans les conditions habituelles de sa vie qu'il faut juger l'homme.

« Le prix de l'ame ne consiste pas à aller hault, mais ordonneemcnt ; sa grandeur ne s'exerce pas en la grandeur, c'est en la médiocrité... Ceux qui nous iugent par une brave apparence du dehors, concluent de mesme de nostre constitution interne, et ne peuvent accoupler des facultez populaires et pareilles aux leurs, à ces aultres facultez qui les estonnent si loing de leur visée... Nous imaginons bien plus sortablement un artisan sur sa garde robbe, qu'un grand président, vénérable par son maintien et suffisance : il nous semble que de ces haults thrônes ils ne s'abaissent pas iusques à vivre. Comme les âmes vicieuses sont incitées souvent à bien faire par quelque impulsion estrangiere, aussi sont les vertueuses à faire mal : il les fault donc iuger par leur estât rassis, quand elles sont chez elles si quelquesfois elles y sont ; ou au moins quand elles sont plus voysines du repos, et en leur naïfve assiette. « (III, 2.)

Le. moraliste n'a pas de peine à prouver que la vertu trouve sa récompense en elle-même, et non pas, comme on l'a prétendu, dans l'honneur que nous en retirons, car : « Si cela estoit vray, il ne faudroit estre vertueux qu'en public ; et les opérations de l'ame, où est le vray siège de la vertu, nous n'aurions que faire de les tenir en règle et en ordre, sinon autant qu'elles debvroient venir à la cognoissance d'aultruy. N'y va il doncques que de faillir finement et subtilement. Là où il importe de se montrer honnête homme, c'est dans sa maison, en ses actions ordinaires, desquelles nous n'avons à rendre raison à personne, où il n'y a point d'estude, point

d'artifice... Tel a esté miraculeux au monde auquel sa femme et son valet n'ont rien veu seulement de remarquable (1)... Il ne faut pas guetter les grands hommes aux petites choses... Nul a esté prophète non seulement en sa maison, mais en son païs, dit l'expérience des histoires... En mon climat de Gascoigne. on tient pour drôlerie de me veoir imprimé... i'achete les imprimeurs en Guienne. ailleurs ils m'achètent. Sur cet accident se fondent ceulx qui se cachent vivants et présents, jDOur se mettre en crédit, trespassez et absents, l'aime mieulx en avoir moins; et ne me iecte au monde que pour la part que l'en tire : au partir de là, ie l'en quitte. » (Ib.)

Dans la pratique de la vertu comme en toute autre chose, c'est toujours, à son sens, notre plaisir que nous recherchons :

« Toutes les opinions du monde en sont là que le plaisir est nostre but. quoy qu'elles en prennent divers moyens : aultrement on les chasseroit d'arrivée ; car qui escouteroit celuy qui pour sa fin, establiroit nostre peine et mesaise ? Quoyqu'ils dient. en la vertu mesme, le dernier but de nostre visée, c'est la volupté. Il me plaist de battre leurs aureilles, de ce mot, qui leur est si fort à contre-cœur : et s'il signifie quelque suprême plaisir et excessif contentement, il est mieulx deu à

(1) « Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre ». disait, après Montaigne, une contemporaine de M°" de Sévigné, M"'^ Cornuel, citée pour ses bons mots. Et Chamfort : « Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur convient ; dans les petites ils se montrent comme ils sont. »

l'assistance de la vertu qu'à nulle aultre assistance... Cette aultre volupté plus basse, si elle meritoit ce beau nom, ce debvroit estre en concurrence, non par privilège : ie la treuve moins pure d'incommoditez et de traverses que n'est la vertu ; oultre que son goust est plus momentanée, fluide et caducque, elle a ses veilles, ses ieunes et ses travaulx, et la sueur et le sang, et en oultre particulièrement ses passions trenchantes de tant de sortes, et à son costé une satiété si lourde qu'elle equipole à pénitence. »

Montaigne était en cela de l'avis de Socrate qui « prinse comme il le doibt les voluptés corporelles, mais préfère celles de l'esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de variété, de dignité. »

Ennemi toutefois de cette philosophie austère ^qui fait cesser de vivre avant qu'on ne soit 7nort, il ne nous propose pas une perfection idéale et hors de notre portée :

« l'aime une sagesse gaye et civile, et fuys l'aspreté des mœurs et l'austérité, ayant pour suspecte toute mine rebarbaftive... La vertu est qualité plaisante et gaye. » (III, 5.)

Est-ce à dire qu'il faille renoncer à lutter pour la vertu, à combattre le bon combat? Non, assurément, « car il semble que la vertu présuppose de la dilficulté et du contraste, et qu'elle ne peut s'exercer sans partie (adverse). C'est à l'adventure pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et libéral et iuste, mais nous ne le nommons pas vertueux (1). »

(1) Quoique nous appelions Dieu bon, nous ne l'appelons pas vertueux, parce qu'il n'a pas besoin d'effort pour bien faire. (Emile, V.)

Montaigne n'entend pas non plus confondre la vertu avec la bonté, c'est-à-dire avec cette simple inclination à bien faire que possèdent les âmes bien nées : « La vertu sonne ie ne sçais quoy de plus grand et de plus actif que de se laisser, par une heureuse complexion, doulcement et péniblement conduire à la suite de la raison... il me semble que la vertu est chose aultre, et plus noble, que les inclinations à la bonté qui naissent en nous. Les âmes resglees d'elles mesmes et bien nées, elles suyvent mesme train, et représentent en leurs actions mesme visage que les vertueuses... La vertu refuse la facilité pour compaigne ; et cette aysee, doulce et penchante voye par où se conduisent les pas réglez d'une bonne inclination de nature, n'est pas celle de la vraye vertu : elle demande un chemin aspre et espineux ; elle veut avoir ou des difficultez estrangieres à luicter, par le moyen desquelles fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course, ou des difficultez internes que luy apportent les appétits desordonnez et imperfections de nostre condition,

« Or qu'il ne soit j)lus beau par une haulte et divine resolution, d'empescher la naissance des tentations, et de s'estre formé à la vertu de manière que les semences mesmes des vices en soyent desracinees, que d'empescher à vifve force leurs progrez, et s'estant laissé surprendre aux esmotions premières des passions, s'armer et se bander pour arrester leur course et les vaincre ; et que ce second effect ne soit encores plus beau, que d'estre simplement garny d'une nature facile et débonnaire, et desgouttee par soy mesme du vice et de la desbauche, ie ne pense point qu'il y ait doubte :

car cette tierce et dernière façon, il semble bien qu'elle rende un homme innocent, mais non pas vertueux ; exempt de mal faire, mais non assez apte à bien faire ; ioinct que cette condition est si voisine à l'imperfection et à la foiblesse, que ie ne sçais pas bien comment en desmeler les confins et les distinguer; les noms mesmes de bonté et d'innocence sont à cette cause aulcunement norQS de mespris. »

Il ajoute avec une sincérité bien faite pour désarmer ses censeurs : « Pour dire un mot de moy mesme, il s'en faut tant que ic sois arrivé à ce premier et plus parfaict degré d'excellence, où de la vertu il se faictune habitude, que du second mesme ie n'en ay gueres faict de preuves. le ne me suis mis en grand effort pour brider les désirs de quoy ie me suis trouvé pressé : ma vertu c'est une vertu, ou innocence, pour mieulx dire, accidentale et fortuite. Si ie feusse nay d'une complexion plus desreglee, je crains qu'il feustallé piteusement de mon faict, car ie n'ay essayé gueres de fermeté en mon amepour soustenir des passions, si elles eussent esté tant soit peu véhémentes : ie ne sçais point nourrir des querelles et du desbat chez moy. Ainsi ie ne puis me dire nul grand mercy de quoy ie me trouve exempt de plusieurs vices. le le dois plus à ma fortune qu'à ma raison. Mais tant y a que la pluspart des vices, ie les ay de moy-mesme en horreur... d'une opinion si naturelle et si mienne, que ce mesme instinct et impression que l'en ay rapporté de la nourrice, ie l'ay conservé sans qu'aulcunes occasions ne l'ayent sceu faire altérer... ie dirai un monstre, mais ie le diray pourtant : ie treuve par là en plusieurs choses plus d'arrest et de règle en

mes mœurs, qu'en mon opinion ; et ma concupiscence moins desbauchee que ma raison... Seroit-il vrai que, pour estre bon tout à faict, il nous le faille estre par occulte, naturelle et universelle propriété, sans loy, sans raison, sans exemple ? » (II. 11.)

Du Vice.

Le vice apparaît à Montaigne comme une sorte de monstruosité dans l'ordre moral, qui trouve son châtiment en lui-même :

« Il n'est vice, véritablement vice qui n'offense, et qu'un iugement entier n'accuse ; car il a de la laideur et incommodité si apparente, qu'à l'adventure ceux-là ont raison qui disent qu'il est principalement produict par bestise et ignorance : tant il est malaysé d'imaginer qu'on le cognoisse sans le haïr ! La malice hume la pluspart de son propre venin, et s'en empoisonne. Le vice laisse comme un ulcère dans la chair, la repentance en l'ame, qui tousiours s'égratigne et s'ensanglante elle mesme ; car la raison efface les aultres tristesses et douleurs, mais elle engendre celle de la repentance qui est plus griefve, d'autant qu'elle naist au dedans, comme le froid et le chauld des fîebvres est plus poignant que celuy qui vient du dehors. le tiens pour vices (mais chascun selon sa mesure) non seulement ceulx que la raison et la nature condamnent, mais ceulx aussi que l'opinion des hommes a forgé, voire faulse et erronée, si les loyx et l'usage l'auctorise ». (III. 2.)

De même qu'il a fait une différence entre les vices, il en reconnaît entre les fautes :

« C'est raison qu'on face grande différence entre les faultes qui viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice : car en celles icy nous nous sommes bandez à nostre escient contre les règles de la raison que nature a empreintes en nous ; et en celles là, il semble que nous puissions appeler à garant cette mesme nature, pour nous avoir laissez en telle imperfection et défaillance. De manière que prou de gentsont pensé qu'on ne se pouvoit prendre à nous que de ce que nous faisons contre nostre conscience ; et sur cette règle est en partie fondée l'opinion de ceulx qui condemnent les punitions capitales aux hérétiques et mescreants, et celle qui establit qu'un advocat et un iuge ne puissent estre tenus de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge ». (I. 15.)

Ce qui importe, avant tout, c'est de mettre le devoir à la portée de chacun, et de ne pas s'en former un idéal auquel le plus grand nombre des hommes ne saurait atteindre :

« le veois souvent qu'on nous propose des images de vie, lesquelles, ny le proposant ny les auditeurs n'ont aulcune espérance de suyvre, ny, qui plus est, envie... On laisse les loyx et préceptes suyvre leur voye ; nous en tenons une aultre, non pas desreglement de mœurs seulement, mais par opinion souvent, et par iugement contraire... pour les estomacs tendres, il faut des ordonnances contrainctes et artificielles ; les bons estomachs se servent simplement des prescriptions de leur naturel appétit ; ainsi font nos médecins, qui mangent le melon

et boivent le vin frez, cependant qu'ils tiennent leur patient obligé au sirop et à la panade... il seroit à désirer qu'il y eust plus de proportion du commandement à l'obéissance : et semble la visée iniuste, à laquelle on ne peult atteindre. Les loix qui nous condamnent à ne pouvoir pas, nous condamnent de ce que nous ne pouvons pas... La vertu assignée aux affaires du monde est une vertu à plusieurs plis, encoigneures et coudes, pour s'appliquer et coudre à l'humaine foiblesse ; meslee et artificielle, non droicte, nette, constante, ny purement innocente. Une bonne herbe, transplantée en solage fort divers à sa condition, se conforme bien plustost à iceluy, qu'elle ne le reforme à soy ». (IIL 9.)

Notre philosophe accorde peu d'influence aux méthodes d'éducation qui visent à corriger nos tendances originelles :

« Les inclinations naturelles s'aydent et fortifient par institution ; mais elles ne changent gueres et surmontent : Mille natures de mon temps on eschappé vers le vice, ou vers la vertu, au travers d'une discipline contraire... On n'extirpe pas ces qualitez originelles, on les cache... il n'est personne, s'il s'escoute, qui ne descouvre en soy une forme sienne, une forme maistresse, qui luicte contre l'institution, et contre la tempeste des passions qui luy sont contraires ». (IIL 2.)

« Ne cherchons pas hors de nous nostre mal ; il est chez nous, il est planté en nos entrailles ; etcelamesme que nous ne sentons pas estre malades, nous rend la guarison plus malaysee. Si nous ne commenceons de bonne heure à nous panser, quand aurons nous pourveu à tant de playes et à tant de maulx ? Si avons nous une

très doulce médecine que la philosophie ; car des aultres. on n'en sent le plaisir qu'après la guarison, cette cy plaist et guarit ensemble. » (II. 25.)

De rutile et de l'Honnête.

Montaigne a démontré en quelques lignes l'insuffisance des théories qui assignent l'intérêt comme mobile à tous nos actes :

« On argumente mal l'honneur et la beauté d'une action par son utilité ; et conclud on mal d'estimer que chascun y soit obligé, et qu'elle soit honneste à chascun, si elle est utile... L'utile est de beaucoup moins aimable que rhonneste : l'honneste est stable et permanent, fournissant à celui qui l'a faict une gratification constante, l'utile se perd et eschappe facilement, et n'en est la mémoire ny si fresche ny si doulce... » (II. 8.)

« La voye de la vérité est une et simple ; celle du proufit particulier et de la commodité des affaires qu'on a en charge, double, ineguale et fortuite... »

c( La iustice en soy, naturelle et universelle, est aultrement réglée, et plus noblement que n'est cette aultre iustice nationale, spéciale, contraincte au besoing de nos polices... non seulement par leur permission plusieurs actions vicieuses ont lieu, mais encore à leur suasion. le says le langage commun, qui fait différence entre les choses utiles et les honnestes : si que (de sorte que) d'aulcunes actions naturelles, non seulement utiles mais nécessaires, il les nomme deshonnetes et sales. »

C'est en ce sens qu'il dit aussi :

« En toute police, il y a des offices nécessaires non seulement abiects mais encore vicieux : les vices y treuvent leur reng, et s'employent à la cousture de nostre liaison, comme les venins à la conservation de nostre santé. » (III. 1.)

C'est peut-être la meilleure preuve de la séparation qu'il établit entre l'honnête et l'utile.

De la trahison. — Loyauté envers nos ennemis. — Respect de nos promesses.

« Si la trahison peult estre en quelque cas excusable, lors seulement elle l'est, qu'elle s'employe à chastier et trahir la trahison... Si par fortune on vous en recompense, pour ne fruster la nécessité publique de cet extrême et désespéré remède, celui qui le faict ne laisse pas de vous tenir, s'il ne l'est lui mesme, pour un homme mauldit et exsecrable... Mais il vous employé tout ainsi qu'on faict les hommes perdus aux exécutions de la haulte iustice, charge autant utile comme elle est peu honneste. »

Le respect de sa parole est, pour Montaigne, la vertu sociale par excellence, celle dont on peut le moins se passer. On est tenu d'y faire honneur lors même qu'on l'a donnée malgré soi.

« En cecy seulement a loy l'intérest privé de nous excuser de faillir à nostre promesse, si nous avons promis chose méchante et inique de soy ; car le droict de la vertu doibt prévaloir le droit de nostre obligation. »

« Rien n'empesche qu'on ne se puisse comporter commodeement entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement : conduisez vous y d'une, sinon par tout eguale affection, (car elle peut souffrir différentes mesures), mais au moins tempérée et qui ne vous engage tant à Tun, qu'il puisse tout requérir de vous. »

« le ne dis rien à l'un, que ie ne puisse dire à l'aultre, à son heure, l'accent seulement un peu changé... il n\ a point d'utilité pour laquelle ie me permette de leur mentir. Ce qui a esté fié à mon silence, ie le celé religieusement; mais ie prends à cela le moins que ie puis. Si ie doibs servir d'instrument de tromperie, que ce soit au moins saufve ma conscience ; ie ne veulx estre tenu serviteur ny si affectionné, ny si loyal qu'on me treuve bon à trahir personne ; qui est infidèle à soy mesme l'est excusablement à son maistre... Les loix m'ont osté de grand'peine, elle m'ont choisy party et donné un maistre ; toute aultre supériorité et obligation doibt estre reiatifve à celle là, et retrenchee... La volonté et les désirs se font loy eulx mesmes ; les actions ont à la recevoir de l'ordonnance publique. »

<( A qui ne doibt estre la perfidie détestable, puisque Tibère la refusa à si grand interest? On lui manda d'Allemaigne que, s'il le trouvait bon, on le desferoit d'Arminius par le poison... Il feit response « que le peuple romain avait accoustumé de se venger de ses ennemis par voye ouverte, les armes en main, non par fraude et en cachette ; » il quitta l'utile pour l'honneste... La confession de la vertu ne porte pas moins en la bouche de celuy qui la hayt, d'autant que la vérité la lui arrache par force et que s'il ne la veult recevoir en soy, au moins il s'en couvre pour s'en parer... » (IH.l.)

" le ne hais pas seulement à piper, mais ie hais aussi i{u"on se pipe en moy ; ie n'y veulx pas seulement fournir de matière et occasion. »

« l'ay une façon ouverte, aysee à s'insinuer, et à se donner crédit aux premières accointances. La naifveté et la vérité pure en quelque lieu que soit, treuvent encores leur opportunité et leur mise. Et puis de ceulx là la liberté est peu suspecte et peu odieuse, qui besongnent sans aulcun leur interest. » [Ib.)

La morale de Montaigne.

Si Ton vient à récapituler les principes qui servirent à ^Montaigne de règle de conduite et gouvernèrent sa vie pratique, on reconnaît qu'ils sont au nombre de trois : Vinstinct ou les appétits naturels, la. vertu ou les lois de la conscience, la coutume ou les conventions sociales. L'instinct le pousse à la recherche du plaisir ; la vertu le rappelle au devoir ; la coutume lui commande de se conformer aux moeurs du temps où il vit.

Le philosophe applique à ces trois mobiles une même mesure qui lui est fournie par la modération. Celle-ci n'est, à proprement parler, pour lui qu'une sorte de prudence ou de calcul qui lui enseigne à ménager le plaisir, en vue d'en assurer la durée, et à pratiquer une sagesse moyenne à la portée, sans doute, du plus grand nombre, mais qui n'oblige pas. C'est, enfin, cette même prudence qui lui fait trouver dans le respect de la coutume les agréments, la sécurité, les facilités qu'on demande aux relations sociales.

Ces principes ne sont pas en lutte chez lui ; ils le dirigent chacun à leur tour. Dans la vie habituelle, dans la pratique de tous les jours, c'est la coutume, ce sont les lois naturelles qui le guident; c'est la vertu dans les circonstances plus graves, dirai-je trop rares, où le dernier mot lui paraît appartenir à la conscience.

En dernière analyse, il ne faut jamais oublier quand il est question de Montaigne que sa grande affaire c'est l'art de vivre, et de

Se laisser aller doucement

A la bonne loi naturelle.

(Régnier).

morale aimable, assurément, mais qui n'a, comme le remarque Bersot, qu'un inconvénient, celui de n'en être pas une, car elle peut mener tantôt à bien, tantôt à mal ; et doit, en concentrant toutes nos pensées sur l'usage à faire des biens de la vie, nous inspirer de l'éloignement pour tout ce qui les expose à quelques risques.

La religion de Montaigne.

L'auteur des Essais sceptique par tempérament philosophique, mais voulant vivre en paix avec sa conscience, désireux, avant tout, d'éloigner de lui tout ce qui pourrait troubler son repos, fait à la foi une place à part dans sa vie. Il n'entend pas allier le divin avec le terrestre, et ne sépare pas la religion de la théologie qu'il laisse volontiers aux théologiens. S'étantmis dans maints passages des Essais en règle avec les hommes

et avec lui-même, ayant placé ses croyances dans une sorte de sanctuaire où il est interdit à la controverse de pénétrer, il peut donner plus librement carrière à des opinions d'une orthodoxie très contestable. Lui est-il arrivé d'avancer une de ces propositions qui décèleraient trop le libre penseur, il fait aussitôt ses réserves et proteste qu'il appartient « à l'église catholique, apostolique et romaine dans laquelle il meurt et en laquelle il est nay. » (I, 56). Il était d'un temps où le bras séculier avait encore raison des hérésies (1) ; on ne meurt pas pour un doute, et il n'y avait pas en lui l'étoffe d'un martyr, ou même celle d'un catholique guerroyant, prêt à échanger sa quiétude philosophique contre les ardeurs de la controverse armée. Qu'il ait été sincère en cela, comme il le fut en toute occasion, voilà ce dont on n'a pas le droit de douter. Que les dogmes de la foi s'accordent toujours avec certains chapitres de son livre, c'est ce que je n'ai pas la prétention de prouver, pas plus que je n'entends dissimuler les contradictions auxquelles se laisse aller fréquemment cet esprit ondoyant et divers. Mais je tenais à expliquer comment ce grand contempteur de la raison humaine a pu être jugé si diversement en cet ordre d'idées, où chacun a cherché à l'enrôler parmi les siens (2) . Méconnut-il l'élan

(1) Louis Berquin, Anne du Bourg, Dolet, pour ne citer que les noms des plus célèbres.

(2) « Chascun, comme il le dit lui-même de Platon, s'honorant de l'appliquer à soy, le couche du costé qu'il le veult. » (II, 12.) Comparer l'abbé de Labonderie (Christianisme de Montaigne), M. Bigorie de Laschamps, (Montaigne, sa vie, ses œuvres), avec Sainte-Beuve (Port-Royal et Lwîidis) et la plupart

philosophique qui, en dehors et au-dessus des convoitises des foules, poussait l'esprit humain à se dégager des liens du pouvoir spirituel jusqu'alors absolu ? (1). Je ne sais, mais, ce qui apparaît clairement c'est que tout sceptique qu'il est, il se montre très affirmatif en

des critiques contemporains, qui le regardent comme le père de la lignée philosophique d'où procèdent Gassendi, Hume, Hobbes, Diderot, d'Alembert, etc. Mais quoi ? n'a-t-on pas pubMé Voltaire, apologiste de la religion chrétienne f (apologiste involontaire, bien entendu). Ce qu'il y a de certain, c'est que tout en tenant compte a Montaigne de sa profession de foi catholique et de sa fin pieuse, on ne peut trouver en lui un modèle des vertus chrétiennes. Chose intéressante à remarquer : la fortune des Essais reflète le caractère des temps qu'ils traversent. Très goûtés au xvi" siècle où beaucoup d'hommes éclairés inclinent, nous avons dit pourquoi, au scepticisme, ils semblent perdre de leur crédit pendant le xvii% époque dogmatique et autoritaire, n'est la faveur dont ils jouissent auprès des La Bruyèi'e, des Molière, des Lafontaine, et plus tard des Fontenelle, des Montesquieu, etc. Le xviu* siècle salue dans Montaigne un des ancêtres de la philosophie nouvelle, et si le xix« a dû faire, à certains égards, ses réserves, il n'en a pas moins conservé à l'immortel écrivain la place qu'il occupe dans le Panthéon de nos gloires nationales, toute question d'école à part.

(1) Erasme exprimait la pensée de tous, dit M. D. Nlsard, quand il disait que sous des noms religieux, c'était la quei*elle de ceux qui n'ont rien contre ceux qui possèdent. » (Renaissance et Réforme.) Mais était-ce tout? N'y avait-il pas aussi du côté des Electeurs et Ducs régnants en Allemagne, comme de la part d'une fraction de la noblesse française, le désir de s'affranchir de la tutelle royale ? N'y avait-il pas, enfin, l'avènement du droit de libre examen, avec toutes ses conséquences ? C'était, en réalité, une révolution sociale qui succédait à un simple schisme.

matière d'unité politique et religieuse. Il veut en tant que citoyen dévoue à son pays, et comme homme privé en vue de son repos, que l'on songe, avant tout, à rétablir la concorde, à éteindre l'esprit de révolte, à assurer le respect des croyances et des pouvoirs menacés, penset-il, par la Réforme. C'est ainsi que l'on s'explique comment un penseur tel que lui s'est séparé d'une cause qui s'annonçait comme favorable à l'émancipation de la pensée ; comment, en présence de deux forces qui se combattent à la Renaissance, forces d'attaque et forces de résistance, il est le plus souvent du côté de ces dernières ; ce départ une fois fait entre les doctrines philosophiques de l'auteur et sa foi religieuse et politique, qu'elle soit ou non, le produit des circonstances, voyons ce qu'il va nous dire sur Dieu, ses attributs, sa providence, sur la liberté de conscience, etc.

L'idée de Dieu et de ses attributs.

Les opinions de Montaigne sont, sur ce chapitre, celles d'un déiste éclairé.

« De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble avoir eu plus de vraysemblance et plus d'excuse, qui recognoissoit Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservation de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la révérence que les humains lui rendoient , soubs quelque nom et en quelque manière que ce feust. »

«t Qu'est-il plus vain que de vouloir deviner Dieu par

nos analogies et nos coniectures ? Le régler, et le monde, à notre capacité et à nos loix ? et parce que nous ne pouvons estendre notre veue iusques en son glorieux siège, l'avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos misères?... Rien du nostre ne se peult apparier ou rapporter en quelque façon que je soit, à la nature divine, qui ne la tache et marque d'autant d'imperfection... Cette infinie iDeauté, puissance, et bonté, comment peult-elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abiecte que nous sommes, sans un extrême interest et deschet de sa divine grandeur ? Toutesfois, nous lui prescrivons des bornes, nous tenons sa puissance assiégée par nos raisons... nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, lui qui a faict et nous et nostre cognoissance... Tu ne veois que Tordre et la police de ce petit caveau où tu es logé : au moins si tu le veois ; sa divinité a une iuridiction infinie au delà ; cette pièce n'est rien au prix du tout ; c'est une loy municipale que tu allègues ; tu ne sçais pas quelle est l'universelle. »

Sur la iDluralité des mondes, il a des opinions fort avancées pour son temps et d'une médiocre orthodoxie :

a Ta raison n'a, en aulcune aultre chose, plus de verisimilitude et de fondement qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes ; les plus fameux esprits du temps passé lont creue, et aulcuns des nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison humaine ; d'autant qu'en un bastiment que nous veoyons, il n'y a rien seul et un, et que toutes les espèces sont multipliées en quelque nombre ; par où il semble n'estre pas vraysemblable

que Dieu ayct faict ce seul ouvrage sans compaignon, et que la matière de cette forme ait esté toute espuisee en ce seul individu:

Terramque, et solem, lunam, mare, cœtera quœ sunt. Non esse unica, sed numéro magis innumerali (1).

Or, s'il y a plusieurs mondes, comme Epicurus, Democritus et presque toute la philosophie a pensé, que sçavons nous si les principes et les règles de cettuy ci touchent pareillement les aultres ? »

« Davantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance qui combattent ces belles règles que nous avons taillées et prescriptes à nature ? et neus entreprendrons d'y attacher Dieu mesme! Combien de choses appelons nous miraculeuses et contre nature ? cela se faict par chasque homme et par chasque nation, selon la mesure de son ignorance : car, aller selon nature pour nous, ce n'est qu'aller selon nostre intelligence autant qu'elle peult suyvre, et autant que nous y veoyons. Qui est au delà est monstrueux et désordonné. Or, à ce compte, aux plus advisez et aux plus habiles tout sera doncques monstrueux : car à ceulx là l'humaine raison a persuadé qu'elle n'avoit ny pied, ni fondement quelconque... Pourquoy prenons nous tiltre d'estre de cet instant qui n'est qu'une eloise (éclair) dans le cours infmy d'une nuict éternelle ; et une interruption si briefve de nostre perpétuelle et naturelle condition, la mort occupant tout le devant et tout le derrière de ce moment, et encores une bonne partie de ce moment ?

il) Que la terre, le soleil, la lune et toutes choses ne sont pas uniques, mais Innumérables. (Lucrèce).

« Quand nous disons que l'infinité des siècles, tant passez qu'à venir, n'est à Dieu qu'un instant ; que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose avecques son essence, nostre parole le dict, mais nostre intelligence ne l'appréhende point. Il s'en fault tant que nos forces conceoivent la haulteur divine, que des ouvrages de nostre créateur ceulx là portent mieulx sa marque, et sont mieulx siens, que nous entendons le moins. C'est aux Chrestiens une occasion de croire, que de rencontrer une chose incroyable (1) ; elle est d'autant plus selon raison qu'elle est contre l'humaine raison ; si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle. Melius scitur Deus nesciendo, dict saint Augustin... (2) Ce n'est pas par discours, ou par nostre entendement que nous avons receu nostre religion ; c'est par auctorité et par commandement estrangier. »

« Cette fierté de vouloir descouvrir Dieu par nos yeulx est cause de ce qui nous advient tous les iours d'attribuer à Dieu les événements d'importance, d'une particulière assignation ; parce qu'ils nous poisent, il semble qu'ils lui poisent aussi, et qu'il y regarde plus entier et plus attentif qu'aux événements qui nous sont legiers, ou d'une suitte ordinaire... comme si à ce roy là c'estoit plus et moins de remuer un empire ou la

(1) C'est le credo quià absurdum des théologiens.

(2) On conçoit d'autant mieux Dieu qu'on cherche moins à le connaître. (De Ordine, II). « A vouloir me démontrer ce qui est indémontrable, dit M. Ed. Laboulaye, on me rendrait sceptique. Le mystère, je l'accepte ; il m'entoure de toutes parts ; pour se donner à nous, Dieu ne nous dit pas de le comprendre ; il nous demande de l'aimer. »

feuille d'un arbre ; et si sa providence s'exerçoit aultrement inclinant l'événement d'une bataille, que le sauit d'une puce. La main de son gouvernement se preste à toutes choses, de mesme teneur, mesme lorce et mesme ordre ; nostre interest n'y apporte rien ; nos mouvements et mesures ne le touchent pas. C'est pitié que nous nous pipons de nos propres singeries et inventions :

Quod flnxere, timent (1).

Ce n'est pas le sculpteur, Sire, qui fait les dieux. C'est celui qui les prie.

(Bussy-Rabutin.)

comme les enfants qui s'effroyent de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé et noircy à leur compaignon... somme... les conditions de la divinité se forgent par rhomme, selon la relation à soy. Quel patron ! et quel modèle ! »

Mai si la nature divine se dérobe dans ce qu'elle a d'insondables profondeurs aux investigations des métaphysiciens, il est un Dieu visible à tous, c'est celui que révèle le spectacle de l'univers:

« Nous sommes incapables d'avoir faict le monde ; il y a donc quelque nature plus excellente qui y a mis la main. Ce seroit une sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de l'univers. Il y a donc quelque chose de meilleur, et cela c'est Dieu ! »

« N'est il pas croyable que toute cette machine n'ayt quelques marques empreintes de la main de ce grand

(1) Ils s'effraient de leurs propres fictions.

(LUGAIN, I.)

architecte et qu'il n'y ayt quelque image ez choses du monde rapportant aulcunement à l'ouvrier qui les a basties et formées. Il a laissé en ces haults ouvrages le charactère de sa divinité, et ne tient qu'à nostre imbécillité que nous ne le puissions descouvrir... ce seroit faire tout à la bonté divine, si l'univers ne consentoit à nostre créance, le ciel, la terre, les éléments, nostre corps et nostre ame, toutes choses y conspirent; il n'est que de trouver le moyen de s'en servir : elles nous instruisent, si nous sommes capables d'entendre; car ce monde est un temple tressaint, dedans lequel l'homme est introduit pour y contempler des statues, non ouvrées de mortelles mains, mais celles que la divine pensée a faict sensibles, le soleil, les estoiles, les eaux et la terre pour nous représenter les intelligibles... » (II, 11.)

De l'Athéisme.

Jusqu'où aille le scepticisme de Montaigne, il n'atteint pas sa croyance en l'existence de Dieu : on l'a vu par ce qui précède ; voilà ce qu'il pense de l'athéisme en tant que doctrine :

« L'athéisme estant une proposition comme desnaturée et monstrueuse, difficile aussi et malaysee d'establir en l'eprit humain, pour insolent et desreglé qu'il puisse être, il s'en est veu assez par vanité et par fierté de concevoir des opinions non vulgaires et reformatrices du monde, en affecter la profession par contenance ; qui s'ils sont assez fols, ne sont pas assez forts pour l'avoir plantée en leur conscience ; pourtant ils ne

lairront de ioindre leurs mains vers le ciel, si vous leur attachez un bon coup d'espée en la poitrine ; aultre chose est un dogme sérieusement digéré, aultre chose, ces impressions superficielles, lesquelles nées deladesbauche d'un esprit desmanché, vont nageant témérairement et incertainement en la fantaisie. Hommes bien misérables et escervellez, qui taschent d'estre pires qu'ils ne peuvent! » (IL 12.)

Il constate par l'histoire la nécessité d'une religion et d'un culte :

« Toutes polices ont tiré fruict de leur dévotion ; les hommes, les actions impies ont eu partout les événements sortables. Les histoires païennes recognoissent de la dignité, ordre, iustice et des prodiges et oracles employez à leur prouffît et instruction en leurs religions fabuleuses ; Dieu, par sa miséricorde, daignant, à l'advanture, fomenter par ces bénéfices temporels les tendres principes d'une telle quelle brute cognoissance, que la raison naturelle leur donnoit de luy au travers des faulses images de leurs songes ».

Mais « l'esprit humain ne se sçauroit maintenir, voguant en cet infîny de pensées informes. Il les lui fault compiler en certaine image à son modèle... Les yeulx humains ne peuvent aperceveoir les choses que par les formes de leur cognoissance... Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'esprit et d'âme ; nous luy devons encores et rendons une révérence corporelle ; nous appliquons nos membres mesmes, et nos mouvements, et les choses externes à l'honorer... La maiesté divine s'est ainsi, pour nous, aulcunement laissé circonscrire aux limites corporels... Son adoration s'exprime par

offices et paroles sensibles : car c'est l'homme qui croit et qui prie... A peine (sans peine) me ferait on accroire que cette esmotion des sens, n'eschauffe l'âme des peuples d'une passion religieuse de très utile effect ». (IbJ

De la Liberté de Conscience (l).

■Si le xvi^ siècle est allé jusqu'à la tolérance, toujours hanté par le fantôme de la Réforme et par les craintes qu'elle lui inspire, au point de vue de la sécurité publique, Montaigne n'alla pas, lui, jusqu'à la liberté de conscience ; nous en trouvons la preuve dans les Essais :

« Lascher la bride aux partis d'entretenir leur opinion, c'est espandre et semer la division ; c'est prester la main quasi à l'augmenter, n'y ayant aulcune barrière ni correction des loix qui bride et empesche sa course (IL 19.) Il ne fault pas laisser au iugement de chascun la cognoissance de son debvoir ; il le lui fault prescrire, non pas le laisser choisir à son discours (à sa raison) ; aultrement selon l'imbecilité et variété infinies de nos opinions, nous nous forgerions enfin des deb-

(1) Ce chapitre est consacré par Montaigne à l'éloge de Julien l'Apostat. « C'estoit, à la vérité, un très grand homme et rare, comme celuy qui avoit son ame vifvement teincte des discours de la philosophie ausquels il faisoit profession de régler toutes ses actions ; et de vray il n'esi aulcune sorte de vertu de quoy il n'eut laissé de très notables exemples. » (II. 19.) Il le loue enfin de n'avoir persécuté personne. Cet éloge, blâmé à Rome, a été reproduit en partie par Voltaire. (Diet. phil.)

voirs qui nous mettroient à nous manger les uns les aultrcs, comme dit Epicurus ». (II. 12.)

Il pense que « celui qui met sa religion en doubte et à la balance, il iecte tantostaprez ayseementen pareille incertitude toutes les aultres pièces de sa créance qui n'avoient pas chez luy plus d'auctorité ny de fondement que celles qu'on lui a esbranlees, et secoue comme un ioug tyrannique, toutes les impressions qu'il avoit receues par l'auctorité des loix ou révérences de l'ancien usage ». (II. 2.)

Nam cupide conciilcatur nimis ante metutum (1).

Quant à l'appui que nos convictions religieuses doivent trouver dans notre raison, bien que Montaigne ne conteste pas : « que ce ne soit une très belle et très louable entreprise d'accomoder encores au service de nostre foy les utils naturels et humains que Dieu nous a donne », il n'admet pas qu'on en tire la règle absolue de nos actions : « Ou il fault se soubmettre du touct à l'auctorité de nostre police ecclésiastique, ou du touct s'en dispenser. Ce n'est pas à nous à establir la part que nous luy devons d'obéissance ». (I. 26.)

« Si c'est de nous que nous tirons le règlement de nos mœurs à quelle confusion nous reiectons-nous ? Car ce que nostre raison nous y conseille de plus vraysemblable c'est généralement à chascun d'obeïr aux loix de son pais, comme porte l'avis de Socrates, inspiré, dict-il, d'un conseil divin ; et par là que veut- elle dire,

(l; Car on foule passionnément aux pieds ce que l'on révérait trop naguère. (.LucR.,V.)

sinon quo nostre debvoir n'a aultre règle que fortuite ? La vérité doibt avoir un visage pareil et universel : la droicture et la iustice, si l'homme en cognoissait qui eust corps et véritable essence, il ne l'attacheroit pas à la condition des coustumes de cette contrée ou de celle là... il n'est rien de plus subiect à continuelle agitation que les loix... ie ne puis pas avoir le ingénient si flexible. Quelle bonté est-ce que ie veoyois hier en crédit, et demain ne l'estre plus, et que le traiect d'une rivière faict crime ? Quelle vérité est-ce que ces niontaignes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà? » (1).

« Mais ils sont plaisants, quand, pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aulcune fermes, perpétuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par la condition de leur propre essence ; et de celles là, qui en faict le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins, signe que c'est une marque aussi doubteuse que le reste... ils sont si misérables que de ces trois ou quatre loix choisies, il n'y en a une seule qui ne soit contredicte et desadvouee, non par une nation, mais par plusieurs. Or, c'est la seule enseigne vraysemblable par laquelle ils puissent argumenter aulcunes loix natu-

(1) « Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne bornent ! vérité en-deça des Pyrénées , erreur au-delà ». (Pascal). « Quoique sans cesse occupé à le ruiner dans son esprit, dit Sainte-Beuve, Pascal ne peut se débarrasser de lui : Montaigne étant moins la philosophie que la nature : c'est le moi ». C'est ce que confirme la découverte du manuscrit des Pensées.

relies, que l'université de l'approbation : car ce que nature nous auroit véritablement ordonné, nous l'ensuyvrions sans doubte d'un commun consentement ; et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, ressentiroit le vouldroit poulser au contraire de cette loy. Qu'ils m'en montrent, pour veoir, une de cette condition. » (II. 12.)

Déjà nous avons vu Montaigne soutenant ce fâcheux paradoxe à l'occasion de la coutume à laquelle il fait remonter toutes les lois ; attribuant aux égarements de la raison l'oubli ou la corruption de ces lois naturelles « que nous avions peut estre bien receues comme il se veoid ez aultres créatures. » Voilà où notre philosophe aboutit dans sa crainte des périls qu'entraine le libre examen ! Mais où il est dans le vrai, c'est quand il nous montre la religion servant trop souvent d'instrument aux passions.

« Toutes apparences sont communes à toutes religions ; la marque peculiere de notre vérité debvroit estre nostre vertu... Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'une foy vifve... les occasions humaines n'auroient pas le pouvoir de nous esbranler comme elles ont... l'amour de la nouvelleté, la contraincte des princes, la bonne fortune d'un party, le changement téméraire et fortuit de nos opinions, n'auroit pas force de secouer et altérer nostre croyance. »

a Or, par malheur, il n'en va pas ainsi : ie veois cela évidemment que nous ne prestons volontiers à la dévotion que les offices qui flattent nos passions : il n'est point d'hostilité excellente comme la Chrestienne : nostre zèle faict merveilles, quand il va secondant nostre

pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la detraction, la rébellion ; à contre-poil, vers la bonté, la bénignité, la tempérance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l'y porte, il ne va ny de pied ni d'aile. Nostre religion est faicte pour extirper les vices : elle les couvre, les nourrit, les incite.

« Tout cela c'est un signe très évident que nous ne recevons nostre religion qu'a nostre façon et par nos mains, et non aultrement que comme les aultres religions se receoivent. Nous nous sommes rencontrés au pays où elle estoit en usage ; ou nous regardons son ancienneté, ou l'auctorité des hommes qui l'ont maintenue ; ou craignons les menaces qu'elle attache aux mescreants ou suyvons ses promesses ; ces considérations doibvent estre employées à nostre créance, mais comme subsidiaires ; ce sont liaisons humaines : une aultre religion, d'aultres tesmoings, pareilles promesses et menaces nous pourroient imprimer par mesme voye. une créance contraire (1). Quelle foy doibt ce estre, que la lascheté et la foiblesse du cœur plantent en nous et establissent? Plaisante foy qui ne croid ce qu'elle croid que pour n'avoir pas le courage de le descroire ! » (Ib.)

De même que Rabelais fermait les portes de l'abbaye

(1) Les soins qu'on prend de notre enfance

Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance. J "eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, Musulmane en ces lieux.

(Volt., Zaïre.) Charron dit plus prosaïquement .• « La nation, le lieu donne la religion ; nous sommes Juifs, Mahométans, Chrestiens, avant que nous sçachions que nous sommes hommes. »

de Thélème à « ces sortes de gens qui se sont déguisés comme masques pour tromper tout le monde », Montaigne qui ne trouve « aulcune qualité si aysee à contrefaire que la dévotion si on n"y conforme les moeurs et la vie (1) » (III, 2) considère « comme ruineuse instruction à toute police, qui persuade aux peuples la religieuse créance suffire seule, et sans les mœurs à contenter la divine iustice ; l'usage nous faisant veoir une distinction énorme entre la dévotion et la conscience. » (III, 12.)

C'est la sécularisation de la morale à laquelle Montaigne, qu'il Tait voulu ou non, eut en effet une grande part. « Aux scolastiques qui embarrassaient la conscience dans le labyrinthe de leur casuistique, succèdent, dit Saint-Marc-Girardin, les philosophes de l'antiquité avec leur morale simple et élevée. Les sciences morales se sont affranchies, comme les sciences physiques, de l'autorité pure, pour s'attacher à l'observation de la nature et de l'homme. »

Montaigne s'est demandé quelle était l'influence des lumières sur la foi ? Il distingue, à ce propos, trois sortes de croyants: les esprits simples, ceux de moyenne capacité, enfin les grands esprits. A la première et à la troisième catégorie appartiennent spécialement, selon lui, les vrais croyants :

« Il se peult dire avecques apparence qu'il y a igno-

(1) Le cardinal de Retz parait s'être inspiré de l'un et de l'autre dans ce sermon où il peint les faux dévots « qui croyant qu'il leur est permis de trafiquer de la piété dont ils ne retiennent que l'apparence. »

rance abécédaire qui a a devant la science : une aultre doctorale, qui vient aprez la science ; ignorance que la science faict et engendre, tout ainsi comme elle desiaict et destruict la première. Des esprits simples, moins cTïrieux et moins instruicts, il s'en fait de bons chrétiens qui par révérence et obéissance, croyent simplement et se maintiennent soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité s'engendre l'erreur des opinions ; ils suyvent l'apparence du premier sens, et ont quelque tiltre d'interpréter à niaiserie et bestise que nous soyons arrestez en l'ancien train, regardante nous qui n'y sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et clairvoyants, font un aultre genre de bien croyants, lesquels par religieuse et longue investigation, pénètrent une plus profonde et abstruse lumière ez Escriptures. et sentent le mystérieux et divin secret de notre police ecclésiastique; pourtant en veoyons-nous aulcuns estre arriver à ce dernier estage par le second, avecques merveilleux fruict et confirmation, comme à l'extrême limite de la chrétienne intelligence » (1). (I. 54.)

Des Prières.

Ici notre philosophie s'éloigne tellement des traditions et des pratiques des fidèles, qu'il croit devoir faire précéder ce chapitre d'une profession de foi où il tient

(î) Ce passage est comme le développement de cette pensée de Bacon: « Un peu de philosophie dispose à l'athéisme, tandis qu'une science plus profonde ramène à la religion. »

pour impie toute proposition qui ne paraîtrait pas conforme aux enseignements de l'église. La précaution, on va le voir, n'était pas superflue (1) :

« l'avois présentement en la pensée d'où nous venoit cette erreur de recourir à Dieu en tous nos desseings et entreprinses et l'appeler à toute sorte de besoing, et en quelque lieu que nostre foiblesse veult de l'aide, sans considérer si l'action est iuste ou iniuste, et de escrier son nom et sa puissance, en quelque estât et action que nous soyons, pour vicieuse qu'elle soit... il est bien nostre seul et unique protecteur et peult toutes choses à nous ayder... il est pourtant autant iuste comme il est bon et puissant ; mais il use bien plus souvent de sa iustice que de son pouvoir et nous favorise selon la raison d'icelle, non selon nos demandes... pour néant implorons-nous sa force en une mauvaise cause, il fault avoir l'âme nette, au moins en ce moment auquel nous le prions, et deschargee de passions vicieuses ; autrement nous luy présentons nous mesmes les verges de quoy nous chastier... Voylà pourquoy ie ne loue pas volontiers ceulx que ie veois prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la prière ne me tesmoignent quelque amendement et reformation, et l'assiette d'un homme meslant à une vie exsecrable la dévotion, semble estre auculnement plus condamnable que celle d'un homme conforme à soy, et dissolu partout ».

(1) Tout en lui donnant acte de ses déclarations, on s'explique avec peine comment Montaigne pouvait les concilier avec ses opinions sur les prières et le repentir « lequel apparoissant au moment prescrit... ne reforme en realité que les apparences et ne peult desraciner les affections naturelles ».

« Nous prions par usage et par coustume, ou, pour mieulx dire, nous lisons et prononceons nos prières; ce n'est enfin que mine : et me desplaist de veoir faire trois signes de croix au benedicite, autant à grâces... et cependant toutes les aultres heures du iour les veoir occupées à la haine, l'avarice, l'iniustice; aux vices leur heure ; son heure à Dieu, comme par compensation et composition (1). Quelle prodigieuse conscience se peult donner repos, nourrissant enmesmegiste, d'une société si accordante et si paisible, le crime et le iuge ?... Mais quoy de ceulx qui couchent une vie entière sur le fruict et émolument du péché qu'ils sçavent mortel?... De quel langage entretiennent-ils sur ce subiect la iustice divine ? Oeluy qui appelle Dieu à son assistance pendant qu'il est dans le train du vice, il faict comme le coupeur de bourse qui appelleroit la iustice à son ayde, ou comme ceulx qui produisent le nom de Dieu en tesmoignage du mensonge. Il est peu d'hommes qui osassent mettre en évidence les requestes secrettes qu'il font à Dieu... voilà pourquoy les Pythagoriciens vouloient qu'elles fussent publicques et ouïes d'un chascun. Il semble, a la vérité, que nous nous servons de nos prières comme d'un iargon, et comme ceulx qui employent les paroles sainctes et divines à des sorcelleries et effets magiciens ; et que nous facions nostre compte que ce soit de la contexture, ou son, ou suitte des mots, ou de nostre contenance, que despende leur effect... il ne faut mesler Dieu en nos actions,

(1) Il est avec le ciel des accommodements.

(Tartuffe.)

qu'avecques révérence et attention pleine d'honneur et de respect ».

« Il y a, ce me semble, en Xenophon, un tel discours où il montre que nous debvons plus rarement prier Dieu, d'autant qu'il n'est pas aysé que nous puissions si souvent remettre nostre âme en cette assiette réglée, reformée et devotieuse, où il fault qu'elle soit pour ce faire : aultrement nos prières ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vicieuses (1) ».

Dans le passage suivant l'auteur nous fait connaître son opinion sur la démarcation qui doit exister entre les livres consacrés aux questions religieuses et ceux qui traitent des vérités de l'ordre rationnel :

« l'ay veu aussy de mon temps faire plaincte d'aulcuns escripts de ce qu'ils soient purement humains et philosophiques, sans meslange de théologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque raison. Que la doctrine divine tient mieulx son reng à part, comme royne et dominatrice ; que les raisons divines se considèrent plus venerablement et reveremment seules et en leur style, qu'appariées aux discours humains (2) ».

On ne s'étonnera pas, après avoir lu ce chapitre, que l'auteur s'excuse des libertés qu'il y prend.

(1) Montaigne i)ense qu'on devrait s'en tenir au Patenostre « à l'unique prière, dit-il, de quoy ie me sers partout ». (Ibid.)

(2) Il critiquait la traduction des écritures saintes en langue vulgaire, et leur lecture mise à la portée de tous : « Ce n'est pas l'estude de tout le monde... Plaisantes gents qui pensent l'avoir rendue palpable au peuple pour l'avoir mise en langage populaire ! » Il s'écrierait volontiers, dit Sainte-Beuve :

Sacrés ils sont, que personne n'y touche !

« le propose des fantasies humaines et mienn es simplement comme humaines fantasies... matière d'opinion, non matière de foy ; ce que ie discours selon nioy. non ce que ie crois selon Dieu ; d'une façon laïque, non cléricale, mais touiours très religieuse ». (I. 56.)

De ceux qui font intervenir Dieu dans le $uccès de leurs desseins.

D'après l'opinion toute philosophique que Montaigne se faisait de la prière, on comprend qu'il n'approuvait guère ceux qui se posant en interprètes des volontés d'en haut, attribuent à une intervention spéciale de la divinité le succès de leurs entreprises. Il fault sobrsment se mesler des ordonnances divines. C'est le titre d'un de ces chapitres.

« Suffit à un chrestien croire toutes choses venir de Dieu, les recevoir avecques recognoissance de sa divine et inscrutable sapience ; pourtant les prendre en bonne part, en quelque visage qu'elles luy soient envoyées. Mais ie treuve mauvais, ce que ie veois en usage, de chercher à fermir et appuyer nostre religion par la prospérité de nos entreprinses. Nostre créance a assez d'aultres fondements, sans l'auctoriser par les événements ; car le peuple accoustumé à ces arguments plausibles et proprement de son goust, il est dangier, quand les événements viennent à leur tour contraires et desadvantageux, qu'il en esbranle sa foy... c'est prendre d'un sac deux moultures, et de mesme bouche souffler le froid et le chaud, il vauldroit mieulx l'entretenir des

vrays fondements de la vérité... il est malaysé de ramener les choses divines à nostre balance, qu'elles n'y souffrent du deschet... Dieu nous voulant apprendre que les bons ont aultre chose à espérer, et les mauvais aultre chose à craindre que les fortunes ou infortunes de ce monde, il les manie et applique selon sa disposition occulte, et nous oste le moyen d'en faire sottement notre proufît. Il se fault contenter de la lumière qu'il plaist au soleil de nous communiquer par ses rayons ; et qui eslevera ses yeulx pour en prendre une plus grande dans son corps mesme, qu'il ne trouve pas estrange, si, pour la peine de son oultrecuidance, il y perd la vue ». (I. 31.)

Pronostications et Miracles.

Laissant à part les miracles attestés par l'écriture sainte et qu'il ne regarde pas comme susceptibles d'être mis en discussion, Montaigne traite avec son indépendance habituelle d'esprit la question des faits miraculeux en général et celle des divinations, prophéties apocryphes, ou pronostications dont on berce la crédulité humaine, et dans lesquelles il ne veoit que des impostures qu'il poursuit de ses railleries :

« Le vray champ et subiect de l'imposture sont les choses incogneues : d'autant que, en premier lieu, l'estrangeté mesme donne crédit; et puis n'estants point subiectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent les moyens de les combattre... il advient de là qu'il n'est rien creu si fermement que ce qu'on sçait le

moins ; ni gents si asseurez que ceulx qui nous content des fables, comme alchymistes, prognosticqueurs iudiciaires, chiromantiens, médecins, id genus omne ; auxquels ie ioindrois volontiers si i'osois, un tas de gents, interprètes et contreroolleurs ordinaires des desseings de Dieu, faisants Estât de trouver les causes de chasque accident, et de veoir dans les secrets de la volonté divine les motifs imcomprehensibles de ses œuvres ; et quoy que la variété et discordance continuelle des événements les reiecte de coing en coing, et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suyvre pourtant leur esteuf (balle), et de mesme creon peindre le noir et le blanc... » (I. 31.)

« l'en veois qui estudient et glosent leurs almanacs, et nous en allèguent i'auctorité aux choses qui se passent. A tant dire, il fault qu'ils disent et la vérité et le mensonge : Quis enim qui totiun cliem iaculaiis non a.liquando collincet ? (1). le ne les estime de rien mieulx, pour les veoir tomber en quelque rencontre. Ce seroit plus de certitude, s'il y avait règle et vérité à mentir tousiours : ioinct que personne ne tient registre de leurs mescomptes. d'autant qu'ils sont ordinaires et infinis ; et faict on valoir leurs divinations de ce qu'elles sont rares, incroiables et prodigieuses. Ainsi respondit Diagoras, qui feut surnommé l'Athée, estant en la Samothrace, à celuy qui, en lui montrant au temple force vœux et tableaux de ceulx qui avoient eschappé le nauffrage, lui dict : « eh bien! vous qui pensez que les

(1) Car quel est l'homme qui passant tout le jour à lancer des flèches ne touche parfois le but? (Cic, de divin. II.)

dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dites vous de tant d'hommes sauvez par leur grâce ? » — « il se faict ainsi, respondit il ; ceulx la ne sont pas peincts qui sont demoures noyez en bien plus grand nombre » (1). (I, 11.)

« C'est don de Dieu que la divination : voyla pourquoy ce debvroit estre une imposture punissable que d'en abuser... Ceulx qui manient les choses subiectes à la conduicte de l'humaine suffisance sont excusables d'y faire ce qu'ils peuvent : mais ces aultres, qui nous viennent pipant des asseurances d'une faculté extraordinaire qui est hors de nostre cognoissance, faut-il pas les punir de ce qu'ils ne maintiennent l'effet de leur promesse, et de la témérité de leur imposture? » (I, 30.)

Il n'est pas de questions où la critique du témoignage soit d'une application plus épineuse ; on va voir avec quelle sagacité notre philosophe en traite (2) :

« le veois ordinairement que les hommes, aux faicts qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher la raison qu'à en chercher la vérité. Ils laissent les choses et courent aux causes. Plaisants causeurs ! La cognoissance des causes touche seulement celuy qui a la conduicte des choses ; non à nous, qui n'en avons que la souffrance, et qui en avons l'usage parfaictement plein et accompli selon nostre besoing, sans en pénétrer l'origine et l'essence... ils commencent ordinairement

(1) Cic, de Nat. deor. I.

(2) Voltaire disait en citant cette excellente page: « qui veut apprendre à douter doit lire ce chapitre de Montaigne, le moins méthodique, mais le plus sage et le plus aimable des philosophes. » {Mél. philo.)

ainsi : « Comment est-ce que cela se faict? » mais, « se faict-il? faudrait-il dire... ie treuve, quasi partout, qu'il fauldroit dire : il n'en est rien. »

l'ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps... il n'est que de trouver le bout du fil, on en desvide tant qu'on veult ; et il y a plus loing de rien à la plus petite chose du monde, qu'il n'y a de celle la iusques à la plus grande... L'erreur particulière faict premièrement l'erreur publicque, et à son tour aprez l'erreur publicque fait l'erreur particulière... de manière que le plus esloigné tesmoing en est mieulx instruict que le plus voysin et le dernier informé, mieulx persuadé que le premier. C'est un progrez naturel; car quiconque croit quelque chose, estime que c'est ouvrage de charité de la persuader à un aultre, et pour ce faire, ne craint pas d'adiouter son invention autant qu'il veoit estre nécessaire en son conte, pour suppléer à la résistance et au default qu'il pense estre en la conception d'aultruy... il n'est rien à quoy les hommes soient communément plus tendus qu'à donner voye à leurs opinions : où le moyen ordinaire nous fault, nous y adioustons le commandement, la force, le fer et le feu... »

Pour lui, le nombre des croyants ne fait rien à l'affaire : à de telles gens on fait voir ce que l'on veut :

« Il y a du malheur d'en estre là. que la meilleure touche des croyants ce soit la multitude des croyants, en une presse où les fols surpassent de tant les sages en nombre... quasi vero quidquam sit tam valde. quamnihil sapere, vulgare... (1). C'est chose difficile de

(1) Comme si la sottise n'était pas la chose du monde la plus vulgaire. (Cic. de divin.)

resouldre son iugement contre les opinions communes : lu première persuasion, prinse du subiect mesme, saisit les simples ; de là elle s'espand aux habiles soubs l'autftorité du nombre et antiquité des tesmoignages. Pour moy, de ce que ie n'en croirois pas un, ie n'en croirois pas cent uns ; et ne iuge pas les opinions par les ans... Miramur ex intervallo fallentia,: (1) nostreveue représente ainsi souvent de loing des images estranges, qui s'esvanouissent en s'approchant » (2). (III, il.)

« Il n'est prognostiqueurs, s'il a cette auctorité qu'on le daigne feuilleter et rechercher curieusement touts les plis et les lustres de ces paroles, à qui on ne face dire tout ce qu'on vouldra comme aux sibilles ; il y a tant de moyens d'interprétation, qu'il est malaysé que de biais ou de droict fil, un esprit ingénieux ne rencontre en tout subiect quelque air qui luy serve soft poinct. » (II, 12).

« Notable exemple, dit ailleurs notre philosophe, de la curiosité forcenée de nostre nature s'amusant à préoccuper des choses futures, comme si elle n'avoit point assez à faire digérer les présentes... l'aimeroy bien mieulx reigler mes affaires par le sort des dez que par ces songes... (I, 11.)

« lusques à cette heure touts ces miracles et événements estranges se cachent devant moy. le n'ay veu monstre et miracle au monde plus exprez que moy

(1) Nous admirons les choses qui trompent par le temp» écoulé (Sbk. Ep. 118).

(2) De loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien.

(Lafontaine, Les Bâtons flottants.)

mesme : on s'apprivoise toute estrangeté par l'usage et le temps... En choses de pareille qualité, surpassant notre cognoissance, ie suis d'advis que nous soubstenions notre ingénient, aussi bien a reiecter qu'à receveoir. »

Toutes ces superstitions tiennent à ce que nous craignons de paraître ignorants :

« Il s'engendre beaucoup d'abus en ce monde, ou pour parler plus hardiment, tous les abus s'engendrent de ce qu'on nous apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance, et que nous sommes tenus d'accepter tout ce que nous ne pouvons réfuter : nous parlons de toutes choses par préceptes et resolution... On me fait haïr les choses vraysemblables quand on me les plante pour infaillibles... qui veult guarir de l'ignorance il fault la confesser... il y a quelque ignorance forte et généreuse qui ne doibt rien en honneur et en courage à la science : ignorance pour laquelle conceveoir, il n'y a pas moins de science qu'à conceveoir la science. Recevons quelque forme d'arrest qui die : « la cour n'y entend rien... » Qui establit son discours par braverie et commandement montre que la raison y est foible... Ne cherchons pas des illusions du dehors et incogneues, nous qui sommes perpétuellement agitez d'illusions domestiques et nostres. »

En définitive, se rangeant à l'avis de saint Augustin, il pense » qu'il vault mieulx pencher vers le doubte que vers l'asseurance, ez choses de difficile preuve et dangereuse créance... il me semble qu'on est excusable de mescroire une merveille autant au moins qu'on peult en destourner et elider la vérification par voye non

merveilleuse. » (I, 26.) Mais comme s'il craignait d'être allé trop loin sur ce chapitre des miracles, délicat pour un croyant, il revient sur cette inclination à douter dont il fait presque son meâ culpâ : « le ne serois pas si hardi à parler s'il m'appartenoit d'en estre creu. »

C^est folie de rapporter le vray et le faulx au ingénient de nostre suffisance et capacité: tel est le titre du chapitre qu'il écrit à ce sujet :

« D'autant que l'anie est plus vuide et sans contre poids, elle se baisse plus facilement soubs la charge de la première persuasion : voylà pourquoy les enfants, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus subiects à estre menez par les aureilles. Mais aussi, de l'aultre part, c'est une sotte presumption d'aller desdaignant et condamnant pour faulx ce qui ne nous semble pas vray semblable, qui est un vice ordinaire de ceulx qui pensent avoir quelque suffisance outre la commune. » (I, 26.)

« Il ne faut iuger ce qui est possible et ce qui ne l'est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens, comme i'ay dict ailleurs : et est une grande faulte en laquelle toutesfois la plus part des hommes tumbent... de faire difficulté de croire d'aultruy ce qu'eulx ne sçauroient faire ou ne vouldroient. Il semble à chascun que la maistresse forme de l'humaine nature est en luy : selon elle il faut régler tous les aultres : les allures qui ne se rapportent aux siennes sont feinctes et faulses... Selon qu'il s'en va chez luy, selon cela va l'ordre du monde. 0 l'asnerie dangereuse et insupportable ! » (II, 32.)

S'il est tombé lui-même dans cette erreur, il a appris

de sa raison à s'en corriger : « l'en faisois ainsin aultrefois... mais la raison m'a instruict que de condamner ainsi résolument une chose pour faulse ou impossible, c'est se donner l'advantage d'avoir dans sa teste les bornes et limites de la volonté de Dieu et de la puissance de nostre mère nature, et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance. »

Pour lui « les miracles sont selon l'ignorance où nous sommes de la nature, non selon l'estre de la nature... (I, 22.) Parmi les choses que nous veoyons ordinairement, il y a des estrangetés si incompréhensibles qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles. (II, 37.) Si nous appelions monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peult aller, combien s'en présente il continuellement à nostre veue ? Considérons au travers de quels nuages, et comment à tastons on nous mène à la cognoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre les mains : certes, nous trouverons que c'est plustôt accoustumance que science qui nous en oste l'estrangeté. Si l'on entendait bien la différence qu'il y a entre Timpossible et l'inusité, et entre ce qui est contre l'ordre du cours de nature et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas témérairement, ny aussi ne descroyant pas facilement, on observeroit la règle de rien de trop commandée par Chilon. »

« Que ne nous souvient-il combien nous sentons de contradictions en nostre iugement mesme ! Combien de choses nous servoient hier d'articles de foy, qui nous sont fables aujourd'hui ! La gloire (l'orgueil) et la curiosité sont les fléaux de nostre ame : cette cy nous

conduict à mettre le nez partout, et celle là nous defïend de rien laisser irrésolu et indécis. » (I, 26.)

En comparant la première édition des Essais avec la troisième (publiée avant sa mort), on voit que le critérium de l'auteur s'est élargi, et qu'il prête à plus d'une contradiction avec ce qui précède. Non seulement il tient à ce que l'on sache bien que « pour haïr la superstition, il ne se jette pas dans l'irréligion, » mais il recommande à ses lecteurs « de prendre garde qu'il ne faut iamais toucher à rien. » Il parle même de certaines superstitions vulgaires sur les nombres, les jours néfastes, les influences sidérales, etc., avec une indulgence qui prouve, comme l'a dit un de ses biographes, qu'on est toujours homme par quelque côté.

Sur l'immortalité de l'âme.

Dans l'Apologie de Sebond (1), le chapitre capital des Essais au point de vue métaphysique, celui où 'Sion-

(1) Théologien d'origine espagnole qui a écrit en cette langue « baragouinée en terminaisons latines », une Théologie naturelle, traduite par Montaigne à la demande de son père, et où l'auteur avait cru pouvoir démontrer les vérités de foi par des raisons naturelles. Ces raisons ayant paru faibles à quelques critiques, Montaigne, sous le spécieux prétexte de les confondre et de défendre Sebond (dont il ne s'occupe guère), renchérit en réalité sur eux, et pour prouver que leur dogmatisme est impuissant lui-même à fonder la certitude, il énumère longuement les causes de aos erreurs, s'efïorçant de montrer qu'il n'est pas d'arguments auxquels on ne puisse opposer d'autres arguments aussi concluants. C'est à ce pro-

taigne groupe comme en un corps de doctrine, l'ensemble de ses doutes sur la certitude de nos connaissances et l'autorité de la raison, on le voit développer les idées de Lucrèce et de quelques philosophes anciens contre l'immortalité de l'âme, sans s'occuper à rechercher dans les écoles spiritualistes les arguments à leur opposer. C'est « qu'il juge impossible d'establir quelque chose de certain de l'immortelle nature par la mortelle », et que pour lui, comme pour Pascal, c'est à la foi seule de fournir la preuve de ces grandes vérités indémontrables par les seules lumières de la raison :

« Croyons-nous que Platon, lui qui a eu des conceptions si célestes, et une si grande accointance à la divinité que le surnom luy en est resté, ayt estimé que l'homme, cette pauvre créature, eust en luy rien d'applicable à cette incompréhensible puissance? et qu'il y ait cru que nos prinses languissantes feussent capables, ny la force de nos sens assez robuste pour participer à la béatitude ou peine éternelle ? »

« Il fauldroit luy dire de la part de la raison humaine : Si les plaisirs que tu nous promets en l'aultre vie sont de ceulx que i'ay sentis çà bas, cela n'a^rien de commun avecques l'infinité... S'il y a quelque chose

pos que Pascal qui reprochait à Montaigne d'avoir voulu fonder la morale sans les lumières de la foi, reconnaît « qu'il est incomparable pour convaincre la raison de ses égarements. » (Entret. de Pascal avec de Sacy.) Ce chapitre « d'un scepti cisme exorbitant » comme dit Sainte-Beuve, eut attii-é sur son livre les foudres canoniques, si l'auteur n'eut enveloppé ses idées d'une foule de précautions et de réserves d'une étonnante finesse.

du mien, il n'y a rien de divin ; si cela n"est aultre que ce qui peult appartenir à nostre condition présente, il ne peult estre mis en compte ; tout contentement des mortels est mortel... Noua ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces haultos et divines promesses, si nous les pouvons aulcunement conceveoir ; pour dignement les imaginer, il les fault imaginer inimaginables, indicibles et incompréhensibles, et parfaictement aultres que celles de nostre misérable expérience... Et si. pour nous en rendi'e capables, on reforme et rechange nostre estre (comme tu dis, Platon, par tes purifications), ce doibt estre d'un si extrême changement et si universel, que, par la doctrine physique, ce ne sera plus nous ; ce sera quelque aultre chose qui recevra ces recompenses... Qui a cessé une

fois d'estre, n'est plus Et quand tu dis ailleurs,

Platon, que ce sera la partie spirituelle de l'homme à qui il touchera de iouir des recompenses de l'aultre vie, tu nous dis chose d"aussi peu d'apparence... car, à ce compte, ce ne sera plus l'homme, ny nous, par conséquent, à qui touchera cette iouïssance, car nous sommes bastis de deux pièces principales essentielles, desquelles la séparation c'est la mort et ruyne de nostre estre, »

« C'est icy, chez nous, et non ailleurs, que doibvent estre considérées les forces et les efïects de l'ame ; tout le reste de ses perfections lui est vain et inutile; c'est de l'estat présent que doibt estre payée et recogneue toute son immortalité, et de la vie de l'homme qu'elle est comptable seulement. Ce seroit iniustice de luy avoir retrenché ses moyens et ses puissances; de l'avoir

désarmée ; pour, du temps de sa captivité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contraincte, tirer le iugement et condamnation de durée infinie et perpétuelle ; et de s'arrester à la considération d'un temps si court, qui est, à l'adventure d'une ou de deux heures ou au pisaller d'un siècle, qui n'ont non plus de proportion à l'infinité qu'un instant, pour, de ce moment d'intervalle, ordonner et establir defîniftivement de tout son estre ; ce seroit une disproportion inique aussi de tirer une recompense esternelle en conséquence d'une vie si courte. »

« Les dogmatistes les plus fermes sont contraincts, en cet endroict principalement, de se reiecter à l'abry des umbrages de l'académie. Nul ne sçait ce qu'Aristote a establi de ce subiect, non plus que tous les anciens, en général, qui le manient d'une vacillante créance ; il s'est caché sous le nuage de paroles et sens difficiles et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs autant à desbattre sur son iugement que sur la matière ; rem gratissimam j)romittentium magis, quam probantium » (1).

Notre philosophe nous montre ici l'homme cherchant de toutes parts, mais sans grand succès, des preuves de nature à affermir sa croyance à un dogme aussi consolant.

« Un soing extrême tient l'homme d'alonger son estre : il y a pourveu par toutes ses pièces ; et pour la conser-

(1) Ils promettent plus qu'ils ne la prouvent une chose qui nous natte. (Sén. Epit. 102).

vation du corps sont les sculptures ; pour la conservation du nom la gloire ; il a employé toute son opinion à se rebastir, impatient de sa fortune, et a s'estançonner par ses inventions. L'ame par son trouble et sa foiblesse ne se pouvant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, espérances et fondements, et des consolations estrangieres où elle s'attache et se plante ; et pour legiers et fantastiques que son invention les luy forge, s'y repose plus seurement qu'en soy, et plus volontiers. Mais les plus aheurtez à cette si iuste et claire persuasion de l'immortalité de nos esprits, c'est merveille comme ils se sont trouvez courts et impuissants à l'establir par leurs humaines forces : somnia sunt non docentis, sed optantis, disait un ancien (1)... Ces grandes promesses de la béatitude éternelle, si nous les recevions de pareille autorité qu'un discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous avons. « le veulx estre dissoubt, dirions nous et estre avec lesus Christ. » (St-PAUL). La force du discours de Platon, de l'immortalité de l'ame, poulsa bien aulcuns de ses disciples à la mort, pour iouïr plus promptement désespérances qu'il leur donnait. » (II, 12.) « C'estoit vrayement bien raison que nous feussions tenus à Dieu seul et au bénéfice de sa grâce, de la vérité d'une si noble créance, puisque de sa seule libéralité nous recevons le fruict de l'immortalité, lequel consiste en la iouîssance de la béatitude éternelle. Confessons ingenuement que Dieu seul nous l'a dict, et la

(i) Ce ne sont pas les rêves d'une homme qui enseigne, mais ceux d'un homme qui désire. (Cic, acad. 2.)

foi; car leçon n'est-ce pas de nature et de noBtré raison. Ce que ce philosophe stoïcien (Senéque) doict tenir du fortuicte consentement de la voix populaire, valoit-il pas mieulx qu'il le tinst de Dieu? {Ib.)

Comment concilier cette conclusion orthodoxe avec les graves objections qui précèdent ? Il en est ici de Montaigne comme de Pascal immolant au profit de sa foi (mais d'une foi plus vive) les vérités de l'ordre rationnel. On sent ce que la cause du spiritualisme y perd, on ne reconnaît pas aussi bien ce que la foi y gagne (1).

Philosophie de la Mort.

Philosopher, a dit Cicéron, c'est apprendre à mourir. Mais aux yeux de notre philosophe, ce n'est pas la mort, Vf c'est le mourir qui est l'objet de nos craintes ; or, c'est à la philosophie et à la vertu de les dissiper.

« Des principaulx bienfaicts de la vertu est le mespris de la mort : moyen qui fournit nostre vie d'une molle tranquillité et nous en donne le goust pur et amiable ; sans qui toute aultre volupté est esteinte... Si

(1) On verra plus loin qu'en parlant de la mort, Montaigne ne fait point allusion à l'immortalité de l'àme. Il dit bien dans le chapitre que nous analysons ici, que « la mort est origine d'une aultre vie ; » mais il ne développe pas cette idée. Rapproché de ce qui précède et de ce qui suit, ce passage semblerait désigner une sorte de transmutation des éléments terrestres plus conforme à la doctrine de Lucrèce qu'au dogme spiritualiste. En somme, c'est, comme on l'a dit, une philosophie qui enseigne à vivre, mais qui sarréte devant la tombe.

elle nous effraie, comme est-il possible d'aller un pas en avant sans fiebvre? » (I. 19.)

a L'extrême degré de traicter courageusement la mort, le plus naturel c'est la veoir, non seulement sans estonnement, mais sans soing, continuant libre le train de la vie iusques dedans elle, comme Caton, qui s'amusoit à estudier et à dormir en ayant une violente et sanglante, présente en sa teste et en son cœur et la tenant en sa main, (II. 21.)

« Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie : l'une nous ennuie, l'aultre nous effraye. Si nous n'avons sceu vivre c'est iniustice de nous apprendre à mourir. Ils s'en vanteront tant qu'il leur plaira : tota, ijhilosophoi'umvita commenta.tio mortis est (1)... Mais il m'est advis que c'est bien le bout, non pourtant son obiect : elle doibt estre à elle mesme, à soy sa visée, son desseing ; son droict cstude est de se régler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs aultres offices, que comprend le général et principal chapitre du sçavoir vivre, est cet article de sçavoir mourir, et des plus legiers, si nostre crainte ne luy donnoit poids (2). » (III. 12.)

(1) Toute la vie des philosophes est une méditation sur la mort. (Cic, Tusc. I.)

(2) Ces pensées ont été reproduites par Skahespeare, dans J. César, dans Hamlet, où le doute prend un caractère passionné et dramatique. Ce ne sont pas au reste les seules pièces oîi le grand tragique ait fait des emprunts à Montaigne qu'il connaissait par une traduction, comme le témoignent les notes écrites par lui en marge d'un exemplaire en langue anglaise des Essais, qu'on peut voir à la Tour de Londres. {Bigorie de Leschamps.)

Comment s'armer contre l'idée de la mort ?

« L'exercitation ne peut nous y ayder. Ou se peult par usage et par expérience fortifier contre les douleurs, la honte. Tindigence, et tels aultres accidents, mais quant à la mort, nous ne le pouvons essayer qu'une fois, nous sommes tous apprentis quand nous y venons (1). »

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