LUCR. III
de gens meurent, résolus que ce soit leur heure dernière ; et n'est endroict où la piperie de l'espérance nous amuse plus. "»' ' ' ' '
« Nous entraisnons tout avec nous ; d'où il s'ensuit que nous estimons grande chose nostre mort, et qui ne passe pas si ayseement, ny sans solennelle consultation des astres... et le pensons d'autant plus, que plus nous nous prisons... Une ame si rare et exemplaire ne couste elle non plus à tuer qu'une ame populaire et inutile ? Cette vie... de qui tant d'aultres vies despendent, qui occupe tant de monde par son usage, remplit tant de places, se desplace elle comme celle qui tient à son simple nœud?... Nul de nous ne pense assez n'estre qu'un. »
« De iuger la resolution et la constance en celuy qui ne croit pas encore certainement estre au dangier, quoiqu'il y soit, ce n'est pas raison ; et ne suffit pas qu'il soit mort en cette démarche, s'il ne s'y estoit mis iustement pour cet effect ; il advient à la pluspart de roidir leur contenance et leurs paroles pour en acquérir réputation, qu'ils espèrent encores iouïr vivants... il n'y a rien, selon moy, plus illustre en la vie de Socrates, que d'avoir eu trente iours entiers à ruminer le décret de sa mort, de l'avoir digérée tout ce temps là d'une très certaine espérance ; sans esmoy, sans altération, et d'un train d'actions et de paroles ravallé plustot et anonchaly que tendu et relevé par le poids d'une telle cogitation. » (II. 13.)
De la Mort volontaire.
Rabelais déguisait sous des bouffonneries les vérités hardies qu'il craignait de faire entendre ; Montaigne abrite sous un pavillon étranger les opinions dont il ne veut pas assumer la responsabilité. Ainsi c'est encore, comme dans le chapitre sur l'immortalité, aux philosophes de l'Antiquité et en particulier à Sénèque qu'il emprunte les éléments de la discussion à laquelle il se livre sur la mort volontaire. Mais on a trouvé (Pascal est de cet avis), que tout en développant les arguments opposés, notre moraliste n'attribue pas d'une manière assez décisive l'avantage aux adversaires du suicide contre ceux qui l'absolvent. Cela explique l'espèce de profession de foi qui ouvre ce chapitre, et où le philosophe proteste de sa soumission « à l'auctorité de la volonté divine qui nous règle sans contredict, et qui a son reng au-dessus de ces humaines et vaines contestations. »
Voyons d'abord les arguments favorables à cette thèse :
« Philippus estant entré à main armée au Pelloponese, quelqu'un disoit à Damindas que les Lacedemoniens auroient beaucoup à souffrir s'ils ne se remettoient en sa grâce : « Eh, poltron, respondit-il, que peuvent souffrir ceulx qui ne craignent point la
mort? » « Nous pouvons avoir faulte de terre pour
y vivre mais pas pour y mourir, » disait Boiocalus aux Romains... On demandoit aussi à Agis comment un
homme pourroit vivre libre : « Mesprisant, dict-il, le mourir. » Ces propositions et mille pareilles qui se rencontrent en ce propos, sonnent évidemment quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort, quand elle nous vient : car il y a en la vie plusieurs accidents pires à souffrir que la mort mesme... C'est ce qu'on dict, que le sage vit tant qu'il doibt, non pas tant qu'il peult, et que le présent que nature nous ayt faict le plus favorable, et qui nousoste tout moyen de nous plainsdre de nostre condition, c'est de nous avoir laissé la clef des champs : elle n'a ordonné qu'une entrée à la vie et cent mille yssues... »
a Pourquoy donc te plains tu de ce monde ? il ne te tient : si tu vis en peine, ta lascheté en est cause. A mourir il ne reste que le vouloir. Et ce n'est pas la recepte à une seule maladie, la mort est la recepte à touts maulx... Tout revient à un, que l'homme se donne sa fin, ou qu'il la souffre : qu'il courre au devant de son iour, ou qu'il l'attende ; d'où qu'il vienne, c'est tousiours le sien... la vie despend de la volonté d'aultruy, la mort de la nostre. »
Maintenant faut-il craindre d'avoir l'opinion contre soi ?mais « la réputation ne touche pas à une telle entreprinse, c'est folie d'y avoir respect... Aulx plus fortes maladies les plus forts remèdes... Dieu nous donne assez de congé quand il nous met en tel estât, que le vivre est le pire que le mourir... c'est foiblesse de céder aux maulx, mais c'est folie de les nourrir... Comme ie n'offense les loix qui sont faictes contre les larrons quand l'emporte le mien et que ie coupe ma bourse ; ny des boutefeux quand ie brusle mon bois : aussi ne
suis ie tenu aux lois faictes contre les meurtriers, pour m'estre osté ma vie. »
A ces arguments captieux que vont répondre ceux qui condamnent le suicide?
« Cecy ne va pas sans contraste , car plusieurs tiennent, que nous ne pouvons abandonner cette garnison du monde sans le commandement exprez de celuy qui nous y a mis; et que c'est à Dieu, qui nous a icy envoyez, non pour nous seulement, ouy bien pour sa gloire et service d'aultruy, de nous donner congé quand il luy plaira, non à nous de le prendre ; que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi pour nostre pais. Les loix nous redemandent compte de nous pour leur interest et ont action d'homicide contre nous ; aultrement comme déserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'aultre monde. »
Enfin, faut-il regarder la mort volontaire comme une preuve de courage ? Mais « il y a plus de constance à user la chaisne qu'à la rompre et plus d'espreuve de fermeté en Regulus qu'en Caton (1) ; c'est l'indiscrétion et l'impatience qui nous haste le pas : nuls accidents ne font tourner le dos à la vifve vertu ; elle cherche les maulx et la douleur comme son aliment ; les menaces des tyrans, les géhennes et les bourreaux l'animent et la vivifient :
Rébus in adversis facile est contemnere mortem ; Fortius ille facit, qui miser esse potest (2).
(1) Dans un autre chapitre, Montaigne, à l'exemple de Plutarque, défend Caton contre ses détracteurs.
(2) Il est facile aux malheureux de mépriser la mort ; il y a
« C'est le roole de la couardise, non delà vertu, de s'aller tapir dans un creux, sous une tumbe, pour esviter les coups de la fortune. »
« Platon, en ses lois, ordonne sépulture ignominieuse à celuy qui a privé son plus proche et plus amy (sçavoir est soy même), de la vie et du cours des destinées, non contrainct par iugement publicque, ny par quelque triste et inévitable accident de la fortune, ny par une honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d'une âme craintifve... C'est contre nature que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes ànonchaloir; c'est une maladie particulière et qui ne se veoit en aulcune aultre créature, de se haïr et desdaigner... La privation des maulx de cette vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte aulcune commodité : pour néant évite la guerre, celuy qui ne peult iouïr de la paix ; et pour néant, fuit la peine qui n'a de quoy savourer le repos. »
Mais quelles sont pour les partisans du suicide les circonstances qui autorisent une résolution aussi violente.
« Il y a grand doubte sur cecy : car quoy qu'ils dient qu'il fault souvent mourir pour causes legieres, puisque celles qui nous tiennent en vie ne sont gueres fortes, si y fault il quelque mesure,., touts les inconvénients ne valent pas qu'on veuille mourir pour les éviter : et puis
plus de courage à savoir supporter le malheur. (Martial, XI). Un de nos grands tragiques a dit avec plus de concision : Plus le malheur est grand, plus il est grand de vivre.
(Crébillon, Le Triumv.)
y ayant tant de soudains changements aux choses humaines, il est malaysé à iuger à quel poinct nous sommes iustement à bout de nostre espérance... toutes choses, disoit un mot ancien sont esperables à un homme tant qu'il vit (t). Ouy, mais, respond Seneca, pourquoy auray ie plustot en la teste cela, que la fortune peult toutes choses pour celuy qui est vivant, que cecy, que fortune ne peult rien sur celuy qui sçait mourir ? » " JV '
« L'histoire ést'tôtite pleine de ceulx qui en mille façons, ont changé à la mort une vie peineuse... ou même qui l'ont désirée dans l'espérance d'un plus grand bien... Cleombrotus d'Ambracie, ayant leu le Phœdon de Platon, entra en si grand appétit de la vie advenir, que, sans aultre occasion, il s"alla précipiter en la mer. » On lit dans les Essais plusieurs faits du même genre ; entre autres celui d'une octogénaire de l'île de Géa (2), qui invite Pompée à assister, pour lui faire honneur, à son suicide, qu'elle accomplit sans autre motif que celuy d'en finir avec une vie jusques là heureuse ... « Par où il appert combien improprement nous appelons desespoir cette dissolution volontaire, à laquelle la chaleur de l'espoir nous porte sou-
(1) L'inconstance des choses et l'inconstance humaine, voilà, dit Servan, la plus forte i-aison contre le suicide, car il peut arriver, ou que les choses changent par rapport à l'homme, ou que l'homme change par rapport aux choses. Montaigne glisse trop légèrement sur cet argument qui n'est pas sans valeur.
(2j Céa (Nérfrepont), petite ile où la mort volontaire serait passée en coutume d'après Montaigne (?) Un chapitre des Essais en tire son nom.
vent, et souvent une tranquille et rassise inclination de iugement. »
« Il y a des polices qui se sont meslees de régler la iustice et opportunité des morts volontaires. En nostre Marseille, il se gardoit, au temps passé, du venin préparé à tout de la cigûe, aux despens publicques pour ceulx qui vouldroient haster leurs iours... il n'estoit loisible aultrement que par congé du magistrat et par occasions légitimes de mettre la main sur soy (1). »
« La douleur et une pire mort me semblent les plus excusables incitations. » C'est ainsi que se termine ce chapitre des Essais. (II. 3.)
C'est finir sur une conclusion assez équivoque. L'auteur dit cependant ailleurs que « l'efïect mesme de la douleur n'a pas cette aigreur si aspre et si poignante, qu'un homme rassis en doibve entrer en rage et en desespoir. » (II. 37.) Mais son argumentation n'en a pas moins faibli dans la discussion que nous venons de reproduire, au point de vue des principes. Aussi me paraît-il opportun de la clore par un passage empreint de sentiments tout opposés :
« Il faut prester quelque chose aux honnestes affections ; et par fois encores que les occasions nous pressent au contraire, il fault rappeler la vie, voire avec torment : il fault arrester l'âme entre les dents, puisque la loy de vivre, aux gents de bien, ce n'est pas autant qu'il leur plaist mais autant qu'il doibvent... il fault
(1) L'humeur acariâtre d'une épouse était, par exemple, une de ces occasions. Mais ces faits, empruntés à Valère-Maxime, paraissent douteux à V. Leclerc, comme ils l'étaient pour Voltaire. {Dict. philos.)
que l'âme se commande cela, quand l'utilité des nostres le requiert ; il fault. par fois, nous prester à nos amis, et quand nous vouldrions mourir pour nous, interrompre nostre desseing pour eulx. C'ept tesmoignage de grandeur, de courage, de retourner en la vie pour la considération d'aultruy. comme plusieurs excellents personnages ont faict. et est un traict de bonté singulière, de conserver la vieillesse... si on sent que cet office soit doulx. agréable et proufitable à quelqu'un bien affectionné (1). » (II. 35.)
Voilà de bonnes paroles, et faites pour atténuer 'impression pénible que laissent celles qui précèdent.
Dernières Volontés. — Derniers Moments.
« l'ay veu plusieurs de mon temps, convaincus par leur conscience retenir de l'aultruy, se disposer à y satisfaire par leur testament et aprez leur decez. Ils ne font rien qui vaille ; ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir restablirune iniure avecques si peu de leur ressentiment et interest... Ceulx là font encore pis qui reservent la déclaration de quelque haineuse volonté envers le proche , à leur dernière volonté, l'ayant cachée pendant vie... iniques iuges, qui en estendant la vie oultre la leur, remettent à iuger alors qu'ils n'ont plus cognoissance de cause. le me garderai,
(1) Ce passage est emprunté à Sénèque (Lett. à Lucil.) Jean- Jacques a repris plusieurs de ces arguments pour ou contre le suicide dans la Nouvelle Héloïse.
si iepuis, que ma mort die chose que ma vie n'ayct premièrement dict et apertement. » (I. 7.)
a II y a plus crevecœur que de consolation à prendre congé de ses amis... s'il se tire quelque commodité de cette assistance, il s'en tire cent incommoditéz./: le cœur vous serre de pitié d'ouïr les plainctes des amis ; et de despit, à l'adventure, d'ouïr d'aultres plainctes feintes et masquées... le me contente d'une mort recueillie en soy, quiète et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée, au rebours de la superstition romaine, où l'on estimoit malheureux celuy qui mouroit sans parler, et qui n'avoit ses plus proches à lui clorre les yeulx. l'ay assez affaire à me consoler, sans avoir à consoler aultruy ; assez de pensées en la teste, sans que les circonstances m'en apportent de nouvelles, et assez de matière à m'entretenir, sans l'emprunter. Cette partie n'est pas du roole de la société ; c'est l'acte à un seul personnage. Vivons et rions entre les nostres ; Allons mourir et rechigner entre les incogneus. »
La sujoerstition dont il vient de parler, n'est pas, croyons-nous, près de s'éteindre. Quand on se représente Montaigne au chevet du lit deLaBoëtie mourant, on à peine à comprendre qu'il ait écrit que « des offices de l'amitié celuy la est le plus desplaisant (1). » Au reste, et en semblable occasion, c'est plutôt aux autres qu'à lui-même qu'il pense :
« le me desfais touts les iours, par discours (raison),
(1) C'est le sujet d'une longue lettre dans laquelle il raconte en termes touchants et attendris les derniers moments de son ami.
de cette humeur puérile et inhumaine qui faict que nous desirons d'esmouvoir par nos maulx, la compassion et le deuil en nos amis : nous faisons valoir nos inconvénients outre leur mesure pour attirer leurs larmes ; et la fermeté que nous louons en chascun à soubstenir sa mauvaise fortune, nous l'accusons et reprochons à nos proches, quand c'est en la nostre : nous ne nous contentons pas qu'ils se ressentent de nos maulx, si encores ils ne s'en affligent, il faut estendre la ioye. mais retrencher autant qu'on peult la tristesse... Qui se faict plaindre sans raison est homme pour n'estre pas plainct quand la raison y sera : c'est pour n'estre iamais plainct que se plaindre tousiours, faisant si souvent le piteux qu'on ne soit pitoyable à personne. Qui se faict mort, Aàvant, est siibiect d'estre tenu pour vif. mourant... Vous apprenez la cruauté par force à vos meilleurs amis, durcissant et femmes et enfants par long usage, à ne sentir et plaindre plus vos maulx... la décrépitude est qualité solitaire. le suis sociable jusqu'à l'excez, si me semble il raisonnable que meshuy ie soubstraye de la veue du monde mon* importunité, et la couve moy seul ; que ie m'appile et me recueille en ma coque comme les tortues ; que i'apprenne à veoir les hommes sans m'y tenir. le leur ferois oultrage en un pas si pendant : il est temps de tourner le dos à la compaignie. »
Malade ou mourant, il est d'avance résigné à tout, quoique désirant que la mort lui soit douce comme la vie :
« Il ne me faut rien d'extraordinaire, quand ie suis malade ; ce que nature ne peult en moy, ie ne veux pas
qu'un bolus le fasse. Tout au commencement de mes fiebvres et des maladies qui m'atterrent, entier encores et voysin de la santé, ie me reconcilie avec Dieu par les derniers offices chrestiens, et m'en treuve plus libre et deschargé, me semblent en avoir d'autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de conseil il m'en fault moins que de médecins. Ce que ie n'auroy establi de mes affaires tout sain, qu'on ne s'attende point que ie le face malade. Ce que ie veulx faire pour le service de la mort est tousiours faict ; ie n'oserais le délayer d'un iour. »
En un mot, il veut que sa fin « ayt sa part à l'aisance et commodité de sa vie... La mort a des formes plus aysees les unes que les aultres, et prend diverses qualitez selon la fantasie de chascun... Ce n'est qu'un instant, mais il est de tel poids que ie donnerois volontiers plusieurs iours de ma vie pour le passer à ma mode... Puisqu'il y a des morts bonnes aux fols, bonnes aux sages, trouvons en qui soient bonnes à ceulx d'entre deux. Mon imagination m'en présente quelque visage facile, et puisqu'il faut mourir, désirable... La mort s'appesantit souvent sur nous de ce qu'elle pesé aux aultres. » (III, 9.)
Honneurs funèbres. Culte des morts.
La coutume doit, à son sens, tout régler en cette matière :
« le lairray purement la coustume ordonner de cette cérémonie, et m'en remettray à la discrétion des pre-
miers à qui ie tomberai en charge. Totus hic locus contemnendus est in nobis, non negligendus in nostris (1). Socrates à Criton, qui sur Theure de sa fin lui demande comment il veut estre enterré : « Comme vous voudrez, » respond il. » (I. 3.)
« De mon humeur, ie me rends plus officieux envers les trespassez : ils ne s'aydent plus ; ils en requièrent, ce me semble, d'autant plus mon ayde. La gratitude est là iustement en son lustre... Ceulx qui ont mérité de moy de l'amitié et de la recognoissance, ne les ont iamais perdues pour n'y estre plus ; ie les ai mieulx payés, et plus soigneusement, absents et ignorants. » (III, 9.)
(1) C'est un soing qu'il faut dédaigner pour soi et ne pas négliger envers les siens. (Cic. Tusc. 1.)