‹ L'esprit de MontaigneChapitre 3 sur 17 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Les aultres forment l'homme, ie le recite.

La connaissance de l'homme, objet des «. Essais- »

Connaître l'homme, tel est le but que se propose Montaigne ; l'étudier dans les autres et en lui-même, voilà la méthode qu'il emploie pour atteindre ce but.

Il ne s'est pas dissimulé les difficultés d'une aussi espineuse entreirrinse : « C'est un subiect merveilleu-

jurisprudence). Il avait épousé, à l'âge de 33 ans, Françoise de la Chassagne, fille d'un sien collègue, laquelle lui donna six filles, mortes en bas-àge, à l'exception d'une seule qui lui survécut. Nommé gentilhomme de la Chambre par Charles IX et Henri IV, il figura aux Etats de Blois en 1576 et 1588, prit les armes à l'occasion, et se trouvait au siège de la Fère en 1580. Elu deux fois maire de Bordeaux par ses concitoyens, il mourut en 1592 d'une esquinancie, dans son château de Montaigne. Il avait publié la première édition des Essais en 1580. La troisième parut en 1588 augmentée d'un 3° livre. On n'a retrouvé de lui qu'un petit nombre de lettres, et un journal de ses voyages publié après sa mort ; nous en parlerons plus loin.

sèment vain, divers et ondoyant que l'homme : il est malaysé d'y fonder un ingénient constant et uniforme « (I. 1). Par la variété, l'étendue, la mobilité de ses goûts et de ses facultés, le philosophe rappelle cet homme « ondoyant » dont il a curieusement fouillé les replis les plus cachés, les « profondeurs opaques ». Quels que soient les événements qui se passent autour de lui, qu'il soit malade ou bien portant, en voyage ou dans sa tour de Montaigne, il se regarde vivre ; il est le centre où aboutissent tous les chemins de sa pensée. Mais grâce à l'insatiable curiosité qui l'intéresse à tout, aux plus humbles détails de l'existence comme à ses problèmes les plus élevés, c'est la vie elle-même qu'il nous montre dans son infinie variété. On ne connaît pas l'homme, en effet, si l'on n'assiste au spectacle qu'offre l'humanité. De là, le caractère à la fois général et personnel des Essais ; de là vient que lorsque Fauteur nous parle de lui, il nous parle en même temps de nous. « Ce n'est pas, dit Pascal, dans Montaigne, mais dans moi que je trouve ce j'y vois (1). « le propose une vie basse et sans lustre : c'est tout un ; on attache aussi bien la philosophie morale à une vie populaire et privée qu'à une Aie de plus riche estoffe ; chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition » (III, 2).

Qu'on ne s'attende pas à trouver ici quelque chose qui ressemble à ce qu'est de nos jours la psychologie ; Descartes n'est pas né. C'est simplement le journal des pensées d'un moraliste préoccupé, avant tout, du résul-

(1) C'est ce qui fait dire à Saiatc-Bcuvc : « Il y a du Montaigne ilans chacun de nous ».

tat qu'il espère retirer de l'étude de l'homme et de luimême, à savoir le meilleur usage à faire de la vie. « Nous ne sçavons pas. dit-il. distinguer les facultés des hommes, elles ont des divisions et bornes difficiles à establir et délicates. » Cependant, les groupes de phénomènes psychiques sur lesquels il promène alternativement ses regards, sans se mettre aucunement en peine de les coordonner (Tune manière quelconque^^Se rapportent nécessairement aux attributs fondamentaux de Tâme, sensibilité, intelligence et colonté. Suivons-le dans ses excursions à travers cet ordre de faits, où faisant le tour de l'esprit humain, il se montre tour à tour observateur fin et sagace. moraliste ingénieux, peintre incomparable de nos travers et de nos faiblesses ; et abordant ce qui est particulièrement du domaine de la faculté de sentir, reproduisons, pour commencer, les pages charmantes que Montaigne consacre à l'un des sentiments qui ont tenu le plus de place dans son àme.

De l'amitié.

Notre philosophe s'applique d'abord à distinguer l'amitié vraie des liaisons banales et des divers sentiments avec lesquels on l'a confondue : « Ce que nous appelions ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accointances et familiaritcz nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent... En général, toutes celles que la volupté ou le proufît, le besoing publicque ou privé

forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et généreuses, et d'autant moins amitiez qu'elles meslent aultre cause et but et fruict en amitié qu'elle mesme » (1).

Analysant la nature des sentiments qui unissent le père aux enfants, le frère au frère, l'homme à la femme, l'époux à l'épouse, il trouve qu'aucun d'eux n'ofïre à son point de perfection l'amitié telle qu'il la conçoit.

« Des enfans aux pères, c'est plustost respect. L'amitié se nourrit de communication, qui ne peult se trouver entre eulx pour la trop grande disparité, et offenseroit à l'adventure les debvoirs de nature : car ny toutes les secrettes pensées des pères ne se peuvent communiquer, pour n'y engendrer une messeante privante, ny les advertissements et corrections, qui est un des premiers offices d'amitié, ne se pourroient exercer des enfans aux pères... »

« C'est, à la vérité, un beau nom et plein de dilection, que celuy de frère..., mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l'un soit la pauvreté de l'aultre, cela destrempe mei'veilleusement etrelasche cette soudure fraternelle ; les frères ayant à conduire le progrez de leur advancement en mesme sentier et mesme train, il est force qu'ils se heurtent et chocquent souvent. Davantage, la correspondance et relation qui

(1) Plus sceptique en cette matière que Montaigne, Pascal pense qu'on ne fait que s'entre-tromper et s'entre-flatter, et que « peu d'amitiés subsisteroient si cliacun savoit ce que son ami dit de lui ». Pour Larochefoucauld, « la plupart des amis dégoûtent de l'amitié ». Fénélon, moins pessimiste, recommande seulement « de les choisir avec de grandes précautions, et de se borner à un fort petit nombre ».

eng-endre ces vrayes et parfaictes amitiez pourquoy se trouvera-elle en ceulx cy ? Le père et le fils peuvent estre de complexion entièrement esloignée et les frères aussi... et puis à mesure que ce sont amitiez que la loy et l'obligation naturelle nous commande, il y a d'autant moins de nostre choix et liberté volontaire, et nostre liberté volontaire n'a point de production qui soit plus proprement sienne que celle de l'affection et l'amitié... » (1).

« D'y comparer l'affection envers les femmes, quoyqu'elle naisse de nostre choix, on ne peult, ny la loger avec ce roole. Son feu, ie le confesse, est plus actif, plus cuisant et plus aspre ; mais c'est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre. subiect à accez et remises, et qui ne nous tient qu'à un coing. En l'amitié c'est une chaleur générale et universelle, tempérée, au demourant. et égale ; une chaleur constante et rassise, toute doulceur et polissure, qui n'a

rien d'aspre et de poignant. ...L'amour aussitôt

qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est-à-dire en la convenance des volontez, il s'esvanouit et s'alanguit, la iouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et subiectte à satiété. L'amitié, au rebours, est inouïe à mesure qu'elle est désirée ; ne s'esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance qu'en la ioiiissance, comme estant spirituelle et l'ame s'affinant par l'usage... ainsi ces deux passions sont entrées chez moy, en cognoissance l'une de l'aultre, mais en comparaison, iamais ;

(1) « Un ami est un frère que nous avons choisi », a dit Droz, et M. Legouvé: « Un frère est un ami donné par la nature ».

la première maintenant sa route d'un a'oI haultain et superbe, et regardant ceLte-cy passer ses poinctes bien loing au dessoubs d'elle. «

« Quant au mariage, oultre que c'est un marché qui n'a que l'entrée libre, sa durée estant contraincte et forcée, dépendant d'ailleurs que de nostre A'ouloir, et marché qui se faict ordinairement à d'aultres fins, il y survient mille fusées estrangieres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'une vifve affection : là ou, en l'amitié, il n'y a affaire ny commerce que d'elle-mesmo ioinct qu'à dire vray, la suffisance ordinaire des femmes n'est pas pour respondre à cette conférence et communication, nourrice de cette saincte couture, ny leur ame ne semble assez ferme pour sous tenir restreinte d'un nœud si pressé et si durable. Et certes, sans cela, s'il se pouvoit dresser une telle accointance libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière iouïssance, mais encore où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme feust engagé tout entier, il est certain que l'amitié en seroit plus pleine et plus comble. Mais ce sexe, par nul exemple n'y est encore peu arriver, et par le commun consentement des escholes anciennes en est reiecté (1) » (I, 27).

(I) On accusera peut-être Montaigne de s'être mis en contradiction avec lui-même ? Mais, était-ce, à proprement parler, de l'amitié qu'il ressentait pour sa fille d'alliance, cette demoi" selle de Gournay par laquelle il se laissa pieusement vénérer, dit M. Bigorie de Leschamps, comme Gœthe par sa Bettina ? Il avait 55 ans à leur pi-emière rencontre ; elle n'avait que 17 ans lorsqu'elle s'éprit d'enthousiasme pour son œuvre.

Mais. ii\cc quelle éloquence, en quels termes émus et touchants parle-t-il du sentiment qui l'unissait à l'ami qu'il a perdu ? (1)

« En l'amitié de quoy ie parle, elles [les âmes] se meslent et confondent l'une en l'aultre d'un meslange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a ionctes... ie me donne à mon amy, plus que ie ne le tire à moy. ie n'ayme pas seulement mieulx luy faire bien, que s'il m'en faisoit: mais encores qu'il s'en fasse, qu'à moy, il m'en faict lors le plus quand il s'en fait (III, 9).

« Si on me presse de dire pourquoy ie l'aymois. ie sens que cela ne se peut exprimer qu'en respondant

« parce que c'estoit luy, parce que c'estoit moy. »

Ce n'est pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille, c'est, ie ne sçay quelle quin-

(Ij Etienne de la Boëtie (1530-63), conseiller au Parlement de Bordeaux, mort à 32 ans, avait composé avant 18, dans un accès d'éloquence républicaine inspiré, dit M. Bersot, par son admiration pour l'antiquité, le discours de la servitude volontaire. Ce fut l'occasion d'une première entrevue avec Montaigne, qui s'excusa de n'avoir pas reproduit dans les Essais, en même temps que les sonnets de son ami, «'ce discours répandu à mauvaise fin par ceulx qui cherchent à troubler et changer Testât de nostrc police, bien qu'il ne fut jamais un citoyen plus ennemi que La Boëtie des remuements et nouvelletcz de son temps. » (1, 27). Néanmoins, M. Lénient ne vevit pas voir dans ce mâle réquisitoire un simple exercice de style, l'amplification oratoire d'un écolier, mais la protestation indignée d'une belle âme à la vue des scènes sanglantes dont Bordeaux venait d'être le théâtre, à la suite d'un refus d'impôt {Hist. de la satire en France].

tessence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, ramena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, Tamena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille : ie dis perdre, à la vérité, ne nous reservant rien qui dous feust propre, ny qui feust sien ou mien. Nos âmes ont charié si universellement ensemble ; elles se sont considérées d'une 'si ardente affection, et de pareille affection descouvertes iusques au fm fond des entrailles l'une de l'autre, que non-seulement ie cognoissois la sienne comme la mienne, mais ie me feusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu'à moy... C'estoit (suivant l'expression d'Aristote), une mesme ame en deux corps. »

Se faisant une religion de sa douleur, il craint, dit Villemain, d'être troublé dans ses regrets par un bonheur que son ami ne peut plus partager :

« Depuis le iour que ie le perdis, ie ne foys que traisner languissant, et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte : nous estions à moitié de tout ; il me semble

que ie luy desrobe sa part i'estois desià si faict et

accoustumé à estre deuxiesme i)artout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy (II, 27). N'est-ce pas un pieux et plaisant office de ma vie, d'en faire à tout iamais les obsèques ? » (II, 8.)

Quis desiderio sit pudor, aut modus Tarn cari capitis ?.,. (1).

(1) Quelle pudeur, quelle mesure apporter dans le regret qu'inspire une tête si chère. (Hor., od. I.)

De l'affection des pères aux enfans.

« S'il y a quelque loy vrayment naturelle, c'est-à-dire quelque instinct qui se veoye universellement et perpétuellement empreint aux bestes et en vous, ce qui n'est pas sans controverse, ie puis dire, qu'aprez le soin que chaque animal a de sa conservation, et de fuyr ce qui nuit, l'affection que l'engendrant porte à son engeance tient le second lieu en ce rang. Et parce que nature semble nous l'avoir recommandée, regardant à estendre et à faire aller en avant les pièces successives de cette sienne machine, ce n'est pas merveille si, à reculons des enfants aux pères, elle n'est pas si grande ^1) ; ioinct à cette aultre considération aristotélique, que celui qui bien faict à quelqu'un Taime mieulx qu'il n'en est aimé ; et celuy à qui il est deu aime mieulx que celuy qui doibt (2). Les choses nous sont plus chères qui nous ont plus cousté, et le donner est de plus de coust que le prendre. » (II, 8).

Néanmoins, et bien qu'il n'ait pas failli à ses devoirs

(1) Il ny a que ceux qui ont été pères, disait Diderot, qui savent ce que c'est ; c'est un secret heureusement ignoré des enfants.

(2) Retenez bien ceci : les hommes ne s'attachent point à nous on raison des services que nous leur rendons, mais en raison de ceu.K qu'ils nous rendent.

(Le voyage de M. Perrichon. Labiche).

de chef de famille; on ne trouve pas chez Montaigne un grand développement de l'affection paternelle. Des six enfants qu'il avait eus. une fille seulement lui était restée : « Ils me meurent tous en nourrice ». dit-il, sans en paraître bien contristé. et sans qu'il ait songé à abandonner une méthode qui lui réussissait si mal. Peut-être trouvera-t-on l'explication, sinon la justification de cette sorte d'insouciance dans les lignes suivantes :

a Nous debvons bien prester un peu à la simple autorité de nature, mais non pas nous laisser emporter tyranniquement à elle ; la seule raison doibt avoir la conduicte de nos inclinations. l'ay de ma part, le goust estrangement mousse à ces propensions qui sont produictes en nous sans l'ordonnance et entremise de nostre ingénient, comme sur ce subiect duquel ie parle ; ie ne puis recevoir cette passion de quoy on embrasse les enfants à peine encore nays, n'ayants ni mouvements en l'anie. ni forme reconnoissable au corps, par où ils puissent se rendre aimables, et ne les ay pas souffert volontiers nourrir prez de moy. Une vraye affection et bien réglée debvroit naistre et s'augmenter avec la cognoissance qu'ils nous donnent d'eulx ; et lors s'ils le valent, la propension naturelle marchant quand et quand la raison, les chérir d'une affection vrayment paternelle, et en iuger de mesme s'ils sont aultres.... il s'en va fort souvent au rebours, et le plus communément nous nous sentons plus esmus des trépignements , ieux et niaiseries puériles de nos enfants, que nous ne faisons aprez de leurs actions toutes formées ; comme si nous les avions aimez pour nostre passe-

temps , ainsi que des guenons . non ainsi que des hommes » (1).

Plus tard il semble à notre philosophe que « la ialousie que nous avons de les voir paroistre, et ioiiir du monde quand nous sommes à mesmes de le quitter, nous rende plus espargnants et retraints [resserrés] envers eulx : il nous fasche qu'ils nous marchent sur les talons, comme pour nous soliciter de sortir... et si nous avions à craindre cela, nous ne debvrions pas nous mesler d'estre pères. » (Ib.)

Mais s'il ne fut pas le plus sensible, notre philosophe fut le plus prévoyant et le plus éclairé des pères. Les moeurs de la famille conservaient encore, au xvi*" siècle, quelque chose de la rudesse des anciens temps ; la législation Romaine y avait laissé, surtout dans la Guyenne, sa forte empreinte. Le père avait encore le droit d'y déshériter ses enfants qui restaient sous son autorité, même après leur mariage. Montaigne, lui, n'était pas de ceux dont toute la vie semble occupée, comme le dit La Bruyère, que de préparer à leurs descendants des raisons de se consoler de leur mort ; il se montre animé, à cet endroit, des sentiments les plus équitables et les plus désintéressés :

« le treuve que c'est cruauté et iniustice de ne les

(1) Un commentateur de Montaigne, M. Leveaux, rappelant à ce propos les admirables vers de V. Hugo sur l'Enfant, dit avec quelque raison « que ces paroles font froid au cœur ». Mais nous verrons dans son chapitre de l'éducation combien son cœur tst plein de bonté et de sympathie pour l'enfance, alors si durement élevée.

recevoir au partage et société de nos liiens. et compaignons en Tintelligence de nos affaires domestiques, quand ils en sont capables... c'est iniustice de veoir qu'un père vieil, cassé et demy mort iouisse seul, à un coing du foyer, des biens qui suffîroient à l'advancement et entretien de plusieurs enfants, et qu'il les laisse cependant, par faulte de moyens, perdre leurs meilleures années sans se poulser au service publicque et cognoissance des hommes. »

« Un père est bien misérable, qui ne tient l'affection de ses enfants que par le besoing qu'ils ont de son secours, si cela se doibt nommer affection. Il faut se rendre respectable par sa vertu et par sa suffisance, et aima])le par sa bonté et doulceur de ses moeurs ; les cendres mesmes d'une riche matière elles ont leur prix. Voulons nous estre aimez de nos enfants ? leur voulons-nous oster l'occasion de souhaiter nostre mort (combien que nulle occasion d'un si horrible souhait ne peult estre ny iuste ny excusable) accomodons leur vie raisonnablement de ce qui est en nostre puissance. Un père atteré d'années et de maulx, privé par sa faiblesse et faulte de santé, de la commune société des hommes , il se faict tort, et aux siens, de couver inutilement un grand tas de richesses... C'est raison qu'il leur en laisse l'usage puisque la nature l'en prive :

Solve scnescentem mature sanus equum (1). Cette faulte, de ne se sçavoir recognoistre de bonne heure,

(1) De bonne heui'e, et sain encore, abandonne ton coursier vieillissant. (HoR., Ep. I.)

et de ne sentir l'impuissance et extrême altération que l'aage apporte naturellement et au corps et à l'âme, qui, à mon opinion, est eguale. si l'ame n'en a plus de moitié, a perdu la réputation de la pluspart des grands hommes du monde. » (75.)

Peu jaloux de A'aines prérogatives, ennemi des formules inventées par la morgue aristocratique, Montaigne blâme la coutume « d'interdire aux enfants l'apellation paternelle, et leur enoindre une estrangière, comme plus reverentiale, nature n'ayant volontiers pas suffisamment pourveu à nostre auctorité. Nous appelons Dieu tout-puissant Père, et desdaignons que nos enfants nous en appellent ; i'ay reformé cette erreur en ma famille (1). C'estaussi iniustice de priver les enfants, qui sont en aage, de la familiarité des pères et vouloir maintenir en leur endroict une morgue aussi austère et desdaigneuse, espérant par là les tenir en obéissance et crainte... Quand ie pourrois me faire craindre, i'aimerois encores mieulx me faire aimer. Il y a tant de sortes de défaults en la vieillesse, tant d'impuissance, elle est si propre au mépris, que le meilleur acquest qu'elle puisse faire, c'est l'affection et amour des siens ; le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes... » (Ib.)

Il parle, à ce sujet, d'un vieillard emporté et despote qui. berné à son insu partout ce qui l'entoure, croit être resté le maître et tout dirigrer comme autrefois dans sa

(1) Comme Henri IV l'avait fait aussi dans la sienne. « Mon Dieu, que ce livre est plein de bons sens ! » s'écriait M"' de Sévigné en lisant ce chapitre.

maison. Le portrait est très piquant, mais on regrette de ne pas trouver clans tout ce chapitre le mot de respect sous la plume de Montaigne, lui qui pratiquait si bien la chose ; témoin cette belle lettre où il raconte la mort de La Boëtie à son père, que dans sa déférence pour Tantique majesté du père de famille il appelle Monseigneur et dont il parle avec une admiration si émue au livre II, chap. 2 des Essais.

C'est surtout dans les dernières dispositions qu'ils ont à prendre pour assurer l'avenir de leurs enfants que doit apparaître, selon lui, la prévoyance des chefs de famille. Il ne regarde pas la femme comme apte à cette grande tâche.

« l'ai veu encores une aultre source d'indiscrétion en aulcuns pères de mon temps, qui ne se contentent pas d'avoir privé, pendant leur longue vie, leurs enfants de la part qu'ils debvoient avoir naturellement en leurs fortunes, mais laissent encores aprez cela à leurs femmes cette mesme auctorité sur tous leurs biens, et loy d'en disposer à leur fantasie... Cela ne me semble aulcunement raisonnable. C'est raison de laisser l'administration des affaires aux mères pendant que les enfants ne sont pas en aage, selon les loix, pour en manier la charge ; mais le père les a bien mal nourris, s'il ne peult espérer qu'en leur maturité, ils auront plus de sagesse et de maturité que sa femme, veu l'ordinaire foiblesse du sexe. » Il va en déduire les raisons :

« Il me semble, en toutes façons, qu'il naist rarement des femmes à qui la maîtrise soit deue sur les hommes, sauf la naturelle et maternelle... il est dangereux de laisser à leur iugement la dispensation de nostre suc-

cession selon le chois qu'elles feront des enfants, qui est à touts coups inique et fantastique : car cet appétit desreglé qu'elles ont en leurs groisses (grossesses), elles l'ont en l'ame en tout temps. Communément on les veoid s'adonner aux plus foibles et malotrus, ou à ceulx qui leur pendent encores au col. Car, n'ayant point assez de force de discours (raisonnement) pour choisir et embrasser ce qui le vault, elles se laissent plus volontiers aller où les impressions de nature sont plus seules. »

Cette tendre sympathie pour les êtres faibles n'estelle pas un des caractères les plus touchants de la sensibilité dans la femme ? Sous ces réserves, Montaigne veut cependant qu'on assure l'indépendance de la mère de famille.

« Bien seroit-il toutes fois à la vérité, plus contre nature, de faire despendre les mères de la discrétion de leurs enfants. On leur doibt donner largement de quoy maintenir leur estât, selon la condition de leur maison et de leur aage, d'autant que la nécessité et l'indigence est beaucoup plus malséante et malaysee à supporter à elles qu'aux masles ; il fault plustot en charger les enfants que la mère. »

Sur les limites à apporter au droit de tester, il incline aux idées de Platon, parlant en ces termes au nom du législateur :

« Mes amis, qui avez sans doubte bientost à mourir, il est malaysé et que vous vous cognoissiez, et que vous cognoissiez ce qui est à vous, suyvant l'inscription Delphique. Moi, qui foys les loyx, tiens que ny vous n'estes à vous ny n'est à vous ce que vous ioiiissez. Et

vos biens, et vous, estes à vostre famille, tant passée que future ; mais encores sont plus au publicque et vostre famille et vos biens. Par quoy, de peur que quelque flatteur en vostre A'ieillesse ou en vostre maladie, ou quelque passion vous solicite mal à propos de faire testament iniuste. ie vous en garderay. C'est à moy qui ne regarde pas une chose plus que l'aultre. qui autant que ie puis, me soigne du général, d'avoir soucy de ce que vous laissez. »

« En général, la plus saine distribution de nos biens en mourant, me semble estre les loisser distribuer à l'usage du pays, les loix y ont mieulx pensé que nous ; et vault mieulx les laisser faillir en leur eslection. que de a^ous hasarder de faillir témérairement en la nostre. Et encores que nous ayons quelque liberté au delà, ie tiens qu'il fault une grande cause, et bien apparente, pour nous faire oster à un ce que sa fortune lui avoit acquis, et à quoi la iustice commune l'appelloit ; et que c'est abuser, contre raison, de cette liberté, d'en servir nos fantaisies frivoles et privées. C'est chose de trop longue suytte, et de trop de poids, pour estre ainsi promenée à chaque instant, et en laquelle les sages se plantent, une fois pour toutes, regardant surtout à la raison et observance publicque. Nous prenons un peu trop à cœur ces substitutions masculines, et proposons une éternité ridicule à nos noms. Nous poisons aussi trop les vaincs coniectures de l'advenir que vous donnent les esprits puériles... C'est folie de faire des triages extraordinaires sur la foy de ces divinations, auxquelles nous sommes si souvent trompez. » (15.) Montaigne se cite ici en exemple à l'appui de cette opinion, rien

n'ayant fait pressentir dans son enfance l'homme qu'il serait un jour.

Pour en revenir au sujet de ce chapitre, ajoutons qu'il ne nous laisse pas prendre le change sur le degré de développement qu'avait atteint chez lui le sentiment paternel : « le me console aysement de ce qui adviendra icy, quand ie ne seray plus ; les choses présentes m'embesognent assez.... aussi n'ay-ie point cette forte liaison qu'on dict attacher les hommes à l'advenir par les enfants qui portent leur nom et leur honneur... ie ne tiens que trop au monde et à cette vie, par moy-mesme, et n'ay iamais estimé qu'estre sans enfants, feust un default qui deust rendre la vie moins complète et moins contente : la vacation stérile a bien aussi ses commoditez. Les enfants sont du nombre des choses qui n'ont pas fort de quoy estre désirées, notamment à cette heure qu'il seroit si difficile de les rendre bons : et si ont iustement de quoy estre regrettées après les avoir acquises. » (III, 9).

On n'est pas étonné, après avoir lu ces lignes, que dans le parallèle qu'il imagine à la fin de ce chapitre entre l'affection paternelle et celle qu'un auteur porte aux productions de son esprit, Montaigne ne fasse pencher la balance en faveur de celles-ci ; prouvant par des exemples à l'appui, combien ce genre d'amourpropre peut dominer chez quelques hommes les autres sentiments :

« A considérer cette simple occasion d'aimer nos enfants pour les avoir engendrez, pour laquelle nous les appelions aultres nous-mesmes, il semble qu'il y ait une aultre production venant de nous qui ne soit pas

de moindre recommandation : car ce que nous engendrons par l'ame. les enfantements de notre esprit, de nostre courage et sutTisance, sont produicts par une plus noble partie que la corporelle, et sont plus nostres, nous sommes père et mère ensemble en cette génération. Ceux-ci nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus d'honneur, s'ils ont quelque chose de bon : car la valeur de nos aultres enfants est lîcaucoup plus leur que nostre, la part que nous y avons est bien legiere ; mais de ceulx-cy, toute la beauté, toute la grâce et le prix, est nostre. Par ainsin, ils nous représentent et nous rapportent bien plus vifvement

que les aultres Et ie ne sçais si le n'aimerais pas

mieulx beaucoup en avoir produict un parfaictement bien formé, de l'accointance des Muses, que de l'accointance de ma femme... il est peu d'hommes adonnez à la poésie, qui ne se gratifiassent plus d'estre pères de l'Enéide, que du plus beau garson de Rome ; et qui ne souffrissent plus aysement une perte que l'aultre. » (II, 8).

Ce que Montaigne pensait de l'amour.

Il nous faut avec Montaigne prendre ce mot dans son sens le plus restreint ; car bien qu'il nous représente l'amour comme « une matière infuse par tout... un centre où toutes choses regardent ». ce sentiment n'est. en définitive, pour lui qu'un instinct physiologique analogue à celui qu'on observe chez les animaux (1),

(l) Aussi, Mlle de Gournay le défend-elle ingénument dans la préface d'une édition des Essais qu'on lui doit, du reproche d'avoir anatomisé l'amour.

et duquel est absent l'élément moral. Cependant il n'a pas entièrement méconnu le rôle qu'y joue l'imagination, autant qu'on peut l'induire du moins, de ce joli passage sur l'alliance de l'amour et de la poésie dont notre philosophe est compétent pour parler, car il est poète quand le sujet l'inspire (i).

« le ne sçais qui a peu malmesler Pallas et les Muses avecques Vénus, et les refroidir envers l'amour : mais ie ne veois aulcunes deités qui s'adviennent mieulx, ny qui s'entredoibvent plus. Qui ostera aux Muses les imaginations amoureuses, qui leur desrobberale plus bel entretien qu'elles ayent et la plus noble matière de leur ouvrage : et qui fera perdre à l'amour la communication et service de la poésie, l'affoiblira de ses meilleures armes. Tout asseiché que ie suys et appesanty, ie sens encores quelques tiedes restes de cette ardeur passée... Mais, de ce que ie m'y entends, les forces et la valeur de ce dieu se trouvent plus vifves et plus animées en la peincture de la poésie, qu'en leur propre essence... elle représente ie ne sçais quel air plus amoureux que l'amour mesme... Venus n'est pas si belle toute nue, et vifve et haletante, comme elle est chez Virgile :

Dixerat, et niveis hinc atque hinc diva lacertis Cunctautcm amijlexu molli fovet (2).

(1; Sainte-Beuve dit qu'il y a du lyrisme dans Montaigne, Montesquieu lui applique le titre de grand poète.

(2) Elle dit, et comme il hésite, la déesse passe autour de lui ses bras blancs comme la neige, et le réchauffe d'un doux cmbrasscmcnf;. (Virg. Enéide, VIII.)

« Ce que ie trouve à. considérer, c'est qu'il la peint un peu bien esmue pour une Venus maritale ; en ce sage marché les appétits ne se trouvent pas si folastres ; ils sont sombres et plus mousses. L'amour hait qu'on se tienne par ailleurs que par luy. » (III, 5.)

Mais telle est ici la liberté du langage, telle est la crudité des détails, qu'il me faut, pour être fidèle à mon programme, me borner aux généralités (1). Ce n'est pas que Montaigne s'y montre infidèle à l'esprit de modération qui sert de règle à toutes les actions de sa vie. « L'amour est une agitation esveillée, vifve et gaie, ie n'en estois ny troublé, ny affligé, mais ien estois eschauffé et encore altéré : il s'en fault arrêter là. elle n'est nuisible qu'aux fols. » Et encore :

« le ne me laissois pas tout aller ; ie m'y plaisois i mais ie ne m'y oubliois pas ; un peu d'émotion, mais point de resverie (2). a C'est que la philosophie n'estrivc

(1) Telles sont des citations latines impossibles à traduire pour des lecteurs français, « La saleté des mot:s est une souillure de l'àme », a dit Lamartine. Mais ces licences de langage étaient tellement dans les mœurs au xvi" siècle, que les prédicateurs eux-mêmes employaient des expressions qui offenseraient aujourd'hui les oreilles les moins chastes. Aussi, Rabelais ne craignait-il pas de dédier à un cardinal son livre composé, disait-il dans son cynisme inconscient « pour fournir aux affligés et aux malades de quoi s'amuser et se distraire de leurs maux », et Montaigne pensait « qu'il faut laisser aux femmes cette vaine superstition de paroles ».

(2) Il est difficile en lisant ces différents passages d'adopter l'opinion d'un critique anglais qui a cru trouver dans les Essais les traces d'une tristesse concentrée dont il faudrait chercher la source dans une blessure du cœur.

pas (ne lutte pas) contre les Toluptés naturelles, pourveu que la mesure y soitioincte, etenpresche la moderation non la fuyte » (Ib.) toutefois, cela ne chang-e rien à sa manière de considérer son sujet quant au fond: il s'agit pour lui. nous l'avons vu, d'un instinct aux agissements duquel l'âme, en tant que régulatrice de la vie, assiste les organes mais « sans en faire son faict. » Il revient, à ce propos, sur cette action simultanée de l'esprit et du corps.

« En pouvons nous pas dire qu'il n'y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement ny corporel, ny spirituel, et qu'iniurieusement nous desmembrons un homme tout vif... Car c'est bien raison que le corps ne suyve point ses appétits au dommage de l'esprit ; mais aussi n'est-ce pas raison que l'esprit ne suyve point les siens au dommage du corps ? » (Ib.) Notre moraliste ne méconnaît pas au reste, les services qu'on peut attendre de la philosophie « quand elle rend à la raison la souveraine maistrise de nostre ame, et l'auctorité de tenir en bride nos appétits ; entre lesquels ceulx qui iugent qu'il n'y en a pas de plus violents que ceulx que l'amour engendre ont cela pour leur opinion qu'ils tiennent au corps et à l'ame, et que tout l'homme en est possédé. » Il fait, cependant, observer qu'à la différence des passions purement spirituelles, lesquelles s'aiguisent par la jouissance, celle-ci est par son caractère mi-matériel, mi-spirituel susceptible de satiété (1).

(i) Il dit, cependant, dans un autre chapitre en parlant du désir de la gloire <( qu'il peut y avoir satiété en cet appétit comme aulx aultres ».

— SS- II la montre même cédant, comme chez J, César et d'autres, la place à l'ambition. Le caractère peu élevé qu'il attribue à l'attrait qui rapproche . les sexes lui inspire, d'ailleurs, des réflexions assez chagrines : «ie crois qu'il est vray, ce que dict Platon, que l'homme a esté faict par les Dieux pour leur iouet... et que c'est par mocquerie que nature nous a laissé la plus trouble de nos actions la plus commune, pour nous esgaler par là et apparier les fols et les sages, et nous et les bestes. Le plus contemplatif et prudent homme, quand ie Pimagine en cette assiette, ie le tiens pour affronteur de faire le prudent et le contemplatif. Ce sont les pieds du paon qui abattent son orgueil... Nous mangeons bien et beuvons comme les bestes ; mais ce ne sont pas actions qui empeschent les actions de nostre ame ; en celles-là nous gardons nostre avantage sur elles ; cellecymettoutaultre pensée sous le ioug, abrutit et abestit par son imperieure auctorité, toute la philosophie et théologie qui est en Platon, et si (pourtant) ne s'en plainct pas. D'un costé nature nous y poulse, ayant attaché à ce désir la plus noble, utile et plaisante de toutes ses fonctions ; et la nous laisse, d'aultre part accuser et fuyr comme insolente et deshonneste ; en rougir, et recommander l'abstinence... Quel monstrueux animal, qui se faict horreur à soy-mesme, à qui ses plaisirs poisent, qui se tient à malheur ! » (16.)

Tout réaliste qu'il est en ce point, notre philosophe a, cependant, en amour des raffinements dignes du chantre de l'art d'aimer. Il se pose en conseiller des dames :

« le loue la gradation et la longueur en la dispenta-

tion de leurs faveurs qu'elles fuyent tousiours

devant nous ; ie dis celles mesmes qui ont à se laisser attraper ; elles nous battent mieulx en fuyant comme les Scythes :

Et fugit ad salices, et se cupit ante vicleri (1).

« De vray, selon la loy que nature leur donne, ce n'est pas proprement à elles de vouloir et désirer, leur

roole est souffrir, obéir, consentir et se conduisant

en leur dispensation ordonneement et mesurement elles pipent bien mieulx nostre désir, et cachent le leur. » (Ib.)

A l'appui de son dire, il va prouver dans un autre chapitre que nostre désir s'accroist j)ar la malaysance :

« Il n'est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satiété qui vient de l'aysance, ny rien qui l'aiguise tant, que la rareté et difficulté.... nostre appétit mesprise et oultre passe ce qui luy est en main, pour courir aprez ce qu'il n'a pas.... nous deffendre quelque chose, c'est nous en donner envie.... nous l'abandonner tout à faict, c'est nous en engendrer le mespris. La faulte et l'abondance retombent en mesme inconvénient.... Le désir et la iouïssance nous mettent pareillement en peine. La rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l'aysance et la facilité l'est, à vray dire, encores plus.... La satiété engendre le desgoust, c'est une passion mousse, hebetee, lasse et endormie....

(1) Elle fuit vers les saules, et veut auparavant être vue.

(VIRG., Egl. III).

Pourquoy a l'on voilé iusques au-clebssous des talons ces beautez que chascunc désire montrer, que chascun désire veoir ? A quoy sert cette honte virginale, cette froideur rassise, cette contenance severe, cette profession d'ignorance des choses qu'elles sçavent mieulx que nous qui les instruisons, qu'à nous accroistre le désir de vaincre, gourmander, et fouler à nostre appétit, toute cette cerimonie et ces obstacles ? C'est gloire, disent-ils, de triompher de la modestie, de la chasteté et de la tempérance : et qui desconseille aux dames ces parties-là, il les trahit, et soy-mesme. Ilfault croire que le cœur leur frémit d'effroi, que le son de nos mots blece la pureté de leurs aureilles, qu'elles nous en haïssent, et s'accordent à nostre importunité d'une force forcée. La beauté, toute-puissante qu'elle est, n'a pas de quoy se faire savourer sans cette entremise. « (II, 15.)

Au surplus. « un galant homme n'abandonne point sa poursuite, pour estre refusé, pourveu que ce soit un refus de chasteté, non de chois; nous avons beau iurer, et menacer, et nous plaindre ; nous mentons, nous les en aimons mieulx : il n'est point de pareil leurre, que la sagesse non rude et renfrognée. Telle peut donner plus, qui ne donne pas tant.... Si en quelque chose la rareté sert d'estimation, ce doibt estre en cecy ; ne regardez pas combien peu c'est, mais combien peu l'ont; la valeur de la monnoye se change selon le coing et la marque du lieu. » (III, 5.)

Quand il s'agit de l'amour dans la vieillesse, il n'est pas facile de dégager la pensée de Montaigne des contradictions auxquelles il se laisse aller. Ainsi, d'une

part, nous le voyons faire de cette « agitation esveillée, vifve et gaye » qui accompagne ce sentiment une sorte de régime hygiénique qu'il ordonnerait comme médecin « pour nous tenir en force contre les prinses de la vieillesse, pendant que nous n'en sommes qu'aux faux bourgs, que le pouls bat encores :

Dum nova canitics, dum prima et recta senectus (1).

nous avons besoing d'estre sollicitez et chatouillez par quelque agitation mordicante comme est celle-cy. Voyez combien elle a rendu de ieunesse, de vigueur, et de gayeté au sage Anacreon ». Soit, mais on peut remarquer que ce sage vécut (dit-on) 85 ans ; et, qui posera la limite entre la première vieillesse dont parle Juvénal et celle qui la suit ? Le cas paraît assez embarrassant à Montaigne lui-même. Il serait tenté de dire avec le fabuliste :

Ah ! si mon cœur osait encor se renllammer, Ne sentirais-je plus de charme gui m'arrête, Ai-je passé le temps d'aimer ?

Cependant, il ajoute, d'autre part, en manière de correctif ou d'amende honorable :

« Mais i'entends bien que c'est une commodité fort malaysée à recouvrer ; par foiblesse et longue expérience, nostre goust est devenu plus tendre et plus exquis ; nous demandons plus, lorsque nous apportons moins; nous voulons le plus choisir, lorsque nous méritons le moins d'estre acceptez,... i'ay honte de me trou-

(1) Lorsque nous commençons à blanchir, avant que la vieillesse ne courbe nostre corps. (Juvén., sat. III).

ver parmy cette verte et bouillante ieunesse.... Qu'irionsnoiis présenter nostrc misère parmy cette alaigresse ?... Ils ont la force et la raison pour cela ; faisons leur place, nous n'avons plus que tenir... c'est un commerce qui a besoing de relation et de correspondance ; les aultres plaisirs que nous recevons, se peuvent recognoistre par recompenses de nature diverse ; mais cettuy-cy ne se paye que de mesme espèce de monnoye.... On aime un corps sans ame ou sans sentiment, quand on aime un corps sans son consentement et sans son désir.... cil n'a rien de généreux qui peult recevoir plaisir ou il n'en donne point.... i'aime bien mieulx ne vivre point que de ne vivre que d'aulmosne.... nature se debvoit contenter d'avoir rendu cet aage misérable sans le rendre encores ridicule » (1). (Ib.)

De la tristesse.

« le suis un des plus exempts de cette passion, ne l'ayme ny l'estime, quoique le monde ait entreprins, comme à prix faict, de l'honorer de faveur particulière ; ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience : sot et vilain ornement. » (I, 2.)

Voilà qui est bien sévère et ne s'accorde guère avec ce que Montaigne nous apprend, ailleurs, de l'inconsolable tristesse à laquelle il se laissa aller à la mort de La Boëtie, et dont il donnait encore des preuves dix-huit ans après l'événement. Est-il nécessaire de

(1] Toutes les passions nous font faire des fautes, mais l'amour nous c;i fait faire de plus ridicules. (La Rochefoucauld).

remarquer combien il y a de douleurs légitimes V Mais ce qu'il semble particulièrement désigner, c'est cette tristesse rébarbative, cette humeur sombre et silencieuse dont il voit certains hommes se composer un maintien (1). Peut-être aussi fait-il allusion à ces jneux liypocrites dont Retz parlera plus tard dans un sermon, lesquels « ne s'excitent pas à être véritablement pénitents, mais qui font ce qu'ils peuvent pour paroître tristes, se persuadant que la tristesse est la livrée de la dévotion. »

Quoiqu'il en soit, Montaigne reconnaît que ce sentiment n'est pas toujours exempt d'un certain charme :

« Metrodorus disoit, qu'en la tristesse il y a quelque alliage de plaisir. le ne sçais s'il voulait dire aultre chose ; mais moy. i'imagine bien qu'il y a du desseing, du consentement et de la complaisance à se nourrir en la melancholie... Y a il pas des complexions qui en font leur aliment ? » (II, 20.)

Est quEcdam tlerc voluptas (2).

(1) Je ne prends point pour vertu Les noirs accès de tristesse D'un loup-garou revêtu

Des habits de la sagesse.

(J.-B. Rousseau, Ocl. II.) Voir aussi ce que dit Scarron dans VEneïde travestie « des fats qui contrefont les tristes. »

(2) Il y a quelque douceur à pleurer.

(Ovide, Trist. IV.)

Il n'est rien

Qui ne soit souverain bien, .lusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.

(La Fontaine.)

Montaigne se sert aussi de quelques exemples pour peindre « cette morne, muette et sourde stupidité qui nous transit, lorsque les accidents nous accablent surpassants nostre portée », et dont Sénèque a dit: Curtc lèves loquuntur, graves stupent (1).

De la pitié. — De la bonté.

Cet homme que l'on a parfois accusé d'égoïsme se montre plein de pitié pour ceux qui souffrent : « Fay une merveilleuse lascheté vers la miséricorde et mansuétude. De tant y a. qu'à mon advis ie serois pour me rendre plus naturellement à la compassion qu'à l'estimation... me compassionnant si tendrement, dit-il plus loin, que ie retiens avec peine mes larmes quand i'en vois couler. »

« le hais, entre aultres vices cruellement la cruauté, et par nature et par ingénient, comme l'extrême de touts les vices... le vis en une saison en laquelle nous abondons en exemples incroyables de ce vice, par la licence de nos guerres civiles, mais cela ne m'y a nullement apprivoisé. A peine me pouvois-ie persuader avant que ie l'eusse veu, qu'il se feust trouvé des âmes si farouches, qui, pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent commettre... Les exécutions mesmes de la iustice. pour raisonnables qu'elles soient, ie ne puis les veoir d'une veue ferme. Lorsque l'occasion m'a convié

(1) Les douleurs légères parlent, les grandes sont muettes.

(SÉN., Hipp.)

aux condamnations criminelles, i'ay plustost manqué à la iustice » (1).

Il étend sa pitié jusqu'aux animaux : « le n'ay pas seu veoir seulement, sans desplaisir, poursuyvre et tuer une beste innocente qui est sans deffense, et de qui nous ne recevons aulcune offense... ie ne prends gueres beste en vie à qui ie ne redonne les champs... Les naturels sanguinaires à l'endroit des bestes tesmoignent une propension naturelle à la cruauté. Aprez qu'on se feut apprivoisé à Rome aux spectacles des meurtres des animaulx, on veint aux hommes et aux gladiateurs... Nous debvons la iustice aux hommes, et la grâce et la bénignité aux aultres créatures qui en peuvent estre capables : il y a quelque comnferce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. » (II, 11). Nous verrons plus loin qu'il place la bonté au-dessus de toutes les autres vertus. (V. le chap. de la Constance).

Comme nous pleurons et rions d'une même chose.

« Bien qu'à la vérité la pluspart de nos actions ne soient que masque et fard et qu'il puisse quelques fois estre vray que

Heredis fletus sub pei'sona risus est (2}.

(1) Montaigne semble oublier ici cette pensée de Martial qu'il a citée ailleurs :

Cui nemo est malus, quis bonus esse potest ? Qui peut être bon aux yeux de celui pour qui il n'y a pas de méchant ?

(2) Le rire est sous le masque d'un héritier qui pleure (Publius Syrus.)

il fault considérer comme nos âmes se trouvent souvent agitées de diverses passions. Et tout ainsi qu'en nos corps ils disent qu'il y a une assemblée de diverses humeurs, desquelles celle-là est maistresse, qui commande le plus ordinairement en nous, selon nos complexions : aussi en nos âmes, bien qu'il y ait divers mouvements qui les agitent, si fault-il qu'il y en ait un à qui le champ demeure ; mais ce n'est pas avec si entier advantage que, pour la volubilité et soupplesse de nostre ame, les plus foibles par occasion ne regaignent encores la place, et ne facent une courte charge à leur tour. D'où nous voyons non seulement les enfants, qui vont tout naïfvement aprez la nature, pleurer et rire souvent d^ mesme chose. Nul d'entre nous ne se peult vanter, quelque A'^oyage qu'il face à son souhait , qu'encores au despartir de sa famille et de ses amis, il ne sente frisonner le courage, et si les larmes ne luy en eschappent tout à faict, au moins met il le pied à l'estrier d'un visage morne et contristé. Et quelque gentille flamme qui eschauffe le coeur des filles bien nées, encores les despend on à force du col de leur mères pour les rendre à leurs espoux. Ainsin, il n'est pas estrange de plaindre celuy-là mort qu'on ne vouldroit aulcunement estre en vie... Nous avons poursuyvi avec résolue volonté la vengeance d'une iniure, et ressenti un singulier contentement de la victoire ; nous en pleurons pourtant. Ce n'est pas de cela que nous pleurons ; il n'y a rien de changé ; mais nostre ame regarde la chose d'un aultre œil, et se la représente par un aultre visage, car chaque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres. » (I. 37.)

De l'ambition et de la gloire. — Borner ses désirs.

Le sort qui avait fait naitre Montaigne dans « un estage moyen ». comme il le dit, Tavait affranchi de toute ambition, et maintenu dans cette ligne de modération dont il ne se départit dans aucune circonstance de sa vie :

« Chacun d'entre nous foiblets est excusable d'estimer sien ce qui est comprins soubs cette mesure ; mais aussi, au-delà de cette limite, ce n'est plus que confusion : c'est la plus large estendue que nous puissions octroyer à nos droicts. Plus nous amplifions nostre besoing et possession, d'autant plus nous engageons nous aux coups de la fortune et des adversitez. La carrière de nos désirs doibt estre circonscrite et restreinte à un court limite des commoditez les plus proches et contigûes, (1) et doibt, enoultre, leur course se manier, non en ligne droicte qui face bout ailleurs, mais en rond auquel les deux poinctcs se tiennent et terminent en nous par un brief contour. Les actions qui se conduisent sans cette reflexion (s'entend voysine reflexion et essentielle), comme sont celles des avaricieux. des ambitieux et tant d'aultres qui courent de poincte, desquels la course les emporte tousiours devant eulx, ce sont actions erronées et maladifves. » (III , 10.)

« l'aiguise mon courage vers la patience ; ie l'afîoi-

(1) Qui borne ses désirs est toujours assez riche.

(Volt., les Scythes.)

blis vers le désir: autant ay-ie à souhaiter qu'un aultre. et laisse à mes souhaits autant de liberté et d'indiscrétion ; mais pourtant, si ne m'est-il iamais advenu de souhaiter ny empire ny royauté, ny l'éminence de ces haultes fortunes et commanderesses : ie ne vise pas de ce costé là ; ie m'aime trop. Quand ie pense à croistre, c'est bassement, d'une accroissance contraincte et couarde, proprement pour moy, en résolution, en prudence, en santé, en beauté et en richesses encores ; mais ce crédit, cette auctorité si puissante, foule mon imagination, et, toutà l'opposite del'aultre (Jules César) m'aimerois, à Taduenture, mieulx deuxiesme ou troisiesme à Périgueux, que premier à Paris ; au moins, sans mentir, mieulx troisiesme à Paris, que premier en charge, ie ne veulx ny débattre avec un huissier de porte, misérable incognu, ny faire fendre, en adoration, les presses où ie passe. le suis duictà un estage moyen, comme par mon sort, aussi par mon goust ; et ay montré, en la conduicte de ma vie et de mes entreprinses, que i'ay plustost fuy, qu'aultrement, d'eniamber par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea ma naissance: toute constitution naturelle est pareillement iuste et aysée. i'ay ainsi Tame poltrone, que ie ne mesure pas la bonne fortune selon sa haulteur, ie la mesure selon sa facilité. » (III, 7.)

Ici, Montaigne raille les petits hommes qu'une ambition mal justifiée pousse à rechercher dans leur obscure carrière une renommée qui ne s'acquiert pas à si bon marché.

K L'ambition n'est pas un vice de petits compaignons. La renommée ne se prostitue pas à si vil compte : les

actions rares et exemplaires, à qui elle est deue. ne soufîriroient pas la compaignie de cette foule innume-

rable de petites actions iournalieres Le marbre

eslevera vos tiltres tant qu'il vous plaira, pour avoir faict rapetasser un pan de mur. ou descrotter un ruis seau publicque, mais non pas les hommes qui ont du sens. Entretenez en hardiment vostre fils et vostre valet, comme cet ancien, qui n'ayant aultre auditeur de ses louanges et content de sa valeur, se bravoit avecques sa chambrière, en s'escriant : « O Perrette, le galant et suffisant homme de maistre que tu as !... Qui ne peult d'ailleurs, si se paye de sa bourse.. .. nous avons les voluptés sortables à nostre fortune, n'usurpons pas celles de la grandeur ; les nostres sont plus naturelles ; et d'autant plus solides et seures qu'elles sont plus basses. Puisque ce n'est pas conscience, au moins par ambition, refusons l'ambition : desdaignons cette faim de renommée et d'honneur, basse et belistresse, qui nous le faict coquiner (mendier) de toute sorte de gents, par moyens abiects et à quelque prix vil que ce soit, quœ est ista laus, quœ possit e macello j)eti ? (1) C'est deshonneur d'estre ainsin honoré. Apprenons à n'estre non plus avides, que nous sommes capables, de gloire. De s'enfler de toute action utile et innocente, c'est à faire à gents à qui elle est extraordinaire et rare : ils la veulent mettre pour le prix qu'elle leur couste. A mesure qu'un bon effect est plus esclatant, ie rabbats de sa bonté le souspeçon en quoy

(1) Quelle est cette gloire qu'on peut trouver au marché ? (Cic. de fin. bon. et mal., II).

l'entre qu'il soit produict plus pour estre esclatant. que pour être bon : estalé, il est à demy vendu. » (III, 10.)

Nul n'a jamais parlé avec plus de dédain que !Montaigne de la gloire « la plus inutile, vaine et faulse monnoye qui soit en nostre usage... C'est le sort qui nous applique la gloire, selon sa témérité... à qui doibvent César et Alexandre cette grandeur infinie de la renommée qu'à la fortune ? » Il déplore que les hommes sacrifient tout à la poursuite de cette chimère :

« De toutes les resveries du monde, la plus receue et plus universelle est le soing de la réputation et de la gloire, que nous espousons iusqucs à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens efYectuels et substantiaux. pour suyvre cette vaine image et cette simple voix, qui n'a ny corps, ny prinse... Nous sommes tout creux et vuides ; ce n'est pas de vent et de voix que nous avons à nous remplir, il nous fault de la substance plus solide à nous reparer ; un homme aflamé seroit bien simple de chercher à se pourveoir plus tost d'un beau vestement que d'un bon

repas ; il fault courir au plus pressé des humeurs

desraisonnables des hommes, il semble que les philosophes mesmes se desfacent plus tard et plus envy de cette-cy que de nulle aultre : c'est la plus revesche et opiniastre... il n'en est gueres de laquelle la raison accuse si clairement la vanité ; mais elle a ses racines si vifves en nous, que ie ne sçais si iamais aulcun s'en est peu nettement descharger... Comme dict Cicero, ceulx mesmes qui la comlDattent encores veulent-ils que les livres qu'ils en escrivent portent au front leur nom, et se veulent rendre glorieux de ce qu'ils ont mesprisé la gloire. » (I, 41.)

Notre philosophe n'entend pas qu'on pratique la vertu en vue de la gloire qu'on en attend:

« La vertu est chose bien vaine et frivole, si elle tire

sa recommandation de la gloire car qu'est-il plus

fortuite que la réputation ? de faire que pes actions soient cogneues et veues, c'est le plus pur ouvrage de la fortune... Qui n'est homme de bien que parce qu'on le saura, et parce qu'on l'estimera mieulx aprez l'avoir sçeu : qui ne veult bien faire qu'en condition que sa vertu vienne à la cognoissance des hommes, celuy-là n'est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de service... Si cela estoit vray, il ne fauldroit estre vertueux qu'en public... Les actions de la vertu, elles sont trop nobles d'elles-mesmes pour rechercher aultre loyer que de leur propre valeur, et notamment pour la chercher en la vanité des iugements humains. Les sages se proposent une plus belle et iuste fin: recte facti fecissG merces est (1) ». Il tient, 'en [effet, en médiocre estime l'opinion des foules :

« Est-ce raison de faire despendre la vie d'un sage du iugement des fols ? an quidquam stultius quam, quos singulos contemnes, eos aliquid putare esse aniversos ? (2) « il faut trier de toute une nation une douzaine d'hommes, pour iuger d'un arpent de terre : et le iugement de nos inclinations et de nos actions, la

(1) La récompense d'une belle action, c'est de l'avoir faite.

(SÉNÈQ., Epit. 81).

(2) Est-il rien de plus insensé que de croire que ceux qu'on méprise individuellement sont quelque chose quand ils sont réunis. (Cic, Tusc, V.)

plus difficile matière et la plus importante qui soit, nous le remettons à la voix de la commune et de la tourbe, mère d'ignorance, d'iniustice, et d'inconstance... Nul art, nulle soupplesse d'esprit pourroit conduire nos pas à la'suitte d'un guide, si desvoyé et si desrcglé. En cette confusion venteuse de bruits, de rapports et opinions vulgaires qui nous poulsent, il ne se peult establir aulcune route qui vaille. Ne nous proposons poinct une fin si flottante et A^olage : allons constamment aprez la raison : que l'approbation publicque nous suyve par là, si elle veult; et comme elle despend toute de la fortune, nous n'avons point de loy de l'espérer plustost par aultre voye que par celle-là.

Une abnégation absolue n'est pas, au reste, indispensable pour faire le bien : « Quand pour sa droicture, ie ne suyvrois le droict chemin, ie le suyvrois pour avoir trouvé, par expérience, qu'au bout du compte, c'est communément le plus heureux et le plus utile. Dédit hoc providentia hominibus Dimius, ut honeste magis iuvarent » (1). (II, 16). D'ailleurs, exiger trop, c'est, dans sa pensée, le moyen de ne rien obtenir.

Tout dépourvu d'ambition qu'il fût, Montaigne appréciait cependant les plaisirs délicats de la louange, mais il fait, à cet égard, ses réserves : « Il y a ie ne sçais quelle doulceur naturelle à se sentir louer, mais nous luy prestons trop de beaucoup... ie ne me soulcie pastant quel ie sois chez aultruy, comme ie me soulcie

(i) C'est un bienfait de la Providence que les choses honnêtes sont aussi les plus utiles. (Quikt, Inst. or., I).

quel ye sois en moy-mesme : ie veulx être riche par moy, non par emprunt... n"est aulcun si assuré tesmoing, comme chacun à soy-mesme. Les estrangiers ne veoyent que les événements et apparences externes, chascun peult faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fîebvre et d'efïroy... ils ne veoyent pas mon cœur, ils ne veoyent que mes contenances... nous nous soignons plus qu'on parle de nous que comment on en parle ; et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des hommes, en quelque condition qu'il y coure. »

Cependant quoique la louange soit « tousiours plaisante, de qui et pourquoy elle vienne (1), si fault-il, pour s'en agréer iustement. estre informé de sa cause ; les imperfections mesmes ont leur moyen de se recommander (2) : l'estimation vulgaire et commune se veoid peu heureuse en rencontre ; et de mon temps, ie suis trompé si les pires escripts ne sont ceulx qui ontgaigné le dessus du vent populaire. » (III, 9.)

Quant à savoir si sa réputation lui survivra, c'est ce dont notre auteur se préoccupe le moins : « le ne cherche aulcunement qu'on m'aime et estime mieulx, mort que vivant... Si i'estois de ceulx à qui le monde

(1) M"° de Gournay dit avec plus de raison : « C'est une espèce d'injure d'être loué par ceux que vons ne voudriez pas ressembler » (Préf. des Essais). Et Larochefoucauld : « Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui médisent. »

(2) Qui peut se vanter des éloges qu'il reçoit, quand Homère a chanté les grenouilles et les rats... Favorin la fièvre quarte ; Senèque l'Empereur Claude, et Lucien, l'àne. »

(Erasme, Eloge de la folie).

pcult debvoir louange, ie l'en quitterois pour la moitié, et qu'il me la payast d'avance ; qu'elle se hastast et amoncelast tout autour de moy, plus espesse qu'alongee, plus pleine que durable ; et qu'elle s'evanouist hardiement quand et ma cognoissance, et quand ce doulx son ne touchera plus mes aureilles... ie ne fois nulle recepte des biens que ie n'ay peu employer à l'u sasre de ma vie. »

Comme l'âme décharge ses passions sur des objets faux quand les vrais lui défaillent.

Tel est le titre d'un chapitre des Essais qui est comme le commentaire de cette pensée d'un ancien poète :

Point ne se fault courroucer aux affaires, Il ne leur chauld de toutes nos colères (1).

! Un gentilhomme des nostres, merveilleusement subiect à la goutte, estant pressé par les médecins de laisser du tout l'usage des viandes salées, avoit accoustumé de respondre plaisamment que « sur les efforts et tourments du mal, il vouloit avoir à qui s'en prendre ; et que s'escriant et mauldissant tantost le cervelas, tantost la langue de bœuf et le iambon, il s'en sentoit d'autant allégé. Comme le bras estant haulsé pour frapper, il nous deult, si le coup ne rencontre et qu'il aille au vent, de mesme il semble que l'ame esbranlée

(1) On a dit depuis : Il ne faut pas sen prendre aux choses, cela ne leur fait absolument rien.

et esmuc se perde en soy-mesme si on ne luy donne prinse ; et fault tousiours luy fournir d'obiect où elle s'abatte et agisse... et nous veoyons que i'ame en ses passions se pipe plus tôt elle-mesme, se dressant un fauls subiect et fantastique, voire contre sa propre créance, que de n'agir contre quelque chose. Ainsin emporte les bestes leur rage à s'attaquer à la pierre ou au fer qui les a blecees... Quelles causes n'inventons nous des malheurs qui nous adviennent ? A quoy ne nous prenons nous, à tort ou à droict, pour avoir où nous escrimer ? Qui n'a veu mascher et engloutir les Chartes, se gorger d'une balle de dez, pour avoir où se venger de la perte de son argent ? »

Quelques exemples historiques servent de développement à la pensée de l'auteur :

« Xerces fouetta la mer, et escrivit un cartel de desfi au mont Athos ; et Cyrus amusa toute une armée plusieurs iours à se venger de la rivière de Cydnus, pour la peur qu'il avoit eue en la passant. Augustus César, ayant esté battu de la tempcste sur mer, se print à desfîer le dieu Neptunus, et en la pompe des ieux circenses feit oster son image du reng où elle estoit parmy les aultres Dieux, pour se venger de luy ; en quoy il est encorcs moins excusable que les précédents, car ceulxlà surpassent toute folie, d'autant que l'impiété y est ioincte, qui s'en adressent à Dieu mesme ou à la fortune, comme si elle avoit des aureilles subiectes à nostre batterie ; à l'exemple des Thraces, qui. quand il tonne ou esclaire, se mettent a tirer contre le ciel d'une vengeance Titanienne, pour rengcr Dieu à raison, à coups de flèches... mais nous ne dirons iamais assez d'iniures au desreglement de notre esprit. » (I, 4).

Nous passons maintenant des phénomènes de l'ordre affectif à ceux de l'ordre intellectuel.

De rimagination.

Dans le chapitre qu'il intitule de la force de Vimaginaiion, Montaigne ne traite que des effets physiques et moraux qui résultent de sensations vives, d'extases, de fascinations ou d'hallucinations :

« Il est vraysemblable que le principal crédit des visions, des enchantements et de tels effets extraordinaires, vienne de la puissance de l'imagination, agissant principalement contre les âmes du vulgaire, plus molles ; on leur a si fort saisi la créance, qu'ils pensent veoir ce qu'ils ne veoyent pas. » (I, 20.)

On ne saurait mieux dire, mais pourquoi remplir ce chapitre du récit d'une foule de faits aussi chimériques que peu édifiants, et contre lesquels, tout sceptique qu'il est, l'auteur ne songe pas à protester « les tesmoignages fabuleux, pourveu qu'ils soyent possibles luy servant comme les vrais ? »

D'une nature impressionnable, il ressentait vivement les effets de l'imagination dans l'ordre physique :

« le suis de ceulx qui sentent très grand effort de l'imagination : chacun en est heurté, mais aulcuns en sont renversez. Son impression me perce, et mon art est de luy eschapper, par force à luy résister. le vivroy de la seule assistance de personnes saines et gayes : la veue des angoisses d'aultruy m'angoisse matériellement, et a mon sentiment souvent usurpé le sentiment

d'un tiers ; un tousseur continuel irrite mon poumon et mon gosier ; ie visite plus mal volontiers les malades auxquels le m'intéresse, que ceulx auxquels je m'attends moins et que ie considère moins : ie saisis le mal que i'estudie. et le couche en moy. lenetreuve pas estrangc qu'elle donne et les fiebvres et la mort à ceulx qui la laissent faire et qui luy applaudissent. » — Il cite à ce propos, Texemple d'un certain Gallus Vibius qui devint Ibu à vouloir approfondir avec trop d'ardeur l'essence de la folie. Il trouve là une occasion qu'il n'a garde de laisser échapper de railler les médecins :

« Pourquoy practiquent les médecins avant main la créance de leur patient, avec tant de faulses promesses de sa guarison, si ce n'est à fin que l'effect de l'imagination supplée à l'imposture de leur apozème ? Ils sçavent qu'un des maistres de ce métier leur a laissé par escript, qu'il s'est trouvé des hommes à qui la seule veue de la médecine faisoit l'opération. » (Ib.)

Au point de vue moral, quoique doué au plus haut degré de cette faculté « qui attriste tout par son absence, a dit un charmant écrivain, comme il fait triste dans une maison où il n'y a pas de femmes » (1), Montaigne n'a pas traité de l'influence que l'imagination exerce, en dehors du monde sensible, sur le bonheur ou le malheur des individus. Mais quand il parle de la poésie et du beau, on sent que le rôle prépondérant qu'y joue la faculté esthétique par excellence ne lui a pas échappé. « C'est la gaillardise de l'imagination qui esleve et enfle les paroles, dit-il. en parlant des poètes anciens.

(1) DouDAN, lettres 1, 3.

Et ailleurs, laissant un libre cours à son admiration pour les anciens : « l'ay tousiours une idée en l'ame et certaine image trouble, qui me présente comme en songe une meilleure l'orme que celle que i'ay mis en besongne ; mais ie ne la puis saisir et exploicter ; et cette idée mesme n'est que du moyen estage. Ce que l'argumenté par là. que les productions de ces riches et grandes âmes du temps passé sont bien loing au-delà de l'extrême estendue de mon imagination et souhaict ; leurs escripts ne me satisfont pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent d'admiration ; ie iuge leur beauté, ie la veois, sinon iusqu'au bout, au moins si avant qu'il m'est impossible d'y aspirer. » (II, 17.)

II pense que les productions des grands poètes sont au-dessus des règles de la raison :

« Quiconque en discerne la beauté d'une veue ferme et rassise, il ne la veoid pas. non plus que la splendeur d'un esclair ; elle ne praticque point nostre iugement, elle le ravit et ravage... Dez ma première enfance, la poésie a eu cela, de me transpercer et transporter. » 1,36).

Ovide, Lucain, Virgile, ont été l'objet de son premier culte, toutefois il s'y est essayé sans succès: « le l'ayme infiniment, ie me cognois assez aux ouvrages d'aultruy ; mais ie foys, à la vérité, l'enfant quand i'y veulx mettre la main ; ie ne me puis souffrir. On peut faire le sot partout ailleurs, mais non en la poésie. » (II, 17.)

De la mémoire.

Bien qu'il reconnoisse que c'est « un merveilleux util.... le réceptacle et l'estuy de la science », Montaigne ne parle guères de la mémoire, cette puissante auxiliaire de l'imagination, que pour se plaindre à plusieurs reprises, ce qui étonne, des défaillances de la sienne, défaillances telles qu'il lui est arrivé parfois d'oublier le mot du guet ou le nom de ses gens, et « qu'il est reduict, quand il a un propos d'importance à tenir, à cette misérable nécessité d'apprendre par cœur, mot à mot, ce qu'il a à dire. »

« Oultre l'inconvénient naturel que i'en souffre (car, certes, veu sa nécessité, Platon a raison de la nommer une grande et puissante déesse), si en mon païs on veult dire qu'un homme n'a point de sens, ils disent qu'il n'a point de mémoire ; et quand ie me plains du default de la mienne, ils me reprennent et mescroyent, comme si ie m'accusois d'estre insensé ; ils ne veoyent pas de chois entre mémoire et entendement. C'est bien empirer mon marché ! Mais ils me font tort : car il se veoid par expérience, plustost au rebours, que les mémoires excellentes se ioignent volontiers aux iugements débiles. » (I, 9.)

Il s'en console, à certains égards, d'abord en ce que ce défaut de mémoire l'a forcé d'exercer les forces de son propre esprit, sans les « alanguir dans l'estude des inventions et opinions estrangieres ». Secondement, en ce qu'il ne se souvient pas autant des offenses reçues,

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