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et qu'étant peu sûr de ce qu'il dit. il est moins exposé qu'un autre à mentir, au moins inconsciemment. Enfin, en ce que « les lieux et les livres luy rient tousiours d'une fresche nouvelleté ». A défaut de mémoire naturelle « il s'en forge une de papier. » (I^-) Comment s'expliquer, en effet, si ce n'est par des procédés artificiels, l'abondance de ses citations ?
De la conscience.
Il ne s'agit pas dans le chapitre qui porte ce nom de la connoissance que l'esprit humain acquiert de luimême {perception intime, sens intime), mais uniquement du sens m,ora.l, c'est-à-dire la Raison appliquée au discernement du bien et du mal :
« Il y a ie ne sçais quelle congratulation de bien faire, qui nous resïouit en nous mesmes, et une fierté généreuse qui accompaigne la bonne conscience ; une ame courageusement vicieuse se peult à l'adventure garnir de sécurité, mais de cette complaisance et satisfaction, elle ne s'en peult fournir, y
« Ce n'est pas un legier plaisir de se sentir préservé de la contagion d'un siècle si gasté. et de dire en soy : « qui me verroit iusques dans l'ame, encores ne me trouveroit-il coupable, ny de l'affliction et ruyne de personne, ny de vengeance ou d'envie, ny d'offense publicque des loix, ny de nouvelleté et de trouble, ny de faulte à ma parole ; et quoy que la licence du temps permist et apprinst à chascun. si n'ay ie mis la main ny ez biens, ny en la bourse d'hommes François, et n'ay
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vescu que sur la mienne, non plus en guerre qu'en paix ; ny ne me suis servy du travail de personne sans loyer. Ces témoignages de la conscience plaisent : et nous est grande csïouissance naturelle, et le seul payement qui ne nous manque iamais. » (III, 2.)
« Elle nous faict accuser, trahir et combattre contre nous-mesmes, et à faulte de témoing estrangier. elle nous produict contre nous... Hésiode corrige le dire de Platon, « que la peine suit de bien prez le péché, » car il dict qu'elle naist en l'instant et quand le péché.... Quinconque attend la peine, il la souffre, et quiconque l'a méritée l'attend. La meschanceté fabrique des torments contre soy... Comme la mouche guespe picque et offense aultruy, mais plus soy-mesme, car elle y perd son aiguillon et sa force pour iamais... A mesure qu'on prend le plaisir au vice, il s'engendre un desplaisir contraire en la conscience qui nous tormente de plusieurs imaginations pénibles, veillants et dormants.... Aulcune cachette ne sert aux meschants, disait Epicurus parce qu'ils ne se peuvent asseurer d'estre cachez, la conscience les descouvrant à eulx-mesmes.
Prima est ultio quod se
Judice, nemo nocens absolvitur (1)
comme elle nous remplit de crainte, aussi faict-elle d'assurance et de confiance, etie puis dire avoir marché en plusieurs hazards d'un pas bien plus ferme, en considération de la secrette science que i'avois de ma volonté, et innocence de mes desseings. » (II, 5.)
(Ij Le premier châtiment du coupable, c'est qu'il ne peut s'absoudre à son propre tribunal. (Juvén., Sat. 13.)
Dans un chapitre consacré au repentir, il nous fait comprendre la différence qui existe entre ce sentiment et le simple regret : » ie puis désirer en gênerai estre aultre ; ie puis condamner et me desplaire de ma forme universelle, et supplier Dieu pour mon entière reformation, et pour l'excuse de ma foiblesse naturelle ; mais cela ie ne le doibs nommer repentir, ce me semble, non plus que le desplaisir de n'estre ny ange, ny Caton. Mes actions sont réglées et conformes à ce que ie suis et à ma condition ; ie ne puis faire mieulx : et le repentir ne touche pas proprement les choses qui ne sont en nostre force, ouybien le regret. l'imagine infinies natures plus haultes et plus réglées que la mienne : ie n'amende pourtant mes facultez : comme ny mon bras ny mon esprit ne deviennent plus vigoreux, pour en concevcoir un aultre qui le soit » (Ibid.)
Il hait cet accidenta.1 repentir que Vage ajjporte : « En cela ie ne veois rien de conscience ; le chagrin et la foiblesse nous impriment une A-ertu lasche et catarrheuse. » (III, 2.)
« Au surplus, dit-il encore, ie n'ay gueres à méprendre de mes faultes ou infortunes qu'à moy : car, en effet, ie me sers rarement des advis d'aultruy... sauf où i'ay besoing d'instruction, de science, ou de la cognoissance du faict... et si ie ne receois pas de conseil, l'en donne aussi peu, » c'est qu'il est plus jaloux de son repos que de son autorité, et qu'à son avis : « il faict besoing d'aureilles bien fortes pour s'oiiir franchement iuger. » Ce qui ne l'empêche pas cependant de reconnaître qu'envers un ami, « c'est agir saynement d'entreprendre à blecer et offenser pour proufiter. » (III^ 13.)
Comme nous Tavons déjà vu en parlant de la gloire, Montaigne ne veut pas que l'on fonde la récompense des actions vertueuses sur l'approbation d'aultruy .
« C'est prendre un trop incertain et trouble fondement, signamment en un siècle ignorant et corrompu comme cettuy-cy ; la bonne estime du peuple est iniurieuse ; à qui vous fiez vous de veoir ce qui est louable ? Dieu me gard d'estre homme de bien selon la description que ie veois faire touts les iours, par honneur, à chascun de soy, quse fuerunt vitia, mores sunt (1).... Nous aultres principalement, qui vivons une vie privée qui n'est en montre qu'à nous, debvons avoir estably un patron au dedans, auquel toucher nos actions, ei; selon iceluy, nous carresser tantost, tantost nous chastier. l'ay mes loix et ma cour pour iuger de moy, et m'y adresse plus qu'ailleurs. . . Les aultres ne vous veoyent point, ils vous devinent par coniectures incertaines ; ils veoyent non tant vostre nature,, que vostre art : par ainsi ne vous tenez pas à leur sentence, tenez vous à la vostre... »
« C'est une vie exquise, celle qui se maintient en ordre iusques en son privé. Chascun peult avoir part au bastelage, et représenter un honneste personnage en l'cschaffauld (sur un théâtre) ; mais au dedans et en sa poictrine, où tout nous est loisible, où tout nous est caché, d'y estre réglé, c'est le poinct (2). » (75.)
(1) Les vices d'autrefois sont les mœurs 'd'aujourd'hui.
(Sen., op. 39.)
(2) Le grand art est d'apprendre ci bien vivre avec soi.
(Gresset, le Méchant).
Malheureusement le scepticisme du penseur va bientôt reparaître. Imbu de l'opinion que les notions primitives de Tordre moral sont depuis longtemps perdues par nos égarements, il abandonne le grand principe d'une loi naturelle commune à tous les hommes, et d'où découlent parallèlement nos droits et nos devoirs. L'unique fondement de la législation, comme celui de l'oblig-ation morale, c'est, à ses yeux, la coustume « la règle des règles et générale loi des loix. »
« Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume ; chascun ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvées et receues autour de luy, ne s'en peult despendre sans remorS; ny s'y appliquer sans applaudissement. » Ce qui ne l'empêchera pas, il est vrai, d'ajouter quelques lignes plus loin cette remarque qui est la critique la plus sensée de ses doctrines : « Par où il advient que ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croit hors les gonds de la raison : Dieu sçait combien desraisonnablement le plus souvent (!) » (I, 22) (1).
(1) Montaigne se montre ici inférieui" à l'auteur de Pantagruel, professant que « les loix sont extirpées du milieu de la philosophie morale et naturelle. » (Panlnr/riiel). Il l'est encore, lorsqu'incrédule au progrès de l'esprit humain, il cherche à nous enlever cette foi dans l'avenir qui n'a jamais abandonné Rabelais. Comment a-t-il pu ne le nommer qu'une fois, à côté de l'Arctin, parmi les auteurs « simplement plaisants ? »
De la volonté.
Laissons les autres facultés de rentendement (raison. jugement, perception interne) dont il n'est question dans les Essais qu'au point de vue de la certitude, laquelle nous fournira l'occasion d'en parler, et abordons la faculté de vouloir ou plutôt les faits moraux qui s'y rattachent, vertus et qualités, défauts et vices ; car Montaigne goûte peu la métaphysique, et considérant la volonté comme subordonnée au jugement, il n'en traite guère d'une manière abstraite, si ce n'est pour démontrer son impuissance et ses dérèglements : « Veult elle tousiours ce que nous voudrions] qu'elle voulsist? ne veut-elle pas souvent ce que nous luy prohibons de vouloir, et à nostre évident dommage ? se laisse elle non plus mener aux conclusions de nostre raison ?» (I, 20.)
Sur la question du libre arbitre et la difficulté de l'accorder avec la prescience di^àne ou l'idée du fatum (destin) « auquel elle est meslee », il constate « qu'on en est encores aux arguments du temps passé. » Ce n'est pas assurément son doute qui y répandra quelque clarté. Il reconnaît, au reste, que l'intention juge nos actions, et que rien n'est en notre pouvoir que la volonté : « Nous no pouvons estre tenus audelà de nos forces et de nos moyens ; à cette cause parce que les effects et exécutions ne sont aulcunemcnt en notre puissance, et qu'il n"y a rien à bon escient en nostre
puissance que la volonté, en celle là se fondant par nécessité, et s'establissant toutes les règles du deJjvoir de l'homme. » (I, 17.)
Ce qui préoccupe, par-dessus tout, notre philosophe, c'est son indépendance : il n'entend à aucun prix aliéner sa liberté ;. c'est l'idée dominante du chapitre qu'il intitule : De mesnager sa. volonté.
« Au prix ^du commun des hommes, peu de choses me touchent, ou, pour mieulx dire me tiennent ; car c'est raison qu'elles touchent, pourveu qu'elles ne nous tiennent, l'ay grand soing d'augmenter, par estude et par discours, ce privilège d'insensibilité, qui est naturellement bien advancé en moy ; i'espouse et me passionne par conséquent de peu de choses... ie m'engage difficilement autant que ie puis, ie m'emplo"ye tout à moy... aux affections qui me distrayent de moy, et attache ailleurs, à celles là m'oppose ie de toute ma force. Mon opinion est, qu'il se [fault prester à aultruy et ne se donner qu'à soy mesme... tu as bien largement affaire chez toi, ne t'esloigne pas. Si quelquesfois on m'a poulsé au maniement d'affaires publicques... i'ay promis de m'en charger, non de les incorporer ; de m'en soigner, ouy ; de m'en passionner, [nullement... il faut mesnager la liberté de nostre ame et ne l'hypothéquer qu'aux occasions iustes, lesquelles sont en bien
petit nombre si nous iugeons sainement Personne
ne distribue son argent à aultruy, chascun y distribue son temps et sa vie ; il n'est rien de quoy nous soyons si prodigues que de ces choses là, desquelles seule l'avarice seroit utile et louable. » Et il raille ces importants ou ces faiseurs « qui se mêlent des petites choses
comme des grandes ; de ce qui ne les touche point, comme de ce qui les touche, et sont sans vie quand ils sont sans agitation tumultuaîre... Ce n'est pas qu'ils veuillent aller, tant comme c'est qu'ils ne se peuvent tenir. » (III, 10.)
Ménager sa volonté, c'est donc à bien prendre, pour notre philosophe, ne se passionner pour rien, ou ne s'attacher fortement à rien ; doctrine qui pourrait le laire accuser d'égoïsme, si cette indifférence pour les affaires d'autrui n'avait son contre-poids dans un sentiment élevé du devoir, dont témoignent suffisamment ces nobles paroles : « le ne veulx pas qu'on refuse aux charges qu'on prend, l'attention, les pas, les paroles et la sueur, et le sang au besoing... mais c'est par emprunt et accidentalement. . . Nous empeschons, au demeurant, la prinse et la serre de l'ame, à luy donner tant de choses à saisir. Les unes, il les luyfault seulement présenter, les aultres attacher, les aultres incorporer ; elle peult veoir et sentir toutes choses, mais elle ne doibt se paistre que de soy... La pluspart de nos vocations sont farcesques : mundus universus exercet histrionam (1). Du masque et de l'apparence il n'en fault pas faire une essence réelle, ny de l'estrangier le propre ; nous ne sçavons pas distinguer la peau de la chemise... i'en veois qui se transforment et se transubstancient en autant de nouvelles figures et de nouveaux estres, qu'ils entreprennent de charges... ie ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades qui les regardent, de celles qui regardent leurs commissions . ou leur
(1) Le monde entier n'est que comédie.
suitte, ou leur mule. Ils enflent et grossissent leur ame et leur discours naturel, selon la haulteur de leur siège magistral. Le Maire, et Montaigne ont tousiours esté deux, d'une séparation bien claire. »
« Quand ma volonté me donne à un party, ce n'est pas d'une si violente obligation que mon entendement s'en infecte... Mon interest ne m'a faict mescognoistre ny les qualitez louables en nos adversaires, ny celles qui sont reprochables en ceulx que i'ay suivis... hors le nœud du débat, ie me suis maintenu en equanimité et j pure indifïerence. Ceulx qui allongent leur cholere et j leur haine au delà des affaires, comme faict la pluspart, | montrent qu'elle leur part d'ailleurs, et de cause particulière... tout ainsi comme, à qui estant guary de son ulcère la ficbvre demeure encores, montre qu'elle avoit un aultre principe plus caché. » (Ib.)
Somme toute, indulgent et serviable à l'occasion, cet égoïste prétendu qui voulait qu'on ménageât sa volonté , a pu se rendre ce témoignage « qu'il tenoit toujours j plus qu'il ne promettoit. »
De la modération.
Ce qu'on vient de lire sur la nécessité de ménager sa volonté peut s'appliquer en partie à la modération, la première des vertus pour notre moraliste, celle qu'il reflète dans toutes ses pensées comme dans toute sa vie.
Excellente partout, la modération se confond à ses yeux avec la jirudence, laquelle nous enseigne à régler
nos jouissances pour en assurer la durée, et à maintenir cet équilibre moral qui est aux facultés de l'âme ce que la santé est au corps... C'est en ce sens qu'il peut dire : « C'est la mère nourrice des plaisirs humains ; en les rendant iustes, elle les rend seurs et purs, les modère, elle les tient en haleine et en appétit; retranchant ceulx qu'elle refuse, elle nous aiguise envers ceulx qu'elle nous laisse, et nous laisse abondamment touts ceulx que veult nature, et iusques à la satiété, sinon iusques à la lasseté, maternellement... Elle aime la vie, elle aime la beauté, la gloire et la santé : mais son office particulier et propre c'est sçavoir user de ces biens regleement, et les sçavoir perdre constamment. » (I, 2.5.)
« Tenez-vous dans la route commune ; il ne faict pas bon estre si subtil et si fin... ie vous conseille, en vos opinions et en vos discours, autant qu'en vos mœurs, et en toute aultre chose, la modération et l'attrempance (le réserve), et la fuyte de la nouvelleté et de l'estrangeté : toutes les voyes extravagantes me faschent. « (II, 12.)
« Nous pouvons saisir la vertu de façon qu'elle en deviendra vicieuse, si nous l'embrassons d'un désir trop aspre et violent... On peult trop l'aymer et se porter excessivement en une action iuste... à ce bias s'accomode la voie divine « ne soyez plus sages qu'il ne fault, mais sobrement sages » (1) (S. Paul). « l'ay veu tel grand blecer la réputation de sa religion, pour
(1) Non plus sapera quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem. {Ep. ad. Rom., ch. xii.)
se montrer religieux oultre tout exemple des hommes de sa sorte (1). l'ayme des natures tempérées et moyennes : Timmoderation vers le bien mesme, si elle m'offense, elle m'estonne. et me met en peine de la baptizer...
« L'archer qui oultre passe le blanc fault, comme celuy qui n'y arrive pas. (I, 29.)
« Il fault avoir l'ame instruicte des moyens de soul)tenir et combattre les maulx, et instruicte des règlede bien vivre et de bien croire : et souvent l'esveiller et exercer en cette belle estude. mais à une ame de commune sorte, il fault que ce soit avec relasche et modération ; elle s'affole d'estre continuellement bandée... ie veulx estre maistre de moy, à touts sens ; la sagesse a ses excez et n'a pas moins besoing de la modération que la folie » (2) (III, 1), totum in eo est, ut tibi imperes, disait Cicéron cité par Montaigne (3).
Cette aspreté et violence de désirs empesche plus qu'elle ne sert à la conduicte de ce qu'on entreprend ; nous ne conduisons iamais bien la chose de laquelle nous sommes possédez et conduicts... Celuy qui se porte plus modérément euA'ers le gaing et la perte, il est tousiours chez soy ; moins il se pique et passionne au
fl) Sixte-Quint disait au cardinal de Joyeuse : « 11 n'y a rien que vostre Roi (Henri III) ne fasse pour estre moine, ni que ie n'aie fait, moi, pour ne l'estre pas. (Coste.)
(2) La parfaite raison fuit toute extrémité Et veut que l'on soit sage avec sobriété.
(Mol, le Misanth.)
(3) Savoir se commander, tout est là.
ieu, il le conduict d'autant plus advantageusement et seurement. » (IbJ
Concntur sibi res, non se submittere rébus (1).
Cette modération, on doit l'apporter dans toutes les occupations : « Au mesnage, à l'estude, à la chasse et tout aultre exercice, il fault donner iusques aux derniers limites du plaisir ; et garder de s'engager plus avant où la peine commence à se mesler parmy. Il faut reserver d'embesongnement et d'occupation autant seulement qu'il en est besoing pour nous tenir en haleine et pour nous garantir des incommoditez que tire aprez soy l'aultre extrémité d'une lasche oysiveté et assopie. » (I, 38.) Au total, se connaître, se posséder, se suffire, c'est à cela que vise, avant tout, cette morale tempérée, mais quoi qu'on en ait dit, tout Montaigne n'est pas là.
Il n'est pas jusqu'à la vaillance à laquelle notre moraliste n'impose, comme aux autres vertus, des limites en dehors desquelles « on se trouve dans le train du vice : en manière que par chez elle on se peult rendre à la témérité, obstination et folie, qui n'en sçait bien les
(1) S'asservir les choses et ne pas se laisser gouverner par elles (Horace). Quand Montaigne ne nous blâme « d'aller d'un extrême à l'autre sans sçavoir conserver une assiette moyenne », il nous fait souvenir de ces vers de Cléante, dans Tartuffe :
Eh bien ! ne voilà pas de vos emportements !
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments ;
Dans la droite raison jamais n'entre le vôtre,
Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre.
])ornes, malayséeS; à la vérité, à choisir sur leurs confins. » (I, 14). C'est ainsi qu'il regarde la modération dans la victoire comme « une des plus grandes sagesses de l'art militaire », nonobstant les heureuses témérités dont il rappelle le souvenir et les raisons contraires qu'on peut alléguer : « Se reiecter au dangier aprcz la victoire, c'est la remettre encores un coup à la mercy de la fortune.... il faict dangereux assaillir un homme à qui vous avez oste tout aultre moyen d'eschapper que par les armes : car c'est une violente maistresse d'eschole que la nécessité. » (1,47). Ici plus particulièrement, la modération se confond pour notre auteur avec la, prudence, sur laquelle nous reviendrons plus loin.
A la modération se rattache la tempérance que Platon n'en distingue pas et, à certains égards, la chasteté : « On doibt aimer la tempérance par elle mesme, et pour le respect de Dieu qui nous l'ordonne, et la chasteté. » Mais à l'occasion de ces vertus, il faut s'entendre. « Celle que les catarrhes nous prestent, et que ie dois au bénéfice de ma cholique, ce n'est ny chasteté, ny tempérance.... Nous appelions sagesse la difficulté de nos humeurs, le desgoust des choses présentes (1) ; mais, à la vérité, nous ne quittons pas tant les vices, comme nous les changeons, et, a mon opinion, en pis. » (III, 2). En somme, la chasteté est essentiellement, pour Montaigne, l'apanage du sexe faible. Tout bon catholique qu'il tient à paraître, on l'eût vu sourire dans sa fraise à l'idée qu'il avait sa part à revendiquer dans l'exercice
(1) Quand le vice nous quitte, nous nous flattons de la créance que c'est nous qui le quittons. (L.\ Rochefoucauld).
de cette « vertu femelle ». comme il la nomme, et peutêtre se fùt-il appliqué à ce propos les réflexions qu'on va lire sur la valeur relative de nos qualités :
« C'est une espèce de mocquerie et d'iniure de vouloir faire valoir un homme par des qualitez mesadvenantes à son rang, quoy qu'elles soyent aultrement louables, et par les qualitez aussi qui ne doibvent pas estre les siennes principales, comme qui loueroit un roy d'estre bon peintre ou bon architecte, ou encores bon harquebuzier, ou bon coureur de bagues. Ces louanges ne font honneur, si- elles ne sont présentées en foule et à la suitte de celles qui lui sont propres : à sçavoir de la iustice et de la science de conduire son peuple en paix et en guerre.... Plutarque dict davantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins nécessaires, c'est produire contre soy le tesmoignage d'avoir mal dispensé son loisir, et l'estude qui debvroit estre employée à choses plus utiles et nécessaires.... Un roy doibt pouvoir respondre comme Iphicrate respondit à l'orateur qui le pressoit, en son invective, de cette manière : « Eh bien ! qu'es-tu pour faire tant le brave ! es-tu homme d'armes ? es-tu archer ? es-tu picquier ? — le ne suis rien de tout cela, mais ie suis celuy qui sait commander à touts ceux là, «
Sincérité. — Respect de nos promesses.
On ne s'étonnera pas qu'ayant pour le mensonge l'aversion que l'on sait, Montaigne place la sincérité au premier rang des qualités qu'il importe d'acquérir, et
dont il se targue à bon droit : « le me suis bien ordonné d'oser dire tout ce que i'ose faire, et me desplais des pensées meames impubliables ; la pire de mes actions et conditions ne me semble pas si laide, comme ie treuve laid et lasche de ne l'oser advouer. Chacun est discret en la confession, on le debvroit estre en action... qui s'obligeroit à tout dire, s'obligeroit à ne rien faire de ce qu'on est contrainct de taire. Il fault veoir son vice et l'estudier pour le redire ; ceux qui le recèlent à aultruy le cèlent ordinairement à eulx-mesmes,et ne le tiennent pas pour assez couvert s'ils le veoyent ; ils le soubstrayent et le desguisent à leur propre conscience : Quare vitia. sua nemo cojifitetur ? Quia etiam nunc in illisest: somnium narrare,vigilantis est (l).Lesmaulx du corps s'escloircissent en augmentant.... Les maulx de l'ame s'obscurcissent en leur force, le plus malade les sent le moins. Voilà pourquoy il les fault souvent remanier au iour d'une main impiteuse, les ouvrir et arracher du creux de nostre poictrine. » {III, 5.)
Montaigne veut qu'à la sincérité on joigne la confiance dans les autres. « la crainte et la desfîance attirent l'offense et la convient,.. La fiance en la bonté d'aultruy est un non legier tesmoignage de la bonté propre. » (I, 40.) C'est un excellent moyen degaigner le cœur et la volonté d'aultruy, pourveu que ce soit librement, et sans contraincte d'aulcune nécessité » (L 23.) (2).
(1) D'où vient que personne n'avoue ses vices ? C'est qu'il en est encore l'esclave. Il faut être éveillé pour raconter ses songes. (SÉNÈQUE, Epist., 53.)
(2) Il est plus honteux de se délier de ses amis que d'en être trompé (Laroghefoucauld).
Sans admettre qu'on puisse jamais se départir de la sincérité, il reconnaît que « le dire est autre chose que le faire. »
« Il fault considérer le presche à part et le prescheur. . . un homme de bonnes mœurs peult avoir des opinions faulses ; et un meschant peult prescher vérité ; voire celuy qui ne la croit pas. C'est sans doubte une belle harmonie, quand le faire et quand le dire vont ensemble : et ie ne veulx pas nier que le dire, lorsque les actions suyvent, ne soit de plus d'auctorité efficace... ie ne veois iamais aucteur, mesmement de ceulx qui traictent de la vertu et des actions, que ie ne recherche curieusement quel il a esté. » (II, 31.)
Ce qu'il vient de dire ne retranche rien au respect qu'il faut avoir pour la foi jurée ; c'est, à ses yeux, la vertu sociale par excellence :
« Le nœud qui me tient par la loy d'honnesteté me semble bien plus pressant et plus poisant, que n'est celuy de la contraincte civile ; on me garotte plus doulcement par un notaire que par moy : n'est ce pas raison que ma conscience soit beaucoup plus engagée à ce en quoy on s'est simplement fié d'elle?... l'aimerois bien plus cher romnre la prison d'une muraille et des loix, que de ma parole ; ie suis délicat à l'observation de mes promesses iusques à la superstition ; et les foys en touts subiects volontiers incertaines et conditionnelles... à celles qui sont de nul poids, ie donne poids de la ialousie de ma règle ; elle me géhenne et charge de son propre interest... La condamnation que ie fais de moy est plus vifve et plus roide que n'est celle des iuges, qui ne me prennent que par le visage de l'obligation commune,
l'estreincte de ma conscience plus serrée et plus severe.»