III
Il avoit dit dans le chapitre de l'utile et de l'honnête, « ce que la crainte m'a fait une fois vouloir, ie suis tenu de le vouloir encores.... et quand elle n'aura forcé que ma langue sans la volonté, encores suis-ie tenu de faire la maille bonne de ma parole. » Il n'admet qu'une exception à cette règle, c'est quand il s'agit d'une chose injuste « car le droict de la vertu doict prévaloir le droict de nostre obligation. » (III, 1.)
La constance.
La constance, dans le sens que lui prêtent les Stoïciens, c'est-à-dire comme synonyme de résolution ou de force d'âme, est, pour Montaigne, la plus haute perfection à laquelle puisse atteindre l'âme du sage. Elle consiste principalement « à porter de pied ferme les inconvénients où il n'y a pas de remède. » (I, 12.) C'est cette même vertu qu'il définit plus loin « une force et asseurance de l'ame, mesprisant esgualement toute sorte de contraires accidents, équable, uniforme et constante. >y (II, 2.) C'est le justum et tenacem propositi virum d'Horace : « La plus réglée ame du monde et la plus parfaicte n'a que trop à faire à se tenir en pieds, et à se garder de s'emporter par terre de sa propre faiblesse... et se pourroit mettre en doubte si, selon sa naturelle condition, elle y peult iamais estre : mais d'y ioindre la constance, c'est sa dernière perfection. » (Ib.)
Laissons à part les actes d^héroïsme « boutées d'un
courage eslanéé hors de son giste, » il est une vertu plus accessible à tous, et qui, sans être exempte des perturbations de rame, les modère. Elle n'exclut pas d'ailleurs la prudence ou le soin de notre conservation :
« La loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous debvions couvrir, autant qu'il est en nostre puissance, des maulx et inconvénients qui nous menacent, ny par conséquent d'avoir peur qu'ils nous surprennent ; au rebours : touts moyens honnestes de se garantir des maulx sont non seulement permis, mais louables. » (I, 12.)
Du courage.
A la force d'âme ou à la constance ainsi comprise se rattache par une étroite affinité le Courage, dont l'auteur ne distingue pas expressément dans les lignes suivantes la vaillance ou le courage dans les combats.
« L'estimation et le prix d'un homme consiste au cœur et en la volonté : c'est là où gist son véritable honneur. La vaillance, c'est la fermeté, non pas des iambes et des bras, mais du courage et de l'ame ; elle ne consiste pas en la valeur de nostre cheval, ny de nos armes, mais en la nostre. Celui qui tumbe obstiné en son courage, qui, pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aulcun poinct de son asseurance : qui regarde encores, en rendant l'ame, son ennemy d'une veue ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune, il est tué, non pas vaincu ;
les plus vaillants sont parfois les plus infortunez. Aussi y a il des pertes triumphantes à l'envi des victoires. Ny ces quatre victoires sœurs, les plus belles que le soleil aye oncques veu de ses yeulx, de Salamine, de Platée, deMycale, de Sicile, n'osèrent oncques opposer toute leur gloire ensemble à la gloire de la desconfiture du roy Leonidas et des siens au pas des Thermopyles. » (I, 30.)
Mais le mot de courage est pris dans le passage suivant d'une manière plus générale :
« Il fault estre vaillant pour soy-mesme, et pour l'advantage que c'est d'avoir son courage logé en une assiette ferme et asseuree contre les assaults de la fortune. Ce n'est pas pour la montre, que nostre ame doi])t iouer son rosle ; c'est chez nous, en dedans, où nuls yeulx ne donnent que les nostres : là elle nous couvre de la crainte de la mort, des douleurs et de la honte mesme ; elle nous asseure là de la perte de nos enfants, de nos amis et de nos fortunes ; et quand l'opportunité s'y présente, elle nous conduict aussi aux hasards de la guerre. » (II, 16).
« Cecy est digne d'estre considéré, que nostre nation donne à la vaillance le premier degré des vertus, comme son nom montre, qui vient de valeur ; et qu'à nostre usage, quand nous disons un homme qui vault beaucoup, ou un homme de bien, au style de nostre court et de nostre noblesse, ce n'est à dire aultre chose qu'un vaillant homme d'une façon pareille à la romaine : car la générale appellation de vertu prend chez eulx etymologie de la force. » (II, 7.)
Il est cependant une chose qui les surpasse toutes,
c'est la bonté : « Toute aultre science est dommageable à celuy qui n'a la science de la bonté. » (I, 24.) Montaigne rappelle que Cyrus estimoit sa bonté et ses bienfaicts « loing au delà de sa vaillance et belliqueuses conquestes », et que le premier Scipion mettait « sa débonnaireté et humanité au debsus de sa hardiesse et de ses victoires ; et a tousiours en la bouche ce glorieux mot: « qu'il a laissé aux ennemis autant à l'aimer qu'aux amis. » Quant à notre philosophe, né dans un rang élevé, il y eût été, dit-il, plus ambitieux de se faire aimer que de se faire craindre ou admirer : « aussi ne hais-ie personne, et suis si lasche à offenser que pour le service de la raison mesme, ie ne puis le faire. » (III, 9.)
De la prudence.
Ce que l'auteur des Essais dit de cette vertu s'applique en partie, comme on l'a vu précédemment, à la modération. Quant à ce mot de prudence, il l'entend plus spécialement delà prévoyance, qui n'en est qu'une partie. C'est dans ce sens qu'il écrit : « La prudence est une qualité tendre et circonspecte, mortelle ennemie des haultes exécutions. » Il cherche à prouver par des exemples historiques combien elle est chose vaine, « la fortune restant l'arbitre des événements, au travers de touts nos projects, de nos conseils et précautions. » Et ailleurs encore : « L'heur et le malheur sont, à mon gré, deux souveraines puissances ; c'est imprudence d'estimer que l'humaine prudence puisse remplir le
roole de fortune (1) et vaine est l'entreprise de celuy qui présume d'embrasser et causes et conséquences, et mener par la main le progrez de son faict. « (III, 8.) A l'exemple d'Epicure dispensant son sage « de la prévoyance et soucy de l'advenir » , notre philosophe blâme ceux « qui nous desrobbent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. Calamitosus est animus futuri anxius (2). Ils oultrepassent le présent
(1) Ce mot fréquemment employé par Montaigne fut blâmé à Rome, parce qu'il semblait remplacer l'idée de providence. Cependant, chose à noter, son livi'e aujourd'hui à l'index, n'y fut pas officiellement censuré. L'auteur reçut même un accueil gracieux de Grégoire XIII, qui lui décerna le titre de citoyen Romain, dont le gentilhomme Perigourdin se montra très fier. Le prélat placé à la tête du Sacré Collège lui dit, en prenant congé de lui, que connaissant son affection pour l'église, il s'en remettait à lui du soin de retrancher de son livre ce qu'il y trouverait de trop licencieux, et cntr'autres le mot de fortune. {Journ. du Voyage de Montaigne, éd. Querlon, t. I}. Mais ces dispositions bienveillantes durent changer par la suite, lorsque l'auteur des Essais fut proclamé à tort ou à raison, l'un des pères de la philosophie du xviii" siècle, et le précurseur de Voltaire.
('2) C'est se rendre malheureux que de s'inquiéter de l'avenir. (Sen., Epis. 96). Rousseau reproduit cette pensée sans en citer la source : « La prévoyance qui nous porte sans cesse au' delà de nous et souvent nous place où nous n'arriverons point, voilà la source de toutes nos misères. » (Emile, 11). Cela ne peut-il pas se dire avec plus de raison de l'imprévoyance ? Est-il nécessaire, d'ailleurs, de faire ressortir le caractère décourageant qu'auraient, prises à la lettre, des idées aussi voisines du fatalisme ? « Notre bonheur, dit Grimm, réfutant J. J., n'est-il pas souvent tout entier dans nos espérances ? »
— Blet ce qu'ils possèdent pour servir à l'espérance, et pour des umbrag-es et vaines images que la fantaisie leur met au devant... lesquelles hastent et alongent leur iuyte. à mesure qu'on les suyt. Le fruit et but de leur poursuitte. c'est poursuyvre : comme Alexandre disoit que la fin de son travail, c'estoit travailler... » (III, 13). C'est ainsi que nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes tousiours ait delà. » C'est là, pour notre moraliste, « la plus commune des humaines erreurs. » II a là-dessus tout un chapitre où il commente la charmante ode d'Horace « prudens futuri temporis », etc.
De l'inégalité qui est entre nous.
L'auteur ne s'est jamais montré plus dégagé des préjugés de sa caste et de son temps, que dans le chapitre si spirituellement philosophique qu'on va lire :
« Plutarque dict, en quelque lieu, qu'il ne treuve poinct si grande distance de beste à beste. comme il treuve d'homme à homme... l'encherirois volontiers sur Plutarque ; et dirois, 'qu'il y a plus de distance de tel homme à tel homme , qu'il n'y a de tel homme à telle beste ; et qu'il y a autant de degrez d'esprits, qu'il y a d'icy au ciel de brasses, et autant
{Corr., t. V). Au reste, Montaigne s'est chargé de se réfuter hii-méme, en disant ailleurs : « Le prévoyant convient également à ce qui nous touche en bien ou en mal : considérer et iuger le danger est aulcunement le rebours de s'en estonner. » (III, 6.)
innumérables, » Voilà une doctrine en étrange désaccord avec les idées professées par quelques utopistes de nos jours. Mais si Montaigne fait une large part, — trop large peut-être, — à l'inégalité des intelligences, il ne veut pas qu'on estime un homme en raison du rang qu'il occupe :
« A propos de l'estimation des hommes, c'est mer veille que, sauf nous, aulcune chose ne s'estime que par ses propres qualitez : nous louons un cheval de ce qu'il est vigoreux et adroict, non de son harnois ; un lévrier de sa vitesse, non de son collier ; un oiseau (de fauconnerie) de son aile, non de ses longes et sonnettes : pourquoy de mesme n'estimons nous un homme par ce qui est sien ? il a un grand train, un beau palais, tant de crédit, tant de rente : tout cela est autour de lui, non en luy. Vous n'achetez pas un chat en poche ; si vous marchandez un cheval, vous luy ostez ses bardes, vous le veoyez nud et à descouvert... Pourquoy, estimant un homme, l'estimez-vous tout enveloppé et empacqueté ?... C'est le prix de l'espée que vous cherchez, non de la gaine... il le fault iuger par luy-mesme, non par ses atours ; et comme dict tres-plaisamment un ancien : Sçavez-vous pourquoy vous l'estimez grand ? Vous estimez la haulteur de ses patins, la base n'est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschasses ; qu'il mette à part ses richesses et honneurs ; qu'il se présente en chemise (1). A-t-il le corps propre à ses
(1) D'un magistrat ignorant
C'est la robe qu'on salue.
(La Fontaine).
fonctions, sain et alaigre ? quelle ame a il ? est-elle belle, capable et heureusement pourveue de toutes ses pièces ? est-elle riche du sien, ou de l'aultruy "? La fortune n'y a elle que veoir ? »
« L'empereur duquel la pompe vous esblouit en public, veoyez le derrière le rideau ; ce n'est rien qu'un homme commun, et, à l'adventure, plus vil que le moindre de ses subiects ; la couardise, l'irrésolution, l'ambition, le despit et l'envie l'agitent comme un aultre... et le soing et la crainte le tiennent à la gorge
au milieu de ses armes La fiebvre, la migraine et
la goutte l'espargnent elles non plus que nous ? Quand la vieillesse luy sera sur les espaules, les archers de sa garde l'en deschargeront-ils ? Quand la frayeur de la mort le transira, se rasseurera il par l'assistance des gentils hommes de sa chambre ? Hermodorus le poëte avoit faict des vers en l'honneur d'Antigonus. où il l'appeloit fils du Soleil : et lui, au contraire : Celuy, dict-il, qui vuide ma chaize percée, sçait bien qu'il n'en est rien... C'est un homme pour touts potages : et si de soy mesme c'est un homme mal nay, l'empire de l'univers ne le saurait rabiller. » {I, 42.) L'auteur revient plus loin sur les mêmes idées : « Les âmes des empereurs et des savetiers sontiectées à mesme moule; considérants l'importance des actions des princes, et leur poids, nous nous persuadons qu'elles soient produictes par quelques causes aussi poisantes et importantes ; nous nous trompons : ils sont menez et ramenez en leurs mouvements par les mesmes ressorts que nous sommes aux nostres ; la mesme raison qui nous faict tanser avecques un voisin, dresse entre les princes une
guerre... ils veulent aussi legierement que nous, maisJ ils peuvent plus ; pareils appétits agitent un ciron et un éléphant. » (IL 12.)
Des jugements que nous portons sur autrui.
Indulgent pour les faiblesses d'autrui parce qu'il l'est souvent, il faut le dire, pour les siennes, notre philosophe n'entend imposer ses opinions à personne.
« le n'ay point cette erreur commune de iuger d'un aultre selon que ie suis : l'en crois aiseemcnt des choses diverses à moy. Pour me sentir engagé à une forme, ie n'oblige pas le monde, comme chascun faict ; et crois et conçeois mille contraires façons dévie, et au rebours du commun, reçois plus facilement la différence que la ressemblance en nous (1). le descharge, tant qu'on veult, un aultre estre de mes conditions et principes ; et le considère simplement en luy-mesme, sans relation, Testoffant sur son propre modèle. le désire singulièrement qu'on nous iuge chacun à part soy, et qu'on ne me tire en conséquence des communs exemples. Ma foiblesse n'altère aulcunement les opinions que ie dois avoir de la force et vigueur de ceulx qui le méritent. Rampant au limon de la terre, ic ne laisse pas que de remarquer iusques dans les nues la haulteur inimitable d'aulcunes âmes héroïques. C'est
(1) « Qu'il y a de bonnes choses à côté de celles que nous aimons ! Il faut faire place en nous pour un certain contraire. »
(Lundis de Sainte-Beuve)
beaucoup pour moy d'avoir le iugement réglé, si les effects ne le peuvent estre, et maintenir au moins cette maistresse partie exempte de corruption. C'est quelque chose d'avoir la volonté bonne, quand les iambes me faillent. Ce siècle auquel nous vivons, au moins pour nostre climat, est si plombé, que ie ne dis pas l'exécution, mais l'imagination mesme de la vertu, en est-àdire : et semble que ce ne soit aultre chose qu'un iargon de collège ; c'est un affîquet à pendre en un cabinet, au au bout de la langue, comme au bout de l'aureille, pour parement. »
Il blâme ceux qui s'efîorcent d'obscurcir la gloire des grands hommes, ou cherchent à leurs actions des mobiles indignes d'eux :
« le veois la pluspart des esprits de mon temps faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes, leur donnant quelque interprétation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines : grande subtilité ! qu'on me donne la cause la plus excellente et pure, ie m'en voys y fournir vraysemblablement cinquante vicieuses intentions... (1) La mesme peine qu'on prend à destracter de ces grands Qoms, et la mesme licence, ie la prendrois volontiers à leur prester quelque tour d'espaulepour les haulsser.... C'est l'office des gents de bien de peindre la vertu la plus belle qui se puisse. » (I, 36.)
Sages paroles assurément mais dont l'auteur va fournir lui-même la contre-partie en faisant remarquer à
(1) Ce qui faisait dire à Laubardemont qu'il ne lui fallait que trois lignes de l'écriture d'un homme pour le faire pendre.
— séquelles petites causes sont souvent dûs les plus grands événements : « Nos plus grandes agitations ont des ressorts et causes ridicules... i'ay veu de mon temps les plus sages testes de ce royaume, assemblées avecques grande cérémonie, et publicque despense, pour des traitez et accords,, desquels la vraye décision despendoit cependant en toute souveraineté des devis du cabinet des dames, et inclination de quelque femmelette. Les poëtes ont bien entendu cela, qui ont mis, pour une pomme, la Grèce et TAsie à feu et à sang. » (III, 10.)
Des menteurs.
Si l'on passe en revue les vices et les défauts observés par Montaigne, on reconnaît que rien ne lui est plus antipathique que le mensonge, pour lequel son père lui avait enseigné dès sa première enfance un profond mépris :
« Le mentir est un mauldict vice : nous ne sommes hommes et nous Retenons les uns aux aultres que par la parole. Si nous en cognoissions Thorreur et le poids, nous le poursuivrions à feu plus iustement que d'aultres crimes. le trouve qu'on s'amuse ordinairement à chastier aux enfants des erreurs innocentes, très mal à propos, et qu'on les tormente pour des actions tesmeraires qui n'ont ny impression ny suitte. La menterie seule, et, un peu au dessoubs l'opiniastreté, (1) me semblent estre
(1) L'ojnniàtreté ou le refus, de parti-pris, de se rendre à la raison ou aux avis des autres, peut dépendre soit d'une trop
celles desquelles on debvroit à toute instance combattre la naissance et le progrez : elles croissent quand et eulx ; et depuis qu'on a donné ce fauls train à la langue, c'est merveille combien il est impossible de l'en retirer ; par où il advient que nous veoyons des honnestes hommes d'ailleurs, y estre subiects et asservis... »
« Si comme la vérité, le mensonge n'avoit qu'un visage, nous serions en meilleurs termes : car nous prendrions pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur : mais le revers de la vérité a cent mille figures et vm champ indefiny... mille routes desvoyent du blanc (du but): une seule y va... un ancien père dict, que nous sommes mieulx en la compagnie d'un chien cogneu, qu'en celle d'un homme duquel le langage nous est incogneu... et de combien est le langage fauls moins sociable que le silence! » (I, 9.)
Il revient encore dans d'autres chapitres sur les mêmes idées tant il est pénétré de leur importance, et se plaint de l'extension que ce vice a prise de son temps :
« Le premier traict de la corruption des moeurs est le
grande confiance en ses propres lumières, soit d'un pur caprice et de cet esprit de contradiction inné dans certains esprits. En ce sens elle n'est jamais excusable, et apporte fréquemment de grandes entraves dans l'éducation. Locke n'admet les peines corporelles que « contre l'opiniâtreté ou la desobéissance volontaire. » (De L'Educat. des enfants.)
Mais il ne faut pas la confondre avec l'obstination à poursuivre une idée ou un but, laquelle sœur de la persévérance, et mère des vocations, tient à ime ténacité de la volonté qvii peut conduire loin (dans le bien comme dans le mal) ceux qui en sont doués. Montaigne l'a reconnu lui-même (V. II. 35.)
bannissement de la vérité... nostre vérité de maintenant ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à aultruy: comme nous appelons monnoye, non celle qui est loyale seulement, mais la faulse aussi qui a mise. »
« C'est un vilain vice que le mentir, et qu'un ancien peinct bien honteusement, quand il dict que « c'est donner tesmoignage de mépriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes. » (Plutarque). Notre intelligence se conduisant par la voye de la parole, celuy qui la faulse trahit la société publicque : c'est le seul util par moyen duquel se communiquent nos volontez et nos pensées, c'est le truchement de nostre ame ; s'il nous fault, nous ne tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus ; s'il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et dissout toutes les liaisons de nostre police. » (II, 18.)
« De touts les vices ie n'en treuve aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de cœur. C'est une humeur couarde et servile de s'aller desguiser et cacher soubs un masque, et de n'oser se faire veoir tel qu'on est... Un cœur généreux ne doibt point desmentir ses pensées; il se veult faire veoir iusques au dedans... Apollonius disoit que « c'estoit aux serfs de mentir, et aux libres de dire la vérité. » C'est la première et fondamentale partie de la vertu ; il la fault aimer pour ellemesme.... Mon ame, de sa complexion, refuyt la menterie, et hait mesme à la penser; i'ay un interne vergogne et un remords picquant, si parfois elle m'eschappe comme parfois elle m'eschappe, les occasions me surprenant et agitant impremeditement. Il ne fault pas touiours dire tout : car ce seroit sottise ; mais ce qu'on
dict, il l'ault qu'il soit tel qivon le pense ; aultrement c'est meschanceté. »
Notre moraliste n'admet pas que les Rois ou les Princes soient dispensés de dire la vérité :
« le ne sçais quelle commodité ils attendent de se feindre et contrefaire sans cesse, si ce n'est de n'en estre pas creus lors mesmes qu'ils disent la vérité ; cela peult tromper une fois ou deux les hommes ; mais de faire profession de se tenir couvert, se vanter, comme ont fait aulcuns princes, que « ils iecteroient leur chemise au feu si elle estoit participante de leurs vrayes intentions » ; et publier que « qui ne sçait se feindre, ne sçait pas régner » (1), c'est tenir advertis ceux qui ont à les practiquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent.... Et ne sçais quelle part telles gents peuvent avoir au commerce des hommes, ne produisants rien qui soit receu pour comptant : qui est déloyal envers la vérité, l'est aussi envers le mensonge. » (II, 17.)
Toutefois, rappelant ce mot de Platon dans sa République, a que pour le proufit des hommes, il est souvent besoing de les piper ». il reconnaît qu'au poinct de vue de certaines nécessités politiques ou sociales », c'est la misère de nostre condition, que souvent ce qui se présente à nostre imagination pour le plus vray, ne s'y présente pas pour le plus utile à nostre vie. (Il, 12).... La vérité mesme n'a pas ce privilège d'estre employée en
1) Maxime de Louis XI.
toute heure et de toute sorte ; son usage tout noble qu'il Ciàt, a ses circonscriptions et limites » (1). {III, 13.)
Le mépris que notre philosophe ressent pour le mensonge donne la mesure de celui que lui inspire la flatterie « si propre et si commune à corrompre la chasteté des femmes comme à empoisonner les princes. » Aussi les plaignant plus qu'il ne les envie, il pense « qu'il n'y a nul de nous qui ne valust moins que les roys, s'il estoit ainsi corrompu, comme ils sont de cette canaille de gents. » (Ib.)
Présomption. — Vanité. — Orgueil.
« C'est une affection inconsidérée, dit-il en parlant de la présoinption, de quoy nous nous chérissons, qui nous représente à nous mesmes aultres que nous ne sommes: comme la passion amoureuse preste des beautez et des grâces au subiect qu'elle embrasse, et faict que ceulx qui en sont esprins treuvent, d'un iugement trouble et altéré, ce qu'ils aiment aultre et plus parfaict qu'il n"est. » Cette trop bonne opinion que l'homme a de soi « est la mère nourrice des faulses opinions et publicques et particulières » (2). (II, 17.)
(^ La presumption est nostre maladie naturelle et ori-
(1) Le vrai peut quelquefois n'être pas de saison,
Et c'est un très grand tort que d'avoir trop raison.
(Volt., les Disputes.) (2} Si la vanité ne renverse pas toutes les vertus, du moins elle les ébranle toutes. (La Rochefoucauld).
ginelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les créatures, c"est Thomme, et quand et quand la plus orgueilleuse. Elle se sent et se veoit logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et croupie partie de Tunivers, au dernier estage du logis et la plus esloingnee delavoulte céleste, avecques les animaulx de la pire condition des trois ; et se va plantant, par imagination, au debssusdu cercle de la lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. »
A ces Titans de la science il rappelle que « nous ne sommes pas plus prez du ciel sur le Mont Cenis qu'au fond des mers. «
« Est-il possible de rien imaginer si ridicule, que cette misérable et cheftive créature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux offenses de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s'en faut de la commander? »
Démontrer à l'homme la niJiilité de sa condition est, en effet, le moyen le plus propre à abaisser son orgueil : « Le moyen que ie prends pour rabattre cette frénésie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et la fierté humaine ; leur faire sentir l'inanité, la vanité et deneantise de l'homme... leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'auctorité et rcA-erence de la maiesté divine, m (II, 12.) Ne suffîrait-il pas, d'ailleurs, à ses contemporains, pour leur inspirer plus de modestie, d'avoir devant les yeux les grandes figures de l'antiquité ? « Si quelqu'un s'enivre de sa science, regardant soubs soy, qu'il tourne les yeulx au-dessus, vers les siècles passez, il
baissera les cornes, y trouvant tant de milliers d'esprits qui le foulent aux pieds. » (II, 6.)
Dans le chapitre intitulé de la Vanité, c'est de ce travers dont il parle le moins : quant à I'Orgueil, peu s'en faut qu'à l'exemple des théologiens, notre moraliste ne le rende responsable de toutes les erreurs répandues dans ce monde depuis la chute du premier homme.
« L'orgueil est sa perte et sa corruption ; c'est l'orgueil qui iecte l'homme à quartier des voyes communes, qui luy faict embrasser les nouvelletez et aimer mieulx estre chef d'une troupe errante et desvoyée au sentier de perdition, aimer mieulx estre régent et précepteur d'erreur et de mensonge, que d'estre disciple en l'eschole de vérité, se laissant mener et conduire par la main d'aultruy à la voye battue et droicturiere. » (II, 12.) Cependant, après avoir ainsi montré l'inanité de nos prétentions à la suprématie universelle , il nous tend la main et cherche à nous relever à nos propres yeux. Il y a ici en effet deux écueils éviter : s'estimer trop et ne pas estimer assez aultruy.
a le tiens qu'il fault estre prudent à estimer de soy, et pareillement consciencieux à entesmoigner, soit bas, soit hault, indifféremment. Si ie me semblois bon et sage tout à faict, ie l'entonnerois à pleine teste (1). De dire moins de soy qu'il n'y en a, c'est sottise, non mo-
(1) Le défaut, remarque judicieusement un annotateur de Montaigne, n'est peut-être pas de le dire dès qu'on le croit, mais de le croire un peu légèrement, comme Rousseau.
(Sbrvan).
dcstic : se payer de moins qu"on ne vault, c'est lascheté et pusillanimité, selon Aristote ; nulle vertu ne s'ayde de la faulseté, et la vérité n"estiamais matière d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'y en a, ce n'est pas tousiours présomption, c'est encores souvent sottise ; se complaire oultre mesure de ce qu'on est, en tumber en amour de soy indiscrète, est, à mon advis, la substance de ce vice. » (II, 6.)
« le ne veulx pas que de peur de faillir de ce costé-là un homme se mescognoisse pourtant, ny qu'il pense estre moins que ce qu'il est : le ingénient doibt tout par tout maintenir son droict : c'est raison qu'il veoye en ce subiect comme ailleurs ce que la vérité luy présente ; si c'est César, qu'il se treuve hardiment le plus grand capitaine du monde. » (II, 17.)
De l'inconstance de nos actions. — L'irrésolution.
L'inconstance ou l'absence de suite dans nos résolutions, est pour Montaigne « un de nos plus communs défauts ». Les nombreuses contradictions qui en résultent dans notre conduite lui ont fourni un chapitre d'une haute philosophie :
« Ceulx qui s'exercent à contrerooller les actions humaines, ne se treuvent en aulcune partie si empêchez, qu'à les rapiécer et mettre à mesme lustre ; car elles se contredisent communeement de si estrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soyent parties de mesme boutique... Qui croiroit que ce feust Néron, cette vraye
image de cruauté, qui, comme on luy présenta à signer, suyvant le style, la sentence tUun criminel condamné, eust respondu : « Pleust à Dieu que ie n'eusse iamais sceu escrire ! » Tout est si plein de tels exemples, voire chascunen peult tant fournir à soy-mesme, queietreuve estrange de veoir quelques fois des gents d'entendement se mettre en peine d'assortir ces pièces ; veu que l'irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature. »
« le crois des hommes plus malayseement la constance, que toute aultre chose, et rien plus ayseement que Tinconstance... En toute l'ancienneté il est malaysé de choisir une douzaine d'hommes qui ayent dressé leur vie à un certain et asseuré train qui est le principal but de la sagesse. » (II, 1.) « Si, par discours (raison), nous entreprenions certaine veoye, nous la prendrions la plus belle ; mais nul n'y a pensé... nostre façon ordinaire, c'est d'aller aprez les inclinations de nostre appétit, à gauche, à dextre, contremont, contre bas, selon que le vent des occasions nous emporte... Nous n'allons pas : on nous emporte ; comme les choses qui flottent, ores doulcement, oresque avecques violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse... chaque iour nouvelle fantasie ; et se mouvent nos humeurs avec les mouvements du temps... celuy que vous vistes hier si avantureux, ne trouvez-vous pas estrange de le veoir aussi poltron le lendemain... ou la cholere, ou la nécessité, ou la compaignie, ou le son d'une trompette lui avoit mis le cœur au ventre... ce n'est pas merveille si le voylà devenu aultre par aultres circonstances contraires... » « Qui y regarde primemcnt, ne se treuve gucres deux fois au
mesme estât (1). le donne à mon ame tantost un visage. tantost un aultre, selon le costé ou ie la couche. Si io parle diversement de moy, c'est que ie me regarde diversement : toutes les contrarietez s'y treuvent selon quelque tour et en quelque façon... Nostre faict ce ne sont que pièces rapportées, et voulons acquérir un honneur à faulses enseignes... Un faict courageux ne doibt pas conclure un homme vaillant ; celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit tousiours et à toutes occasions. Si c'estoit une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendroit un homme pareillement résolu à tous accidents, tel seul, qu'en compaignie... Aussi courageusement porteroit-il une maladie en son lict. qu'une blesceure au camp; et ne craindroit non plus la mort en sa maison qu'en un assaut. » Inutilement prendrait-on pour un temps le masque de la vertu, si la vie toute entière n'y correspond :
« La vertune veult estre suyvie que pourelle-mesme ; et si on emprunte parfois son masque pour aultre occasion, elle nous l'arrache aussitost du visage. C'est une vifve et forte teinture, quand l'ame en est une fois abbruvee et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la pièce. Voylà pourquoy pour iuger d'un homme, il fault suyvre longuement et curieusement sa trace... A qui n'a dressé en gros sa vie à une certaine fin, il est impossiljle de disposer les actions particulières... l'archer doibt premièrement savoir où il vise. Nul vent ne faict pour celuy qui n'a pas de port destiné. Nous sommes touts de lopins
(1) On est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres. (La Rochefoucauld.)
et d'une contexturc si informe et diverse, que chasque pièce, chasque moment faict son ieu, et se treuve autant de différence de nous à nous mesmes, que de nous à aultruy. Magnstm rem puta unura hominem agere (1). Ce n'est pas tour d'entendement rassis que de nous iuger simplement par nos actions de dehors ; il fault sonder iusqu'au dedans, et veoir par quels ressorts se donne le bransle à cette inconstance qui nous est naturelle. »
Il y trouve cependant un avantage, c'est d'apporter une diversion à nos peines. Mais, comment expliquer tant de contradictions dans un même être ?
« Cette variation et contradiction qui se veoid en nous, si souple, faict que aulcuns nous songent deux âmes, d'aultres deux puissances, qui nous accompaignent et agitent chacune à sa mode, vers le bien Tune ; l'aultre vers le mal ; une si brusque diversité ne se pouvant assortir à un subiect simple (1). (Ib.)
Montaigne en parlait en connaissance de cause ; nul plus que lui n'a donné, bien qu'il en souffrit moins qu'un autre, le spectacle de cette irrésolution, l'incessant tourment des septiques. Il l'avoue, du reste , en toute humilité :
« le ne sçais pas prendre party ez entreprinses doub-
(1) C'est chose de grande importance que d'être toujours semblable à soi-même. (SÉx., 120.) Un homme inégal, dit excellemment La Bruyère, n"est pas un seul homme, ce sont plusieurs; il est à chaque moment ce qu'il n'était pas, il va être bientôt ce qu'il n'a jamais été, il se succède à lui-même.
(2) Cette duplicité de l'àme est si visible, qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes, un sujet simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétés. (Pascal.)
teuses : ie sçais bien soubtenir une opinion, mais non pas la choisir. Parce qu'ez choses humaines, à quelque bande qu"on penche, il se présente force apparences qui nous y confirment.... de quelque coste que ie me tourne, ie me fournis tousiours assez de cause et de vraysemblance pour m'y maintenir : ainsi i'arreste chez moy le doubte et la liberté de choisir, iusques à ce que l'occasion me presse ; et lors, à confesser la vérité, ie iecte le plus souvent la plume au vent (1), comme on diçt, et m'abandonne à la mercy de la fortune ; une bien legiere inclination et circonstance m'emporte. L'incertitude de mon ingénient est si egualement balancée en la pluspart des occurences, que ie compromettroit voiontiers à la décision du sort et des dez.... Ainsi, je ne suis propre qu'à suyvre, et me laisse ayséement emporter à la foule ; ie ne me fie pas assez en mes forces, pour entreprendre de commander, ny guider. le suis bien ayse de trouver mes pas tracez par les aultres.... S'il faut courre lehazard d'un chois incertain, i'aime mieulx que ce soit soubs tel qui s'asseure plus de ses opinions, et les espouse plus que iene foys les miennes, ausquelles ie treuve le fondement et le plant glissant. » (II, 17)
De l'Oisiveté.
Quoique nul homme n'ait été plus amoureux de son
(1) Ma tête, disait Diderot, est comme le coq du clocher, qui va, vient, et tourne toujours.
repos, nul n'a plus sagement parlé que Montaigne des fâcheux effets de l'oisiveté sur Tàme :
» Comme nous veoyons des terres oysifvës, si elles sont grasses et fertiles, foisonner en cent mille espèces d'herbes sauvages et inutiles, et que pour les tenir en office, il les fault assubiectir et employer à certaines semences à nostre service... ainsi est-il des esprits, si on ne les occupe à certain subiect qui les bride et les contraigne ; ils se iettent desreglez par cy et par là. dans le vague champ des imaginations.... et n'est folie ny resverie qu'ils ne produisent en cette agitation (1). L'âme qui n'a point de but estably, elle se perd ; car, comme on dict. c'est n'estre en aulcun lieu qne d'estre partout.
Quisquis ubique habitat ; Maxima,
Nusquem habitat (2).
Il se fait à lui-même l'application de ce qu'il vient de dire :
« Dernièrement que ie me retiraychez moy, délibéré autant que ie pourroy ne me mesler d'aultre chose que de passer en repos et à part ce peu qui me reste de vie :
(1) Le premier soin de celui qui n'a plus rien à faire, c'est de chercher, d'inventer quelque chose à faire.
(BouiLLiEB, le plaisir et la. douleur.) S'occuper, c'est savoir jouir ; L'oisiveté pèse et tourmente :
L'âme est un feu qu'il faut nourrir Et qui s'éteint s'il ne s'augmente.
(Voltaire.)
(2J Qui habite partout n'habite nulle part.
(Martial.)
il me sembloit ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiveté s'entretenir soy-mesme, et s'arrester et rasseoir en soy, ce que n'esperoy qu'il peust meshuy (désormais) faire plus ayseement, devenu avecques le temps pluspoisant et plus meur. Mais ie treuve qu'au rebours faisant le cheval eschappé, il se donne cent fois plus de carrière à soy mesme qu'il n'en pronoit pour aultruy, et enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les aultres, sans ordre et sans propos, que , pour en contemplera mon ayse l'ineptie et l'estrangeté, i'ay commencé de les mettre en roolle, espérant avecques le temps lui en faire honte à luy-mesme. » (I, 8.)
Plus loin il emprunte à l'histoire d'illustres exemples pour rappeler aux princes les devoirs qu'ils ont à remplir :
« L'empereur Vespasien, estant malade de la maladie dont il mourut, ne laissait pas de vouloir entendre l'état de l'empire, et dans son lict même, depeschoit sans cesse plusieurs affaires de conséquence : et son médecin l'en tensant, comme de chose nuisible à sa santé : il faut, dit-il, qu'un Empereur meure debout. Voilà un beau mot, à mon gré, et digne d'un grand prince... et le dcbvroit-on souvent ramentavoir aux Roys, pour leur faire sentir que cette grande charge qu'on leur donne de commandement de tant d'hommes, n'est pas une charge oysifve... L'Empereur lulien disoit encore plus, « qu'un philosophe et un galant homme ne debvoient pas seulement respirer, c'est-à-dire ne donner aux nécessites corporelles que ce qu'on ne leur peult refuser, tenant tousiours l'âme et le corps embe-
sognez à choses belles, grandes, et vertueuses Ce
que dict Seneque ne ioinct pas mal en cet endroit que les anciens Romains n'apprenoient rien à leurs enfants qu'ils deussent apprendre assis. » (II, 21).
De la Colère. — De la Vengeance.
Quoique les effets de la colère ne se traduisent plus dans l'éducation, ou entre maîtres et serviteurs par des actes aussi violents qu'au XVP siècle, les sages réflexions de Montaigne sur cette passion peuvent trouver leur application dans tous les temps :
« Il n'est passion qui esbranle tant la sincérité des iugements que la cholere. Aulcun ne feroit doubte de punir le iuge qui par cholere auroit condamné son criminel, pourquoy y est-il non plus permis aux pères et aux pédantes (instituteurs) de fouetter les enfants et les chastier estant en cholere ? Ce n'est plus correction, c'est vengeance. Le chastiment tient lieu de médecine aux enfants : et souffririons-nous un médecin qui fust animé et courroucé contre son patient ?
« Nous-mesmes, pour bien faire, ne debvrions-nous iamais mettre la main sur nos serviteurs tandis que la cholere nous dure. C'est la passion qui commande, lors c'est la passion qui parle, ce n'est pas nous : au travers d'elle, les facultés nous apparoissent plus grandes, comme les corps au travers d'un brouillas... et puis, les chastiments qui se font avec poids et discrétion se reçoivent mieulx et avecques plus de fruict de celuy qui les souffre : aultrement il ne pense pas avoir esté
i ustement condamné par un homme agité d'ire et de furie. »
« C'est une passion qui se plaist en soy et qui se flatte. Combien de fois nous estant esbranley soûls une faulse cause, si on vient à nous présenter quelque bonne deffense ou excuse ; nous despitons nous contre la vérité mesme et l'innocence ? On incorpore la choloere en la cachant... aimerois mieulx produire mes passions, que de les couver à mes dépens: elles s'alanguissent en s'esventant et s'exprimant ; il vault mieux que leur poincte agisse en dehors, que de la plier contre nous (1). Omnia. vitia in aperto leviora siint; et tune perniciosissima, quum simulatîi saiiitate, subsidunt (2) ».
« l'advertis ceulx qui ont loy de se pouvoir courroucer en ma famille : premièrement qu'ils mesnagent leur cholère, et ne l'espandent pas à tout prix, car cela en empesche l'effet et le poids; la crïaillerie téméraire et ordinaire passe en usage, et faict que chascun la mes-
prise Secondement, qu'ils ne se courroucent point
en l'air, et regardent que leur reprehension arrive à celuy de qui ils se plaignent; car ordinairement ils crient avant qu'il soit en leur présence, et durent à crier, un siècle aprez qu'il est parti. »
Telle n'est pas quant à lui, sa manière d'agir:
« Quand ie me courrouce, c'est le plus vivement,
(1) Je suis bilieux comme tous les diables, et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon saoul quand il m'en prend envie. (Molière, Le Bourgeois Gentilhomme).
(2) Les maladies de l'âme qui se manifestent sont les plus légères; les plus dangereuses cont celles qui se cachent sous l'apparence de la santé. (Sén. Epist 58).
mais aussi le plus briefvement que ie puis Parfois
m'advient-il de représenter le courroucé, pour le règlement de ma maison, sans aucune vraye émotion. A mesure que l'aage me rend les humeurs plus aigres, i'estudie à m'y opposer, et feray, si ie puis, que ie seray d'ores en avant d'autant moins chagrin et difficile que i'auray plus d'excuse et d'inclination à l'estre, quoique par cy-devant ie l'aye esté entre ceulx qui le sont le moins. »... Il fait à ce propos une fizie observation sur lui-même, c'est qu'il réussit mieux à maîtriser sa colère dans les grandes occasions qui le trouvent armé d'avance d'une volonté réfléchie, que dans les petites qui le prennent à l'improviste.
« Aristote dict que « lacholère sert quelquefois d'armes à la vertu et à la vaillance », cela est vraysemblable : toutes fois ceulx qui y contredisent respondent plaisamment que c'est un'arme de nouvel usage, car nous remuons les aultres armes, cette cy nous remue, nostre main ne la guide pas, c'est elle qui guide nostre main, elle nous tient, nous ne la tenons pas. » (II, 31.)
« La philosophie veult qu'au chastiment des ofïenses receues, nous en distrayons la cholere : non afin que la vengeance en soit moindre, ains, au rebours, à fin qu'elle en soit d'autant mieulx assenée et plus poisante, à quoy il luy semble que cette impétuosité porte empeschement. Non seulement la cholere trouble, mais de soy, elle lasse aussi les bras de ceulx qui chastient ; ce feu estourdit et consomme leur force : comme en la précipitation, festinatio tarda est (1), la hastiveté se
(1) On s'attarde à trop se hâter.
(QUINTE-CURGE, IX.)
donne elle mesme la iambe, s'entrave et s'arreste. » (IIL 10 )
Bien qu"il tienne que la vengeance est « une doulce passion, de grande impression et naturelle. «Montaigne reconnoit « n'en avoir aulcune expérience » . étant, dit-il, « laschement porté à la clémence. » Il raconle même, en manière d'exemple, comment il s'y prit pour détourner un prince de se venger ; et, à ce propos , il reproduit mot pour mot, d'après Sénèque , la fameuse scène entre Auguste et Cinna.
De la jalousie.
De la ja/ousîe, « la plus vaine et tempestueuse maladie qui afflige les âmes humaines » ; de l'envie « sa sœur... qu'on peinct si forte et si puissante », notre philosophe ne peut gueres parler, dit-il, car ces passions n'ont aucune influence sur lui. En ce qui est de l'envie, il peut se rendre le témoignage que « par désir même il ne soustrait rien à personne. » Quant à la jalousie il ne la connaît que de nom : « c'est chez les femmes que cette passion est la mieulx en son sujet. Lorsqu'elle saisit ces pauvres âmes faibles, sans résistance , c'est pitié comme elle les tirasse et tyrannise cruellement : elle s'y insinue soubs filtre d'amitié ; mais depuis qu'elle les possède, les mesmes causes qui servoient de cause à la bienveillance servent de fondement à la haine capitale. C'est des maladies d'esprit, celle à qui plus de choses servent d'aliment, et moins de choses de remède :
la santé, la vertu, le mérite, la réputation du mary, sont les JDOute feux de leur maltalent (dépit) et de leur rage : cette fieJDvre laidit et corrompt tout ce qu'elles (les femmes) ont de bel et de bon d'ailleurs ; et d'une femme jalouse, quelque chaste qu'elle soit et mesnagiere, il n'est action qui ne sente à l'aigre et à l'importun : c'est une agitation enragée, qui les reiecte à une extrémité du tout contraire à sa cause:
Xotumque furens quid fœmina possit (I),
et une rage qui se ronge d'autant plus, qu'elle est contraincte de s'excuser du prétexte de bienveuillance. (III, 5.)
Quoiqu'il regarde la jalousie comme une passion plus particulière aux femmes, le philosophe n'en conclut pas que notre sexe en soit toujoure affranchi : « Comme il y a des enchantemens qui ne sçavent pas oster le mal qu'en le rechargeant à un aultre, elles reiectent ainsi volontiers cette fîebvre à leurs maris, quand elles la perdent. » Cas des plus fâcheux, car chez ces derniers cette « misérable passion a cecy encore d'estre incommunicable.... à quel amy osez-vous fier vos doléances, qui, s'il ne s'en rit. ne s'en est servi d'acheminement et d'instruction pour prendre luymesme part à la curée ? » Et à la suite de ces réflexions il laisse échapper cette boutade : « Oeluy-là s'y entendoit qui dict : qu'un bon mariage se dressoit d'une femme aveugle avecques un mary sourd ». (Ib.)
fl) On connaît ce que peut une femme en courroux.
(ViRG. Enéid V.)
La Peur. — La Couardise.
Dans les chapitres de la peur et de la. punition de la Couardise qu'il compose du récit de plusieurs faits historiques, notre philosophe avoue que ce dont il aie plus peur c'est la peur : « ie ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent), et ne sçais gueres par quels ressorts la peur agit en nous, mais tant que c'est une estrange passion : et disent les médecins qu'il n'en est aulcune qui emporte plus tôt notre iugement hors de sa deue assiette... tantost elle nous donne des ailes aux talons;
tantost elle nous cloue les pieds et les entrave elle
est quelquefois contagieuse... Le désir d'eschapper à un danger nous iette parfois dans un danger plus grand... de vray, i'ay veu beaucoup de gents devenus insensés de peur... et tant de gents qui, de l'impatience des poinctures de la peur, se sont pendus, noyez et précipitez, nous ont bien apprins qu'elle est encore plus importune et plus insupportable que la mort. » il. 17).
Au sujet de la couardise. '( iouy aultrefois tenir à un prince et très grand capitaine, que pour lascheté de
cœur un soldat ne pou voit être condamné à mort à
la vérité c'est raison qu'on face grande différence entre les faultes qui viennent de notre faiblesse, et celles qui viennent de nostre malice : car en celles-icy nous nous sommes bandez à nostre escient contre les règles de la raison que nature a empreintes en nous ; et en celles-là, il semble que nous puissions appeler à garant cette même nature, pour nous avoir laissez en telle imperfection et
défaillance. » Toute l'ois quand la couardise dépassant toutes les iDornes s"allie à un fond de perversité, il faut s'armer de sévérité : « La plus corrimune façon est de la chastier par la honte et l'ignominie. » (II. 27 .
Notre moraliste observe que la cruauté qu'il hait a par nature et par ingénient, comme l'extrême de tous les vices, » s'allie fréquemment à la couardise, ou même à une certaine impressionnahilité affectant les apparences de la sensibilité : « î"en ay veu de plus cruels, subiects à pleurer ayseement, et pour des causes frivoles (1;. Alexandre tyran de Pheres ne pouvoit souffrir d'ouïr au théâtre le ieu des tragédies, de peur que ses concitoyens ne le veissent gémir aux malheurs de Hecuba et d'Andromache. luy qui. sans pitié faisoit cruellement mourir tant de gents touts lesiours. Seroitce faiblesse d'ame qui les rendist ainsi ployables à toutes extremitez ? »
« La vaillance, de qui c'est l'eiïect de s'exercer seulement contre la résistance, s'arreste à veoir l'ennemy à sa mercy : mais la pusillanimité, pour dire qu'elle est aussi de la feste, n'ayant peu se mesler à ce premier roole, prend pour sa part le second, du massacre et du sang... Et ce qui faict veoir tant de cruautez ïnouies aux guerres populaires, c'est que cette canaille de vulgaire s'aguerrit et se gendarme à s'ensanglanter iusques aux coudes, et deschiquetter un corps à ses pieds,
(Ij Quelques-uns de nos plus fameux conventionnels ont offert des exemples de ce genre. Garât dans ses Mémoires historiques nous dépeint Robespierre comme «un homme sensible se plaisant à la lecture des l'omans les plus tendres et des tableaux les plus doux de la nature. » (T. 2)
n'ayant ressentiment d'aultre vaillance... comme les chiens couards, qui deschirent en la maison et mordent les peaux des bestes sauvages qu'ils n'ont osé attaquer aux champs.... Qui rend les tyrans si sanguinaires, c'est le soin de leur seureté, et que leur lasche cœur ne leur fournit d'autres moyens de s'asseurer qu'en exterminant ceulx qui les peuvent offenser, iusques aux femmes d'une esgratignure... les première cruautez s'exercent pour elles-mêmes, de là s'engendre la crainte d'une iuste revenche, qui produict après une enfîleure de nouvelles cruautez, pour les estoufïer les unes par les aultres. » (Ib.)
Cuncta ferit, dum cuncta timet (1).
De l'Avarice.
Le désintéressement poussé jusqu'à l'insouciance, fut un des traits distinctifs de Montaigne ; il méprisait profondément l'avarice : « Oh ! le vilain et sot estude d'estudier son argent, se plaire à le manier, poiser et recompter ! C'est par là que l'avarice fait ses approches. » Il trouve que « tout compté, il y a plus de peine à garder l'argent qu'à l'acquérir... Depuis dix-huit ans que ie gouverne des biens, ie n'ay sceu gagner sur moy
(1) Il frappe tout parce qu'il craint tout. (Claudius. Eutr., I.) Cette pensée que Montaigne trouve dans Sénèque, est à son tour éloquemment développée par Racine : Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre, etc.
(Britannicus), acte 4°.
de veoir ny tiltres. ny mes principaux affaires... Que ne ferois-ie plutost que de lire un contrat! « (III. 9).
Le point difficile est. à son avis, de mettre une borne au désir d'amasser : « On va toujours grossissant cet amas, et Taugmentant d'un nombre à aultre. iusques à se priver vilainement de la iouïssance de ses propres biens, et Testablirtouten la garde, et nen user poinct... tout homme pécunieux est avaricieux à mon gré. » Ce qui lui fait dire ailleurs : « De vray, ce n'est pas la disette, c'est plustost l'abondance qui produict l'avarice... Comme disoit Bion : autant se fasche le chevelu comme le chauve, qu'on lui arrache le poil. » A ce propos, il rappelle cette pensée de Cicéron : C'est être riche que de ne rien désirer, non esse cupidumjyecunia est. » (I, 40.) Il ne confond pas, au reste, l'avarice avec la pai^cimonie où mieux avec le désintéressement dont les anciens nous offrent de si nobles exemples. (I. 52).
De l'Ivrognerie.
Si Vivrognerie a les honneurs d'un chapitre dans les Essais, ce n'est pas que leur auteur ne mette à son rang un vice qui entraîne une aussi complète dégradation, mais c'est que ce vice a une importance sociale qui ne pouvait lui échapper.
« L'yvrognerie. entre les aultres, me semble un vice grossier et brutal. L'esprit a plus de part ailleurs ; et il y a des vices qui ont ie ne sçais quoy de généreux, s'il le faut ainsi dire ; il y en a où la conscience se mesle, la diligence, la vaillance, la prudence, l'adresse et la
finesse, cettuy-cy est tout corporel et terrestre. Aussi la plus grossière nation de celles qui sont aujourd'huy, c'est celle-là seule qui le tient en crédit (1). Les aultres vices altèrent l'entendement, cettuy-cy le renverse, et estonne le corps... Le pire estât de l'homme, c'est où il perd la cognoissance et le gouvernement de soy. » (II. 2). Toutefois il ne peut, malgré son respect pour les anciens, passer sous silence l'espèce de tolérance dont ils couvraient les excès de ce genre et l'absolution qu'ils en demandaient à des noms respectés : « il est certain que l'antiquité n'a pas fort décrié ce vice : les escripts mêmes de plusieurs philosophes en parlent bien mollement ; et iusques aux Stoïciens, il y en a qui conseillent de se dispenser quelques fois à boire d'autant, et de s'enyvrer pour relascher l'ame.... Ce censeur et correcteur des aultres, Caton, a esté reproché de bien boire :
Nai'ratur et prisci Catonis Ssei^e raero cahxisse virtus (2).
« l'ay ouï dire à Sylvius, excellent médecin de Paris, que, pour garder que les forces de nostre estomach ne s'apparessent, il est bon, une fois le mois, de les esveiller par cet excez et les picquer, pour les garder de s'engourdir. » On sait, aujourd'hui, ce qu'il faut penser de cette étrange diététique.
(1) « Les Allemands, dit-il plus loin, boivent quasi également de tous vins avec plaisir; leur fin, c'est l'avaler plus que le gouster. »
(2) On dit que le vieux Caton réchauffa souvent sa vertu dans le vin. (HoR., ode 21.)
Enfin quoique « le trouvant bien un vice lasche et stupide ». il ne le regarde pas comme aussi « malicieux et dommageable que les aultres qui chocquent quasi touts, du plus droict fil, la société publicque. y> (Ib.) C'est se montrer assurément trop indulgent pour un vice qui entraîne la ruine de tant de familles, sans parler des crimes dont il est la source.
Quant aux différences qu'offrent entre eux les vices, considérés d'un point de vue général . voici ce qu'en pense l'auteur :
K Les vices sont touts pareils en ce qu'ils sont touts vices, et de cette façon l'entendent à l'adventure les stoïciens : mais encores qu'ils soyent egualement vices, ils ne sont pas vices eguaux ; et que celuy qui a franchi de cent pas les limites, ne soit de pire condition que celuy qui n'en est qu'à dix pas. Il n'est pas croyable que le sacrilège ne noit pire que le larrecin d'un chou de nostre iardin ; il y a autant en cela de diversité, qu'en aulcune aultre chose. La confusion de l'ordre et mesure des péchez est dangereuse : les meurtriers, les traistres, les tyrans y ont trop d'acquest ; ce n'est pas raison que leur conscience se soulage sur ce que tel aultre ou est oysif, ou est lascif, ou moins assidu à la dévotion. Chascun puise sur le péché de son compaignon, et esleve le sien. Les instructeurs mesmes les rengent souvent mal, H mon gré. Comme Socrates disoit, que le principal office de la sagesse estoit distinguer les biens et les maulx : nous aultres, chez qui le meilleur est tousiours en vice, debvons dire de mesme de la science de distinguer les vices, sans laquelle, bien exacte, le vertueux et le meschans demeurent meslez et incogneux. » (II, 2.)
Des passions en général.
Après avoir dit « qu'aulcune éminente et gaillarde vertu n'est sans quelque agitation desreglée » . Montaigne est cependant frappé des différences que les passions présentent entre elles , et il se demande s'il faut les considérer « comme des picqueures et solicitations acheminant l'âme aux actions vertueuses... ou bien comme tempestes qui desbauchent honteusement l'ame de sa tranquillité ? Quelle asseurance nous pouvons prendre de chose si instable et si mobile, subiecte par sa condition à la maistrise du trouble, n'allant iamais qu'un pas forcé et emprunté ? Si nostre iugement est en main à la maladie mesme et à la perturbation : si c"est de la folie et de la témérité, qu'il est tenu de recevoir l'impression des choses, quelle seureté pouvons nous attendre de luy? (II, 12.) N'y a-t-il point de hardiesse à la philosophie d'estimer des hommes, qu'ils produisent leurs plus grands effects et plus approchants de la divinité, quand ils sont hors d'eulx. et furieux et insensés ? »
L'auteur confond avec les passions les appétits ou ce qu"il appelle les cupiditez naUrreHes, lesquelles se contentent de peu, à la différence des passions artificielles en si grand nombre « qu'elles chassent presque toutes les naturelles. »
Il compare les effets de la passion à ceux de la maladie, dont nous ne sommes jamais exempts : « les fiebvres ont leur chauld et leur froid ; des effects d'une
passion ardente . nous retombons aux effets d'une passion frilleuse : autant que ie m'estois iecté en avant, ie me relance d'autant en arrière. » Il reconnoit que « la passion commande plus vifvement que la raison », mais il déclare en môme temps « qu'il n'a point grande expérience de ces agitations véhémentes, estant d'une complexion molle et poisante , desquelles la plus part surprennent subitement nostre ame, sans luy donner le loisir de se recognoistre. » (Ib.) Aussi s'adresse-t-il plutôt, comme le fait remarquer Villemain, à ceux qui ressentent les faiblesses des passions qu'à ceux qui en subissent les fureurs.
On pressent aisément qu'entre les Péripatéticiens qui recommandent de les modérer, et les Stoïciens qui veulent qu'on les étouffe.
Et font cesser de vivre avant que l'on soit mort.
(La Fontaine).
Son choix sera bientôt fait : « Les secousses et esbranlements que nostre ame receoit par les passions corporelles peuvent beaucoup en elle, mais encores plus les siennes propres, auxquelles elle est si fort en prinse, qu'il est, à l'adventure, soutenable qu'elle n'a aucune aultre allure et mouvement que du souffle de ses vents, et que sans leur agitation elle resteroit sans action, comme un navire en pleine mer que les vents abandonnent de leur secours. Et qui maintiendroit cela, suyvant le party des péripatéticiens, ne nous feroït pas beaucoup de tort, puisqu'il est cogneu que la plupart des belles actions de l'ame procèdent et ont besoing de cette impulsion des passions. » (Ib.) Cependant, il n'en-
tend pas qu'on soit leur esclave, aussi conseille-t-il h celui qui veut échapper à leur joug de les combattre à leur origine :
le me trouve bien de cette recepte : me rachetant des commencements, au meilleur compte que ie puis; et me sens avoir eschappé par son moyen beaucoup de travail et de difficultez. Avecques bien peu d'effort i'arreste ce premier bransle de mes esmotions. et abandonne le subiect qui me commence à poiser, et avant qu'il m'emporte. Qui n'arreste le partir n'a garde d"arrester la course, qui ne sçait leur fermer la porte, ne les chassera pas entrées : qui ne peut venir à bout du commencement, ne viendra pas à bout de la fin; ny n'en soubstiendra la cheute qui n'en a peu soubstenir Tesbranlement... ie sens à temps les petits vents qui me viennent taster et bruire au dedans avant commencement de la tempeste. A l'enfourner, (au commencement J il n'y a que d'un peu d'advisement ; mais depuis que vous estes embarqué, toutes les chordes tirent, il y faict besoing de grandes provisions bien plus difficiles et importantes. De comlîien il est plus aysé de n'y entrer pas que d'en sortir!... Nous guidons les affaires en leurs commencements, et les tenons à nostre mercy ; mais, pas aprez, quand ils sont esbranlez, ce sont eux qui nous guident et emportent et avons à les suyvre. De toutes choses les naissances sont foibles et tendres : pourtant faut-il avoir les yeux ouverts aux commencements ; car comme, en sa petitesse, on n'en descouvre pas le dangier, quand il est accreu, on n'en descouvre plus le remède. » (III, 10).
De la Diversion.
Mais, si l'on a laissé prendre trop d'empire aux passions, rien n'est plus propre à s'en affranchir, comme il va vous le faire voir, que la diversion.
Montaigne juge, en effet, qu'il est plus facile de changer une passion que de la dompter : « ie lui en su])stitue, si ie ne puis une contraire, au moins un'aultre : tousiours la variation soulage, dissoult, et dissipe. Si ie ne puis la combattre, ie lui eschappe, et en la fuyant, ie fourvoyé, ie ruse : muant de lieu, d'occupation^ de compaignie, ie me sauve dans la presse d'aultres amusements et pensées, où elle perd ma trace et m'esgare. » (III; 4.) Ainsi en agit-il à l'égard de l'amour : « Si vostre affection en l'amour est trop puissante, dissipez-la, disent-ils ; et ils disent vray, car ie l'ay souvent essayé avec utilité; rompez-la à divers désirs, desquels il y en ait un régent et un maistre, si vous voulez; mais de peur qu'il ne vous gourmande et tyrannise, affaiblissez-le, seiournez-le (apaisez-le) en le divisant'et divertissant... et pourvoyez-y de bonne heure, de peur que vous en soyez en peine, s'il vous a une fois saisi. » C'est la loi de l'antagonisme des passions, en vertu de laquelle l'une finit par absorber ou par affaiblir l'autre: « Quand les médecins ne peuvent purger le catarrhe, ils le divertissent et desvoyent à une aultre partie moins dangereuse: ie m'aperceois que c'est aussi la plus ordinaire recepte 'aux maladies de l'ame. On
luy faict peu chocquer les maulx de droict fil ; on ne luy en faict ny soustenir ny rabattre l'attaincte, on la luy faict deccliner et gauchir... «
« Nature procède ainsi, par le bénéfice de l'inconstance, car le temps, qu'elle nous a donné pour souverain médecin de nos passions, gaigne son effect et principalement par là, que, fournissant aultres et aultres affaires à nostre imagination, il desmesle et corrompt cette première appréhension, pour forte qu'elle soit.... tant d'aultres cogitations traversent cette cy. qu'elle s'alanguit et se lasse enfin. » (III, 4.) L'auteur nous montre ici l'esprit se laissant détourner de l'objet principal de ses pensées par les sensations qui le traversent, parles objets extérieurs qui Timpressionnent :
« Peu de chose nous divertit et destourne, car peu de chose nous tient. Xons ne regardons guères les choses en gros et seuls ; ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles, qui nous frappent, et des vaines escorces qui reiaillissentdes obiects... La robbe de César trou])la tout Rome, ce que sa mort n'avait pas faict. » Il en est même ainsi pour qui sent sa fin s'approcher : « ie veois nonchalamment la mort, quand ie la veois universellement, comme fin de la vie : ie la gourmande en bloc, par le menu elle me pille ; les larmes d'un laquays, la dispensation de ma desferre, l'attouchement d'une main cogneue, une consolation commune, me desconsole et m'attendrit.... nulle sagesse ne va si avant de conceveoir la cause d'une tristesse si vifve et entière par ingénient, qu'elle ne souffre accession par la présence quand les yeulx et les aureilles y ont part. » (Ibid.)
Les diversions que l'imagination nous fournit peuvent être, après tout, la source de jouissances ou de peines : « Que ie me iecte à faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m'y forge des commoditez et des plaisirs, desquels mon ame est réellement chastouillee et resiouïe, mais combien de fois embrouillonsnous nostre esprit de cholere ou de tristesses par telles uml)reS; et nous inserons en des passions fantastiques qui nous altèrent et l'ame et le corps ! » (Ibid.)
De l'âme. — Ses rapports avec le corps.
Montaigne reste sur cet ordre de questions dans un doute qui ne peut étonner de sa part, lorsqu'on voit les dogmatistes eux-mêmes se montrer, à cet égard, si partagés et si peu affermis dans leurs convictions. Après avoir rapproché les opinions émises par les plus grands philosophes de l'antiquité, y compris Aristote, « le dieu de l'école », il montre Sénèque et la plupart des dogmatistes « confessant que c'estait chose qu'ils n'entendaient pas. » Mêmes débats, mêmes divergences sur le siège de l'âme. Concluant de là que : « les extremitez de nostre perquisition tumbent toutes en esblouïssements, « notre philosophe ajoute que '( par cette variété d'opinions, ils nous mènent comme par la main tacitement à cette resolution de leur irrésolution.... ils ne veulent pas faire profession expresse d'ignorance, et de l'imbécillité de la raison humaine, pour ne faire peur aux enfants : mais ils nous la descouvrent assez soubs l'apparence d'une science trouble et inconstante. »
^II, 12.) L'unité de l'âme lui semble toutefois un fait indéniable : « la plus vraysemblable de leurs opinions est. que c'est tousiours une ame qui. par sa faculté, ratiocine, se souvient, comprend, iuge, désire, et exerce toutes ses aultres opérations par divers instruments du corps ; comme le nocher gouverne son navire selon l'expérience qu'il en a, ores estendantou relaschantune chorde, ores haulsant l'antenne, ou remuant l'aviron, par une seule puissance conduisant divers effects ; et qu'elle loge au cerveau ; ce qui appert de ce que les bleceures et accidents qui touchent cette partie, offensent incontinent les facultez de l'ame : de là il n'est pas inconvénient qu'elle s'escoule par le reste du corps... comme le soleil espand du ciel en en hors sa lumière et ses puissances et en remplit le monde. » (Ibicl.)
En ce qui est de la nature ou de Vorigine de l'âme, Montaigne passe rapidement, et sans paraître y attacher beaucoup d'importance, sur des systèmes qui ont néanmoins retrouvé faveur dans certaines écoles modernes :
« Aulcuns ont dict qu'il y avoit une ame générale, comme un grand corps, duquel toutes les âmes particulières estaient extraictes, et s'y en retournoient, se remeslant tousiours à cette matière universelle... d'aultres qu'elles ne faisoient que s'y reioindre et r'attacher ; d'aultres qu'elles estoient produictes de la substance divine... le commun des anciens croyoit qu'elles sont engendrées de père en fils, d'une pareille manière et production que toutes les aultres choses naturelles; argumentants cela par la ressemblance des enfants aux pères... et de ce qu'on veoid escouler des pères aux
enfants, non seulement les marques du corps, mais encore une ressemblance cUhumeurs, de complexions et inclinations de l'ame : que là dessus se fonde la iusticc divine, punissant aux enfants la faulte des pères ; d'autant que la contagion des vices paternels est aulcuncment empreinte en Tame des enfants, et que le desreglement de leur volonté les touche. » (Ibld.) Grande loi physiologique dont notre philosophe ne pouvait peutêtre pas saisir encore l'immense portée.
Mais à quoi bon insister ? De ce dénombrement d'hypothèses qui lui font dire avec Cicéron : Nihil tcLiii absurde d'ici potest. quod non dicatur ab aliquo philos,ophoruin, (1) que conclure, si ce n'est que ce n'est pas dans ces « rêvasseries » qu'on peut acquérir des notions exactes sur Tame humaine, mais comme le dit Montaigne, en rétudiant en elle-même, dans les forces qu'elle dei)loie et dans leurs effets : « par où la voulons nous mieulx esprouver que par elle-mesme ? » Toute la psychologie expérimentale est là en germe et comme d'instinct ; c'est en le voyant agir qu'on connait l'homme, de même que c'est en vivant qu'on apprend à vivre.
«. Tout mouvement nous descouvre : cette mesme ame de Cœsar qui se faict veoir à ordonner et dresser la bataille de Tharsale, elle se faict aussi veoir à dresser des parties oysifves et amoureuses : on iuge un cheval, non seulement à le veoir manier sur une carrière, mais encores à luy veoir aller le pas, voire et à le veoir en repos à l'estable. »
(1) On ne peut rien dire de si absurde qui n'ait été dit par quelque philosophe. (Cic. de divin. II.)
INIontaignc suivait en cela l'exemple de Socrate dont il disait spirituellement ; « C'est luy qui ramena du ciel où elle perdoit son temps la sagesse humaine, pour la rendre à l'homme où est sa plus iuste et laborieuse besongne. » (III, 12.)
L'union de l'âme et du corps lui paraît un mystère aussi insondable que les précédents : « Comme une impression spirituelle face une telle faulsée dans un subiect massif et solide, et la nature de liaison et cousture de ces admirables ressorts, iamais homme ne l'a sceu. « (II, 12) Toutefois ce n'est pas une raison pour méconnaître cette « colligance », comme il l'appelle : « Pouvons-nous pas dire qu'il n'y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement ny corporel ni spirituel, et qu'iniureusement nous desmembrous un homme tout vif? » (III, 5.)
Il décrit en observateur sagace les effets de cette union sur l'esprit: « Nos maistres ont tort decquoy cherchants les causes des eslancements extraordinaires de nostre esprit, oultre ce qu'ils en attribuent à un ravissement divin, à l'amour, à l'aspreté guerrière, à la poésie, au vin, ils n'en ont donné sa part à la santé... ils veulent se mettre hors d'eulx et eschapper à l'homme ; c'est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes ; au lieu de se haulser, ils s'abattent. Ces humeurs transcendantes m'effrayent, comme les lieux haultains et inaccessibles. » (1) et plus
(1} « L'homme n'est ni ange ni bête ; et le malheur est que qui veut faire l'ange fait la bête. » (Pascal). Plotin avait dit ■' « Quiconque s'élève au dessus de la raison, risque de tomber en dessous. »
loin : « ie crois Platon de bon cœur, qui dict les humeurs faciles ou difficiles estre un grand preiudice à la bonté ou à la mauvaistié de l'ame. » (Ibid.) Invoquant Texpérience journalière à l'appui de cette opinion, il nous montre les facultés psychiques se développant avec le corps et déclinant avec lui. partageant ses vicissitudes et troublées par ses maladies : « Il est certain que nostre appréhension, nostre iugement et les facultez de nostre ame. en général, souffrent selon les mouvements et altérations du corps, lesquelles altérations sont continuelles ; n'avons-nous pas l'esprit plus éveillé, la mémoire plus prompte, le discours plus vif, en santé qu'en maladie ? Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sappho rient à un vieillard avaricieux et rechigné, comme à un jeune homme vigoureux et ardent ?... L'air mesme et la sérénité du ciel nous apporte quelque mutation... Ce ne sont pas seulement les fiebvres, les bruvages, et les grands accidents qui renversent nostre iugement ; les moindres choses du monde le tournevirent... (1) et par conséquent à peine se peut-il rencontrer une seule heure en la vie où nostre iugement se trouve en sa deue assiette, notre corps étant subiect à tant de continuelles mutations, et estoffé de tant de sortes de ressorts, qui l'en crois les médecins, combien il est malaysé qu'il n'y en ait tousiours quelqu'un qui tire de travers... à ieun ie me sens aultre qu'aprez le repas ; si la santé me rid et la clarté d'un beau iour. me voilà
(i) Cette fière raison dont on fait tant de bruit Un pou de vin la trouble, un enfant la séduit
(M"" Deshoulières).
honneste homme ; si i'ay un cor qui me presse l'orteil, me voilà renfrongné, malplaisant et inaccessible... ou rhumeur melancholique me tient, ou la cholérique, et de son auctorité privée, à cett'heure le chagrin prédomine en moy, à cett'heure l'alaigresse. « (II, 12.)
Ce sont ces idées reproduites par Pascal et par Montesquieu, que Cabanis développe plus tard avec les ressources que la science mettait à sa disposition (1). Quand à la conclusion à en tirer, elle se présente naturellement :
« Ceulx qui veulent desprendre nos deux pièces principales, et les séquestrer l'une de l'aultre, ils ont tort ; au rebours il les fault raccoupler et reioindre ; il fault ordonner à l'ame, non de se tirer à quartier, de s'entretenir à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sauroit elle faire que par quelque singerie contrefaicte) mais de se rallier à luy, de l'embrasser, le chérir, iuy assister, le contrerooller, le conseiller, le redresser, et ramener quand il fourvoyé, Tespouser en somme, et luy servir de mary, à ce que leurs effets ne paroissent pas divers et contraires, ains accordants et uniformes. » (II, 17.) Et ailleurs encore :
« A quoy faire desmembrons nous un bastiment tissu d'une iuste et fraternelle correspondance ? Au rebours
(1) « Nous avons un autre principe d'erreur, les maladies. Elles nous gâtent le jugement et le sens; et si les grandes l'altèrent sensiblement, je ne doute point que les petites n'y fassent impression. » (Pascal). Me sera-t-il permis de rappeler qu'un des premiers, j'ai tenté l'application de ces idées à l'histoire? {L'histoire et la -philosophie dans leurs rapports avec la médecine, Paris, 1863.)
renouons le par de mutuels offices : que l'esprit esveille et vivifie la pesanteur du corps ; le corps arreste la légèreté de l'esprit et la fixe. Il n'y a pièce indigne de nostre soing en ce présent que Dieu nous a faict ; nous en debvons compte iusques à un poil. » {III, 13.)
L'homme physique.
Montaigne entre sur quelques attributs de notre nature physiologique dans des développements qui. s'ils n'ont pas l'exactitude scientifique qu'où ne peut leur demander à l'époque où il écrit, ne manquent cependant pas d'une certaine valeur. Une des choses qui le frapi^ent le plus dans cet ordre d'idées, c'est la transmission héréditaire des facultés et des attributs physiques des pères aux enfants :
« Nous n'avons que faire d'aller trier des miracles et des diffîcultez estrangieres ; il me semble que parmy les choses que nous veoyons ordinairement, il y a des ectrangetez si incompréhensibles , qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles ; quel monstre (prodige) est ce que cette goutte de semence de quoy nous sommes produicts, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensements et des inclinations de nos pères ? cette goutte d'eau ou loge elle ce nombre infiny de formes ? et comme portent elles ces ressemblances d'un progrez si téméraire et si desreglé. -tjue l'arriére fils respondra à son bisayeul, le nepveu à l'oncle ? » (II. 37.) On voit que la notion de l'atavisme n'était pas étran-
gère à notre philosophe. Il avait observé la transmission héréditaire des facultés morales, celle des maladies ne devait pas moins le surprendre ; il était, comme le fut son père, atteint de la gravelle :
« Il est à croire que ie doibs à mon père cette qualité pierreuse ; car il mourut merveilleusement affligé d'une grosse pierre qu'il avait en la vessie... i"estois nay vingt cinq ans, et plus, avant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estât, le troisiesme de ses enfants en rang de naissance, où se couvoit tant de temps la propension à ce défault ? et , lorsqu'il estoit si loing du mal, cette legiere pièce de sa substance, de quoy il me bastit , comment en portoit elle pour sa part une si grande impression ? Qui m'esclaircira de ce progrez, ie le croiray d'autant d'aultres miracles qu'il voudra : pourveu que, comme ils font, il ne me donne pas en payement une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n'est la chose mesme. » [Ib.)
Un individu qu'il voit dans le Médoc lui fournit sur les monstruosités, objets alors des idées les plus erronées et les plus superstitieuses, des réflexions contre lesquelles ne protesterait pas la physiologie contemporaine : « Ce que nous appelons monstres ne le sont pas à Dieu, qui veoit en l'immensité de son ouvrage l'infinité des formes qu'il a comprises... de toute sa sagesse il ne part rien que de bon, et commun et resglé : mais nous n'en veoyons pas l'assortiment et la relation... Nous appelions contre nature, ce qui advient contre la coustume ; rien n'est que selon elle, quelqu'il soit. Que cette raison universelle et naturelle chasse de nous l'erreur et l'estonnement que la nouvelleté nous apporte» . (IL 30.)
En ce qui concerne le beau. Montaigne que ses tendances poussaient vers répicuréisme (1). bien qu'il ne soit inféodé à aucune doctrine, faisait surtout cas de la beauté corporelle ; il en parle à diverses reprises :
'( le ne puis dire assez souvent combien i'estime la beauté qualité puissante et advantageuse... Nous n'en avons poinct qui la surpasse en crédit : elle tient le premier reng au commerce des hommes ; elle se présente au devant : seduict et préoccupe notre ingénient, avecques grande auctorité et merveilleuse impression... ie maintiendrais volontiers le reng des biens, selon que portoit la chanson que Platon a dict avoir esté triviale, prinse de quelque ancien poëte : » la santé, la beauté, la richesse... non seulement aux hommes qui me servent, mais aussi aux bestes. ie la considère à deux doigts prez de la bonté... il ne fault donc pas s'estonner si un mesme mot embrasse en Grec le bel et le bon. « (III, 12.) Revenant ailleurs sur le même sujet : « c'est, dit-il. une pièce de grande recommandation, au commerce des hommes ; c'est le premier moyen de conciliation des uns aux aultres, et n'est homme si barbare et rechigne, qui ne ,'se sente aulcunement frappé de sa doulceur... La première distinction qui ait esté entre les hommes, et la première considération qui donna les prééminences aux uns sur les aultres. il est vraysemblable que ce feust l'advantage de la beauté. » (II. 17.)
(1) Montaigne enseigne comme Epicure l'art de bien vivre et la modération dans les jouissances, mais il ne sacrifie pas le devoir au plaisir, l'honnête à l'utile et ne désintéresse pas Dieu du Gouvernement du monde. Entre Epicure et Plutarque, il se range du côté du second,
Inclinant à croire à la conformité et relation du corps à l'esprit, notre philosophe éprouve du dépit à trouver dans Socrate, « un exemplaire parfaict entre toutes grandes qualitez, un corps et un visage disgraciez, comme ils disent, et si disconvenable à la beauté do son ame... car en disant que son ame n'eust pas esté moins difïorme que son corps s'il ne l'est corrigée par institution , ie tiens qu'il se mocquoit suyvant son usage ; iamais ame si excellente ne se feit elle mesme. » Il admet, au reste, une différence radicale entre la laideur ou « difformité substantielle, portant plus volontiers coup iusques au dedans, » et une sorte de laideur superficielle qui peut revêtir une très belle âme. comme celle de La Boëtie, « simple mesadvenance. qui nous desgoute par bien legieres causes. . . et qui est de moindre preiudice à Testât de l'esprit. » (III, 12) (1). Maintenant ne lui demandez pas une définition du beau ; les hommes sont si peu d'accord sur ce point qu'il ne saurait que vous répondre : " il est vraysemblable que nous ne sçavons gueres que c'est que la beauté en nature et en gênerai, puisque à l'humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diverses, de laquelle s'il yavoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun comme la chaleur du feu. » (II, 12.)
Il est cependant un principe dont il ne s'est jamais
(1) Par une sorte d'ironie des choses, et nonobstant ses idées sur l'alliance des dons de l'esprit et du corps, l'homme que Montaigne aima le plus (La Boëtie) et celui qu'il mettait audessus de tous (Socrate) étaient tous deux très laids. Enfin, sa fille d'alliance M"" de Gournay n'était guères mieux partagée sous ce rapport.
départi, c'est la supériorité des œuvres de la nature sur celles de l'art : « Ce n'est pas raison que l'art gaigne le poinctdhonneur sur nostre grande et puissante mère nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l'avons du tout estouffee : si est ce que partout où sa pureté reluict. elle faict une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprinses... tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à représenter le nid du moindre oyselet. sa contexture. sa beauté, et l'utilité de son usage ; non pas la tissure de la chestifve araignée. » (I. 30.) La nature est. en toute chose, son modèle, l'objet de son culte ; il voudrait « naturaliser l'art autant que d'aultres arterialisent la nature. »
L'étude de la p/rysio/iomie qu'il distingue de la beauté ou de la laideur et qui lui fournit le titre d'un chapitre où selon son habitude il parle de bien d'autres choses, lui semble d'un assez grand intérêt :
a C'est une foible garantie que la mine ; toutes fois elle a quelque considération et si i'avois à les fouetter, ce seroit plus rudement les meschants qui desmentent et trahissent les promesses que nature leur avoit plantées au front ; ie punirois plus aigrement la malice en une apparence débonnaire. Il semble qu'il y ayt aulcuns visages heureux, d'aultres malencontreux : et crois qu'il y a quelque art à distinguer les visages débonnaires, des niais ; les sévères, des rudes ; les malicieux, des chagrins: les dédaigneux, des melancholiques, et telles aultres qualitez voysines... il y a des physionomies favorables, et en une presse d'ennemis victorieux, vous choisirez incontinent parmy des hommes incogneus,
Tun plus tost que l'aultre, à qui vous rendre et fier vostre vie, et non proprement par la considération de la beauté. » (III, 12).
Montaigne avait l'une de ces physionomies ouvertes et franches qui préviennent dès l'abord en faveur de celui qui la porte ; aussi lui dut-il, non moins qu'à son attitude résolue, d'échapper heureusement à plus d'une circonstance épineuse : « i'ay un visage favorable, et en forme et en interprétation, et qui faict une contraire montre à celuy de Socrates. Il m'est souvent advenu que, sur le simple crédit de ma présence et de mon air, des personnes qui n'ayoient aulcune cognoissance de moy, s'y sont grandement fiées, soit pour les miennes ; et en ay tiré, en païs estrangiers. des faveurs singulières et rares. » Suit un long récit à l'appui, et il ajoute : « Si mon visage ne respondoit pour moy, si on ne lisoit en mes yeulx et en ma voix la simplicité de mon intention, ie n'eusse pas duré sans querelle et sans, offense, si longtemps avecques cette indiscrette liberté de dire à tort et à droict ce qui me vient en fantasie, et iuger témérairement des choses. » (Ib.)
De l'Age. — La Vieillesse.
« le ne puis recevoir la façon de quoy nous establissons la durée de nostre vie... Mourir de vieillesse, c'est une mort rare, singulière et extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les aultres ; c'est la dernière et extresmc sorte de mourir ; plus elle est esloingnee de nous, d'autant plus elle est moins esperable... par ainsi
mon opinion est de regarder que l'aage auquel nous sommes arrivez, c'est un aage auquel peu de gents arrivent... et puisque nous avons passé les limites accoutumez, qui est la vraye mesure de nostre vie, nous ne dejjvons espérer d'aller gueresoultre : ayant eschappé tant d'occasions de mourir où nous veoyons tresbucher le monde, nous debvons recognoistre qu'une fortune extraordinaire, comme celle-là qui nous maintient, et hors de l'usage commun, ne nous doibt gueres durer. » (1,57).
Mais, où il est plus difficile d'acquiescer à l'opinion du philosophe, c'est lorsqu'il parle de l'âge auquel s'arrêterait, selon lui, notre développement intellectuel :
« Quant à moy, i'estime que nos âmes sont desnouees à vingt ans, ce qu'elles doibvent estre, et qu'elles promettent tout ce qu'elles pourront: iamais ame, qui n'ait donné, eji cet aage là, arrhe bien évidente de sa force. n'en donnera depuis la preuve... (1). De toutes les belles actions qui sont venues à ma cognoissance, de quelque
(1) Voltaire pensait bien différemment : « mon àme s'est fortifiée à mesure que mon pauvre corps s'est affaibli. » (Lettre à Richelieu, 1771) Buffon, Montesquieu, J. J. Rousseau ne publièrent qu'à près de 40 ans les ouvrages d'où date leur célébrité ; La Bruyère à 48, La Fontaine à 41, Milton à 50, Cervantes à 58, La Rochefoucauld à 52, Descartes à 41, l'auteur de Paul et Virginie a bO; Haydn son Oratorio de la créatton à G3. Montaigne, lui-même travaillait encore à 55 ans au 3' livre deN Essais. Dans un autre ordre d'idées, Mahomet ne se fit connaître qu'à 40 ans comme réformateur religieux ; Calvin à plus de 60. Consultez sur cette question Flourens qui est à l'antipode des idées de Montaigne.
sorte qu'elles soyent. ie penserois en avoir plus grande part à nombrer en celles qui ont esté produictes, et aux siècles anciens et au nostre, avant l'aage de trente ans, que aprez... Quant à moy. ie tiens pour certain que depuis cet aage mon ame et mon corps ont plus diminue qu'augmenté et plus reculé que advancé. Il est possible qu'à ceulx qui employent bien le temps . la science et Texpérience croissent avec la vie : mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et aultres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles se fanissent et s'allanguissent. » (I, 57.)
On ne sera pas surpris, d'après ce qui précède, de lire les réflexions chagrines qu'inspire à notre sceptique l'âge du déclin ;
'( Voyez un vieillard qui demande à Dieu qu'il luy maintienne sa santé entière et vigoreuse, c'est-à-dire, qu'il le remette en sa ieunesse : n'est ce pas folie ? Sa condition ne le porte pas... Platon ne croit pas qu'^Esculape se meist en peine de prouveoir par régimes, à faire durer la vie en un corps gasté et imbecille, inutile à son pays, inutile à sa vacation, et à produire des enfants sains et robustes... Mon bon homme, c'est faict : on ne vous sauroit redresser ; on vous plastrera pour le plus et estansonnera un peu, et alongera Ion de quelque heure vostre misère : il fault apprendre à souffrir ce qu'on ne peult esviter. .. D'essayer à regimber contre la nécessité naturelle, c'est représenter la folie de Ctesiphon qui entreprenoit de faire à coups de pied avecques sa mule. (III, 13.)
« Socrates dict, que les ieunes se doibvent faire instruire; les hommes s'exercer à bien faire ; les vieils se
retirer de toute occupation civile ou militaire, vivants à leur discrétion, sans obligation à certain office. » Ici. Montaigne fait ses réserves ; il a des opinions différentes, à certains égards de celles du grand philosophe, et il en prend occasion pour tracer une sorte de programme des occupations et du genre de vie qui conviennent le mieux à la vieillesse : « Il y a des complexions plus propres à la retraicte les unes que les aultres. Celles qui ont l'appréhension molle et lasche, et une affection et volonté délicate, et qui ne s'asservit ny s'employe pas aiseement, desquelles ie suis et par naturelle condition, et par discours, ils se plieront mieulx à ce conseil, que les âmes actives et occupées qui embrassent tout, et s'engagent par tout, qui se passionnent de toutes choses, qui s'offrent, qui se présentent, et qui se donnent à toutes occasions. » (I, 38).
Ce n'est pas que notre auteur se fasse illusion sur les effets de la vieillesse : « C'est une puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement ; il y fault grande provision d'estude, grande précaution pour esviter les imperfections qu'elle nous charge, au moins affoiblir leur progrez. » (III, 2). Toutes choses ont leur saisoU: intitule-t-il un chapitre où il traite d'enfantillage l'ardeur que mit Caton le censeur, dans son extrême vieillesse, à apprendre la langue Grecque. (II, 28).
« Le ieune doibt faire ses apprests ; le vieil en iouïr, disent les sages, et le plus grand vice qu'ils remarquent en nous, c'est que nos désirs raieunissent sans cesse ; nous recommenceons tousiours à vivre. Nostre estude et nostre envie debvroient sentir quelquesfois la vieil-
lesse. Nous avons le pied à la fosse, et nos appétits et poursuittes ne font que de naistre :
Et sepulcri
Immemor struis domos (1).
Le plus long- de mes desseings n'a pas un an d'estendue : ie ne pense désormais qu'à finir, me desfoys de toutes nouvelles espérances et entreprinses , prends mon dernier congé de tous les lieux que ie loisse, et me
dépossède tous les iours de ce que i'ay Plus sitpe-
i^est viatici quam viœ (2)... C'est enfin tout le soulagement que ie trouve en ma vieillesse, qu'elle amortit en moy plusieurs désirs et soings de quoy la vie est inquiétée ; le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy... On peult continuer à tout temps l'estude, non pas l'escholage : la sotte chose qu'un vieillard abécédaire ! » (II, 28.)
Quant aux occupations littéraires, Montaigne pense que « Quiconque met sa décrépitude sous la presse, faict folie, s'il espère en espreindre des humeurs qui ne sentent le disgracié, le resveur et l'assopy ; nostre esprit se constipe et s'espaissit en vieillissant. » (II, 2.) Et ailleurs : « L'aage imprime plus de rides à l'esprit qu'au visage » (III, 2.) (3).
fl) Et oublieux delà tombe, vous élevez des maisons.
(HoR. Ode 2.)
(2) Il me reste plus de provisions que de chemin àpai'courir.
(SÉN. Epis. 77.)
(3) Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit,
(Corneille, Ép. au Roi.)
Mais notre philosophe est-il toujours fidèie à cette morale de renoncement ? Qu'on en juge :
« L'aage m'ayant tantost desrobbé celles (les commoditez) qui estoient le plus à ma fantasie. l'instruis et aiguise mon appétit à celles qui restent le plus sortables à cette aultre saison. Il fault retenir à tout nos dents et grifïes, l'usage des plaisirs de la \'ie que les ans nous arrachent des poings les uns après les aultrcs :
Carpamus dulcia ; nostrum est, Quod vivis : cinis, et mânes, et fabula fies (2).
« Au mesnage, à Testude. à la chasse, il fault donner iusqu'aux dernières limites du plaisir : et garder de s'engager plus avant, où la peine commence à se mesler parmy. Il fault reserver d'embesongnement et d'occupation autant seulement qu'il est besoing pour nous tenir en haleine, et pour nous garantir des incommodïtez que tire aprez soy l'aultre extrémité d'une lasche oysifveté et assopie. » (I. 38.)
Et encore :
« Puisque c'est le privilège de l'esprit, de se r'avoir de la vieillesse, ie lui conseille, autant que ie puis, de le faire : qu'il verdisse, qu'il fleurisse, cependant , s'il peult, comme le guy sur un arbre mort... C'est grand" simplesse d'alonger et anticiper, comme chascun faict, les incommoditez humaines : i'aime mieulx estre moins longtemps vieil, que d'estre vieil avant que de l'estre.
(2; Goûtons les plaisirs ; c'est par eux que nous vivons : nous ne serons un jour qu'un peu de cendre, une ombre , un vain nom. (Perse. Sat. I.)
lusques aux moindres occasions de plaisir que ie puis rencontrer, ie les empoigne... ie courrois d'un boult du monde à l'aultre chercher un bon an de tranquillité plaisante et eniouée. moy qui n'ay aultre fin que vivre et me resiouîr. » (III. 5.)
Voilà, si je ne me trompe, la note vraie ; c'est dans ces lignes que semble inspirer la philosophie d'Horace qu'il faut chercher Montaigne. C'est en se plaçant à son point de vue, ce qu'on pourrait appeler l'hygiène morale de la vieillesse.
Montaigne en santé et en maladie.
En ce qui concerne l'hygiène proprement dite et le régime à observer dans la maladie, Montaigne, on le présume bien, n'est pas un guide à suivre. L'imperfection des connaissances physiologiques et médicales de son temps ne lui laissait guère à cet égard d'autre parti à prendre que d'obéir à ses appétits naturels et à l'instinct de conservation ; il y a cependant, même en ceci, profit à le lire : « ma forme de vie est pareille en maladie comme en santé : mesme lict. mesmes heures, mcsmes viandes me servent, et mesme bruvage ; ie n'y adioute du tout rien, que la modération du plus ou du moins, selon ma force et mon appétit. Ma santé, c'est maintenir sans destourbier (troubler) mon estât accoustumé... ie ne crois rien plus certainement que cecy : que ie ne sçaurois estre offensé par l'usage des choses que i'ay si longtemps accoustumées. C'est à la coustume à donner forme à nostre vie telle qu'il luy plaist : elle peult tout
en cela ; c'est le bruvage de Circé. qui diversifie nostrc nature comme bon luy semble. L'estomach d'un Espagnol ne dure pas ànostre forme de manger ; ny le nostre. à boire à la Souysse. En somme, chasque nation a plusieurs coustumes et usances qui sont non seulement incogneues, mais farouches et miraculeuses à quelque aultre nation. »
Comprenant mieux qu'on ne le faisait de son temps l'importance du témoignage et de l'observation directe dans la science, il critique les pédants pour lesquels il n'y a de vrai que ce qu'ils trouvent dans les livres auxquels ils peuvent attribuer quelque antiquité : « Que ferons nous à ce peuple qui ne faict recepte que de tesmoignages imprimez, qui ne croit les hommes s'ils ne sont en ce livre, ny la vérité si elle n'est d'aage compétent ? moy qui ne mescrois non plus la bouche que la main des hommes, et qui sçais qu'on escript autant indiscrettement qu'on parle, et qui estime ce siècle autant qu'un aultre passé, i'allegue aussi bien un mien amy que Aulu-Gelle et que Macrobe, et ce que i'ay veu que ce qu'ils ont escripts Mais n'est-ce pas que nous cherchons plus l'honneur de l'allégation, que la vérité du discours ? Comme si c'estoit plus d'emprunter de la boutique de Vascosan ou de Plantin nos preuves, que de ce qui se veoid en nostre village. » (III, 13.)
Il se félicite de posséder cette flexibilité de l'organisme, cette aptitude à endurer les conditions les plus diverses, qu'il regarde comme éminemment favorable à la santé : « La meilleure de mes complexions corporelles, c'est d'estre flexible et peu opiniastre : i'ay des inclinations plus propres et ordinaires, et plus agréables que
d'aultres; mais avec bien peu d'efforts, ie m'en destorne, et me coule ayseement à la façon contraire. Un ieune homme doict troubler ses règles pour esveiller sa vigueur, la garder de moisir et s'apoltronir : et n'est train de vie si sot et si débile que ccluy qui se conduict par ordonnance et discipline. Il se reiectera volontiers aux excès mesmes s'il m'en croit : aultrement la moindre desbauche le ruyne ; (1) il se rend incommode et désagréable en conversation (société). La plus contraire qualitez à un honneste homme, c'est la délicatesse et obligation à certaine façon ]iarliculiere : et elle est particulière, si elle n'est pas ployable et souple. » (Ibicl.) Montaigne entre ici dans des détails un peu bien minutieux sur ses goûts, ses habitudes, sa manière de se vêtir, son sommeil, ses exercices, son régime alimentaire, sans oublier « de plus sales offices, » et en dépit du mot de Sénéque que cependant il cite : homo viundum et elegans animal est (2). Tenons nous en aux principes qui le guident en matière de diététique : « i'esvite la constance en ces loix de ieusne : qui veult qu'une forme luy serve, fuye à la continuer, nous nous y durcissons ; nos forces s'y endorment; six mois aprez vous y aurez si bien accoquiné vostre estomach, que vostre proufît ce ne sera que d'avoir perdu la liberté d'en user aultrement sans dommage. » Après avoir déclaré qu'à table « il ne choisit gueres, se prenant à la
(1) Les mots excès, débauche n'avaient pas alors, l'auteur l'explique lui-même, le sens grave qu'on leur attribue aujourd'hui, ils signifiaient simplement se départir de ses habitudes.
(2) L'homme est, de sa nature, un animal jDropre et recherché (SÉN. Ep. 92.)
première chose et la plus voysine, la presse des plats et des services luy dcsplaisant autant qu'aultre presse ». il avoue cependant que : « ce n'est pas une feste peu artificielle et peu voluptueuse, qu'un bon traictement de talîle ; ny les grands chefs de guerre, nyles philosophes n'en ont desdaigné Tusage et la science... Moy. qui ne manie que terre à terre, haïs cette humaine sapience qui nous veult rendre desdaigneux et ennemis de la culture du corps ; i'estime pareille iniustice, prendre à contre cœur les voluptez naturelles, que de les prendre trop à cœur... il ne les faultny suyvre. ny fuyr : il les fault receveoir... Nous n'avons que faire d'exagérer leur inanité : elle se faict assez sentir, et se produict assez : mercy à (grâce à) nostre esprit, maladif, rabat ioye, qui nous desgouste d'elles comme de soy mesme.
Sincerum est nisi ras, quodcunque infuncUs, acescit. (1.)
« Les plaisirs purs de l'imagination, ainsi que les desplaisirs, disent aulcuns, sont les plus grands... ce n"est pas merveille ; elle les compose à sa poste et se le taille en plein drap... mais moy, d'une condition mixte, grossier, ne puis mordre si à faict à ce seul obiect si simple, que ie ne me laisse tout lourdement aller aux plaisirs présents de la loy humaine et générale, intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels... ie hais qu'on nous ordonne d'avoir l'esprit aux nues, pendant que nous avons le corps à table : ie ne veulx pas que l'esprit s'y cloue, n'y qu'il s'y veautre : mais ie
(1) Si le vase nest pas propre, tout ce que vous y versez s'y aigrit. (Hob. Ep. I;.
veulx qu'il s'y applique : qu'il s'y seye. non qu'il s'y couche. Aristippe ne desfendoit que le corps, Zenon n'embrassoit que l'âme, comme si nous n'avions pas de corps: tous deux vicieusement... quand ie danse ie danse, quand ie dors ie dors » (Ibid.) Age quocl agis (1) dit la sagesse antique.
Il remarque que nous ne faisons que suivre en cela les impressions naturelles :
« Nature a maternellement observé cela, que les actions qu'elles nous a enioinctes pour nostre besoing, nous feussent aussi voluptueuses ; et nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par l'appétit ; c'est iniustice de corrompre ses règles. » C'est à cette condition seulement que l'on saura régler sa vie, ce qui est la grande affaire : « Avez vous sceu méditer et manier vostre vie ? Vous avez faict la plus grande besongne de toutes... Avez vous sceu composer vos mœurs ?... Vous avez bien plus faict que celuy qui a composé des livres : avez vous sceu prendre du repos ? Vous avez plus faict que celuy qui a prins des empires et des villes. »
« Qui veult escarter son ame, le face hardiement s'il peult, lorsque le corps se portera mal, pour la descharger de cette contagion : ailleurs, au contraire, qu'elle l'assiste et favorise, et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs, et de s'y complaire coniugalement, y apportant, si elle est plus sage, la modération, de peur que, par indiscrétion, ils ne se confondent avecques le desplaisir. L'intempérance est peste de la volupté ; et
(1) Fais ce que tu fais.
la tempérance n'est pas son fléau, c'est son assaisonnement. »
Les réflexions de l'auteur sont empreintes ici d'une élévation toute stoïcienne :
« l'ordonne à mon ame de regarder la douleur et la volupté de veue pareillement réglée et pareillement ferme, mais gayement l'une, l'autre sévèrement ; et selon ce qu'elle peult y apporter, autant soigneuse d'en esteindre l'une, que d'estendre l'aultre. Le'veoir sainement les biens, tire aprez soy le veoir sainement les maulx... Platon veult que ce soit pareillement l'office de la fortitude combattre à l'encontre de la douleur, et à rencontre des immodérées et charmeresses blandices de la volupté... La première, il la fault prendre par médecine et par nécessité, plus escharcement (chichement) ; l'aultre par soif, mais non iusques à l'yvresse » (III, 13.)
Les principes qui lui ont servi en santé à régler sa vie, le guideront aussi pendant la maladie :
« C'est une précieuse chose que la santé ; sans elle la vie perd tout son prix, et il n'est rien qu'on ne doive faire pour la conserver. » L'expérience nous apprend sans doute qu'il y a des choses qui lui sont nuisibles, d'autres qui lui sont favorables, mais Montaigne se défie de toutes « ces inventions et arts qui nous font abandonner la nature ». A son avis, les malades ne peuvent mieux faire « qu'en se tenant coy dans le train de vie, où ils se sont élevez et nourris : le changement quel qu'il soit estonne et blece... On va leur ordonnant une non seulement nouvelle, mais contraire forme de vie : mutation qu'un sain ne sauroit souffrir... S'ils ne font
aultre bien, ils font au moins cecy qu'ils préparent de bonne heure les patients à la mort, leur sappant peu à peu et retranchant l'usage de la vie :
Cogimur a suetis animum suspendere rébus, Atque, ut vivamus, vivere desinimus (1).
" Et sain et malade, ie me suis volontiers laissé aller aux appétits qui me pressoient. Je donne grande auctorité à mes désirs et mes propensions : ie n'ayme point à guarir le mal par le mal ; ie hais les remèdes qui importunent plus que la maladie... Quoy que ie receoive désagréablement, me nuit ; et rien ne me nuit, que ie fasse avecques faim et alaigresse... ie plainds, estant malade, de quoy ie n'ay quelque désir qui me donne ce contentement de l'assouvir... C'est pitié d'estre alanguy et afïoibly iusques au souhaiter. » (III. 13.)
Il pense que notre expérience personnelle peut nous tenir lieu de médecine ; que les maladies ont un cours nécessaire, et qu'il faut s'en remettre à la nature du soin de nous guérir.
« L'expérience est proprement sur son fumier au subiect de la médecine, où la raison luy quitte toute la place. Tibère disoit que quiconque avoit vescu vingt ans, se devoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles ou salutaires, et se sçavoir conduire sans médecine : et le pouvoit avoir apprins de Socrates... L'expérience m'a encore apprins cecy, que nous nous
(1) Nous sommes forcés de nous priver des choses auxquelles nous sommes accoutumés, et nous cessons d'exister pour vivre. (Pseudo-Gal., Eleg., I.)
perdons d'impatience. Les maulx ont leur vie et leurs bornes, leurs maladies et leur santë... qui essaye de les abbreger impérieusement, par force, au travers de leur course, il les alonge et multiplie, et les harcelé au lieu de les appaiser, le suis de l'advis de Crantor ; « qu'il ne fault ny obstineement s'opposer aux maulx, et à l'estourdie, ny leur succomber de mollesse ; mais qu'il leur fault céder naturellement, selon leur condition et la nostre. » (1).
« Laissons faire un peu à nature : elle entend mieulx ses affaires que nous... l'exemple est un mirouer vague, universel et à touts sens. Si c'est une médecine voluptueuse, acceptez-là. C'est tousiours autant de bien présent... le plaisir est des principales espèces du proufit, et fault souffrir doulcement les loix de nostre condition : nous sommes pour vieillir, pour affoiblir. pour estre malades, en dépit de toute médecine... c'est iniustice de se douloir quil soit advenu à quelqu'un ce qui peult advenir à chascun ». (III, 13.)
Quoi qu'il en soit de ses théories médicales fort contestables, comme je le montrerai jdIus loin, il se paie de toutes les raisons qu'il peut imaginer pour prendre son mal en patience ; c'est de l'optimisme à l'usage des malades ; il solde au meilleur compte possible le loyer dû à la vieillesse : « la compaignie doibt me consoler estant tumbé en l'accident le plus ordinaire des hommes
(7) Montaigne, après Platon dans le Timée, tranche là, sans s'en douter, un des problèmes les plus épineux de la médecine pratique. Les maladies ont-elles un cours nécessaire? Peut-on les arrêter au début par un traitement héroïque ! Oui, dans quelques cas; non, dans beaucoup d'autres.
de mon temps (la gravelle), et se prenant le plus volontiers aux grands. « Il trouve « ce châtiment bien doulx eu égard à sa tardifveté, et aux longs intervalles de repos qu'elle luy laisse... On n'a point à se plaindre des maladies qui partagent loyalement le temps avec la santé. » Enfin, il a la satisfaction de savoir à quoi s'en tenir sur la nature de sa maladie, partant il n'a que faire de consultations et interprétations doctorales... « les sens lui montrent que c'est et où c'est ». Voilà qui peut s'appeler prendre les choses du bon côté.
» Par tels arguments, et forts et foibles, comme Cicero le mal de sa vieillesse , i'essaye d'endormir et amuser mon imagination, et graisser ses playes. Si elles s'empirent demain, demain nous y pourvoyrons d'aultres échappatoires... qui craint de souffrir il souffre desia de ce qu'il craint... ie prends party de ne plus courre, c'est assez que ie me traisne ; ny ne me plainds de la décadence naturelle qui me tient ; non plus que ie regrette que ma durée ne soit aussi longue et entière que celle d'un chesne... Dieu faict grâce à ceulx auxquels il soubstrait la vie par le menu ; c'est le seul bénéfice de la vieillesse ; la dernière mort en sera d'autant moins plaine et nuysible, elle ne tuera plus qu'un demy ou un quart d'homme. » (Ib.) Se plaindre tousiours c'est s'exposer à n'être jamais plaint. « Qui se faict mort vivant, est subiest d'estre tenu pour vif, mourant. »
Toutefois, notre philosophe ne professe pas ce stoïcisme farouche qui va jusqu'à interdire la plainte aux malades : i'ay tousiours trouvé ce précepte cerimonieux, qui ordonne si rigoureusement et exactement de tenir
bonne contenance et un maintien desdaigneux et posé, à la souffrance des maulx... en* accidents si extresmes, c'est cruauté de requérir de nous une démarche si composée... Si le corps se soulage en se plaignant, qu'il le face. Epicurus ne pardonne pas seulement à son sage de crier aux torments, mais il le lui conseille. Nous avons assez du travail du mal, sans nous travailler à ces règles superflues » (II, 37).
La suprême sagesse, c'est de se conformera l'humaine condition :
« C'est une absolue perfection, et comme divine, de sçavoir iouîr loyalement de son estre... Nous cherchons d'aultres conditions, pour n'entendre l'usage des nostres, et sortons hors de nous pour ne sçavoir quel il y faict. Si avons nous beau monter sur des eschasses, encores faut-il marcher de nos iambes ; et au plus eslevé throsne du monde, si (pourtant) ne sommes nous assis que sur nostre cul. Les plus belles vies sont, à mon gré. celles qui se rengent au modèle commun et humain, avecques ordre, mais sans miracle, sans extravagance » (III, 13).
Montaigne peint par lui-même
Dans la préface qui précède les Essais, l'auteur, s'est présenté à ses lecteurs ; ici, dans ce portrait de Montaigne peint par lui-même, c'est l'homme qui va poser devant eux :
« Ce grand propos est souvent allégué en Platon : « fay ton faict et te cognoy ». Chascun de ces membres
enveloppe généralement tout nostre debvoir, et sem- Jolablement enveloppe son compaignon. Qui auroit à faire son faict, verrait que sa première leçon est cognoistre ce qu'il est, et ce qui luy est propre : et qui se cognoist ne prend plus le faict estrangier pour le sien : s'ayme et se cultive avant toute chose ; refuse les occupations superflues et les pensées et propositions inutiles. » (I. 3).
« C'est une espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyvre une allure si vagabonde que celle de nostre esprit, de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes, de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations... il y a plusieurs années que ie n'ay que moy pour visée à mes pensées, que ie ne contreroole et n'estudie que moy ; et si i'estudie aultre chose c'est pour soubdain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieulx dire : et ne me semble pas faillir, si, comme il se faict des aultres sciences sans comparaison moins utiles, ie foys part de ce que i'ay apprins en cette cy, quoyque ie ne me contente gueres du progrez que i'y ay faict. » (II, 6).
« Mon mestier et mon art. c'est vivre : (1) qui me deffend d'en parler selon mon sens, expérience et usage, qu'il ordonne à l'architecte de parler des bastiments. non selon soy, mais selon son voisin, selon la science d'un aultre, non selon la sienne... (Ib.) Autant que la bienséance me le permet, ie foys ici sentir mes inclinations et affections : mais plus librement et plus volon-
(1) « Vivre est le métier que je lui veux apprendre, » dit à son tour le professeur d'Emile.
tiers le foys ie de bouche à quiconque désire en estre informé. «'^IIL 9.) (1.)
Après s'être ainsi défendu du reproche de trop parler de lui. ce qui reviendrait, en définitive, à « defYendre de penser à soy », notre philosophe est plus à l'aise en usant de ce droit ou. si Ton veut, en accomplissant ce devoir :
« le suis d'une taille un peu au dessoubs de la moyenne : ce default n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité, à ceulx mesmement qui ont des commandements et des charges : car l'auctorité que donne une belle présence et maiesté corporelle en est à dire... c'est un grand despit qu'on s'addresse à vous parmy vos gents pour vous demander : « où est monsieur ? » et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade qu'on faict à vostre barbier ou à vostre secrétaire... Les aultres beautez sont pour les femmes ; la beauté de la taille est la seule beauté des hommes. »
Mais tout en parlant ainsi, il retrace avec complaisance, dit M. Bigorie, le portrait de certain petit homme aperçu dans son miroir, et auquel ne manquent « ny la largeur et rondeur du front, ny la blancheur, et doulceur des yeulx, ni la médiocre forme du nez, ny la petitesse de l'aureille et de la bouche, ny l'ordre et la blancheur des dents, ny l'espesseur bien unie d'une barbe brune à
(1) On lit cependant deux pages auparavant: « Plaisante fantaisie ! plusieurs choses que ie ne vouldrois dire en particulier, ie les dis au pbblic, et sur mes plus secrètes sciences ou pensées, renvoyé à une boutique de libraire mes amis les plus féaux. » (Ib).
escorce de chastaigne. ny le poil relevé, nyla iuste rondeur de teste, ny la freseheur du teinct, ny l'air du visage asrréable. ny le corps sans senteur, ny la proportion légitime des membres... quoique vu sa petitesse » il ne peult faire un bel homme « au demeurant, ajoutet-il. <i i"ay la taille forte et ramassée ; le visage non pas Qvas mais plein ; la complexion entre le iovial et le melancholique, moyennement sanguine et chaulde... la santé forte et alaigre, iusques bien avant en mon aage. rarement troublée par les maladies. »
a D'addresse et de disposition, ie n'en ay point eu... ie nen ay trouvé gueres aulcun qui ne me surmontast. sauf au courir, en quoy i"estois des médiocres. De la musique, ny pour la voix, que i'ay très inepte, ny pour les instruments, on ne m'y aiamais sceu rien apprendre. A la danse, à la paulme. à la luicte, ie n'y ay peu acquérir qu'une bien fort legiere et vulgaire sulfisance ; à nager, à escrimer, à voltiger, et à saulter, nulle du tout. Les mains, ie les ay si gourdes (engourdies , que ie ne scais pas escrire seulement pour moy : de façon que ce que i'ay barbouillé, iaime mieux le refaire que de me donner la peine de le desmeler: et ne lis gueres mieulx; ie me sens poiser aux escoutants ; aultrement bon clerc. »
" Mes conditions corporelles sont, en somme, très bien concordantes à celles de l'âme... car l'en suis là, que sauf la santé et la vie, il n'est chose pour quoy ie veuille ronger mes ongles, et que ie veuille acheter au prix du forment desprit et de la contraincte... i'ay^ine ame libre et toute sienne, accoustumee à se conduire à sa mode : n'ayant eu. iusqu'i cette heure, ny comman-
dant. ny maistre lorcé. i'ay marché aussi avant, et le pas qu'il m'a pieu ; cela m'a amolli et rendu inutile au service d'aultruy et ne m'a faict bon qu'à moy » (1).
Le sort l'avait fait naître dans une condition propre à développer cette insouciance naturelle :
'c Et. pour moy, il n'a esté besoing de forcer ce naturel poisant, paresseux, et fainéant ; car m'estant trouvé en tel degré de fortune, dez ma naissance, que i'ay eu occasion de m'y arrester... ie n'ay eu besoing que de la suffisance de me contenter... et de iouïr doulcement des biens que Dieu, par sa libéralité, m'avoit mis entre mains. le n'ay gousté aulcune sorte de travail ennuyeux : ie n'ay eu gueres en maniement que mes affaires ; ou si i'en ay eu, ce a esté en condition de les manier à mon heure et à ma façon, commis par gents qui s'en fioient à moy, et qui ne me pressoient pas, et me cognoissoient ; car encores tirent les experts quelque service d'un cheval restif et poussif. »
Il a pour maxime de s'abandonner à la fortune, sans chercher à lutter contre le cours des événements :
« A faulte d'avoir assez de fermeté pour souffrir l'importunité des événements contraires ausquels nous sommes subiects, et pour ne me pouvoir tenir tendu à
(1) Tout en avouant que « la plus honorable vacation est de servir au public et esti'e utile à beaucoup », il déduit les motifs qu'il a ,« pour ne pas s'y empresser... La liberté et l'oysiveté qui sont mes maistresses qualitez sont qualitcz diametralemer^t contraires à ce mestier là » (III, 9.)
Fugax rerum, securaque in otia natus.
Ennemi des affaires, et né pour les loisirs tranquilles.
(Ovide, Trist. III.)
régler et ordonner les affaires, ie nourris, autant ie puis, en moy cette opinion, m'abandonnant du tout à la fortune, de prendre les choses au pis ; et ce pis là me resouldre à le porter doulcement et patiemment. Ne pouvant régler les événements, ie me règle moy mesme ; et m'applique à eulx s'ils ne s'appliquent à moy... ie n'ay gueres d'art pour sçavoir gauchir la fortune et luy eschapper ou la forcer, et pour dresser et conduire par prudence les choses à mon poinct... Le délibérer voire ez choses plus legieres, m'importune... Peu de passions mont troublé le sommeil ; mais des délibérations, la moindre me trouble... Tout ainsi que des chemins, l'en esvite volontiers les costez pendants et glissants, et me iecte dans le battu, le plus boueux et enfondrant, d'où ie ne puisse aller plus bas, et y cherche seulement seureté. »
« Quant à l'ambition, qui est voysine de la presumption. ou fille plus tost, il eut fallu pour m'advancer que la fortune me feust venue quérir par le poing ; car de me mettre en peine pour un"esperance incertaine, et me soubmettre à toutes les difïicultez qui accompaignent ceulx qui cherchent à se pousser en crédit sur le commencement de leur progrez, ie ne l'eusse sceu faire... ie m'attache à ce que ie vois et que ie tiens, et ne m'esloigne gueres du port; et puis, on arrive peu à ces advancements qu'en bazardant premièrement le sien ; et ie suis d'advis que si ce qu'on a suffit à maintenir la condition dans laquelle on est nay et dressé, c'est folie d'en lascher la prinse sur l'incertitude de l'augmenter. « (II. 17.)
a Somme, ce seul par où ie mestime quelque chose,
c'est ce en quoy iamais homme ne s'estime défaillant. Ma recommandation est vulgaire, commune, et populaire : car qui a jamais cuidé avoir faulte de sens? il ne feust jamais crocheteur ni femmelette qui ne pensast avoir assez de sens pour sa provision... ie pense avoir les opinions saines et bonnes, mais qui n'en croit autant des siennes?... Le monde regarde touiours vis à vis : moy, ie replie ma veue au dedans ; ie la plante, ie l'amuse là... ie me considère sans cesse, ie me contreroolle, ie me gouste... ie me roule en moy mesme... »
« Ce que ie veois de beau en aultruy, ie le loue et l'estime très volontiers ; voire renchéris souvent sur ce que l'en pense... ie tesmoigne volontiers de mes amis, parce que i'y treuve de louable, et d'un pied de valeur l'en foys volontiers un pied et demy ; mais de leur prester les qualitez qui n'y sont pas, ie ne puis, ny les deffendre ouvertement des imperfections qu'ils ont ; voire à mes ennemis, ie rends nettement ce que ie doibs de tesmoignage d'honneur ; mon affection se change, mon ingénient non, et ne confonds poinct ma querelle avec aultres circonstances qui n'en sont pas : et suis tant ialoux de la liberté de mon iugement, que malayseement la puis ie quitter pour passion que ce soit. »
Jaloux, il ne l'est pas moins de son indépendance : « ie fuys le commandement, l'obligation, et la contraincte ; ce que ie foys ayseement et naturellement, si ie m'ordonne de le faire par une expresse et prescripte ordonnance, ie ne le sçais plus faire. » Il trouve étrange a d'estre contrainct par civile auctorité et ordonnance de desfendre ce qu'on croit sans savoir ce que c'est de croire. « {Ibid.)
Tels sont les traits les plus caractéristiques du portrait que notre philosophe a tracé de lui même. Veut-on l'avoir plus complet encore, qu'on lise ces Essais qui pourraient s'appeler les confessions de Montaigne; confessions, il faut bien l'avouer, sans aucune contrition ; le pénitent semblant, comme le dit un de ses apologistes, avoir autant de plaisir à raconter ses faiblesses qu'il en a eu à les commettre (1).
A côté de l'homme décrit, comme nous venons de le voir, dans l'infinie diversité de sa nature , l'auteur va nous présenter trois grandes figures qui sont, à ses yeux, le type le plus accompli de notre espèce.
Des plus excellents hommes.
« Si on me demandoit le chois de touts les hommes qui sont venus à ma cognoissance. il me semble en trouver trois excellents au dessus de touts les aultres. » Ces hommes sont, pour Montaigne, Homère (quoiqu'il soit
(1) Si La Bruyère n'avait parlé en termes élogieux de Montaigne, dont il s'est plus d'une fois inspiré, on croirait qu'il a voulu le désigner dans le portrait malicieux de « ces hommes qui n'avouent d'eux-mêmes que de petits défauts, et non ceux qui supposent en leurs personnes de beaux talents ou de grandes qualités... Ainsi l'on se plaint de son peu de mémoire, content d'ailleurs de son grand sens et de son jugement... On dit de soi qu'on est maladroit ei qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consolé de la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit... On fait l'aveu de sa paresse en des termes qui signifient son désintéressement, et qu'on est guéri de l'ambition. »
assez difficile de préciser sa personnalité.) Alexandre, Epaminondas.
« L'un Homère : non pas qu'Aristote ou Varro , par exemple, ne feussent à l'adventure aussi sçavants que lui, ny possible encores qu'en son art mesme Virgile ne luy soit comparable : ie le laisse à iuger à ceulx qui les cognoissent touts deux. Moy, qui n'en cognoisque l'un, puis seulement dire cela, selon ma portée, que ie ne crois pas que les muses mesmes allassent au delà du Romain. Toutesfois en ce iugement. encores ne fauldroit-il pas oublier que c'est principalement d'Homère que Virgile tient sa suffisance ; que c'est son guide et maistre d'eschole ; et qu'un seul traict de l'Iliade a fourny de corps et de matière à cette grande et divine Œnéïde. Ce n'est pas ainsi que ie compte : i'y mesle plusieurs autres circonstances qui me rendent ce personnage admirable, quasi au dessus de l'humaine condition ; et, à la vérité, ie m'estonne que luy, qui a produict et mis au monde plusieurs deïtez, par son auctorité, n'ai gaigné reng de dieu luy mesme. Estant aveugle, indigent, estant avant que les sciences feussent rédigées en règle et observations certaines, il les a tant cogneues que touts ceulx qui se sont mesles depuis d'establir des polices, de conduire guerres, et d'es crire ou de la religion, ou de la philosophie, ou des arts, se sont servis de luy comme d'un maistre très parfaict en la cognoissance de toutes choses, et de ses livres comme d'une pépinière de toute espèce de suffisance... C'est contre l'ordre de la nature qu'il a faict la plus excellente production qui puisse estre ; car la naissance ordinaire des choses, elle est imparfaicte ; elles
s'augmentent, se fortifient par l'accroissance : l'enfance de la poésie, et de plusieurs aultres sciences, il l'a rendue meure, parfaite, accomplie... Oultre cela, quelle gloire se peult comparer à la sienne ? il n'est rien qui vive en la bouche des hommes, comme son nom et ses ouvrages... (1) Nos enfants s'appellent encores des noms qu'il forgea il y a plus de trois mille ans... Sept villes grecques entrèrent en débat du lieu de sa naissance : tant son obscurité mesme lui apporta d'honneur. »
« L'aultre, Alexandre le Grand : car qui considérera l'aage qu'il commencea ses entreprinses : le peu de moyen avec lequel il feit un si glorieux desseing ; l'auctorité qu'il gaigna en cette sienne enfance, parmy les plus grands et expérimentez capitaines du monde desquels il estoit suyvi : la faveur extraordinaire de quoy fortune embrassa et favorisa tant de siens exploicts hazardeux, et à peu que ie ne die téméraires... Cette grandeur d'avoir, à l'aage de trente trois ans, passé victorieux toute la terre habitable, et en une demie vie, avoir attainct tout l'effort de l'humaine nature, si que vous ne pouvez imaginer sa durée légitime, et la continuation de son accroissance en vertu et en fortune iusques à un iuste terme d'aage, que vous n'imaginiez quelque chose au dessus de l'homme ; d'avoir faict naistre de ses soldats tant de branches royales, laissant aprez sa mort le monde en partage à quatre successeurs,
(1; «Ce follastre d'Alcibiade, raconte à ce propos Montaigne
ayant demandé à un qui faisoit profession des lettres, un livre
d'Homère , lui donna un soufflet parce qu'il n'en avoit poinct,
comme qui trouveroit un de nos presbtres sans bréviaire »