‹ L'esprit de MontaigneChapitre 7 sur 17 · L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION

« Le gaing de notre estude c'est en être devenu plus sage et meilleur. »

De l'institution des enfants.

On ne saurait trop recommander la lecture de cet admirable chapitre sur l'éducation, où, si l'on en excepte Erasme et Rabelais, Montaigne n'avait pas de modèle, au moins dans les temps modernes, et où il a eu l'honneur d'avoir des imitateurs tels que Locke et J.-J. Rousseau (1). Si tous les chapitres des Essais offraient cette importance, il faudrait renoncer à y faire un choix; aussi me suis-je cru obligé de le reproduire presque en entier. Entre tant d'idées qui traversent son esprit et parfois s'y combattent, les vues de notre phi-

(1) Plutarque est, dans l'antiquité, l'auteur auquel il a le plus emprunté en cette matière. (V. l'Art de nourrir (élever) les enfants, in œuvr. moral).

losophe sur cette question sont de celles où l'on trouve le plus d'esprit de suite et de décision.

L'étude de l'homme ainsi pris à son entrée dans la vie, c'est l'introduction naturelle à l'étude de l'homme considéré dans le milieu social où il est appelé à développer ses facultés. L'auteur débute par des réflexions sur l'intérêt élevé et sur les difficultés que présente le sujet dont il va traiter:

« La plus grande difficulté et importante de l'humaine science semble estre en cet endroict, où il se traicte de la nourriture et institution des enfants. Tout ainsi qu'en l'agriculture, les façons qui vont avant le planter sont certaines et aysees, et le planter mesme : mais depuis que ce qui est plante vient à prendre vie, à l'eslever il y a une grande variété de façons et diffîcultez : pareillement aux hommes, il y a peu d'industrie à les planter ; mais depuis qu'ils sont nays on se charge d'un soing divers, plein d'embesognement et de crainte, à les dresser et nourrir. » (I, 25.)

Pénétré de la nécessité de roidir les muscles aussi bien que l'kme qui a « trop affaire si elle n'est pas secondée de fournir seule à deux offices », Montaigne recommande de dresser l'enfant à la frugalité et à l'austérité. Cependant, il ne parle pas des soins physiques que réclame la première enfance, si ce n'est pour blâmer, comme l'avait fait Rabelais, l'absurde pratique de l'emmaillottement. Mais il raconte que son père le confia, dès le berceau, aux habitants d'un hameau voisin, sous l'humble toit desquels il devait fortifier son corps en façonnant son âme à la bienveillance pour les petits :

« Et estimoit que ie feusse tenu de regarder plustost vers celuy qui me tend les bras, que vers celuy qui me tourne le dos ; et feut cette raison pourquoy aussi il me donna à tenir, sur les fonts, à des personnes de la plus abiecte fortune, pour obliger et attacher. » (15.) C'était reconnaître la puissance des premières impressions, et J"aire commencer l'éducation avec la vie, comme le veut notre moraliste lui-même (1).

« Je treuve que nos plus grands vices prennent leur ply dez nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C'est passe temps aux mères de veoir un enfant tordre le col à un poulet, et s'esbattre à blecer un chien et un chat : et tel père est si sot, de prendre à bon augure d'une âme martiale, quand il veoit son fils gourmer iniurieusement un païsan ou un laquais qui ne se deffend point ; et à gentillesse quand il le veoit affiner son compaignon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahison ; elles se germent là, et s'eslevent aprez gaillardement, et proufitent à force entre les mains de la coustume. Et est une très dangereuse institution, d'excuser ces

(1) Le sire de Montaigne avait, on le voit, en matière d'éducation des principes qui n'étaient gvières ni de sa caste, ni de son temps. Quelques-unes de ses idées ne manquaient pas d'ailleurs d'originalité. Ainsi, pensant qu'un réveil en sursaut pouvait « troubler la cervelle tendre d'un enfant », il avait ordonné qu'on éveillât le sien aux sonc d'instruments de musique.

vilaines inclinations par la foiblesse de Taage et legiereté du subiect : premièrement, c'est nature qui parle, de qui la voix est plus pure et plus naïfve, qu'elle est plus graile et plus neufve ; secondement, la laideur de la piperie ne despend pas de la différence des escus aux espingles, elle despend de soy. le treuve bien plus iuste de conclure ainsi : « ponrquoy ne tromperoit-il pas aux escus puisqu'il trompe aux espingles?»... Il fault apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en fault apprendre la naturelle difformité, à ce qu'ils les fuyent non à leur action seulement, mais surtout en leur cœur : que la pensée mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu'ils portent. » (I. 22.)

De retour dans la maison paternelle, l'enfant n'y demeurait pas longtemps. Son père « se laissant emporter à l'opinion commune et ranger à la coustume » se décidait à l'envoyer au collège. Quoiqu'opposé aux rigueurs de la ^discipline scolaire et à l'enseignement donné dans ces établissements où la scolastique régnait en souveraine, Montaigne ne dissimule pas les inconvénients de l'éducation domestique :

« Aussi bien est-ce une opinion receue d'un chascun, que ce n'est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parents : cette amour naturelle les attendrit trop et relasche voire les plus sages ; ils ne sont capables ny de chastier ses faultes, ny de le veoir nourry grossièrement comme il fault et hazardeusement ; ils ne le sauroient souffrir revenir suant et pouidreux de son exercice, boire chauld, boire froid, ni le veoir sur lin cheval rebours, ny contre un rude tireur le floret au poing ou la

première harquebuse. Car il n'y a remède : qui en veul faire un homme de bien, sans doubte il ne le fault espargner en cette ieunesse, et fault souvent chocquer les règles de la médecine. » (I. 25).

Il revient encore plus loin sur le même sujet en s'appuyant sur l'autorité d'Aristote et de Plutarque : « Qui ne veoit qu'en un estât tout despend de cette éducation et nourriture ? et cependant, sans aulcune discrétion, on la laisse à lamercy des parents, tout fols et meschants qu'ils soient! » [Ib.)

Telle est, au surplus, la largeur et la justesse de ses idées, qu'elles s'appliquent aussi bien à l'enseignement privé qu'à l'enseignement commun. Assister en observateur attentif à l'éveil des facultés dans l'enfant, en favoriser l'évolution et le ressort, les diriger vers leur fin naturelle, lui apprendre à vivre de sa vie propre et à penser par lui-même, telle est la tâche imposée au maître, et dont l'écrivain philosophe va faire ressortir toute l'importance. C'est l'éducation d'^Emile dégagée de ses côtés utopiques :

« Je voudrois qu'on feust soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plus tost la teste bien faicte que bien pleine; et qu'on y requist touts les deux, mais plus les moeurs et l'entendement que la science. »

« On ne cesse de criailler à nos aureilles, comme qui verseroit dans un entonnoir : et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dict. le vouldrois qu'il corrigeast cette partie : et que de belle arrivée, selon la portée de l'ame qu'il a en main, il commenceast à les mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner de soy mesme ; quelquefois luy ouvrant le

chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir (l)ieneveulx pas qu'il invente et parle seul ; ie veulx qu'il escoute son disciple parler à son tour... il est bon qu'il le face trotter devant luy pour iuger de son train, et iusqu'à quel point il se doit ravaller pour s'accomoder à sa force. A faulte de cette proportion nous gastons tout; et de la sçavoir choisir et s'y conduire bien mesureement. c'est une des plus ardues besongnes que ie sçache, et est l'effet d'une haulte ame et bien forte, sçavoir condescendre à ces allures puériles . et les guider. » (I, 25).

Il signale les inconvénients d'une méthode uniforme appliquée à des esprits de diverse trempe: « Ceux qui. comme nostre usage porte, entreprennent d'une mesme leçon et pareille mesure de conduicte régenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n'est pas merveille, si en tout un peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui raj^portent quelque iuste fruict de leur discipline. Qu'il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu'il iuge du proufit qu'il aura faict, non par le tesmoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu'il A'iendra d'apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accomoder à autant de divers subiets, pour veoir s'il l'a encores bien prins et bien faict sien... c'est tesmoignage de crudité et indigestion, que de regorger la viande comme on l'a avallee. L'estomach n'a pas fait son opération, s'il n'a faict

(1) Il faut donner de bonne heure des aîles aux enfants.

(DODDAN, Lettres.)

changer la façon et la forme de ce qu'on lui a donné à cuire » (1).

« Sa leçon se fera tantost par devis, tantost par livre: tantost son gouverneur luy fournira de l'aucteur mesme, propre à cette fin de son institution; tantost il lui en donnera la moelle et la substance toute maschée. » (Ibid.) En résumé, ne pas se borner à enseigner à son élève les opinions des autres, mais les rendre siennes, voilà le but qu'il ne faut jamais perdre de vue ; ce n'est qu'ainsi qu'on développera l'esprit d'initiative, ce grand desideratum de nos méthodes universitaires (2) :

« On nous a tant assuiettis aux chordes, que nous n'avons plus de franches allures ; nostre vigueur et

(1) Méthode excellente qui fut plus tard celle de Port-Royal, mais plus facile à pratiquer ave3 des élèves d'élite que dans une classe nombreuse.

(2) L'importance de ce principe, qu'on pourrait faire remonter jusqu'au grand philosophe qui s'intitulait l'accoucheur des intelligences, a été reconnue, depuis Montaigne, par les meilleurs esprits. « Pas trop élever, disait Diderot, est une maxime qui convient surtout aux garçons ; il faut un peu les abondonner à l'énergie de nature... Une tête ébouriffée me plait plus qu'une tête bien peignée. Laissons les prendre une physionomie qui leur appartienne. « Vauvenargues parle dans le même sens - « On instruit les enfants à craindre et à obéir... On les excite encore à être copistes, à quoi ils ne sont déjà que trop enclins: nul ne songe à les rendre originaux, entreprenants, indépendants Si on exerçait moins leur mémoire... qu'au lieu

d'émousser, comme on le fait, la vivacité de leur esprit, on tâchât d'élever l'essor et les mouvements de leur àme, que n'auroit-on pas lieu d'attendre de leur beau naturel ? [Introd' à la. connaissance de l'esprit humain.)

liberté est éteinte, qu'il luy face tout passer par l'estamine, et ne loge rien en sa teste par simple auctorité et en crédit. Les principes d'Aristote ne luy soient principes, non plus que ceulx des Stoïciens ou Epicuriens ; qu'on lui propose cette diversité de iugements, il choisira s'il peut; sinon il en demeurera en doubte... qui suyt un aultre il ne suit rien, il ne treuve rien, voire il ne cherche rien... il fault qu'il imboive leurs humeurs, non qu'il apprenne leurs préceptes ; et qu'il oublie hardiment, s'il veult, d'où il les tient, mais qu'il se les sçache approprier. La vérité et la raison sont communes à un chascun, et ne sont non plus à qui les a dictes premièrement, qu'à qui les dict aprez: ce n'est non plus Platon que selon moy, puisque luy et moy l'entendons et veoyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà de là les fleurs ; mais elles en font aprez le miel, qui est tout leur ; ce n'est plus thym ny mariolaine : ainsi les pièces empruntées d"aultruy, il les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien, à sçavoir son iugement; son institution et estude ne vise qu'à le former. »

C'est là un point si capital en pédagogie, qu'on m'excusera d'y insister avec notre auteur :

'( C'est l'entendement qui veoid et qui oyt, disoit Epicharmus... Nous le rendons servile et couard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demande iamais à son disciple ce qu'il luy semble de la rhétorique et de la grammaire, de telle ou telle sentence de Cicero? On nous les placque en la mémoire toutes empennées, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçavoir par cœur n'est pas sçavoir ; c'est tenir ce qu'on a donné

en garde à sa mémoire. Ce qu'on sçait droictement, on en dispose sans regarder au patron, sans tourner les yeulx vers son livre. Fâcheuse suffisance qu'une suffisance pure livresque ! » (Ib.)

Montaigne, qu'on ne s'y trompe pas, n'entend pas substituer à l'indulgence abusive des parents les rigueurs d'un pédant et d'une vie cloitrée plus propre à abestir et à faire i^^^endre en aversion l'instruction qu'à la faire aimer. Quelle sévère critique des méthodes d'entraînement trop fréquemment usitées de nos jours que le passage suivant :

« Pour tout cecy, ie ne veulx pas qu'on emprisonne ce garson ; ie ne veulx pas qu'on l'abandonne à la cholere et humeurs melancholiques d'un furieux maistre d'eschole; ie ne veulx pas corrompre son esprit à le tenir à la géhenne et au travail, à la mode des aultres, quatorze ou quinze heures par iour, comme un portefaix ; ny ne trouverois bon, quand, par quelque complexion solitaire et melancholique, on le verroit adonné d'une application trop indiscrette à l'estude des livres, qu'on la luy nourrist : cela les rend ineptes à la, conversation civile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien ay ie veu de mon temps d'hommes abestis par téméraire avidité de science?... à la vérité, nous veoyons encores qu'il n'est rien si gentil que les petits enfants en France, mais ordinairement ils trompent l'espérance qu'on en a conceue ; et hommes faicts, on n'y veoid aulcune excellence. l'ay ouy tenir à gents d'entendement que ces collèges où on les envoyé, de quoy ils ont foison, les abrutissent ainsin.» (Ibid.)

C'est, en son propre nom, qu'il lance ailleurs eette piquante boutade :

« Si nostre ame n'en va un meilleur bransle, si nous n'en avons le iugement plus sain, i'aimerois aussi cher que mon escholier eust passé le temps à iouer à la paulme : au moins le corps en seroit plus alaigre. Voyez le revenir de là, aprez quinze ou seize ans employez ; il n'est rien si malpropre à mettre en besongne : tout ce que vous y reconnoissez davantage, c'est que son latin et son grec l'ont rendu plus sot et presumptueux qu'il n'estoit party de la maison. Il en devoit rapporter l'ame pleine, il ne l'en rapporte que bouffie, et l'a seulement enflée en lieu de la grossir (1). Une bonne institution, elle change l'esprit et les mœurs... qui a iamais senti un tel effect de notre discipline ? )> (I, 24.)

Cependant, il n'accordait, en somme, qu'une influence limitée à l'éducation, dans laquelle il ne négligeait pas, comme Locke l'a fait depuis, de tenir compte des transmissions héréditaires : « Les inclinations naturelles s'aydent'et se fortifient par institution, mais elles ne changent gueres et surmontent.

Le plan .'d'éducation rêvé par notre philosophe ressemblait peu, on le comprend, dans ses applications pratiques surtout, à ce qui se faisait de son temps :

« Comme les pas que nous employons à nous promener dans une galerie, quoyqu'il y en ait trois fois

(1) Bouffi, mais sec, ennemi des débats,

Il renfle l'àme, et ne la nourrit pas.

(Voltaire, La Bégueule).

autant, ne nous lassent pas comme ceulx que nous mettons à quelque chemin desseigné, aussi nostre leçon, se passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu, et se meslant à toutes nos actions, se coulera sans se faire sentir ; les ieux mesmes et les exercices seront une bonne partie de l'estude; la course, la luicte. la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes (1) » le veulx que la bienséance extérieure, et l'entregent, et la disposition de la personne, se façonne quand et quand l'ame. Ce n"est pas une ame, ce n'est pas un corps que l'on dresse: c'est un homme ; il n"en fault pas faire à deux ; et comme dict Platon, il ne fault pas les dresser l'un sans Tautre. Mais les conduire egualement comme une couple de chevaulx attelez à mesme tismon ; et à l'ouyr semble il pas prester plus de temps et plus de solicitude aux exercices du corps, et estimer que l'esprit s'en exerce quand et quand, et non au contraire. »

Un des caractères dominants de ce système d'éducation, c'est la douceur et Tabsence de contrainte. Mon-

(Ij II est impossible de méconnaître la parenté de ces idées idées avec celles de Rabelais qui, lui aussi, avait compris que la destinée des sociétés modernes est suspendue à ce grand problème de l'éducation. Ponocrate travaille pareillement à développer harmoniquement chez son élève les forces physiques et morales déposées dans l'homme, ce résu'iné du monde. Un jour par mois, Gargantua, abandonné à lui-même, jouit d'une liberté complète ; tout lui est travail et plaisir à la fois. Le précepteur l'instruit surtout par la convei'sation, et visite avec lui les gens de tous métiers, aussi bien que les dop/tes.

taigne suivait, en cela, l'exemple de son père, lequel « ne faisant des chastiments ny cas ny usage, vouloit qu'on feit gouster aux enfants le debvoir par une volonté non forcée et de leur propre désir ; »

« Au demourant, cette institution se doibt conduire par une severe doulceur... Ostez moy la violence et la force : il n'est rien, à mon advis, qui abastardisse et estourdisse si fort une nature bien née (1). Si vous avez envie qu'il craigne la honte et le chastiement, ne l'y endurcissez pas : endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil, et aux hazards qu'il luy fault mespriser ; ostez lui toute mollesse et délicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire ; accoustumez le à tout ; que ce ne soit pas un beau garson et dameret, mais un garson vert et vigoreux. Enfant, homme, vieil, i'ay touiours creu et iugé de mesme. Mais, entre aultres choses, cette police de la plus part de nos collèges m'a tousiours despieu., . C'est une vraye geaule de ieunesse captive: on la rend desbouchée l'en punissant avant qu'elle le soit.. Quelle manière pour esveiller l'appétit envers leur leçon, à ces tendres âmes et craintifves, de les y guider d'une trongne effroyable, les mains armées de fouets ! Combien leurs classes seroient plus décemment ionchees de fleurs et de feuilles que de tronçons d'osier sanglants. »

« Où est leur proufît que là feut aussi leur esbat ; on doit ensucrer les viandes salubres à l'enfant, et enfîeller celles qui luy sont nuisibles. C'est merveille combien

(1) Une âme menée par la crainte en est toujours plus faible.

(FÉNEL., Educ. des filles).

Platon se montre soigneux, en ses loix, de la gaieté et passe temps de la ieunesse de sa cité. » (1.)

« Toute estrangeté et particularité en nos moeurs et conditions est esvitable comme ennemie de société... Le corps est encores souple ; on le doibt, à cette cause, plier à toutes façons et coutumes ; et pourveu qu'on puisse tenir l'appétit et la volonté (la part de Tâme et celle du corps), sous boucle, qu'on rende hardiement un ieune homme commode à toutes nations et compaignies, voire au desreglement et aux excès si besoing est. (2). Son exercitation suive l'usage : qu'il puisse faire toutes choses et n'ayme à faire que les bonnes.. . qu'il ne laisse à faire le mal ny à faulte de force ny de science, mais à faulte de volonté. » (I. 25.)

Sur l'importante question des vocations, ou des aptitudes que font présager les enfants pour les diverses carrière, Montaigne fait cette excellente réflexion, qu'on peut tirer parti de la nature la plus ingrate, si l'on y découvre la veine à exploiter :

« Il n'est point ame si chestifve et brutale, en laquelle

(1) Le jeu! ce mot là devrait être inscrit dans le décalogue de l'enfance ; c'est le synonime de gaieté, voire de bonté.

(E. Legouvé.)

(2) Montaigne raconte, à ce propos, qu'un seigneur « aussi esloigné de ces débordements qu'il en soit en France » lui avoua que chargé des affaires du roi en Allemagne, il s'était trouvé à trois reprises dans la nécessité de s'enivrer pour assurer le succès de ses négociations. Et notre auteur ajoute : « i'en scay qui, à faulte de cette faculté, se sont mis en grand peine, ayant à practiquer cette nation. » L'habile négociateur de la France à Francfort, en 1871, sut, comme on sait, mettre à profit cette remarque.

on ne veoye reluire quelque faculté particulière ; il n'y en a point de si ensepvelie. qui ne face une saillie par quelque bout: et comme il advienne qu'une ame. aveugle et endormie à toutes aultres choses, se treuve, vifve, claire, et excellente à certain particulier effet, il s'en fault enquérir aux maistres. » (II, 17.) mais il veut qu'on se mette en garde contre les jugements précipités, et les horoscopes trop complaisants ou hasardés : « La montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas aage et si obscure, leurs promesses si incertaines et si faulses,

qu'il est malaysé d'y establir aucun solide iugement

d'où il advient que par faute d'avoir bien choisi leur route, pour néant se travaille on souvent, et employa Ion beaucoup d'aage à dresser des enfants aux choses auxquelles ils ne peuvent prendre pied. Toutesfois. en cette difficulté, mon opinion est de les acheminer touiours aux meilleures choses et plus proufitables ; et qu'on se doibt peu appliquer à ces legieres divinations et pronostiques que nous prenons des mouvements de leur enfance. Platon, en sa republique me semble leur donner trop d'auctorité. » (I, 25.)

Nous l'avons vu précédemment se donner lui-même en preuve de cette assertion : « On ne craignoit pas qu'il fîst mal, mais qu'il ne fîst rien, il estoit si pesant, mol et endormi qu'on ne le pouvoit arracher de Toisifveté, mesme pour le faire iouer. » Voilà de quoi rendre circonspects les faiseurs d'horoscopes.

Dans sa fièvre de tout savoir propre aux époques de renaissance, le XVP siècle avait suscité nomlDre de beaux esprits ambitieux comme Pic de la Mirandole, — un type en ce genre. — de disserter sur toutes les con-

naissances humaines, de omni re scibili. Montaigne qui porte son esprit de modération en toutes clioses, s'eiïorce de ramener l'éducation de l'enfant à des vues plus pratiques :

w II me semble que les premiers discours de quoy on luy doibt abruver l'entendement, ce doib\ ent estre ceulx qui règlent ses mœurs et son sens ; qui lui apprendront à se cognoistre et à sçavoir bien mourir et bien vivre... Si nous sçavions restreindre les appartenances de nostre vie à leurs iustes et naturelles limites, nous trouverions que la meilleure part des sciences qui sont en usage est hors de nostre usage ; et en celles mesme qui le sont, qu'il y a des estendues et enfonceures très inutiles que nous ferions mieulx de laisser là ; et suyvant l'institution de Socrates, borner le cours de nostre estude en icelles où fault l'utilité. C'est une grande simplesse d'apprendre à nos enfants la science des astres et le mouvement de la huictieme sphère avant que les leurs propres. » [Ib.)

C'est pour avoir méconnu cette pédagogie humaine et sensée qu'on a oublié le rôle que la philosophie débarrassée des langes du pédantisme et des formules de l'école doit jouer dans l'éducation, et que notre auteur rappelle si bien dans l'éloquente page qui suit :

« C'est grand cas que les choses ensoient là en nostre siècle, que la philosophie soit, iusques aux gens d'entendement, un nom vain et fantastique, qui se trouve de nul usage et de nul prix, par opinion et par effect. le croy que ces ergotismes en sont cause qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants, et d'un visage renfrongné, sourcilleux et ter-

rible : qui me Ta masquée de ce faulx visage, pasle et hideux ?

« L'ame qui loge la philosophie doibt, par sa santé, rendre sains encore le corps : elle doibt faire luire iusques au dehors son repos et son ayse... La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esiouissanca constante : son estât est. comme des choses au dessus de la lune, touiours serein... Elle a pour son but la vertu qui n'est pas, comme dict l'eschole, plantée à la teste d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible ; ceulx qui l'ont approchée la tiennent, au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d'où elle veoid bien soubs soy toutes choses ; mais si peult on y arriver, qui en sçait l'addresse, par des routes ombrageuses, gazonnees et doux fleurantes, plaisamment, et d'une route facile et polie, comme est celle des voultes célestes. Pour n'avoir hanté cette vertu suprême.... ils sont allez, suivant leur foiblesse, feindre cette sotte image , triste , querelleuse , despitee , menaceuse , mineuse, et la placer sur un rochier à l'escart, emmy des ronces ; fantosme à estonner les gens. »

« Le prix et la haulteur de la vraye vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice ; si esloingné de difficulté, que les enfants y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtils...

« Puisque la philosophie est celle qui nous instruit à vivre, et que l'enfance y a sa leçon comme tous les aultres aages pourquoy ne la luy communique l'on ? On nous apprend à vivre quand la vie est passée... nostre enfant est bien plus pressé : il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie ; le

demourant est deu à l'action. » [Ib.) Et dans le chapitre où il traite de Uâge : « il me semble que considérant la foiblesse de nostrevie, et à combien d'écueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n'en debvroit pas à la naissance, faire une si grande part à l'oysiveté et à l'apprentissage. » (I, 57.)

Montaigne réagissait ainsi contre la coutume alors régnante de ne terminer les études classiques qu'en pleine virilité, et de ne commencer les études libérales ou professionnelles qu'à l'âge où on les termine maintenant ; -Coutume qui souffrait des exceptions, du reste, puisqu'entré lui-même au collège à l'âge de six ans, il en sortait à treize pour étudier le droit. II poursuit en ces termes :

« Employons un temps si court aux instructions nécessaires. Ostez toutes ces subtilitez de la dialectique, de quoy nostre vie ne se peult amender ; prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traicter à poinct : ils sont plus aysez à concevoir qu'un conte de Boccace ; un enfant en est capable au partir de la nourrice, beaucoup mieulx que d'apprendre à lire ou à escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes comme pour leur décrépitude. » (I, 25.)

Notre philosophe ne pouvait s'habituer à voir l'étude des mots remplacer celle des choses ; il revient encore dans une autre partie des Essais sur ce sujet :

« le retumbe volontiers sur ce discours de l'ineptie de nostre institution : elle a eu pour sa fin de nous faire, non bons et sages, mais sçavants ; elle y est arrivée : elle ne nous a pas apprins de suyvre et embrasser la

vertu et la prudence, mais elle nous en a imprimé la dérivation et l'etymologie ; nous sçavons décliner vertu, si nous ne sçavons l'aimer : si nous ne sçavons ce que c'est que prudence par efïect et par expérience, nous le sçavons par iargon et par cœur. » (II. 17.)

A propos des jeunes SjDartiates qu'on accoutumait à l'action plus qu'à la parole :

« Comparez, au bout de quinze ou seize ans, à cettuy cy un de ces latineurs de collège, qui aura mis autant 1 de temps à n'apprendre simplement qu'à parler. Le monde n'est que babil, et ne veis iamais homme "qui ne dise plustost plus que moins qu'il ne doit. Toutesfois la moitié de nostre aage s'en va là... que nostre disciple soit pourveu de choses, les paroles ne suyvront que trop ; il les traisnera si elles ne veulent suyvre : ie veulx que les choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celuy qui escoute, qu'il n'aye aulcune souvenance des mots. » (I, 25.)

Son élève a enfin quitté les bancs de l'école, mais, pour être hors de page il n'a pas terminé son éducation. Appelé à vivre avec ses semblables, il faut qu'il voie le monde, et qu'il apprenne, en les fréquentant, à connoitre les hommes :

« Il se tire une merveilleuse clarté pour le iugement humain de la fréquentation du monde : nous sommes touts contraincts et amoncelez en nous, et avons la veue raccourcie à la longueur de nostre nez. On demandoit à Socrates, d'où il estoit : il ne repondit pas. d'Athènes ; mais du monde. Quand les vignes gèlent en mon village, mon presbtre en argumente l'ire de Dieu sur la race humaine... à qui il gresle sur la teste, tout

l'hemisphere semble en tcmpeste et orage... à veoir nos guerres civiles, qui ne crie que cette machine se bouleverse, et que le iour du iugement nous prend au collet? sans d'adviser que plusieurs pires choses se sont veues, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas [de galler (se réjouir) le bon temps ce pendant... Mais qui se présente comme dans un tableau cette grande image de nostre mère nature en son entière maiesté ; qui lit en son visage une si générale et constante variété : qui se remarque là dedans, et non soy, mais tout un royaume, comme un traict d'une poincte très délicate (1), celuy là seul estime les choses selon leur iuste grandeur. »

« Ce grand monde... c'est le mirouer où il nous fault regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Somme, ie veulx que ce soit le livre de mon escholier. Tant d'humeurs, de sectes, de iugements, d'opinions, de loix et de coutumes nous apprennent à iuger sainement des nostres, et apprennent nostre iugement à reconnoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse ; qui n'est pas un legier apprentissage. Tant de remuements d'estat et changements de fortune publicque nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. » (I, 25.)

En signalant les avantages qu'on retire du commerce des hommes, le philosophe insiste sur les qualités et les

(1) Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature (Pascal). L'imitation est évidente. « Quiconque, dit Ch. Nodier, lira les Essais et les Pensées avec attention, en trouvera une foule d'exemples. (Questions de littérature légale).

dispositions conciliantes qu'il y faut apporter : « Le silence et la modestie sont qualitez très commodes à la conversation. On dressera cet enfant à estre espargnant et mesnagier de sa suffisance quand il l'aura acquise ; à ne se formaliser point des sottises et fables qui se diront en sa présence : car c'est une incivile importunité de chocquer tout ce qui n'est pas de nostre appétit. Qu'il se contente de se corriger soy mesme... fuye ces images regenteuses et inciviles, et cette puérile ambition de vouloir paroistre plus fin, pour estre aultre... Qu'on l'instruise surtout à se rendre et à quitter les armes à la vérité, tout aussitost qu'il l'appercevra, soit qu'elle naisse ez mains de son adversaire, soit qu'elle naisse en luy mesme par quelque radvisement... Qu'on lui face entendre que de confesser lafaulte qu'il descouvrira en son propre discours, encores qu'elle ne soit apperceue que par luy. c'est un effet de iugement et de sincérité, qui sont les principales parties qu'il cherche ; que l'ospiniatrer et contester sont qualitez communes, plus apparentes aux plus basses âmes (1) ; que de se radviser et se corriger, abandonner un mauvais party sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et philosophiques, »

« Il sondera la portée d'un chascun : un bouvier, un masson, un passant, il fault tout mettre en besongne, et emprunter chascun selon sa marchandise, car tout sert

(1) Montaigne dit ailleurs: « est l'opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur et fermeté; » (II, 32.) Mais il n'entend pas parler ici que de l'entêtement qu'on peut apporter dans les discussions.

en mesnage ; la sottise mesme et la foiblesse d'aultruy luy sera instruction : à contrerooler les grâces et façons d'un chascun, il s'engendrera envie des bonnes et mespris des mauvaises » (1).

Aucun homme n'était plus ennemi que Montaigne de la morgue alors si ordinaire à la noblesse : « La moins desdaignable condition de gents me semble estre celle qui par simplesse tient le dernier reng. » Il trouve souvent plus de philosophie chez de simples paysans que chez des philosophes : « plus sapit vulgus, quia tantura quantum opus est sapit. » (II, 17.) (2).

« Qu'on luy mette en fantasie une honneste curiosité de s'enquérir de toutes choses : tout ce qu'il y aura de singulier autour de luy, il le verra ; un bastiment, une fontaine, un homme ; le lieu d'une bataille ancienne, le passage de César ou de Charlemagne. » (I. 25.) C'est ainsi qu'on développe chez l'enfant cette qualité si importante à acquérir, l'esprit d'observation. Il nous recommande aussi de tirer parti de nos rencontres :

« l'observe en mes voyages cette practique, de ramener tousiours ceulx avec qui le confère, aux choses qu'ils sçavent le mieulx... car il advient le plus souvent, au contraire, que chascun choisit plustôt à discourir du mestier d'un aultre que du sien, estimant que c'est autant de nouvelle réputation acquise... par ce train vous ne faites iamais rien qui vaille. » (I, 16,) De tout ce qui précède résulte implicitement l'utilité des voyages

(1) Je n'ai pas rencontré un homme avec lequel il n'y ait quel" que chose à apprendre. (Al de Vigny).

(2) Le vulgaire est plus sage, parce qu'il n'est sage qu'autant qu'il en est besoin (Lactance, Div. instit. III, 5.)

comme complément d'une bonne éducation. Là, comme ailleurs, Montaigne devance son siècle, et se rapproche de nos idées modernes :

a le vouldrois qu'on commenceast à le promener dez . sa tendre enfance ; et premièrement, pour faire d'une pierre deux coups, par les nations voysines où le langage est plus éloigné du nostre, et auquel, si vous ne la formez de bonne heure, la langue ne se peut plier. »

On voit quelle importance cet esprit merveilleusement sensé attribuait déjà à la connaissance des langues vivantes, à une époque où les communications entre peuples étaient encore si rares. On sera, à ce propos, curieux de savoir quelle place il entendait faire dans l'enseignement au Grec et au Latin.

Quoique l'enseignement du grec fut en très grand honneur à la Renaissance, notre philosophe, qui ne l'avait appris que « par forme d'esbat et d'exercice » avoue « n'en avoir quasi du tout point d'intelligence. » C'est que vouloir s'instruire en s'amusant, comme on l'a parfois conseillé, c'est s'exposer, dit avec raison Peyronnet, « à n'être ni amusé ni instruit. » Montaigne ne jugeait donc pas, comme Rabelais, que « c'est honte de se dire sçavant si l'on ne possède cette langue ; » mais il ne pouvait penser de même à l'égard du latin, qui était alors la langue de l'enseignement, de la magistrature, celles dont on se servait jusques dans les actes de la vie privée, ce dont même il se plaint vivement (1). Quelques passages autorisent à penser, au

(1) Tel était l'engouement pour ces langues^ que les savants donnaient à leurs propres noms une apparence latine ou

surplus, qu'il regrettait le temps trop long consacré aux langues mortes: « C'est un bel et grand adiencement sans doute que le grec et le latin, mais on l'achète trop cher. » Cependant le latin avait été, en quelque sorte, sa langue maternelle, son père l'ayant confié à un maître allemand qui avait reçu l'ordre, ainsi que les serviteurs « autant, du moins qu'ils en pouvoient iargonner » de ne parler à l'enfant qu'en cette langue (1). Méthode appliquée avec succès de nos jours en Angleterre, en Russie, etc., mais trop négligée en France, où cependant La Bruyère, après Montaigne, écrivait : « qu'on ne peut guère charger l'enfance de la connoissance de trop de langues, car il ne faut pas consacrer à leur étude un temps qui doit être employé à leur usage. »

Des hommes, Montaigne passe aux livres. Il ne suffît pas de connoître les vivants, il faut étudier les morts dans leurs œuvres ; les historiens sont de ceux qu'il recommande le plus: l'hisioire, c'est son gihbier:

« En cette practique des hommes, i'entends y comprendre, et principalement, ceulx qui ne vivent qu'en la mémoire des livres : il praticquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles.

grecque (Akakia, Budœus, etc.) C'est de Port-Royal seulement que date l'introduction du français dans l'enseignement , quoique la renaissance et la réforme écrivissent déjà dans cette langue.

(1) « Nous latinizasmes tant qu'il en regorgea iusques à nos villages tout autour de nous... Quant à moy, i'avay plus de six ans avant que l'entendisse non plus de françois ou de périgordin que d'arabesque. » (I, 25.)

C'est un vain estude, qui veult; mais qui veult aussi, c'est une estude de fruit inestimable, et le seul estude, comme dict Platon, que les Lacedemoniens eussent réservé à leur part. Quel proufit ne fera il, en cette part là, à la lecture des vies de nostre Plutarque ? Mais que mon guide se souvienne où vise sa charge... qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu'à en iuger. C'est à mon gré, entre toutes, la matière à laquelle nos esprits s'appliquent de plus diverse mesure, l'ay leu en Tite-Live cent choses que tel n'y a pas leu... à d'aulcuns c'est un pur estude grammairien : à d'aultres l'anatomie de la philosophie. » (I, 25.)

Tel est le plan d'éducation que développe Montaigne, plan éminemment philosophique, et qui tranche profondément avec « les subtilités ergotiques et grammairiennes » enseignées par les pédants de son temps. L'écolier n'y est plus un instrument passif entre les mains de son maître, mais un auxiliaire dans la tâche qu'ils ont chacun à remplir, et où l'affection et la liberté doivent remplacer la contrainte et l'ennui :

« Pour revenir à mon propos, il n'y a tel qu'alleicher lappetit et l'affection : aultrement on ne faict que des asnes chargez de livres. » Et comme s'il craignait de ne s'être pas suffisamment expliqué, il dit encore dans un autre chapitre de son ouvrage :

« l'accuse toute violence en l'éducation d'une ame tendre, qu'on dresse pour l'honneur et la liberté. Il y a ie ne sçais quoy de servile en la rigueur et en la contraincte, et tiens que ce qui ne peult se faire par la raison, et par prudence et addresse, ne se faict iamais par la force... le n'ay veu d'aultre effect aux verges, si

non de rendre les âmes plus lasches, ou plus malicieusement opiniastres (1). (/5.) » C'est par sa conduite, c'est par sa vie, que l'élève prouvera qu'il a réellement profité de l'éducation qu'on lui a donnée :

« Voicy mes leçons : celuy là y a mieulx proufité qui les faict, que qui les sçait. Si vous le veoyez, vous l'oyez: si vous l'oyez, vous le veoyez... il ne dira pas tant sa leçon comme il la fera : il la répétera en ses actions... le vray mirouer de nos discours est le cours de nos vies (Ib.) » En suivant ce guide éclairé, il atteindra le but qu'il ne doit pas perdre de vue et qui se trouve résumé dans ces quelques mots : « Le gaing de nostre estude c'est en estre devenu meilleur et plus sage. » Et comme conclusion dernière à tant d'excellents préceptes :

« Si ce disciple se rencontre de si diverse condition,

(1) Telle n'était pas la manière de voir de Henri IV, qui, dans un billet adressé en 1607 à la gouvernante de Louis XIII, lui recommande d'employer plus souvent le fouet qu'il « reconnaît par expérience lui avoir profité, ayant été fort fouetté à cet âge. » Cependant, les châtiments corporels n'étaient pas, selon Sainte-Beuve, aussi fréquents à cette époque qu'on pourrait l'imaginer en lisant les Essais. Ce qu'il y a de certain, au moins, c'est que dès le temps de Rollin, et nonobstant les traditions de Port-Royal, les rigueurs corporelles tombaient dans le discrédit : « L'éducation est une maîtresse douce et insinuante, ennemie de la violence et de la contrainte. » {Traité 'des Etudes). Nous voilà loin du temps où, dans la fête célébrée à Rome en l'honneur d'Orthia, on fouettait les enfants sur l'autel de cette déesse, en présence des mères qui les exhortaient à ne faire entendre aucune plainte, bien que, s'il faut en croire Cicéron, ils mourussent quelquefois sous les coups ! ! {Tusc. 2.)

qu'il ayme mieulx ouyr une fable que la narration d'un beau voyage, ou un sage propos, quand il l'entendra ; qui, au son du tambourin qui arme la ieune ardeur de ses compaignons, se destourne aune aultre qui l'appelle au ieu des batteleurs : qui, par souhait, ne treuve plus plaisant et plus doux revenir pouldreux et victorieux d"un combat que de la paulme ou du bal, avecques le prix de cet exercice : ie n'y treuve aultre remède, si non qu'on le mette pastissier dans quelque bonne ville, feust il fils d'un duc, suyvant le précepte de Platon : « qu'il faultcolloquer les enfants, non selon les facultez de leur père, mais selon les facultez de leur ame. » (I, 25.)

Cette pensée éclose en plein XVP siècle dans la tête d'un gentilhomme campagnard, au fond du noble manoir des seigneurs de Montaigne, ne semble-t-elle pas plutôt tombée de la plume du précepteur d'Emile ? Il y a cependant une regrettable lacune dans ce beau chapitre : la femme n'y parait pas.lpr, n'était-ce pas le cas de montrer le rôle important que la mère est appelée à jouer dans l'éducation ?(1) On lui a aussi reproché d'être insuffisant pour l'éducation supérieure.

(1) Rien ne peut remplacer l'éducation maternelle, a dit de Maistre, d'accoi'd en cela avec les meilleurs esprits. On sait combien d'hommes célèbres ont dû le jovu" et ces premiers enseignements dont l'impression est si dui'able, à des femmes d'un mérite supérieur, Montaigne aurait cependant fait exception à cette règle si l'on en juge par le silence qu'il garde dans son livre sur sa mère.

Du Pédantisme.

Dans ce chapitre qui précède celui que nous venons de faire connaître bien qu'il en soit plutôt le complément et comme le corollaire, Montaigne critique sous le nom de pédantisme le faux savoir répandu de son temps, et la logique scolastique régnant alors en souveraine dans l'enseignement ; science de mots et de formules creuses qui ne justifiait que trop bien les traits acérés que lui décoche notre philosophe, et ses colères pittoresques :

« le diroy volontiers que, comme les plantes s'estouffent de trop d'humeur, et les lampes de trop d'huile ; aussi faict l'action de l'esprit, par trop d'estude et de matière : lequel, occupé et embarrassé d'une grande diversité de choses, perde le moyen de se desmeler, et que cette charge le tienne courbe et croupy... il n'est pas merveille, si ny les escholiers ny les maistres, n'en deviennent pas plus habiles, quoy qu'ils s'y facent plus doctes. De vray, le soing et la despense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science : de iugement et de la vertu peu de nouvelles... Nous nous enquérons volontiers : « sçait il du grec ou du latin, escrit il en vers ou en prose ? » Mais s'il est devenu meilleur ou plus avisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui est demeuré derrière. Il falloit s'enquérir qui est mieulx sçavant ; non qui est plus sçavant. »

« Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vuides. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquesfois à la queste du

grain, et le portent au bec sans le taster pour en faire bechee à leurs petits ; ainsi nos pédantes vont pillotants la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et mettre au vent... Mais qui pis est, leurs escholiers et leurs petits ne s'en nourrissent et alimentent non plus ; ains elle passe de main en main, pour cette seule fin d'en faire parade, d'en entretenir aultruy, et d'en faire des contes, comme une vaine monnoye inutile à tout aultre usage et emploite qu'à compter et iecter. Apud altos loqui didicerunt, non ipsi secum... (1).

« le n'aime point cette suffisance relative et mendiée :

quand bien nous pourrions être sçayants jdu sçavoir

jd'aultruy, au moins sages ne pouvons nous astre que

Ide nostre propre sagesse... Dionysius se mocquoit des

^grammairiens qui ont soing de s'enquérir des maulx

d'Ulysses, et ignorent les propres ; des meusiciens qui

accordent leurs fleutes, et n'accordent pas leurs mœurs :

des orateurs qui estudient à dire iustice, non à la faire...

Nous sçavons dire : « Cicero dict ainsi ; voylà les mœurs

de Platon ; ce sont les mots mesmes d'Aristote ; » Mais

nous, que disons nous nous mesmes? Que iugeons nous.

que faisons nous ? Autant en diroït bien un perroquet. »

« Cette façon me fait souvenir de ce riche Romain

qui avoit esté soigneux, à forte grande despense, de

recouvrer des hommes suffisants en tout genre de

sciences, qu'il tenoit constamment autour de luy, à fin

(1) CiGER., Tusciil. quœst. V, 36. Ils ont appris à parler aux autres, non pas avec eux-mêmes. — A rapprocher de ce que dit Montesquieu sur le même sujet.

que, quand il escheroit entre ses amis quelque occasion de parler d'une chose ou d'aultre, ils suppléassent en sa place, et fussent tout prêts à lui fournir, qui d'un discours, qui d'un vers d'Homère, chascun selon son gibbier ; et pensoit ce savoir estre sien, parce qu'il estoit /.'eh la teste de ses gents ; et comme font aussi ceulx des- I quels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies, î^n cognois à qui quand ie demande ce qu'il sçait, il me demande un livre pour me le montrer ; et n'oseroit me dire qu'il a le derrière galeux, s'il ne va sur le champ estudier, en son lexicon, que c'est que galeux, et que c'est que derrière. »

« Nous prenons en garde les opinions et le sçavoir d"aultruy, et puis c'est tout ; il les fault faire nostres. Nous semblons proprement celuy qui, ayant besoing de feu en iroit quérir chez son voysin, et, y en ayant trouvé nn beau et grand, s'arresteroit là à se chauffer, sans plus se souvenir d'en rapporter chez soy. Que nous sert il d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous, si elle ne nous transforme et fortifie ? » (I, 24.)

« On demandoit à Agesilaus ce qu'il seroit d'advis que les enfants apprinssent : ce qu'ils doivent foire estant hommes, respondit-il.... Cesmaistres icy, comme Platon dict des sophistes leurs germains sont, de touts les hommes, ceux qui promettent d'estre le plus utiles aux hommes et seuls, entre touts les hommes, qui non seulement n'amendent point ce qu'on leur commet, comme faict un charpentier et un masson, mais l'empirent et, se font payer de l'avoir empiré... il leur eschappe de belles paroles, mais qu'un aultre les accomode ; ils co-

gnoissent bien Galien, mais nullement le malade... ils sçavent la théorique de toutes choses : cherchez qui la mette en pratique... Cettuy-ci, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu veois sortir aprez minuit d'un estude, penses tu qu'il cherche parmy les livres comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? Nulles nouvelles : il y mourra, ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plante, et la vraye orthographe d'un mot latin. »

« Qui regardera de bien prez à ce genre de gents, qui s'estend bien loing, il trouvera comme moy que le plus souvent ils ne s'entendent ny aultruy, et qu'ils ont la souvenance assez pleine, mais le ieugement entièrement creux. Non vitse, sed scholse discimus. (1.) Or, il ne fault pas atttacher le sçavoir à l'âme, il l'y faut incorporer ; il ne l'en fault pas arrouser, il l'en faut teindre ; et s'il ne la change et meliore son estât imparfait, certainement il vault beaucoup mieux le laisser là ; c'est un dangereux glaive, et qui empesche et offense son maistre, s'il est en main foible, et qui n'en sçache l'usage. »

« A l'adventure est-ce la cause que et nous et la théologie ne requérons pas beaucoup de science aux femmes, et que François, duc de Bretaigne, fils de lean V, comme on lui parla de son mariage avec Isabeau, fille d'Ecosse, et qu'on lui adiousta qu'elle avoit esté nourrie simplement et sans aulcune instruction de lettres, respondit: « qu'il l'en aimait mieulx; et qu'une femme

(1) Senèq,, Epist. 106. On ne nous instruit pas pour la vie, mais pour l'école.

estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre différence entre la chemise et le pourpoint de son mary (!)• llh.)

" C'est une bonne drogue que la science, mais nulle drogue n'est assez forte pour se préserver sans altération et corruption, selon le vice du vase qui l'estuye (la renferme). Tel a la veue claire qui ne l'a pas droicte ; et par conséquent veoit le bien, et ne le suyt pas ; et veoid la science, et ne s'en sert pas. » [I, 24.)

On comprend que l'auteur des Essais, demandant avant tout à la science des applications à la conduite de la vie, se soit montré sévère pour des hommes qui ne sentaient, ne pensaient, ne parlaient qu'en latin, ne s'occupant qu'à traduire, éclaircir, commenter des textes. Mais, s'il faut l'avouer, soit tempérament sceptique, soit par un reste de ce dédain que nos gen-

(1; Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés.

Qui croyaient qu'une femme en sait toujours assez, ■

Quand la capacité de son esprit se hausse,

A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse.

(Les Femmes savantes.)

Mais était-ce bien là le fond de la pensée de Montaigne, de l'ami de M""" de Gournay, du conseiller de Marguerite de Navarre, de l'écrivain qui avait dédié quelques-uns de ses plus importants chapitres à des femmes distinguées de son temps? Nous croyons plutôt qu'il n'a entendu critiquer que l'abus du bel esprit; qu'il n'aurait pas souffert qu'on se prévalût de son nom pour proscrire la culture de l'esprit chez les femmes, car c'eût été dépasser le but ; et qu'enfin il eût applaudi à cette pensée du même Molière:

0 Je consens qu'une femme ait des clartés de tout » (Ib.)

tilshommes éprouvèrent jadis pour ces scavaiiteciux « gens de basse fortune, pour l'ordinaire, ne questant dans la science que des moyens de vivre » Montaigne montre à leur endroit plus de défiance que de sympathie. Raillant avec Rabelais ces grands clercs qui ne sont pas toujours les plus sensés des hommes (riiagis magnos clericos non sunt magis sapientes), il s'étend en longs raisonnements qu'il reproduit ailleurs encore sur la vanité de nos connaissances, et en considérations paradoxales sur l'affaiblissement qui résulte pour un peuple de la culture des lettres et des arts ; thèse dont s'inspirait plus tard Rousseau, et que le prestige de son éloquence pouvait à peine faire excuser. Qu'on se rassure, d'ailleurs ; si parfois on fait fausse route avec l'auteur des Essais, il sufïît de tourner la page pour revenir au vrai : « l'ayme et honore le sçavoir autant que ceulx qui l'ont. C'est le plus noble et puissant acquest des hommes ; mais i'abhorre le pédant qui n'est pas un homme mais un livre, qui ne sent pas mais répète... En quelque main le sçavoir est un sceptre; en quelque aultre une marotte. » (III, 8.) En résumé, il n'a voulu que réagir contre les subtilités de la scolastique, le despotisme des pédants, l'anarchie passée des faits dans les idées. C'est ainsi qu'il signale, au début de ce chapitre, les avantages qu'offre, même au point de vue pratique, la culture de l'esprit: « car nostre ame s'eslargit d'autant plus qu'elle se remplit. « Et il cite l'exemple de grands capitaines, de grands hommes d'état qui furent en même temps très savants. Comment, en définitive, ne pas pardonner quelques boutades humoristiques contre le savoir humain au

penseur qui eut. avec Ramus et Rabelais, le courage de courage de po/ter les premiers coups aux doctrines péripatéticiennes a une époque où elles s'imposaient comme une religion indiscutable à la France, dans ce seizième siècle où la philosophie n'avait encore produit que des imitateurs stériles de l'antiquité ou d'insensés utopistes?

Page 1