‹ L'esprit de MontaigneChapitre 8 sur 17 · LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ

« Il n'est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminez. »

Montaigne n'imite pas ce métaphysicien qui pour méditer sur ses semblables s'enfermait dans sa chambre et fermait ses volets. Lorsqu'il étudie l'homme il a les yeux ouverts sur le monde, tirant de l'observation des mœurs, des institutions, de la contrée, des inductions sur la nature de celui qui l'habite ; signalant l'influence qu'a sur nos facultés naturelles l'état de société. Et quelle époque que celle où, au milieu de déchirements et de luttes tragiques, le moyen âge fait place à une ère nouvelle: où l'on assiste à la Renaissance, à la Réforme, à la disparition d'une race royale, à la découverte d'un monde nouveau ! quel vaste champ d'observation ! mais aussi comment s'étonner que le scepticisme naisse du conflit de tant d'opinions, d'idées, de faits, en opposition avec le vieux dogmatisme ?

De la Coutume.

Un des faits qui ont le plus frappé Montaigne, c'est l'immense crédit dont jouit la coutume chez les hommes réunis. Il va, nous l'avons vu, jusqu'à y trouver le fondement de l'idée d'obligation morale, dont la notion, divine à son origine, s'est perdue depuis longtemps, selon lui, dans les désordres de la raison.

« Nous n'avons aultremire de la vérité et de la raison, que l'exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes; là est touiours la parfaite police, parfaict et accompli usage de toutes choses. »

« Fexcuserois volontiers, en nostre peuple, de n'avoir aultre patron et règle de perfection, que ses propres mœurs et usances, car c'est un commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de touts hommes, d'avoir leur visée et leur arrest sur le train auquel ils sont nays. le suis content, quand il verra Fabricius ou Lselius, qu'il leur treuve la contenance et le port barbare, puisqu'ils ne sont ny vestus ny façonnez à nostre mode ; mais le me plains de sa particulière indiscrétion de se laisser si fort piper et aveugler à l'auctorité de l'usage présent, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'advis touts les mois, s'il plaist à la coustume, et qu'il iuge si diversement de soy mesme... il n'y a si fin entre nous, qui ne se laisse embabouiner de cette contradiction, et esblouïr tant les yeulx internes que les externes insensiblement, » (I, 49.)

« Où que ie veuille donner, il me fault forcer quelque

barrière de la coutume : tant elle a soigneusement lîridé toutes nos avenues?... Il est aysé à veoir que c'est la coustume qui nous faict impossible ce qui ne Test pas. » Et il en tire une foule de preuves tirées des mœurs, des usages, des lois anciennes et modernes « afin qu'ayant en imagination cette continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le iugement plus esclaircy et plus ferme. » Mais « comme il n'affiert qu'aux grands poëtes d'user des licences de l'art, aussi n'est il supportable qu'aux grandes âmes et illustres de se privilégier au dessus de la coutume. »

Sans doute la coutume a ses bons côtés : « nous nous durcissons à tout ce que nous accoustumons : et à une misérable condition comme est la nostre, ça esté un très favorable présent de nature que l'accoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maulx. » Toutefois, comment, à côté de cela, ne pas reconnoitre ses abus ? « Car c'est, à la vérité, une violente et traistresse maistresse d'eschole que la coutume. Elle establit en nous, peu à peu à la desrobee. le pied de son auctorité : mais par ce doulx et humlîle commencement, l'ayant rassis et planté avec l'ayde du temps, elle nous descouvre tantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n'avons plus la liberté de haulser seulement les yeux. » (I, 22.)

« L'accoustumance est une seconde nature, et non moins puissante. Ce qui manque à ma coustume, ie tiens qu'il me manque; et i'aimerois presque egualement qu'on m'ostast la vie, que si on me l'essimoit (diminuait) et retranchoit bien loing de Testât auquel ie l'ai vescue si longtemps. » On voit que l'auteur ne distingue pas

ici l'habitude de la coutume, qu'il confond également avec V usage.

« l'estime qu'il ne tumbe en l'imagination humaine aulcune fantasie si forcenée, qui ne rencontre l'exemple de quelque usage publicque, et par conséquent que nostre raison n'estage et ne fonde... Les miracles sont selon l'ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon Testre de la nature : l'assuefaction endort la veue de nostre ingénient : les barbares ne nous sont de rien plus merveilleux, que nous sommes à eulx, ni avecques plus d'occasion ; comme chascun advoueroit. si chascun sçavoit, après s'estre promené par ces loingtains exemples, se coucher sur les propres, et les conférer sainement. La raison humaine est une teincture infuse environ de pareil poids à toutes nos opinions et moeurs, de quelque forme qu'elles soyent ; infinie en manière, infinie en diversité... Et somme, à ma fantasie, il n'est rien qu'elle (la coutume) ne face, ou qu'elle ne puisse ; et avecques raison l'appelle Pindarus, à ce qu'on m'a dict, « la royne et imperiere du monde. »

« Mais le principal effect de sa puissance, c'est de nous saisir et empiéter de telle sorte, qu'à peine soit il en nous de nous r'avoir de sa prinse et de r'entrer en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vray, parce que nous les humons avec le laict de nostre naissance, et que le visage du monde se présente en cet estât à nostre première veue, il semble que nous soyons naiz à la condition de suyvre ce train ; et les communes imaginations que nous trouvons en crédit autour de nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos pères, il semble que ce soyent les générales et naturelles... » [IL.]

« Les peuples nourris à la liberté, et à se commander aulx mesmes, estiment toute aultre forme de police monstrueuse et contre nature : ceulx qui sont duicts à la monarchie, en font de mesme ; et quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu'ils se sont, avecques grandes diffîcultez, desfaicts de Timportunité d'un maistre, ils courent à en replanter un nouveau avecques pareilles diffîcultez, pour ne se pouvoir resouldre de prendre en haine la maistrise. C'est par l'entremise de la coustume que chascun est content du lieu où nature l'a planté... L'usage nous desrobe le vray visage des choses... qui A^ouldra se desfaire de ce violent preiudice de la coustume, il trouvera plusieurs choses receues d'une resolution indubitable, qui n'ont appuy qu'en la barbe chenue et rides qui les accompaigne; mais ce masque arraché, rapportant les choses à la vérité et à la raison, il sentira son iugement comme tout bouleversé, et remis pourtant en bien plus seur estât. »

Faut-il donc fouler aux pieds l'empire de la coutume ? Telle n'est pas, il s'en faut, l'opinion de notre sage :

« Ces considérations ne destournent pourtant pas un homme d'entendement de suyvre le style commun ; ains au rebours, il me semble que toutes façons escartees et particulières partent plus tost de folie ou d'affectation ambitieuse, que de vraye raison ; et que le sage doibt au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et puissance de iuger librement des choses ; mais, quant au dehors, qu'il doibt suyvre entièrement les façons et formes reçues. La société publicque n'a que faire de nos pensées ; mais le demeurant, comme

nos actions, nostre travail, nos fortunes et nostre vie, il la fault prester et abandonner à son service et aux opinions communes : comme ce bon et grand Socrates refusa de sauver sa vie, par la désobéissance du magistrat, voire d'un magistrat iniuste et très inique ; car c'est la règle des règles, générale loy des loix, que chascun observe celle du pais où il est. » {Ibid.)

Réformes politiques et sociales. — Politique de Montaigne.

Si la politique est, comme l'a définie Prévost-Paradol, « l'ambition d'influer sur les événements », ce mot ne devrait pas être rapproché de celui de Montaigne. Notre philosophe ne pouvait toutefois s'abstenir de juger ce qui se passait autour de lui, et c'est surtout en ce sens que j'en parle ici.

Un éloignement invincible pour les innovations constitue un des traits caractéristiques de ses doctrines. Esprit osé dans l'ordre spéculatif, il est plein de timidités dans la pratique.

a le suis desgouté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte ; et ay raison, 'car i'en ay veu des effects très dommageables... Ceux qui donnent le branle à un estât sont volontiers absorbés en sa ruyne: le fruict du trouble ne demeure gueres à celui qui l'a esmeu ; il bat et brouille l'eau pour d'aultres pescheurs... Si me semble il, à le dire franchement, qu'il y a grand amour de soy et presumption, d'estimer ses opinions iusques là que, pour les establir, il faille renverser une paix

publicque, et introduire tant de maulx inévitables, et une horrible corruption de moeurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d'estat en chose de tel poids, et les introduire en son païs propre.,. Qui se mesle de choisir et de changer usurpe l'auctorité de iuger, et se doibt faire fort de veoir la faulte de ce qu'il chasse, et le bien de ce qu'il introduict (1). » (I, 22.)

« Cette si vulgaire considération m'a fermy en mon siège, et tenu ma ieunesse mesme, plus téméraire, en bride, de ne charger mes espaules d'un si lourd faix, que de me rendre respondant d'une science de telle importance, et oser en cette cy ce qu'en sain iugement ie ne pourrois oser en la plus facile de celles ausquelles on m'avoit instruict, et ausquelles la témérité de iuger est de nul preiudice ; me semblant très inique de vouloir soubmettre les constitutions et observances

(1) « Ces grands corps sont trop malaysés à relever étant abattus, ou même à retenir étant ébranlés, et leurs chûtes ne peuvent être que très rudes. » (Descartes, Disc, de la Méthode.) On retrouve les mêmes idées dans Pascal, et ce qui étonne davantage dans Rousseau ; « 11 ne faut toucher aux choses établies qu'avec une circonspection extrême ; c'est une entreprise dangereuse de vouloir les réformer. » De nos jours, Sainte-Beuve écrivait ; « Les choses de la société ont tant de peine à se faire et à s'édifier, que lorsqu'il y a une institution existante, il faut y regarder à deux fois avant de songer à l'abolir. Sans doute, la société, par son progrès même, tend à rendre inutiles bien des machines qui lui furent nécessaires à des époques de minorité et d'enfance relatives, mais sommesnous devenus tellement sages et tellement capables ?... {Correspond., t. 2).

publicques et immobiles à l'instabilité d'une privée fantasie (la raison privée n'a qu'une iuridiction privée), et entreprendre sur les loix divines ce que nulle police ne supporteroit aux civiles. » Montaigne fait, dans ce qui précède, allusion à la réforme de Luther, qu'il condamnait pour ses conséquences sociales et religieuses, bien que les persécutions envers les protestants lui eussent inspiré une répulsion profonde ; de même que, dans l'ordre politique, il était hostile à toutes les innovations qui ne lui semblaient propres qu'à augmenter l'anarchie dans laquelle se débattait la société de son temps (1) :

« Ces grandes et longues altercations de la meilleure forme de société, et des règles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l'exercice de nostre esprit... telle peincture de police seroit de mise en un nouveau monde desia faict et formé à certaines coutumes ; nous ne l'engendrons pas, comme Pyrrha, ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons loy de la redresser et renger de nouveau, nous ne pouvons gueres le tordre de son accoutumé ply, que nous ne rompions tout. On demandoit à Solon s'il

(1( Il se tint à l'écart au temps de la Saint-Barthelemy, a-t-on dit de Montaigne, ce qui ne paraîtrait qu'un faible éloge aujourd'hui, si l'on ne se rappelait que ces affreuses tueries trouvèrent des apologistes parmi les hommes les plus rccommandables du temps ; témoin « ce bon monsieur de Pibrac dont les mœurs etoient si doulces » auteur de sages maximes de m,orale en vers, et qui publia une apologie de la Saint Barthélémy !

avait estably les meilleures loix qu'il avoit peu aux Athéniens : « Ouy bien, respondit-il, de celles qu'ils eussent receues. »

« Non par opinion, mais en vérité, l'excellente et meilleure police est, à chascune nation, celle soubs laquelle elle s'est maintenue : sa forme et commodité essentielle despend de l'usage... Rien ne presse un estât que l'innovation... quand quelque pièce se desmanche, on peult l'estayer... mais d'entreprendre à refondre une si grande masse, et à changer les fondements d'un si grand bastiment, c'est à faire à ceulx qui, pour descrasser, effacent, qui veulent amender les defîaults particuliers par une confusion universelle, et guarir les maladies par la mort... La descharge du mal présent n'est pas guarison, s'il n'y a, en gênerai, amendement de condition... la fin du chirurgien n'est pas de faire mourir la mauvaise chair ; ce n'est que l'acheminement de sa cure : il regarde au delà, de faire renaistre la naturelle, et rendre la partie à son deu estre... le bien ne succède pas nécessairement au mal ; un autre mal peult luy succéder, et pire... toutes grandes mutations esbranlent Testât et le desordonnent. »

Il ne désespère pas de la société, quelque malade qu'elle soit: « Nous ne sommes pas pourtant à l'adventure, à nostre dernier période... En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceulx qui sont mieulx ; mesurons nous à ce qui est au debssous... Nostre police se porte mal : il en a esté pourtant de plus malades, sans mourir... tout ce qui bransle ne tumbe pas. La maladie universelle est la santé particulière ; la conformité est qualité ennemie

à la dissolution. La contexture d'un si grand corps tient à plus d'un clou ; il tient mesme par son antiquité : comme les vieux bastiments ausquels Uaage a desrobbé le pied, sans crouste et sans ciment, qui pourtant vivent et se soutiennent en leur propre poids. »

Pondère tuta suo est (1).

« Qui sçait si Dieu vouldra qu'il en advienne comme des corps qui se purgent et remettent en meilleur estât par longues et griefves maladies, lesquelles leur rendent une santé plus entière et plus nette que celle qu'elles leur avoient osté. » (III. 9.)

Malheureusement il n'en va pas toujours ainsi ; on voit même le mal augmenter quelquefois par les remèdes qu'on lui oppose :

« Il advient comme des aultres médecines loibles et mal appliquées. Les humeurs qu'elle vouloit purger en nous, elles les a eschauffees. exaspérées et aigries par le confiict, et si. nous est demeurée dans le corps : elle n'a sceu nous purger par sa foiblesse. et nous a cependant affoiblis ; en manière que nous ne pouvons la vuider non plus, et ne recevons de son opération que des douleurs longues et intestines. » (I, 22.)

« Fay veu, de mon temps, merveilles en Tindiscrette et prodigieuse facilité des peuples à se laisser mener et manier la créance et l'espérance, où il a pieu et servy à leurs chefs, par dessus cent mescomptes les uns sur les autres, par dessus les phantosmesetles songes. Leur sens et entendement est entièrement estouffé en leur

(1) Il se maintient par son poids, (Lucain, I.)

passion. » (III, 10.) Et il ajoute ailleurs : « Ce sont amusoires de quoy on paist un peuple malmené, pour dire qu'on ne l'a pas du tout mis en oubly. » (III, 9.)

En somme. Montaigne fut toujours attaché en principe à la royauté et même à la personne royale, il n'en pouvait guères être autrement à cette époque, mais sans lui sacrifier la dignité humaine, et sans que l'indépendance de son caractère eut jamais à en souffrir : (1)

« Esclave, ie ne le doibs estre que de la raison... toute inclination et soubmission leur estdeue, sauf celle de l'entendement ; ma raison n'est pas duicte à se courber et fléchir, ce sont mes genoux. (III, 8.) Donnons à l'ordre politique de les souffrir patiemment... pendant que leur auctorité a besoing de notre appuy : mais notre commerce finy, ce n'est pas raison de refuser à la iustice et à la liberté l'expression de ses vrais ressentiments. » C'est bien là le fier langage qui convient à un ami de la Boëtie. Le philosophe a sur les qualités à désirer chez ceux qui dirigent les affaires publiques des idées curieuses à reproduire de nos jours, où certains politiques tendent à donner pour base à la démocratie l'exclusion des supériorités :

« Il y peult avoir de l'excez en la pureté et perspicacité de nos esprits... il les fault espessir et obscurcir pour les proportionner à cette vie ténébreuse et terres- Ci) Quoique opposé à la réforme il avait pris parti pour Henri IV, alors chef du parti calviniste ; ce qui lui fait dire dans une lettre adressée à ce prince « qu'il s'en faloit confesser à son curé. » Entre le prince qui signa. Védit de iVanfes et l'auteur des Essais il devait y avoir, il y eut une profonde sympathie.

tre... et se trouvent les esprits communs et moins tendus plus propres et plus heureux à conduire les affaires... il fault manier les entreprinses humaines plus grossièrement et superficiellement, et en laisser bonne et grande part pour les droits de la fortune : il n'est pas besoing d'esclairer les affaires si profondement et si subtilement... Regardez que les meilleurs mesnagiers sont ceulx qui nous sçavent moins dire comment ils le sont ; et que ces suffisants conteurs n'y font le plus souvent rien qui vaille. » (II, 21.)

Ce qui signifie simplement, ce me semble, que dans la manipulation des affaires la pratique est préférable à la théorie. Supposer que Montaigne ait entendu se faire le panégyriste de la médiocrité et qu'il condamnait les talents à Tostracisme serait certainement aller plus loin qu'il ne l'a voulu. Il aurait contre lui les autorités les plus imposantes (1). Lui-même, d'ailleurs reconnaît plus loin « qu"il ne suffît pas pour commander d'un entendement commun. » (III, 8.) Voici quelle est au total,

(1) Aristote, Cicéron, etc., dans Tantiquité. De nos jours Jefferson disait : Il y a une aristocratie naturelle fondée sur le talent et la vertu, qui semble destinée au gouvernement de la société. De toutes les formes politiques la meilleure est celle qvii pourvoit le plus efficacement au triage de ces aristocraties, et à leur introduction dans les gouvernements. » Malheureusement l'opinion du grand citoyen n'a pas prévalu : « c'est un fait constant que de nos jours aux Etats-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonctions publiques ; il en a été ainsi à mesure que la démocratie a dépassé ses anciennes limites. » (de Togqueville.) John-Stuart-Mill et et TAméricain Seamann (Système du fjouverneraent araéric.) ont confirmé ces faits en les renforçant.

sa conclusion sur ces graves matières ; « Selon mon humeur ez affaires publicques, il n'est si mauvais train, pour veu qu'il aye de l'aage et de la constance, qui ne vaille mieulx que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extrêmement corrompues et penchent d'une meilleure inclination vers l'empirement ; de nos loix et usances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses ; toutesfois. pour la difficulté de nous mettre en meilleur estât, etledangierde ce croulement, si ie pouvois planter une cheville à nostre roue et l'arrester en ce poinct, ie le ferois de bon cœur. »

« Le pis que ie treuve en nostre estât c'est l'instabilité ; et que nos loix, non plus que nos vestements ne peuvent prendre aulcune forme arrestée (1.) Il est bien aysé d'accuser d'imperfection une police, car toutes choses mortelles en sont pleines ; il est bien aysé d'engendrer à un peuple le mépris de ses anciennes observances ; iamais homme n'entreprint cela qu'il n'en veinst à bout : mais d'y restablir un meilleur estât en la place de celuy qu'on a ruyné, à cecy plusieurs se sont morfondus de ceulx qui l'avoient entreprins. »

« le foys peu de part à ma prudence de ma conduicte; ie me laisse volontiers mener à l'ordre publicque du monde. Heureux peuple' que celuy qui fait ce qu'on commande mieulx que ceux qui commandent, sans se

(l) Il cite, à ce propos, les précautions que les anciens législateurs, Solon et Lycurgue en tête, prirent pour prévenir les changements trop fréquents dans les lois. Rivarol disait : « Ce n'est pas la meilleure loi, mais la fixe qui est bonne. » On en est bien revenu de nos jours.

tormenter des causes ; qui se laisse mollement rouler aprez le roulement céleste ! L'obéissance n'est iamais pure ny tranquille en celuy qui raisonne et qui plaide. » (II, 17.) Quant à lui, il peut se rendre cette iustice qu'il n'a iamais désiré le trouble et la maladie des affaires pour mieux faire valoir son mérite et ses services : « Fauldroit il pas fouetter le médecin qui nous désiroit la peste pour mettre son art en pratique ? «

C'est pourtant ce même homme qui dit quelque part de la dom,ination 'populaire « qu'elle lui semble la plus naturelle et esquitable. » (I, 3.) Je n'ai plus la prétention de mettre partout l'homme d'accord avec l'auteur : la tâche serait d'autant plus difficile que lui-même ne s'en inquiète guères ; mais comment ne pas lui tenir compte des circonstances où il se trouve ? Placé entre des institutions défectueuses et des mœurs déplorables, entre des croyances ébranlées et une autorité avilie qui menace d'entraîner la société dans sa chute; témoin, victime même des discordes civiles, quel parti prendrat-il ? Il va au plus pressé. Il n'entend pas, certes, amnistier les répressions cruelles dont il est le spectateur attristé, mais peu confiant dans les visées des réformateurs de son temps, sachant bien qu'on ne fait pas table rase d'une société, il se cramponne à ce qui subsiste : « restons dans l'ancien train. » Il songe, avant tout, à étançonner cet édifice branlant sur ses bases, et s'en remet à des circonstances plus favorables ou aux progrès amenés fatalement par le temps du soin de porter remède aux maux présents, sans que son scepticisme cherche jamais à esbranler les principes conservateurs des sociétés. A côté d'exagérations excusables dans le

milieu où elles se produisaient, quelles sages leçons à l'usage des utopistes de tous les temps !

Des lois. — Lois civiles, pénales.

Il est facile d'induire de ce qui précède l'opinion que Montaigne professe sur les lois ; elles empruntent, à ses yeux, toute leur autorité de la coutume et de la tradition ; il en parle partout dans le môme sens :

« Nulles loix ne sont en leur vray crédit que celles ausquelles Dieu a donné quelque ancienne durée, de mode que personne ne sçache leur naissance, ny qu'elles ayent iamais esté aultres. » (I, 43.)

« Les loix se maintiennent en crédit, non parce qu'elles sont iustes, mais parce qu'elles sont loix. C'est le fondement mystique de leur auctorité, elles n'en ont point d'aultre, qui bien leur sert. » (III, 13.)

« Les loix prennent leur auctorité de la possession et de l'usage ; il est dangereux de les ramener à leur naissance ; elles grossissent et s'annoblissent en roulant, comme nos rivières ; suyvez les contremonts iusques à leur source, ce n'est qu'un petit sourgeon d'eau à peine recognoissable, qui s'enorgueillit ainsin et se fortifie en vieillissant. Voyez les anciennes considérations qui ont donné le premier bransle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'honneur et de révérence : vous les trouverez si legieres et sï délicates, que ces gents icy, qui poisent tout et le ramènent à la raison, et qui ne receoivent rien par auctorité et à crédit, il n'est pas merveille s'ils n'ont leurs iugements souvant trez esloignez des

iugements publicques. Gents qui prennent pour patron rimage première de nature, il n'est pas merveille si, en la pluspart de leurs opinions, ils gauchissent la voye commune. » (II. 12.) L'auteur proclame, d'ailleurs, avec les grands esprits de tous les temps la nécessité de faire respecter l'empire des lois ? (1)

« On a raison de donner à l'esprit humain les barrières les plus contrainctes qu'on peult... il est peu d'ames si réglées, si fortes, et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte, et qui puissent avec modération et sans témérité voguer en la liberté de leurs iugements, au delà des opinions communes : il est plus expédient de les mettre en tutelle. » (15.)

Sur l'existence des lois naturelles antérieure à toute convention écrite, nous savons déjà à quelles conclusions sceptiques INIontaigne était arrivé : « Il est croyable qu'il existe des loix naturelles, comme il se veoid ez aultres créatures : mais en nous elles sont perdues ; cette belle raison humaine s'ingerant partout de maistriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses, selon sa vanité et inconstance. » (Ib.) Il distingue cependant, dans un autre chapitre, la, iustice en soy naturelle et universelle de la justice particulière à chaque état (III, 1) ; mais ce n'est qu'en passant, et il n'y revient pas ailleurs.

Les philosophes du xviii® siècle, Voltaire et Rousseau

(1) Diderot disait judicieusement à ce sujet ; « Nous écrirons contre les lois mauvaises jusqu'à ce qu'on les réforme , mais jùsques là nous y obéirons aveuglément, »

en tête (1), ont généralement fait justice de cette doctrine destructive de toute autorité morale. Ils montrent que sans le respect des lois écrites dans la conscience antérieurement à tout contrat social, il ne reste rien, pas même le devoir de respecter ce contrat ; c'est le règne de la force. Il est impossible, au reste, et je ne puis m'empêcher d'y revenir, de n'être pas étonné de l'éloignement de notre philosophe pour les réformes, en général, quand on lit les protestations indignées et les accusations véhémentes qu'il porte contre la barbarie et les vices de la législation de son temps, procédant uniquement de Tidée de vengeance, et où l'arbitraire règne complètement (2).

Cependant, pressentant ce grand principe émis deux cents ans plus tard par Beccaria « que tout châtiment qui va plus loin que la nécessité du salut social est injuste », il n'admet pas que la mort ne puisse suffire à cette justice impitoyable : « Tout ce qui est au delà de la mort me semble pure cruauté (3). Nous ne pouvons espérer que celuy que la crainte d'estre descapité ou pendu ne gardera de faillir, en soit empesché par l'imagination d'un feu languissant, ou des tenailles, ou de la roue » (II, 27.) La question, qui ne devait être définitivement abolie que par l'assemblée

(1) Rousseau lui reproche d'avoir ébranlé le sentiment moral chez ceux, surtout, qui ne s'abritent pas sous le dogme de la révélation.

(2) Les ordonnances en matière pénale disaient souvent : « Sera puni à l'arbitraire du juge. »

(3) Cette proposition fut blâmée à R,ome : c'était la condamnation des cruautés de l'Inquisition.

nationale, trouve en lui un éloquent adversaire : « Pour dire vray, c'est un moyen plein d'incertitude et de dangier : que ne diroit on. que ne feroit on pour fuyr à si griefves douleurs '? d'où il advient que celuy que le iuge a géhenne, pour ne le faire mourir innocent, il le face mourir innocent et géhenne... N'estes vous pas iniuste vous qui pour ne le tuer sans occasion, luy faictes pis que le tuer? » (II, 5.)

Sur Tinutilité dont sont, à son avis, les pénalités pour prévenir les crimes, il fait les réflexions suivantes :

« A ce propos se pourroit ioindre l'opinion d'un ancien ; que les supplices aiguisent les vices, plus tost qu'ils ne les amortissent ; qu'ils n'engendrent poinct le soing de bien faire, c'est l'ouvrage de la raison et de la discipline, mais seulement un soing de n'estre surprins en faisant mal. le ne sçais pas qu'elle soit vraye ; mais cecy sçais ie par expérience, que iamais police ne se treuve reformée par là : l'ordre et le resglement des mœurs despend de quelque aultre moyen. » (II, 15.)

Il y a des nations, dit-il, « où la closture des iardins et des champs qu'on veut conserver se faict d'un filet de coton, et si treuve bien plus seure et ferme que nos fossez et nos hayes : « et il raconte d'une manière charmante que sa maison restait ouverte et sans défense pendant les guerres civiles : « à l'adventure sert, entr'-aultres moyens, l'aysance, à couvrir ma maison de la violence de nos guerres civiles : la deffense attire l'entreprinse, et la desfîance, l'offense... elle n'est clcse à personne qui y hurte... il n'y a pour toute prouvision qu'un portier, d'ancien usage et cerimonie, qui ne sert pas tant à deffendre ma porte, qu'à l'offrir plus decem-

ment et gracieusement ; ie n'ay de garde ny sentinelle que celle que les astres font pour moy... i'essaye de soubstraire ce coing à la tempeste publicque, comme ie fois un aultre coing en mon ame (1). » (II, 15.)

Sur la question de la sorcellerie à laquelle les esprits les plus éminents du xvi*^ siècle ajoutaient encore foi,^et qui était alors un crime capital, Montaigne devance à certains égards son temps. Regardant les sorciers comme des aliénés (s'ils n'étaient plus souvent des imposteurs), il veut qu'on les traite par l'ellébore : (f c'est les mettre à trop hault prix que d'en faire brusler un homme tout vif (2). » En ce qui concerne le crime d'hérésie, il se sépare aussi résolument de ses contemporains, et même de ses collègues du parlement de Bordeaux qui poursuivaient les mécréants avec la dernière rigueur. Donnant l'exemple d'une tolérance qui contraste avec le fanatisme de cette triste époque et qui mit deux siècles à se faire accepter, il ose dire : « Qu'on ne doibt s'en prendre à nous que de ce que nous faisons contre nostre conscience. » Toutefois, c'est moins le grand principe de la liberté de conscience qui semble

(1) Ces idées ont trouvé dans Montesquieu, qui s'est souvent inspiré de -Montaigne, un imposant appui : « Il ne faut pas mener les hommes par les voies extrêmes... Qu'on examine la cause de tous les relâchements : on verra qu'elle vient de l'impunité des crimes, et non pas de la modération des peines. » {Esvrit des lois, 1. VI.)

(2) Le parlement de Bordeaux condamnait encore en 1718 un sorcier à [être brûlé. Des hommes tels que Bodin, Ambroise Paré, Luther, Calvin, demandaient qu'on leur appliquât le dernier supplice.

rïnspirer ici, que son scepticisme à l'égard des opinions humaines, et par dessus tout le désir de voir la concorde régner entre ses concitoyens.

Comprenant aux lueurs de sa haute raison la nécessité de l'unité et de la simplicité introduites de nos jours dans la législation, noire philosophe se plaint du nombre trop grand des lois :

« L'opinion de celuy là ne me plaist gueres qui pensoit par la multitude des loix brider l'auctorité des iuges en leur taillant leurs morceaux... Nous veoyons combien il se trompoit, car nous avons en France plus de loix que tout le reste du monde ensemble, et plus qu'il n'en fauldroit à régler touts les mondes d'Epicures... Qu'ont gaigné nos législateurs à choisir cent mille espèces et faits ijarticuliers, et y attacher cent mille lois ? Ce nombre n'a aulcune proportion avec l'infinie diversité des actions humaines... les lois les plus désirables ce sont les plus rares, les plus simples et générales... » (1) (III, 13.)

Malheureusement , les exagérations humoristiques que lui inspire son scepticisme ôteraient beaucoup de leur prix à ces judicieuses paroles, si on les prenait au sérieux : « Nature les donne tousiours plus heureuses que ne sont celles que nous nous donnons : tesmoing la peincture de l'aage doré des poëtes, et Testât où nous veoyons vivre les nations qui n'en ont poinct d'aultres. » Il pense avec Platon que « c'est une mauvaise provision de païs que iurisconsultes et médecins. »

(1) « Les combinaisons d'application varient à l'infini, on tenterait vainement de les fixer toutes ; il ne faut mettre dans les lois que des principes généraux, lumineux, féconds en conséquences. » (Napoléon au Conseil d'Etat.)

« En subdivisant ces subtilitez, on apprend aux hommes d'accroistre les doubtes ; on nous met en train d'estendre et diversifier les diffîcultez, on les alonge, on les disperse... iamais deux hommes ne iugerent pareillement de mesme chose ; et est impossible de veoir deux opinions semblables exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme en diverses heures. » (Ib.)

C'est aux imperfections du langage employé que Montaigne attribue l'origine de la plupart de nos querelles :

« Nostre parler a ses foiblesses et desfaults, comme tout le reste. La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiennes ; nos procez ne naissent que du débat de l'interprétation des loix ; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n'avoir sceu clairement exprimer les conventions et traitez d'accord des princes. » (II, 12.)

Les lois civiles ne trouvent pas plus grâce devant notre censeur que les lois pénales. Au sujet du droit d'aînesse qu'il condamne, il nous montre ces cadets de Gascogne devenus légendaires, s'abandonnant, par cela seul qu'ils savent n'avoir rien à attendre de la fortune patrimoniale, aux pires désordres. Il en a vu s'avilir jusqu'au vol.

Ce ne sont pas seulement les lois en elles-mêmes, c'est encore leur interprétation et la manière dont on les applique qui est l'objet de ses critiques. Et d'abord sur les glossateurs ; « Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubtes et l'ignorance, puisqu'il ne se veoid aulcun livre, soit humain, soit divin, sur qui le monde s'embe-

songne. duquel l'interprétation face tarir la difficulté ?...

Cecy se veoid mieulx en la chicane Nous fault-il

moins d'advocats et de iuges, que lorsque cette masse de droict estoit encores en sa première enfance ? Il y a plus affaire à interpréter les interprétations, qu'à interpréter les choses ; et plus de livres sur les livres, que pour aultre subiect : Nous ne faisons que nous entregloser, tout formille de commentaires : d'aucteurs. il en est grand' cherté. Le principal et plus fameux sçavoir de nos siècles, est ce pas sçavoir entendre les sçavants ?. . . l'ay veu en Allemaigne que Luther a laissé autant de divisions et d'altercations sur le douhte de ses opinions, et plus, qu'il n'en esmeut sur les Ecritures sainctes. » (IIL 13.) A ces débats entre commentateurs il faut ajouter le conflit des juridictions, et « cette licence... de ne s'arrester aux arrests, et courir des uns aux autres iuges pour décider d'une même cause. » Notre auteur se plaint aussi que l'application des lois soit entravée par l'emploi de la langue latine encore en usage en Gascogne, nonobstant un édit royal de 1539, dans tous les iugements et actes civils ; si bien que les ayant cause étaient obligés d'en solder l'interprétation. Il s'élève avec véhémence contre le scandale de voir les arrêts payés comme une marchandise, et la justice refusée à qui ne peut l'acheter à beaux deniers comptants !

Les magistrats ne sont pas plus épargnés. On composerait une mercuriale à l'instar de celles de l'Hospital, des censures que leur collègue, le conseiller au parlement de Bordeaux, leur adresse. Il blâme la vénalité des charges ; s'indigne contre ce « vilain trafic qui se couve soubs l'honorable titre de iustice... » II stig-

matise ces juges qui « trouvent des biais à toute cause, et les accomodent à leur gré. » Il ne se refuse même pas le plaisir de raconter, à leur sujet, plus d'une anecdote piquante ; telle, entre autres, l'histoire de ce magistrat qui dans un procès d'adultère où il avait présidé, prend un coin du papier sur lequel il a libellé son arrêt pour y écrire « un poulet » à l'adresse de la femme d'un de ses collègues. Faut-il s'étonner, après cela, de la défiance du magistrat pour une telle justice ?

« Combien ay ie veu de condamnations plus crimineuses que le crime ! » S'y dérober lui semble le parti le plus prudent: « l'en suis là, comme Alcibiades, que ie ne me representeray iamais, que ie puisse, à homme qui décide de ma teste, où mon honneur et ma vie despende de l'industrie et soing de mon procureur plus que mon innocence... Si celles (les loix) que ie sers me menaçoient seulement du bout du doigt, ie m'en irois incontinent en treuver d'aultres, où que ce feust... » (1) (III. 13). Pourquoi faut-il qu'après des critiques si fondées, Montaigne n'ait pas proclamé la nécessité de dé-

(1) Si j'étais accusé davoii* volé les tours de Notre-Dame, disait à son tour le pi'ésident d'Ormesson, et que j'entendisse crier derrière moi au voleur ! je me sauverais à toutes jambes. — Au sujet des protestations de Montaigne contre la législation de cette époque, il serait injuste d'oublier que Michel de l'Hospital s'élevait avec la même éloquence contre ces mêmes abus , et contre les concussions ou les déportements des magistrats. (Edit de Moulins, Mercuriale au parlement de Bordeaux, etc.) Rappelons aussi les piquantes satires de Rabelais contre les Bridoie et les Grippeminaud de son temps.

gager de ce chaos de lois confuses, les principes d'éternelle équité qui doivent servir de base à la législation, et qu'on peut regarder comme la, raison écrite !

On comprend d'après ce qui précède le soin qu'il a mis à rester, suivant son expression, vierge de procez, et à ne jamais faire appel à une telle justice :

« A combien de fois me suis ie faict une bien évidente iniustice, pour fuyr le hazard de la receveoir encores pire des iuges, aprez un siècle d'ennuys et d'ordes et viles practiques, plus ennemies de mon naturel que n'est la géhenne et le feu?... Les faveurs mesmes que la fortune pouvoit m'avoir donné, parentez et accointances envers ceulx qui ont souveraine auctorité en ces choses là, i'ay beaucoup faict, selon ma conscience, de fuyr instamment de les employer au preiudice d'aultruy, et de ne monter, par dessus leur droicte valeur, mes droits. Enfin i'ay tant faict par mes iournees que me voicy encores vierge de procez, qui n'ont pas laissé de se convier plusieurs fois à mon service, par bien iuste tiltre, s'il m'eust pieu d'y entendre, et vierge de querelles... rare grâce du ciel! » (III. 10.)

Lois somptuaire:;, — modes, — usages.

L'éloignement que notre philosophe éprouve pour les innovations ne pouvait manquer de s'étendre aux usages consacrés par la mode. Il va même, pour le plai.sir de soutenir un paradoxe sans doute, jusqu'à se demander si l'habitude de se vêtir, inconnue aux peuples sauvages, est de nécessité naturelle et n'est

pas plutôt le résultat d'une convention! (I, 35.) Il critique vivement l'instabilité des goûts du public en ces choses.

« La façon de se vestir présente luy faict incontinent condamner l'ancienne, d'une résolution si grande et d'un consentement si universel, que vous diriez que c'est quelque espèce de manie qui lui tourneboule ainsi l'entendement. Parce que nostre changement est si subit et si prompt en cela, que l'invention de touts les tailleurs du monde ne sçauroit fournir assez de nouvelletez, il est force que bien souvent les formes mesprisees reviennent en crédit, et celles là mesme tumbent en mespris tantost aprez ; et qu'un mesme iugement prenne, en l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois, non diverses seulement, mais contraires opinions, d'une inconstance et legiereté incroyable. » (I, 49.)

Il montre que les lois somptuaires vont contre leur but :

« La façon de quoy nos loix essayent à régler les folles et vaines despenses des tables et vestements, semble estre contraire à sa fin. Le vray moyen, ce seroit d'engendrer aux hommes le mespris de Tor et de la soye, comme de choses vaines et inutiles; et nous leur augmentons l'honneur et le prix, qui est une bien inepte façon pour en desgouster les hommes. Car dire ainsi, qu'il n'y aura que les princes qui mangent du turbot, et qui puissent porter du velours et de la tresse d'or, et l'interdire au peuple, qu'est-ce aultre chose que mettre en crédit ces choses là, et faire croistre à chascun l'envie d'en user?... C'est merveille comme la coustume en ces choses indifférentes plante ayseement

et soubdain le pied de son auctorité... Ce sont erreurs superficielles, mais pourtant de mauvais pronostique : et sommes advertis que le massif se desment quand nous voyeons fendiller l'enduict et la crouste de nos parois (I, 43.)

Récompenses. — Noblesse.

Montaigne blc'imait chez les princes les ' libéralités mal entendues et « toutes magnificences qui s'escoulent incontinent et de l'usage et de la mémoire... Il semble aux subiects, spectateurs de ces triumpheS; qu'on leur faict montre de leurs propres richesses, et qu'on le.s festoyé à leurs despens... il advient le plus souvent que le peuple a raison ; et qu'on repaist ses yeulx de ce quoy il avoit à paîstre son ventre. »

Retraçant les devoirs des princes à cet égard, il en prend occasion pour flageller les insatiables convoitises de leurs courtisans :

« A le prendre exactement, un roy n'a rien proprement sien, il se doit soy-mesme à aultruy ; la iuridiction ne se donne pas en faveur du iuridiciant. c'est en faveur du iuridicié ; on faict un supérieur non iamais pour son proufit, ains pour le proufit de l'inférieur ; et un médecin pour le malade, non pour soy... (1) par quoy

(1) C'est, comme le fait remarquer M. de Laschamps, sous le règne des Valois, qu'un gentilhomme de la chambre du roi tenait ce fier langage. On voit qu'un séjour de plusieurs années à la Cour ne lui avait rien ôté de l'indépendance de son caractère.

les gouverneurs de l'enfance des princes, qui sepicquent à leur imprimer cette vertu de largesse, et les preschent de ne sçavoir rien refuser, et n'estimer si bien employé que ce qu'ils donneront (instruction que i'ay veu en mon temps fort en crédit), ou ils regardent plus à leur preufît qu'à celuy de leur maistre, ou ils entendent mal à qui ils parlent. Il est trop aysé d'imprimer la libéralité en celuy qui a de quoy y fournir autant qu'il veult aux dépens d'aultruy... Si la libéralité d'un prince est sans discrétion et sans mesure, ie l'aime mieulx avare... Si elle est employée sans respect du mérite, faict vergongne à qui la receoit, et se reçoit sans grâce... Les subiects d'un prince excessif en dons, se rendent excessifs en demandes : ils se taillent, non à la raison, mais à l'exemple... à nostre mode, ce n'est iamais faict; le receu ne se met plus en compte ; on n'aime la libéralité que future... parquoy plus un prince s'espuise en donnant; plus il s'appauvrit d'amis. Comment assouviroit-il les envies qui croissent à mesure qu'elles se remplissent ? Qui a sa pensée à prendre ne l'a plus à ce qu'il a prins : la convoitise n'a rien si propre que d'être ingrate. » (III, 6.)

Mais il est pour le prince comme pour le pays d'autres moyens de reconnoître les services rendus, et notre philosophe ne s'y montre pas insensible :

« C'a esté une belle invention, et receue en la plus part des polices du monde, d'establir certaines marques vaines et sans prix pour en honorer et recompenser la vertu... Nous avons pour notre part, et plusieurs de nos voysins les ordres de chevalerie, qui ne sont establis quà cette fin. C'est, à la vérité, une bien bonne et prou-

fitable coustnme de trouver moyen de recognoistre la valeur des hommes rares et excellents, et de les contenter et satisfaire par des payements qui ne chargent aulcunement le publicque, et qui ne coustent rien au prince. Et ce qui a tousieurs esté congneu par expérience ancienne, et que nous avons pu veoir entre nous que les gents de qualitez avoient plus de ialousies de telles recommandations, que de celles qu'il y avoit du gaing et du proufît, cela n'est pas sans raison et grande apparence. Si au prix, qui doibt estre simplement d'honneur, on y mesle d'aultres commoditez et de la richesse, ce meslange au lieu d'augmenter l'estimation, la ravale et en retrenche... L'honneur est un privilège qui tire sa principale essence de la rareté... il n'escheoit pas de recompense à une vertu, pour grande qu'elle soit, qui est passée en coustume, et, ne sçais avecques, si nous l'appellerions iamais grande, estant commune... Puis donc que ces loyers d'honneur n'ont aultre prix et estimation que celle là, que peu de gents en iouïssent. il n'est, pour les anéantir que d'en faire largesse... Aulcun homme de cœur ne daigne s'advantager de ce qu'il a de commun avec plusieurs. » Il parle à ce propos du discrédit dans lequel était tombé, par suite d'une trop large dispensation, l'ordre de Saint Michel qu'il avoit obtenu « lorsqu'il estoit l'extrême marque d'honneur de la noblesse Françoise, et très rare. » (I, 7, 12).

Montaigne qui n'aime, dit-il, « ny les courts, ny le monde, où il fault vivre en contraincte et adopter les moeurs des aultres. » conserva son simple titre d'écuyer, bien qu'il eût pu prétendre à un rang plus élevé dans la noblesse. Il avait là dessus des idées très-philosophiques :

« La noblesse est une belle qualité, et introduicte avec raison ; mais d'autant que c'est une qualité despendant d'aultruy, et qui peult tumber en un homme vicieux et de néant, elle est en estimation et de bien loing au debssous de la vertu : (I) c'est une vertu, si ce l'est, artificielle et visible ; despendant du temps et de la fortune ; diverse en forme, selon les contrées, vivante et mortelle ; sans naissance, non plus que la rivière du Nil ; généalogique et commune ; de suite et de similitude ; tirée par conséquence et conséquence bien foible. La science, la force, la bonté, la beauté, la richesse, toutes aultres qualitez, tumbent en communication et en commerce; cette cy se consomme en soy, de nulle emploitteau service d'aultruy. » (III, 5.)

Parlant du dédain qu'éprouvent pour les distinctions sociales les philosophes vivant loin du monde dans les régions de la pensée pure : « En estimez vous quelqu'un plus grand, pour posséder deux mille arpents de terre ? eulx s'en mocquent. accoutumez d'embrasser tout le monde comme leur possession. Vous vantez- vous de vostre noblesse pour compter sept ayeulx riches ? ils vous estiment de peu, ne concevant l'image universelle de nature, et combien chascun de nous a eu de prédécesseurs, riches, pauvres, roys, valets, grecs, barbares ; et quand vous seriez cinquantiesme descendant de Hercules, ils vous treuvent vain de faire valoir ce présent de la fortune. » (I. 24.)

(1) Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas vertueux ; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose.

(La Bruyère.)

Il nous montre plus loin la noblesse de son temps oisive, haïssant les livres, et n'ayant de vocation que pour la carrière militaire (1) bien qu'elle ne prenne les armes que dans les cas d'extrême nécessité : ce dont il la blâme, car il en résulte qu'ils « sont à lacer encores leur cuirasse, que leurs compaignons sont desia rompus. » Il pense que si, à valeur égale, on doit donner la préférence à un homme titré, celui-ci doit céder le pas à un compétiteur supérieur en mérite, et il s'égaie de la noblesse d'emprunt dont s'affuble l'un « qui rompt la teste a tout le monde des registres de ses généalogies et alliances, plus de moitié faulses... d'aultres dont le moindre se trouvoit arrière fils de quelque roy d'oultre mer... ie n'ay veu personne, eslevé par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n"ayt attaché incontinent des tiltres nouveaux et ignorez à son père, et qu'on n'ayt tenté à quelque illustre tige... Combien avons nous de gentils hommes en France qui sont de royale race, selon leurs comptes ? plus, ce crois ie, que d'aultres. (I, 46.)

Il critique enfin, quoique l'exemple en ait été donné dans sa propre famille, (2) ceux qui changent leur nom patronymique contre celui d'une terre : « C'est un vilain usage, et de très mauvaise conséquence en nostre France.

(1) Les choses ne changèrent que lorsqu'on rapporta des guerres d'Italie la connaissance de l'antiquité greco-latine, qui fut comme un rajeunissement de l'esprit humain.

(2) Les Eyquem avaient pris en achetant la terre seigneuriale de St-Michel de Montaigne le nom de cette propi'iété, le seul sous lequel fut connu l'auteur des Essais.

d'appeler chascun par le nom de sa terre et seigneurie, et la chose du monde qui faict plus mesler et mescognoistre les races. Contentons nous, de par Dieu! de ce quoy nos pères se sont contentez, et de ce que nous sommes. Nous sommes assez, si nous savons bien le maintenir : ne desadvouons pas la fortune et condition de nos ayeuls, et estons ces sottes imaginations, qui ne peuvent faillir à quiconque a l'imprudence de les alléguer, yyfib.) (1.)

De la Civilité.

Montaigne faisait grand cas de la civilité, sans cependant s'en rendre l'esclave ; c'était pour lui une des qualités les plus propres à nous concilier les hommes et à favoriser les relations sociales :

« Non seulement chasque païs, mais chasque cité et chasque vacation (profession) a sa civilité particulière. Fy ai esté dressé assez soingneusement en mon enfance, et ay vescu en assez bonne compaignie pour n'ignorer pas les loix de la nostre françoise, et en tiendrois eschole. l'ayme à les ensuyvre, non pas si couardement que ma vie en demeure contralncte : elles ont quelques

(1) « Qui diable vous a fait ainsi vous aviser « A quarante deux ans de vous débaptiser? « Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères « Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères ! (Molière, Ecole des femmes.) Lire aussi dans Don Quichotte la conversation de Sancho avec le curé.

formes pénibles, lesquelles pourveu qu'on oublie par discrétion, non par erreur, on n'en a pas moins grâce, l'ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilité et importuns de courtoisie. » (I, 13.)

« Pour moy, ie retranche en ma maison autant que ie puis de la cerimonie. Quelqu'un s'en offense? qu'y feroy-ie? il vault mieulx que ie l'offense pour une fois, que moy touts les iours, ce seroit subiection continuelle. A quoy /aire fuyt on la servitude des courts, si on l'entraisne iusques en sa tanière ? »

a le suis assez prodigue de bonnetades, nostamment en esté (parce qu'on risque moins alors de s'enrhumer), et n'en receois iamais sans revenche, de quelque qualité d'homme que ce soit, s'il n'est à mes gages. le désirasse d'aulcuns princes que ie cognois qu'ils en feussent plus espargnants et iustes dispensateurs, car ainsin indistinctement espandues, elles ne portent plus de coup; si elles sont sans esgard, elles sont sans effect. « (II, 17.)

« Au demeurant c'est une très utile science que la science de l'entregent. Elle est, comme la grâce et la beauté, conciliatrice des premiers abords de la société et familiarité ; et, par conséquent, nous ouvre la porte à nous instruire par les exemples d'aultruy, et à exploicter et produire nostre exemple, s'il a quelque chose d'instruisant et de communicable. » (I, 13.)

Le Mariage.

Montaigne n'a jamais rêvé un roman dans le mariage, auquel il s'est résigné plutôt qu'il ne l'a désiré :

« Un bon mariage, s'il en est, refuse la compaignie

et conditions de l'amour ; il tasche à représenter celles de l'amitié. C'est une doulce société de vie, pleine de constance, de fiance et d'un nombre infîny d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles. Aulcune femme qui en savoure le g-oust, ne vouldroit tenir lieu de maistresse à son mary ; si elle est logée en son affection comme femme, elle y est bien plus honnorablement et seureraent logée. Quand il fera l'esmeu ailleurs et l'empressé, qu'on iuy demande pourtant lors : à qui il aimeroit mieulx arriver une honte, ou à sa femme ou à sa maistresse ? De qui la des fortune l'affligeroit le plus ? A qui il désire le plus de grandeur ? Ces demandes n'ont aucun doubte en un mariage sain. » (III, 5.)

« Le mariage a pour sa part l'utilité, la iustice, l'honneur et la constance: un plaisir plat, mais plus universel. L'amour se fonde au seul plaisir, et l'a, de vray, plus vif, plus chastouilleux et plus aigu ; un plaisir attizé par la difficulté ; il y faut de la piqueure et de la cuisson ; ce n'est plus amour, s'il est sans flèches et sans feu... L'amour hait qu'on se tienne par ailleurs que par Iuy, et se mesle laschement aux accointances qui sont dressées et entretenues sous aultre titre, comme est le mariage : l'alliance, les moyens y poisent par raison, autant ou plus que les grâces et la beauté... le ne veoids pas de mariages qui faillent plustost et se troublent, que ceulx qui s'acheminent par la beauté et désirs amoureux. Il y faut des fondemens plus solides et plus constants. » {Ibicl.)

Nonobstant les orages qu'il lui fallait affronter et les ennuis domestiques auxquels il ne trouvait d'autre remède que les voyages ou la solitude dans sa chère

tour de Montaigne, notre philosophe n'en proclame pas moins l'importance du mariage, et les obligations élevées qu"il entraîne :

« Ce qu'il s'en veoid si peu de bons est signe de son prix et de sa Aaleur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n"est point de plus belle pièce en nostre société ; nous ne pouvons nous en passer, et Talions avilissant : il en advient ce qui se veoit aux cages ; les oy seaux qui sont en dehors desespèrent d"y entrer ; et d'un pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans... (1) Il faut la rencontre de beaucoup de qualitez à le bastir. Il se treuve en ce temps plus commode aux âmes simples et populaires, où les délices, la curiosité et l'oysiveté ne le troublent pas tant : les humeurs desbauchees, comme est la mienne, qui hait toute sorte de liaison et d'obligation n'y sont pas si propres. »

Et rnihi dulce magis resoluto vivere collo (2).

'( De mon desseing, i'eusse fuy d'espouser la sagesse mesme, si elle m'eust voulu : mais, nous avons beau dire, la coustume et l'usage de la vie commune nous emporte ; la plus part de mes actions se conduisent par exemple non par choix. Toutesfois ie ne m'y conviay pas proprement, on m'y mena, et y feu porté par des occasions estrangieres ; car non seulement les choses in-

(1) Le pays du mariage a cela de particulier, que les étrangers ont envie de l'habiter; et les habitants naturels voudraient en être exilés (Dufresny.)

(2) Il m'est plus doux de vivre sans collier.

(PSEUDOGALLUS, I.)

commodent, mais il n'en est aulcune si laide et sérieuse et evitable, qui ne puisse devenir acceptable par quelque condition et accident : tant l'humaine posture est vaine ! et y feus porté, certes, plus mal préparé lors, et plus rebours (intraitable), que ie ne suis à présent aprez l'avoir essayé ; et tout licencieux qu'on me tient, i'ay en vérité plus sévèrement observé les loix de mariage, que ie n'auois ny promis ni espéré. Il n'est plus temps de regimber quand on s'est laissé entraver ; il fault prudemment mesnager sa liberté ; mais depuis qu'on s'est soubmis à l'obligation, il s'y fault tenir sous les loix du debvoir commun, au moins s'en efforcer. Ceulx qui entreprennent ce marché pour s'y porter avecques haine et mespris, font iniustement et incommodeement; et cette belle règle, que ie veois passer de main en main entre elles comme un saint oracle :

Sers ton mari comme ton maistre, Et t'en garde comme d'un traistre ;

qui est à dire : « Porte toy envers luy d'une révérence contraincte, ennemie et desfiante » cry de guerre et de desfy, est pareillement iniurieuse et difficile. le suis trop mol pour un desseing si espineux : à dire vray, ie ne suis pas encore arrivé à cette perfection d'habileté et galantise d'esprit, que de confondre la raison avec l'iniustice, et mettre en risée tout ordre et règle qui n'accorde avecques mon appétit ; pour haïr la superstition, ie ne me iecte pas incontinent à l'irréligion. Si on ne faict tousiours son debvoir, au moins le fault il tousiours aimer et recognoistre : c'est trahison de se marier sans s'espouser. » [Ibid.)

'( La touche d'un bon mariage, et sa vraye preuve, regarde le temps que la société dure ; si elle a esté constamment doulce. loyale et commode. » (II, 35.)

Notre moraliste recommande la modération dans les plaisirs du mariage, car « il y a de quoy faillir en licence et desbordement en ce subiect là comme en un subiect illégitime... C'est une religieuse liaison et dévote que le mariage : voyla pourquoy le plaisir qu"on en tire ce doibt estre un plaisir retenu, sérieux, et meslé à quelque sévérité ; ce doibt estre une volupté aulcunement prudente et consciencieuse... il n'est, en somme, aulcunc si juste volupté en laquelle l'excez et l'intempérance ne nous soit reprochable. » (I, 39.)

Il conseille de ne pas se marier si jeune « que nostre aage viennent quasi se confondre avec celui des enfants. » Ce qui peut préparer, dit-il, « des difficultés au père de famille. » Au reste, il n'est pas pressé et ne veut pas qu'on se presse : « le me mariay à trente trois ans, et loue l'opinion de trente cinq, qu'on dict estre d'Aristote (1.) Platon ne veult pas qu'on se marie avant les trente ; mais il a raison de se moquer de ceulx qui font les œuvres de mariage après cinquante-cinq, et condamne leur engeance indigne d'aliment et de vie. » Thaïes y donne les plus vrayes bornes, qui, ieune, respondit à sa mère, le pressant de se marier, « qu'il n'estoit pas temps, » et devenu sur l'aage, « qu'il n'estoit plus temps. »

En ce qui concerne les mariages riches il trouve « peu d'avancement à un homme de qui les affaires se portent

(1) Lisez trente-sept.

bien d'aller chercher une femme qui le charge d'une grande dot... Mais ceulx qui nous desconseillent les femmes riches, de peur qu'elles soient traictables et recognoissantes, se trompent de faire perdre quelque réelle commodité pour une si frivole coniecture. A une femme desraisonnable, il ne couste non plus de passer par dessus une raison que par dessus une aultre ; elles s'aiment le mieulx où elles ont plus de tort : l'iniustice les alleiche, comme les ])onnes, l'honneur de leurs actions vertueuses ; et en sont débonnaires d'autant qu'elles sont plus riches ; comme plus volontiers et glorieusement chastes, de ce qu'elles sont belles. » (II, 8.)

Sur V indissolubilité du nœud conjugal, Montaigne semble avoir, comme en beaucoup de choses, des opinions chancelantes ; mais ici c'est particulièrement grave :

« Nous avons pensé attacher plus ferme le nœud de nos mariages, pour avoir osté tout moyen de les dissouldre ; mais d'autant ses desprins et relasché le nœud de la volonté et de l'affection, que celuy de la contraincte s'est estrecy : et, au rebours, ce qui teint les mariages, à Rome, si longtemps en honneur et en seureté, feut la liberté de les rompre qui vouldroit ; ils gardoient mieulx leurs femmes d'autant qu'ils les pouvoient perdre; et, en pleine licence de divorce, il se passa cinq cents ans, et plus, avant que nul s'en servist. d Quod licet ingra,tura est; quod non licet, acrius urit. (1.) (II, 15.)

(1) Ce qui est permis déplait ; ce qui est défendu attire les désirs. (Ov. Amor. 2.)

On voit qu'il incline, en définitive, vers une opinion qui semble prendre tous les jours plus de faveur dans le public : cependant il trouve lui-même un correctif à cette manière de voir :

« On ne se marie pas pour soy quoy qu'on die ; on se marie autant, ou plus, pour sa postérité, pour sa famille. L'usage et l'interest du mariage touche nostre race, bien loing par de là nous. » (III, 5.)

Si bien que dans la discussion de notre code, l'auteur des Essais fut cité à l'appui de leur opinion par les adversaires du divorce !

Nous le verrons plus loin se plaindre des occupations absorbantes que crée le mariage, et dont son humeur avait particulièrement à souffrir. Toutefois il fait de la science du ménage « la plus utile et honnorable occupation d'une mère de famille... C'est sa maistresse qualité, et qu'on doibve chercher avant toute aultre, comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauver nos maisons... le veois avec despit, en plusieurs ménages monsieur revenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy, que madame est encores à se coeffer et attifer en son cabinet : c'est affaire aux roynes ; encores ne sçais-ie ; il est ridicule et iniuste que l'oysifveté de nos femmes soit entretenue de nostre sueur et travail. » (III, 9.)

En ce qui concerne l'honneur des femmes, il prétend que les maris s'en montrent plus jaloux que du leur propre :

« Confessons le vray, il n'en est gueres d'entre nous, qui ne craigne plus la honte qui luy vient des vices de sa femme, que des siens; qui ne se soigne plus (charité

esmerveillable ! ) de la conscience de sa bonne espouse. que de la sienne propre. Cette fiebvreuse solicitude que nous avons de la chasteté des femmes, faict aussi que une bonne femme, une femme de bien, et femme d'honneur et de vertu, ne soit, en effet, à dire aultre chose pour nous que une femme chaste ; comme si. pour les obliger à ce debvoir. nous mettions à nonchaloir touts les aultres, et leur laschions la bride à toute aultre faulte pour entrer en composition de leur faire quitter cette cy. » (II, 7.)

Il ne veut pas que les dames fassent consister leur devoir dans l'honneur, qui « n'en est que l'escorce.. On tient à son honneur en veue d'aultruy : on doibt respecter le debvoir et la chasteté par eulx mesmes, et perdre plustost son honneur que de perdre sa conscience. » (II, 17.)

« Nous ne saurions leur circonscrire précisément les actions que nous leur deffendons ; il fault concevoir nostre loy soubs paroles générales et incertaines... Or, confessons que le nœud du iugement de ce debvoir gist principalement en la volonté... telle a les moeurs débordées, qui a la volonté plus reformée que n'a cett'aultre qui se conduict soubs une apparence réglée. » (III, 5.1

Sur le chapitre des infortunes conjugales, notre auteur professe une philosophie résignée qu'on peut s'expliquer, en ce qui le concerne, par l'aversion qu'il avait pour tout ce qui était de nature à troubler son repos et à l'empêcher de « passer doulcement sa vie. » Rester dans une ignorance volontaire des choses auxquelles il n'est pas de remède est, à son avis, le parti le plus sage-

11 jDensait là-dessus comme certain personnage de Molière :

« La faiblesse humaine est d'avoir

Des curiosités d'apprendre

Ce qu'on ne voudroit pas savoir. »

{Amphytrion.)

Si l'on est de ceux sur lesquels la verve comique des auteurs s'est exercée de tous les temps, qu'on s'en console en songeant à « la fréquence de cet accident... que voylà tantost passé en coustume. » (Ibid.)

Et qu'enfin tout le mal, quoique le monde glose, N'est que dans la façon de recevoir la chose.

(l'Ecole des femmes.)

Et puis, après tout. « quel fruict de cette pénible solicitude ? est il quelqu'un qui les pense boucler par son industrie ? »

Poiie sevcira : cohihe : secl quid custodict ipsos Custodes? ;1)

« La curiosité est vicieuse partout ; mais elle est pernicieuse icy : c'est folie de vouloir s'éclaircir d'un mal auquel il n'y a point de médecine qui ne l'empire et le rengrege; duquel la honte s'augmente et se publie principalement par la ialousie : duquel la vengeance blece plus nos enfants qu'elle ne nous guarit. Vous asseichez et mourez à la queste d'une si obscure vérification... Si Tadvertisseur n'y présente quand et quand le remède et son secours c'est un advertissement iniu-

(1) Enfermp-la, étreins-la; mais qui gardera les gardiens !

(JuvÉN., Sat. 6.)

rieux, et qui mérite mieux un coup de poignard que- ne faict un desmentir... On ne se moque pas moins de celuy qui est en peined'yprouveoir que de celuy qui l'ignore... Un galant homme en est plainct, non pas desestimé. Faites que vostre vertu estouffe votre malheur; que les gents de bien en maudissent l'occasion ; que celuy qui vous offense, tremble seulement à le penser. »

Arrêtons-nous sur cette note grave et comme conclusion générale de ce chapitre, répétons avec l'auteur: < les aigreurs comme les doulceurs du mariage se tiennent secrettes par les sages. » (Ibid.)

De trois commerces.

La société des hommes, celle des femmes, celle des

livres, voilà les trois commerces que Montaigne recherche, nonobstant son goût pour la vie méditative, et qu'il recommande en tant que nécessaires à la diversité comme à l'agrément de l'existence :

'( Il ne fault pas se clouer si fort à ses humeurs et complexions : nostre principale suffisance, c'est sçavoir s'appliquer à divers usages. C'est estre, mais ce n'est pas vivre, que se tenir attaché et obligé par nécessité à un seul train : les plus belles armes sont celles qui ont plus de variété et de soupplesse (1)... La vie est un

(1) Ainsi pensait Voltaire que l'on voit se féliciter d'avoir des goûts divers : « Il faut donner à son âme toutes les formes possibles... faire entrer dans notre être tous les modes imaginables... En ouvrir les portes à toutes les sciences et à tous les sentiments. Pourvu que tout cela n'entre pas pêle-mêle, il y a place pour tout le monde. » (Corresp.)

mouvement inegual, irregulier et multiforme. Ce n'est pas estre amy de soy, et moins encores maistre, c'est en estre esclave, de se suyvre incessamment, et estre si prins à ses inclinations, qu'on n'en puisse fourvoyer, qu'on ne les puisse tordre. »

,. « La plus part des esprits ont besoing de matière estrangiere pour se desgourdir et exercer; le mien en a besoing pour se rasseoir plus tost et seiourner... car son plus laborieux et principal estude c'est s'estudier soy. y>

« Le méditer est un puissant estude et plein, à qui sçait se taster et employer vigoreusement ; i'aime mieulx forger mon ame que la meubler. Il n'est point d'occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle d'entretenir ses pensées, selon l'ame que c'est; les plus grandes en font leur vacation. Quibus vivere est cogitare (1). Aussi l'a nature favorisée de ce privilège qu'il n'y a rien que nous puissions faire si longtemps, ny action à laquelle nous nous adonnions plus ordinairement et facilement.

« Il y a des naturels particuliers retirez et internes : ma forme essentielle est propre à la communication et à la production : ie suis tout au dehors et en évidence, nay à la société et à l'amitié. La solitude que i'aime et que ie presche, ce n'est principalement que ramener à moy mes affections et mes pensées ; restreindre et resserrer, non mes pas, ains mes désirs et mon soulcy, resignant la solicitude estrangiere, et fuyant mortellement la servitude et l'obligation, et non tant la foule des hommes que la foule des affaires. » (III, 3.)

(l) Pour lesquelles vivre c'est penser. (Cicer., Tusc. quest. V.)

Il parle ici des hommes dont il recherche en particulier la société, et du parti qu'il tire de la fréquentation des autres :

« Les hommes de la société et familiarité desquels ie suis en queste, sont ceux qu'on appelle honnestes et habiles hommes ; l'image de ceulx cy me desgoute des aultres. C'est, à le bien prendre, de nos formes la plus rare ; et forme qui se doibt principalement à la nature. La fin de ce commerce, c'est simplement la privante, fréquentation et conférence, l'exercice des âmes, sans aultre fruict. En nos propos, touts subiects me sont eguaux ; tout y est teinct d'un iugement meur et constant, et meslé de bonté, de franchise, de gayeté, et d'amitié. Ce n'est pas au subiect des substitutions seulement que nostre esprit montre sa beauté et sa force, et aux affaires des rois ; il la montre autant aux confabulations privées : ie cognois mes gents au silence mesure et à leur {soubrire, et les deacouvre mieulx, à l'adventure, à table qu'au conseil ; Hippomachus disoit bien qu'il cognoissoit les bons luicteurs à les veoir simplement marcher par une rue. S'il plaist à la doctrine de se mesler à nos devis, elle n'en sera point refusée, non magistrale, impérieuse et importune, comme de coustume, mais suffragante (subordonnée) et docile elle mesme ; nous n'y cherchons qu'à passer le temps : à l'heure d'estre instruicts et preschez, nous Tirons trouver en son throsne : qu'elle se démette à nous pour ce coup, s'il lui plaist ; car, toute utile et désirable qu'elle est, ie présuppose qu'encores au besoing nous en pourrions nous bien du tout passer, et foire nostre effect sans elle. » (16.)

Le philosophe reconnaît pourtant qu'il faut « pour les commoditez de la vie , fuir ces délicatesses d'humeur. »

« le louerais une ame a divers estages qui sçache et se tendre et se desmonter... qui puisse deviser avecques son voisin de son bastiment, de sa chasse, et de sa querelle, entretenir avecques plaisir un charpentier et un iardinier. l'envie ceulx qui sçavent s'apprivoiser au moindre de leur suitte, et dresser de l'entretien en leur propre train. » (16.)

« C'est aussy pour moy un doulx commerce que celuy 'des belles et honnestes femmes. ,Si Tame n'y a pas tant à iouir qu'au premier, les sens corporels, qui participent aussi plus à cettuy cy, la ramènent à une proportion voisine de Taultre ; quoique selon moy non pas eguale. Mais c'est un commerce où il se fault tenir un peu sur ses gardes, et notamment ceulx en qui le corps peult beaucoup, comme en moy. le m'y eschaulday en mon enfance et y souffris toutes les rages que les poètes disent advenir à ceulx qui s'y laissent aller sans ordre et sans ingénient ; il est vray que le coup de fouet m'a servi depuis d'instruction ; c'est folie d'y attacher toutes ses pensées, et s'y engager d'une façon furieuse et indiscrette. »

D'autre part, il pense que c'est faire fausse route que de rechercher les femmes « sans amour, en forme de comédiens, pour iouer un roole commun de l'aage et de la coustume, et n'y mettre du sien que les paroles... il fault avoir, en bon escient, désiré ce qu'on veult l^rendre... de moy ie ne cognois non plus Venus sans Cupidon. qu'une maternité sans engeance- » [Ib.)

« Ces deux commerces sont fortuites et despendants d'aultruy ; l'un est ennuyeux par sa rareté, l'aultre se flestrit avec l'aage : ainsin ils n'eussent pas assez prouveu au besoing de ma vie. Celuy des livres, qui est le troisiesme est bien plus seur et à nous: il cède aux premiers les aultres advantages ; mais il a pour sa part la constance et la facilité de son service. Cettuy cy costoye tout mon cours, et m'assiste par tout; il me console en la vieillesse et en la solitude ; il me descharge du poids d'une oysiveté ennuyeuse, et me defaict à toute heure des compaignies qui me faschent; il esmousse les poinctures de la douleur, si elle n'est extresme et maistresse. Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres ; ils me destournent facilement à eulx, et me la desrobbent : et si ne se mutinent point, pour veoir que ie ne les recherche qu'au default de ces aultres commoditez, plus réelles, vifves et naturelles ; ils me receoivent tousiours de mesme visage... »

« le ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre... touteufois il se passera plusieurs iours, et des mois, sans que ie les employé ; ce sera tantost, dis ie, ou demain, ou quand il me plaira : le temps court et s'en va cependant sans me blecer ; car il ne peult se dire combien je me repose et seiourne en cette considération qu'ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistre combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que i'aye treuvé à cet humain voyage ; et plainds extrêmement les hommes d'entendement qui l'ont à dire. » (III, 3.)

Montaigne décrit ici la bibliothèque qu'il s'est mé-

nagée loin de la presse, au troisième étage d'une tour d'où il domine son jardin, sa maison, et où il passe la plupart de ses journées entièrement à lui et à l'abri des importuns : « misérable, à mon gré, qui n'a chez soy, où estre à soy; où se faire particulier-ement la court ; où se cacher ! » Il trouve « aulcunement plus supportable d'estre touiours seul, que ne le pouvoir iamais estre. Là ie vis du iour à la iournée, et, parlant en révérence, ie ne vis que pour moy ; mes' desseings se terminent là. l'estudiay ieune pour l'ostentation ; depuis un peu pour m'assagir ; à cette heure pour m'esbattre : iamais pour le gain. »

Cependant, il ne veut pas qu'on se laisse aller au plaisir qu'on prend aux livres, au point d'en perdre la santé et la gaieté, nos meilleures pièces :

« Les livres ont beaucoup de qualitez agréables à ceulx qui les sçavent choisir ; mais aulcun bien sans peine ; c'est un plaisir qiù n'est pas net et pur, non plus que les aultres, il a ses incommoditez, et bien poisantes: l'ame s'y exerce, mais le corps duquel ie n'ay non plus oublié le soing, demeure cependant sans action, s'atterre et s'attriste. le ne sçache excez plus dommageable pour moy, ni plus à éviter, en cette déclinaison d'aage... (Ib.)

Il avait, on effet, un grand besoin de mouvement, même en composant : « mes pensées dorment si ie les assis; mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l'agitent : (1) Ceulx qui estudient sans livres en sont touts là : » (Ib.)

(1) Jean-Jacques composait aussi en marchant : « Les jambes sont les roues de l'intelligence, » dit un des peisonnages de M. E. Augier.

Des Livres. — Les lectures de Montaigne.

On peut dire de Montaigne ce que M. Guebhart a dit de Rabelais : sa curiosité n'était pas celle d'un pur lettré, charmé seulement par la beauté du langage ou la générosité des sentiments : il s'intéresse encore aux vues supérieures de la sagesse antique, aux grands souvenirs de l'histoire, aux faits extraordinaires ou aux singularités d'opinions. On reconnaît dans les Esscàs l'écrivain trempé aux sources vives de l'antiquité, mais lui imprimant, quand il l'imite, un cachet d'originalité. Villemain faisait le plus grand cas des jugements portés par l'auteur des Essais sur les grands noms de la littérature ancienne ; il est, à ses yeux, « le grand critique du seizième siècle, y

« le ne foys point de doubte qu'il ne m'advienne souvent de parler de choses qui sont mieulx traictees chez les maistres du mestier, et plus véritablement. C'est icy purement l'effet de mes facultez naturelles, et nullement des acquises: et qui me surprendra d'ignorance, il ne fera rien contre moy ; car à peine respondrois ie à aultruy de mes discours, qui ne m'enresponds point à moy ny n'en suis satisfaict. Qui sera en cherche de science, si la pesche où elle se loge ; il n'est rien de quoy ie face moins de profession.

le souhaiterois avoir plus pa;?faite intelligence des choses, mais ie ne la veulx pas acheter si cher qu'elle couste. Mon desseing est de passer doulcement, et non laborieusement ce qui me reste de vie : il n'est rien pour

quoy je me veuille rompre la teste, non pas pour la science, de quelque grand prix qu'elle soit... ie ne cherche aux livres que m'y donner du plaisir par un honneste amusement. Les diffîcultez, si i'en rencontre en lisant, ie n'en ronge pas mes ongles ; ie les laisse là, aprez leur avoir faict une charge ou deux... Si ie m'y plantois, ie m'y perdrois, et le temps ; car i'ay un esprit primsaultier ; ce que ie ne veois de la première charge, ie le veois moins en m'y obstinant. » (II, 10.)

Il nous parle ici de ses auteurs préférés : « ie ne me prends gueres aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides : ny aux Grecs, parce que mon iugement ne se satisfaict pas d'une moyenne intelligence. » (1.)

La Renaissance avait été comme une résurrection de l'Antiquité : celle-ci n'eut pas de plus fervent admirateur que Montaigne :

tt Quand ie veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves, si profondes, ie ne dis pas que c'est bien dire, ie dis que c'est bien penser... il n'y arien d'efforcé, rien de traisnant, tout y marche d'une pareille teneur. Ce n'est pas une éloquence molle et seulement sans offense : elle est nerveuse et solide, qui ne plaist pas tant comme elle ravit, et ravit les plus forts esprits. » (III, 5.)

« Le premier goust que i'eus aux livres, il me vient du plaisir des fables de la métamorphose d'Ovide : car environ l'aage de sept ou huict ans, ie me desrobois de tout aultre plaisir pour les lire ; d'autant que cette lan-

(1) Tel est le motif du silence qu'il garde sur les écrivains de la Grèce, Homère et ses philosophes exceptés.

gue estoit la mienne maternelle, et que c'estoit le plus aysé livre que je cogneusse. »

Plus tard, guidé par un précepteur intelligent, il enfile tout d'un train Virgile et puis Térence et Plaute ; plus tard encore, ce sont parmi les poëtes, Horace et Catulle. Lucrèce et Lucain.

« Il m'a tousiours semblé qu'en la poésie. Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent de bien loing le premier reng; et signamment Virgile en ses Georgiques, que i'estime le plus accomply ouvrage de poésie : à comparaison duquel on peult recognoistre ayseement qu'il y a des endroits de l'Aenéide ausquels l'aucteur eust donné encores quelque tour de peigne, s'il en eust eu loisir ; et le cinquième livre en l'Aenéide me semble le plus parfaict. »

Au sujet de Virgile, il s'indigne contre les barbares de son temps qui mettaient au même rang l'Arioste ; et il relègue l'Arétin. le dieu de la littérature d'alors, au nombre des auteurs simplement plaisants avec Rabelais (dont le poète italien a le cynisme sans en avoir les vues profondes.)

« l'aime aussi Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son style, que pour sa valeur propre et vérité de ses opinions et iugements. Quant au bon Terence, la mignardise et les grâces du langage latin, ie le treuve admirable à représenter au vif les mouvements de l'ame et la condition de nos moeurs ; à toutes heures nos actions me reiectent à luy : ie ne puis le lire si souvent, que ie treuve quelque beauté et grâce nouvelle. Ceulx des temps voisins à Virgile se ploignoient de quoy aulcuns lui comparoient Lucrèce : ie suis d'opinion que

c'est à la vérité une comparaison ineguale ; mais i'ay bien à faire ù me rasseurer en cette créance, quand ie me treuve attaché à quelque beau lieu de Lucrèce. »

II admet encore moins qu'on apparie Plante à Térence; et de même pour Catulle, il préfère « la perpétuelle doulceur et beauté fleurissante de ses épigrammes à touts les aiguillons de quoy Martial aiguise la queue des siens. » (II, 10.)

Parmi les poètes contemporains, il goûte beaucoup Ronsard qu'il surfait. En dehors de la France il place au premier rang le Tasse, dont il avait salué, un des premiers, le génie, à l'apparition de la Jérusalem délivrée.

« Quant à mon aultre leçon qui mesle un peu plus de fruict au plaisir, par où i'apprends à ranger mes opinions et conditions, les livres qui m'y servent c'est Plutarque depuis qu'il est en François (1), — celui, dit-il, dont il peut le plus malaisément se séparer ; — et Sénèque « où il puise comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. »

« Ils ont touts deux cette notable commodité pour mon humeur, que la science que i'y cherche y est traictee à pièces descousues, qui ne demandent pas l'obligation d'un long travail, de quoy ie suis incapable: ainsi sont les Opuscules de Plutarque, et les Epitres de

(Ij Allusion à Amyot auquel il donne la palme sur tous les écrivains français « non seulement pour la naifveté et pureté du langage... ny pour la profondeur de son sçavoir, mais surtout pour avoir sceu trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire présent à son pais. » (II, 4.)

Seneque, qui sont la plus belle partie de leurs esprits et la plus proufitable... Ces aucteurs se rencontrent en la plupart des opinions utiles et vrayes ; comme aussi leur fortune les fait naistre environ mesme siècle ; tous deux précepteurs de deux empereurs romains; touts deux venus de pais estrangier ; touts deux riches et puissants. Leur instruction est de la cresme de la philosophie, et présentée d'une façon simple, et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant ; Seneque plus ondoyant et divers. Cettuy cy se peine, se roidit et se tend, pour armer la vertu contre la foiblesse, la crainte et les vicieux appétits ; Taultre semble n'estimer pas tant leurs efforts, et desdaigner d'en h^ster son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinions platoniques, doulces et accommodables à la société civile ; l'aultre les a stoïques et épicuriennes, plus esloignées de l'usage commun, mais selon moy, plus commodes en particulier et plus fermes. Il paraist en Seneque qu'il preste un peu à la tyrannie des empereurs de son temps, car ie tiens pour certain que c'est d'un iugement forcé qu'il condamne la cause de ces généreux meurtriers de César ; Plutarque est libre partout; Seneque est plein de poinctes et de saillies ; Plutarque de choses : celuy là vous eschauffe plus et vous esmeut ; cettuy cy vous contente d'avantage et vous paye mieulx ; il nous guide, l'autre nous poulse. » (Ibid.)

Montaigne revient encore plus loin sur ce parallèle : « A veoir les efforts que Seneque se donne pour se préparer contre la mort : à le veoir suer d'ahan (de fatigue) pour se roidir et pour s'asseurer, et se desbattre s\ longtemps en cette perche, l'eusse esbranlé sa répu-

talion, s'il ne l'eust. en mourant, trez vaillamment maintenue. Son agitation si ardente, si fréquente, mon- , tre qu'il estoit chaud et impétueux luy mesme... La \ façon de Plutarque, d'autant qu'elle est plus desdai- ' gneuse et plus destendue, elle est, selon moy, d'autant • plus virile et persuasifve : ie croirois ayseement que son ame avoit les mouvements plus asseurez et plus réglez. L'un plus aigu, nous picque et eslance en sursaut, touche plus l'esprit; l'autre, plus solide nous informe façonne), establit et conforte constamment, touche plus l'entendement. Celuy là ravit nostre iugement; cettuy cy le gaigne. « (III, 12.) (1.) j

En somme, Plutarque est son homme. Il l'associe à ' tous les actes de sa vie : « Il m'a esté comme une conscience, et m'a dicté à l'oreille beaucoup de bonnes honnestetés, et maximes excellentes pour ma conduicte et le gouvernement de mes affaires. » Quant à l'écrivain, il ne se borne pas à le citer ou le traduire, il l'imite, passant souvent comme lui du style familier à une haute éloquence, des détails de la vie privée aux grands récits de l'histoire.

Sur le jugement qu'il porte de Oicéron, il y a plus dune réserve à faire, mais en sens contraire. Comme orateur il lui rend plein hommage : « Quant à son éloquence, elle est du tout hors de comparaison : ie crois que iamais homme ne l'egualera ; » Gomme philosophe il le trouve peu inventif : « Il y a peu d'acquest à des-

(1) Ces deux philosophes offrent, il est bon de le remarquer, d'importants contrastes quant à leur manière d'envisager l'amour, le suicide, l'immortalité, etc.

robber la matière de ses inventions : elles sont peu fréquentes. » Il lui reproche des longueurs, de la diffusion dans l'exposé de ses doctrines : « Ce qu'il y a de vif et de mouelle est estouffé par ses longueries d'apprêts. Si i"ai employé une heure à lire, qui est beaucoup pour moy, et que je ramentoyve ce que l'en ay tiré de suc et de substance, la plus part du' temps ie n'y treuve que du vent, car il n'est pas encores venu aux arguments qui servent à son propos, et aux raisons qui touchent proprement le nœud que ie cherche... ie veulx des discours qui donnent la première charge dans le plus fort du doubte : les siens languissent autour du pot ; ils sont bons pour l'eschole, pour le barreau et pour le sermon, où nous avons loisir de sommeiller, et sommes encores, un quart d'heure après, assez à temps pour en retrouver le fil... il ne me fault pas d'alleichement ni de saulse ; ie mange bien la viande toute crue... La licence du temps m'excusera elle de cette sacrilège audace ; d'estimer aussi traisnants les dialogismes de Platon mesme, estouffant par trop sa matière ; et de plaindre le temps que met à ces longues interlocutions vaines et préparatoires un homme qui avoit tant de meilleures choses à dire? » (II. 10.)

Il goûte les lettres à Atticus parce qu'il aime à voir, comme on dirait aujourd'hui, les grands hommes en robe de chambre :

« le veois volontiers les lettres ad Atticum, non seulement parce qu'elles contiennent une très ample instruction de l'histoire et affaires de son temps ; mais beaucoup plus pour y descouvrir ses humeurs privées : car i'ay une singulière curiosité, comme i'ay dict ail-

leurs, de cognoistre l'ame et les naïfs iugements de mes aucteurs. Il fault bien iuger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs ny eulx. par cette montre de leurs escripts qu'ils étalent au théâtre du monde. l'ay mille fois regretté que nous ayons perdu le livre que Brutus avoit escript de la vertu ; car il faict beau apprendre la théorique de ceulx qui savent bien la practique. Mais d'aultant que c'est aultre chose le presche, que le prescheur, i'aime bien autant veoir Brutus chez Plutarque que chez lui mesme : ie choisirois plustost de sçavoir au vray les devis qu'il tenoit en sa tente à quelqu'un de ses privez amis, la veille d'une bataille, que les propos qu'il teint le lendemain à son armée, et ce qu'il faisoit en son cabinet et en sa chambre, que ce qu'il faisoit emmy la place et au Sénat. » [Ib.)

Mais c'est au point de vue du caractère et de la valeur morale de Thomme que Montaigne s'est surtout montré partial envers Cicéron :

« le suis du iugement commun, que hors la science, il n'y avoit pas beaucoup d'excellence en son ame : il estoit bon citoyen, d'une nature débonnaire, comme sont volontiers les hommes gras et gosseurs, tel qu'il estoit ; mais de mollesse, et de vanité ambitieuse, il en avoit sans mentir, beaucoup. » (15.)

Il tire des lettres mêmes de Cicéron et de Pline '( des infinis tesmoignages de leur nature ambitieuse oultre mesure. » « Cecy surpasse toute la bassesse de cœur, en personnes de tel reng, d'avoir voulu tirer quelque principale gloire du caquet et de la parlerie, iusques à y employer les lettres privées escriptes à leurs amis... » (I, 39.)

Vauvenargues dit à cette occasion : « Montaigne a repris Cicéron de ce qu'après avoir exécuté de grandes choses pour la république, il voulait encore tirer gloire de son éloquence ; mais Montaigne ne pensait pas que les grandes choses quïl loue, Cicéron ne les avait faites que par la parole. » Et quelle source précieuse d'instruction que cette correspondance si riche en détails curieux sur l'histoire et les moeurs du temps !

Peut-être les sévérités de Montaigne pour ce grand homme de bien n'étaient-elles qu'une sorte de réaction contre la Cicéromanie. raillée par Erasme, c'est-à-dire l'admiration idolâtrique dont Cicéron avait été l'objet à la Renaissance ? Mais passons à un sujet où l'auteur des Essais, qu'il est si difficile de surprendre en flagrant délit d'injustice, va reprendre tous ses avantages :

« Les historiens sont ma droicte balle (1), car ils sont plaisants etaisez ; et quand, etquand l'homme en gênerai, de qui ie recherche la cognoissance, y paroist plus vif et x^lus entier qu'en nul aultre lieu ; la variété et vérité de ces conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. »

« l'aime les historiens ou fort simples, ou excellents. Les simples, qui n'ont point de quoy y mesler quelque chose du leur, et qui n'y apportent que le seing et la diligence de r'amasser tout ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer, à la bonne foy, toutes choses sans chois et sans triage, nous laissent le iugement entier

(Ij Allusion au jeu de paume où l'on renvoie sans peine la balle qui arrive du côté droit.

pour la cognoissance de la vérité : tel est entr'autres, pour exemple, le bon Froissard, qui a marché en son entreprinse d'une si franche naifveté, qu'ayant faict une faulte. il ne craint aulcunement de la recognoistre et corriger en l'endroict où il en a esté adverty, et qui nous représente la diversité mesme des bruits qui couroient, et les différents rapports qu'on luy faisoit. C'est la matière de l'histoire nue et informe ; chascun en peult faire son proufît autant qu'il a d'entendement. »

« Les bien excellents ont la suffisance de choisir ce qui est digne d'estre sceu ; peuvent trier, de deux rapports, celuy qui est plus vraysemblable ; de la condition des princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles convenables : ils ont raison de prendre l'auctorité de régler nostre créance à la leur ; mais, certes, cela n'appartient à gueres de gents. Ceulx d'entre deux (qui est la plus commune façon) nous gastent tout ; ils veulent nous mascher les morceaux ; ils se donnent loy de iuger et parconsequent d'incliner Ihistoire à leur fantasie ; car depuis que le ingénient pend d'un costé, on ne se peult garder de contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de choisir les choses dignes d'estre sceues et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruiroit mieulx; obmettant pour choses incroyables, celles qu'ils n'entendent pas, et peut estre encores telle chose, pour ne la sçavoir dire en bon latin ou françois. »

» Les seules bonnes histoires sont celles qui ont été escriptes par ceulx mesmes qui commandoient aux affaires, ou qui estoient participants à les conduire, ou

au moins qui ont eu la fortune d'en conduire d'aultres de mesme sorte : telles sont quasi toutes les grecques et romaines... » ^11, 10.)

La lecture de Tacite lui fournit d'intéressantes réflexions. Il admire sa profondeur, sa concision énergique et l'honnêteté de ses vues, mais ce n'est pas sans quelques réserves :

« le viens de courre d'un fil l'histoire de Tacitus... ie ne sçache point d'aucteur qui mesle à un registre publicque tant de considérations des mœurs et inclinations particulières... Cette forme d'histoire est de beaucoup la plus utile : les mouvements publicques despendent plus de la conduicte de la fortune, les privez de la nostre. C'est plus tost un iugement que narration d'histoire ; il y a plus de préceptes qne de contes : ce n'est pas un livre à lire, c'est un livre à estudier et apprendre ; il est si plein de sentences, qu'il y en a à tort et à droict; c'est une pépinière de discours éthiques et politiques, pour la provision et ornement de ceulx qui tiennent quelque rang au maniement du monde... il a les opinions sauves, et pend du bon party aux affaires du monde. Que ses narrations soient naïfves et droictes il se pourroit, à l'adventure, argumenter de cecy mesme qu'elles ne s'appliquent pas tousiours aux conclusions de ses iugements... il plaide par raisons solides et vigoreuses, d'une façon poinctue et subtile suyvant le style affecté du siècle ; ils aimoient tant à s'enfler, qu'où ils ne trouvoient de la poincte et subtilité aux choses, ils l'empruntoient des paroles. i>

Mais il lui reproche d'avoir parlé avec une sorte de laconisme indiffèrent (?) des cruautés commises par les

Césars. Enfin il le blâme pour s'être excusé d'avoii rempli des charges à Rome :

« Le n'oser parler rondement de soy, accuse quelque ^aulte de cœur: un iugement roide et haultain. et qu luge sainement et seurement. il use à toutes mains depropres exemples, ainsi que de chose estrangiere. et tesmoigne franchement de lui^ comme de chose tierce... »

Au total, il fait grand cas de l'homme, comme c'était justice: « Si ses escripts rapportent aulcune chose de ses conditions, c'estoit un grand personnage, droicturier et courageux, non d'une vertu superstitieuse, mais philosophique et généreuse... Escrivant en un siècle auquel la créance des prodiges commenceoit à diminuer, il dict ne vouloir pourtant laisser d'insérer en ses annales, et donner pied à choses receues de tants de gents de bien et avecques si grande révérence de l'antiquité... C'est très bien dict: qu'ils nous rendent l'histoire plus selon qu'ils receoivent, que selon qu'ils estiment... Voylà ce que la mémoire m'en présente en gros et assez incertainement : touts iugements en gros sont lasches et imparfaits. » (III, 8.)

Jules César n'avait guère passé que comme un agréa]Dle et élégant narrateur, jusqu'à Montaigne, qui. le premier, en signala tous les mérites; à son avis « il n'y a aulcuns escripts qui puissent estre comparables aux siens en cette partie. » A l'admiration que lui inspirent les Commentaires, se joint celle qu'il ressent pour les grandes qualités de l'homme :

« Cœsar singulièrement me semble mériter qu'on l'estudie, non pour la science de l'histoire seulement.

mais pour luy mesmc : tant il a de perfection et d'excellence par dessus touts les aultres, quoyque Salluste soyt du nombre. Certes, le lis cet aucteur avec un peu plus de révérence et de respect, qu'on ne lict les humains ouvrages ; tantost le considérant luy mesme par ses actions et le miracle de sa grandeur ; tantost la pureté et inimitable polissure de son langage, qui a surpassé non seulement touts les historiens, comme dict Cicero. mais, à l'adventure, Cicero mesme ; avecques tant de sincérité en ses iugements, parlant de ses ennemis, que sauf les faulses couleurs de quoy il veult sa mauvaise cause et l'ordure de sa pestilente ambition, ie pense qu'en cela seul on y puisse trouver à redire qu'il a esté trop espargnant à parler de soy ; car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté exécutées par luy, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien qu'il n'y en met. » (II, 10.)

Ce que Montaigne admire, en effet, dans César, ce nest pas tant encore son grand talent d'écrivain, que les hautes qualités dont il offrait l'assemblage :

« Ses plaisirs ne lui feirent jamais desrobber une seule minute d'heure, ny destourner un pas, des occasions qui se presentoient pour son aggrandissement : cette passion régenta en luy si souverainement toutes les aultres et posséda son ame d'une auctorité si pleine qu'elle l'emporta où elle le voulut. Certes l'en suis despit, quand ie considère, au demourant, la grandeur de ce personnage et les merveilleuses parties qui estoient en luy ; tant de suffisance en toute sorte de sçavoir, qu'il n'y a quasi science en quoy il n'ayt escript ; il estoit tel orateur, que plusieurs ont préféré son éloquence à celle

de Cicero... Au dcmourant feut il iamais ame si vigilante, si actifve et si patiente de labeur, que la sienne ? Et, sans doubte, encores estoit elle embellie de plusieurs rares semences de vertu, ie dis vifves, naturelles, et non contrefaictes ; il estoit singulièrement sobre... Caton mesme avoit accoustumé de dire de luy que c'estoit le premier homme sobre qui se feust acheminé à la ruyne de son païs... Les exemples de sa doulceur et de sa clémence envers ceulx qui l'avoient offensé sont infinis... iamais homme n'apporta, ny plus de modération en sa victoire, ny plus de resolution en la fortune contraire. »

Voici maintenant le revers de la médaille : « Mais toutes ces belles inclinations feurent altérées et estoufïees par cette furieuse passion ambitieuse à laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peult ayseement maintenir qu'elle tenoit le timon et le gouvernail de toutes ses actions : d'un homme libéral elle en rendit un voleur publicque pour fournir à cette profusion et largesse, et... l'enyvra d'une vanité si extrême qu'il osoit se vanter, en présence de ses concitoyens, d'avoir rendu cette grande republicque romaine un nom sans forme et sans couleur... Ce seul vice, à mon advis, perdit en luy le plus beau et le plus riche naturel qui feut oncques ; et a rendu sa mémoire abominable à touts les gents de bien, pour avoir voulu chercher sa gloire de la ruyne de son païs et subversion de la plus puissante et fleurissante chose publicque que le monde verra iamais. » (1) (II, 33.)

(1) Montaigne lui applique ailleurs le titre de brigand, à 'exemple de Cicéron qui pour les mêmes méfaits l'avait appelé

Un chapitre des Essais est consacré aux moyens de faire la guerre, de J. César. J'en détache les principaux passages :

« Il accoustumoit surtout ses soldats à obéir simplement; sans se meslez de contrerooler ou de parler des desseings de leur capitaine lesquels il ne leur communiquoit que sur le poinct de l'exécution et prenoit plaisir, s'ils en avoient descouvert quelque chose, de changer sur le champ d'advis, pour les tromper. »

« Il redict maintesfois que c'est la plus souveraine partie d'un capitaine, que la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui est en ses exploits, à la vérité, inouïe et incroyable.

« S'il n'estoit pas fort consciencieux, en cela, de prendre avantage sur son ennemy, soubs couleur d'un traité d'accord, il l'estoit aussi peu en ce qu'il ne requeroit en ses soldats aultre vertu que la vaillance, ny ne punissoit gueres aultre vice que la mutination et la désobéissance... Souvent, aprez ses victoires, il leur laschoit la bride à toute licence, les dispensant pour quelque temps de la discipline militaire... Parlant à eulx, il les appeloit du nom de compagnons... A cette courtoisie, César mesloit toutesfois une grande sévérité à les réprimer... il les rappoisait plus par auctorité et par audace que par doulceur... i'ay aussi remarqué cela qu'il faict grand cas de ses exhortations aux soldats avant le

perditus latro (Ad Atticum). Quant à sa clémence, il apporte aussi des restrictions notables à l'éloge qu'il en fait ici (II, 11.) On connaît en effet les cruautés du vainqueur des Gaules envers nos malheureux ancêtres.

combat : car, où il veult montrer avoir esté surprins et pressé, il allègue tousiours cela qu'il n'eut pas seulement loisir de haranguer son armée... devray sa langue lui a faict en plusieurs lieux de bien notables services : et estoit, de son temps mesme, son éloquence militaire en telle recommendation, que plusieurs en son armée recueilloient ses harangues. »

« Il avoit accoustumé de dire qu'il aimoit mieulx la victoire qui se conduisoit par conseil que par force. »

« le le treuve un peu plus retenu et considéré en ses entreprinses qu'Alexandre ; car cettuy cy semble rechercher et courir à force les dangiers comme un impétueux torrent qui chocque et attaque sans discrétion et sans chois tout ce qu'il rencontre, aussi estoit il embesongné en la fleur et première chaleur de son aage ; là où César s'y print estant desia meur et bien advancé... Mais où les occasions de la nécessité se presentoient, et où la chose le requeroit, il ne feut iamais homme faisant meilleur marché de sa personne. Quant à moy, il me semble lire en plusieurs de ses exploicts une certaine resolution de se perdre, pour fuyr la honte d'estre vaincu... il deveint avec le temps, un peu plus tardif et considéré, comme tesmoigne son familier Oppius, estimant qu'il ne debvoit ayseement hazarder l'honneur de tant de victoires, lequel une seule desfortune luy pourroit faire perdre. » (II, 34.)

De l'art de conférer.

On me reprocherait de ne pas citer presque en entier cet excellent chapitre auquel Port-Royal et Pascal n'ont pu, nonobstant leurs préventions contre l'auteur, refuser leurs éloges. Qui devait posséder à un plus haut degré l'esprit de conversation que ce penseur incapable, comme il le dit lui-même « de soustenir une préméditation laborieuse, si elle n'y alloit gayement et librement... voulant estre eschauffé et resveillé par les occasions estrangieres. présentes et fortuites... et ne faisant que traisner et languir s'il va seul,., ne se trouvant pas où il se cherche, et se trouvant plus par rencontre. » Mais on va voir que ce n'est pas simplement au talent de converser, mais surtout à l'art important de conduire une discussion que ce chapitre s'applique.

« Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit c'est à mon gré la conférence ; l'en trouve l'usage plus doulx que d'aulcune aultre action de nostre vie ; et c'est la raison pourquoy si i'estoia asture (a cette heure) forcé de choisir, le consentirois plus tost, ce crois ie, de perdre la veue, que l'ouïe ou le parler... L'estude des livres, c'est un mouvement languissant et foible qui n'eschauffe poinct, là où la conférence apprend et exerce, en un coup. Si ie confère avec une ame forte et un rude iousteur, il me presse les flancs, me picque à gauche et à dextre ; ses imaginations eslancent les miennes: la ialousie, la gloire (vanité), la

contention me poulsent et rehaulsent au dessus de moy mesme ; et Tunisson est qualité du tout ennuyeuse en la conférence. Mais comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoreux et réglez, il ne se peult dire combien il perd et s'abastardit par le continuel commerce et frequententation que nous avons avec les esprits bas et maladifs... l'aime à contester et à discourir; mais c'est avec peu d'hommes et pour moy... »

« Nulles propositions m'estonnent, nulle créance me blesse, quelque contrariété qu'elle aye à la mienne ; il n'est si frivole et extravagante fantasie qui ne me semble bien sortable à la production de l'esprit humain. Nous aultres, qui privons nostre iugement du droit de faire des arrests. regardons mollement les opinions diverses : et si nous n'y prestons le iugement. nous y prestons aiseement l'aureille.

A l'inverse des esprits qui ne peuvent supporter la contradiction, Monfaigne s'y plaît, il la provoque, il s"y trouve comme dans son élément :

« Les contradictions des iugements ne m'offensent ny m'altèrent ; elles m'esveillent seulement et m'exercent. Nous fuyons la correction : il s'y fauldroit présenter et produire, notamment quand elle vient par forme de conférence, non de régence. A chaque opposition on ne regarde pas si elle est iuste ; mais à tort ou à droict, comment on s'en desfera ; au lieu d'y tendre les bras nous y tendons les griffes. le souffrirois estre rudement heurté par mes amis : « Tu es un sot ; tu resves. » l'aime entre les galants hommes qu'on s'exprime courageusement ; que les mots aillent où va la pensée : il

nous fault fortifier l'ouïe, et la durcir contre cette tendreur du son cerimonieux des paroles. l'aime une société et familiarité forte et virile ; une amitié qui se flatte en l'aspreté et vigueur de son commerce, comme l'amour aux morsures et esgratignures sanglantes : elle n'est pas assez vigoreuse et généreuse si elle n'est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le hart et a ses allures contrainctes. Quand on me contrarie, on esveille mon attention, non ma cholere et pourveu qu'on n'y procède point d'une trongue trop iniurieusement magistrale, ie prends plaisir à estre reprins, et m'accommode aux accusateurs, souvent plus par raison de civilité, que par raison d'amendement, aimant à gratifier et à nourrir la liberté de m'advertir, par la facilité de céder ; ouy, à mes despens... mon imagination se contredict elle mesme si souvent et condamne, que ce m'est tout un qu'un aultre le face, veu principalement que ie ne donne à sa reprehension que l'auctorité que ie veulx... le cherche, à la vérité, plus la fréquentation de ceulx qui me gourment, que de ceulx qui me craignent : c'est un plaisir fade et nuisible d'avoir affaire à gents qui nous admirent et facent place. le me sens bien plus fier de la victoire que ie gaigne sur moy, quand, en l'ardeur mesme du combat, je me fais plier soubs la force de la raison de mon adversaire, que ie ne me sens gré de la victoire que ie gaigne sur luy par sa foiblesse... il me chault peu de la matière et me sont les opinions unes, et la victoire du subiect à peu prez indifférente. «

Mais autant la contradiction répugne peu à notre philosophe, quand elle a pour but de s'éclairer, autant

l'esprit de dispute ou la contradiction de parti pris lui semble condamnable.

« Nos disputes devroient estre deffendues et punies comme d'aultres crimes verbaux : quel vice n"esveillent ellps et n'amoncellent, tousiours régies et commandées par la cholere ?Nous entrons en inimitié, premièrement contre les raisons; et puis contre les hommes. Nous n'apprenons à disputer que pour contredire : et chascun contredisant et estant contredict, il en advient que le fruict du disputer, c'est perdre et anéantir la vérité... l'un va en Orient, l'aultre en Occident ; ils perdent le principal, et l'escartent dans la presse des incidents : au bout d'une heure de tempeste ils ne sçavent ce qu'ils cherchent ; (1) l'un est bas, l'autre hault, l'aultre costier (à côté) ; qui se prend à un mot et une similitude, qui ne sent plus ce qu'on luy oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suyvre, non pas à vous ; qui se trouvant foible de reins, crains tout, refuse tout, mesle dez l'entrée et confond le propos, ou, sur l'effet du del)at. se mutine à se taire tout plat, par une ignorance despite. affectant un orgueilleux mespris, ou une sottement modeste fuyte de contention : pourveu que cettuy cy frappe, il ne luy chault combien il se descouvre ; l'aultre compte ses mots et les poise pour raisons ; celuy là n'y employé que l'advantage de sa voix et de ses poulmons ; en voilà un qui conclud contre soy mesme. et cettuy cy qui vous

(1) Tout occupé du désir de répondre à ce qu'on n'écoute point, on suit ses idées... et bien éloigné de trouver ensemble la vérité, l'on n'est pas encore convenu de celle que l'on cherche.

(La Bruyère.)

assourdit de préfaces et digressions inutiles; cet aultre s'arme de pures iniures et cherche une querelle d'Allemaigne pour se desfaire de la société et conférence d'un esprit qui presse le sien.

« Non seulement les reproches que nous faisons les uns aux aultres, mais nos raisons aussi et nos arguments et matières controversées, sont ordinairement retorquables à nous, et nous enferrons de nos armes... Nos yeulx ne veoyent rien en derrière; cent fois le iour. nous nous mocquons de nous sur le subiect de nostre voysin, et détestons en d'aultres les defaults qui sont en nous plus clairement, et les admirons d'une merveilleuse impudence et inadvertence... ie n'entends pas que nul n'accuse^ qui ne soit net (car nul n'accuseroit), voyre ny net en mesme sorte de tache : mais i'entends que nostre iugement, chargeant sur un aultre, du quel pour lors il est question, ne nous espargne pas d'une severe et interne interdiction... ny ne me semble response à propos, à celuy qui m'advertit de ma faulte qu'elle est aussi en luy. Quoy pour cela ? tousiours l'advertissement est bon et utile. «

Ici se place un piquant portrait de Vimporta^it ou de l'homme aux paroles duquel le rang, la fortune, les dignités assurent un crédit souvent mal justifié.

« Il n'est pas à présumer qu'un monsieur si suivy, si redoubté n'aye en luy quelque suffisance aultre que populaire ; et qu'un homme à qui on donne tant de commissions et de charges, si desdaigneux et si morguant. ne soit plus habile que cet aultre qui le salue de si loing, et que personne n'employé (i.i Non seulement

(1) A rapprocher de ce que dit La Bruyère de l'homme en place. 17

les mots, mais aussi les grimaces de ces gents là. se considèrent et mettent en compte, chascun s'appliquant à y donner quelque belle et solide interprétation. S'ils se rabbaissent à la conférence commune, et qu'on leur présente aultre chose qu'approbation et révérence, ils vous assomment de Fauctorité de leur expérience ; ils ont oui, ils ont veu, ils ont faict : vous êtes accablé d'exemples. le leur dirois volontiers que... ce n'est pas assez de compter les expériences, il les fault poiser et assortir ; et les fault avoir digérées et alambiquées pour en tirer les conclusions et raisons qu'elles comportent, y « le hais toute sorte de tyrannie, et la parliere, et l'effectuelle : ie me bande volontiers contre ces vaines circonstances qui se pipent sur nostre iugement par les sens ; et. me tenant au guet de ces grandeurs extraordinaires, ay trouvé que ce sont, pour le plus, des hommes comme les aultres... à l'adventure les estime Ion et aperceoit moindres qu'ils ne sont, d'autant qu'ils entreprennent plus et se montrent plus : ils ne respondent point au faix qu'ils ont prins... Celuy qui succombe à sa charge, ils descouvre sa mesure et la foiblesse de ses espaules... A ceulx pareillement qui nous régissent et nous commandent, qui tiennent le monde en leur main, ce n'est pas assez d'avoir un entendement commun, de pouvoir ce que nous pouvons : ils sont bien loing au dessoubs de nous s'ils ne sont bien loing au dessus : comme ils promettent plus ils doibvent aussi plus... Et pourtant leur est le silence, non seulement contenance de respect et gravité, mais encores souvent de proufit et de mesnage... A combien de sottes âmes, mon temps a servy une mine froide et taciturne de tiltre de prudence et de capacité ! »

« Les dignitez, les charges se donnent nécessairement plus par fortune que par mérite : « il a mené à point ce grand affaire ; » c'est dire quelque chose, mais ce n'est pas assez dire ; car cette sentence est iustement receue « qu'ils ne fault pas iuger les conseils par les evements. » On s'apperceoit ordinairement aux actions du monde, que la fortune, pour nous apprendre combien elle peult en toute chose, et qui prend plaisir à rabattre nostre presumption n'ayant j)u faire les malhabiles sages, elle les faict heureux à l'envy de la vertu; et se mesle volontiers à favoriser les exécutions où la trame est plus purement sienne: d'où il se veoid touts les iours que les plus simples d'entre nous mettent à fin de très grandes besongnes et publicques et privées... la plus part des choses du monde se font par elles mesmes.

Fata via'm inveniunt (1.)

« Qu'on regarde qui sont les plus puissants aux villes et qui font mieux leurs besongnes, on trouvera, ordinairement, que ce sont les moins habiles : il est advenu aux femmelettes, aux enfants et aux insensés, de commander des grands estats, à l'egual des plus suffisants princes... nous attribuons les effects de leur bonne fortune à leur prudence ; par quoy ie dis bien, en toutes façons, que les événements sont maigres tesmoings de notre prix et capacité. »

« Or i'estois sur ce poinct, qu'il ne fault que veoir un homme eslevé en dignité : quand nous l'aurions cogneu, trois iours devant, homme de peu, il coule insensible-

(1) Les destins trouvent la route (Virg., En. III.)

ment, en nos opinions, une image de grandeur de suffisance, et nous persuadons que croissant de train et de crédit, il est creu de mérite.. Que la chance tourne aussi, qu'il retumbe et se mesle à la presse, chascun s'enquiert avec admiration de la cause qui Tavoit guindé si hault... « Nous estions vrayement en bonnes mains!... » le suis divers à cette façon commune, et me desfie plus de la suffisance quand ie la veois accompaignee de grandeur de fortune et de recommendation populaire. »

« Voicy un autre advertissement duquel ie tire grand usage : c'est qu'aux disputes et conférences , touts les mots qui nous semblent bons ne doibvent pas incontinent estre acceptez. La pluspart des hommes sont riches d'une suffisance estrangiere ; il peult bien advenir à tel de dire un beau traict, une bonne response et sentence, et la mettre en avant, sans en cognoistre la force. l'oys iournellement dire à des sots des mots non sots ; ils disent une bonne chose : sçachons iusqu'où ils la cognoissent ; voyeons par où ils la tiennent... ce sont belles armes, mais elle sont mal emmanchées... Soufflez, il faut employer la malice mesme à corriger cette fiere bestise... l'aime à les laisser embourber et • empestrer encores plus qu'ils ne sont, et si avant, s'il est possible, qu'enfin ils se recognoissent » (1).

(1) « Tous ceux qui disent les mêmes choses ne les possèdent pas de la même sorte ; c'est pourquoi l'incomparable auteur de l'Art de conférer, s'arrête avec tant de soin à faire entendre qu'il ne faut pas juger de la capacité d'un homme par l'excellence d'un bon mot qu'on lui entend dire .. Il faut sonder comme cette pensée est logée en son auteur, comment, par où, jusqu'où il la possède. » (^Pascal.)

Ces réflexions conduisent notre auteur à parler des sots, ou de la sottise en matière de conversation :

« Au demourant, rien ne me despite tant en la sottise, que de quoy elle se plaist plus qu'aulcune raison ne se peult raisonnablement plaire. C'est malheur que la prudence vous deffend de vous satisfaire et fier de vous, et vous renvoie tousiours mal content et craintif, là où l'opiniastreté et la témérité remplissent leurs hôtes d'esiouïssance et d'asseurance. C'est aux plus malhabiles de regarder les aultres hommes par dessus l'espaule. s'en retournants tousiours du combat pleins de gloire et d'alaîgresse ; et le plus souvent encores cette oultrecuidance de langage et gayeté de visage leur donne gaigné, à l'endroict de l'assistance qui est communément foible et incapable de bien iuger et discerner les vrays advantages (1). L'obstination et ardeur d'opinion est la plus seure preuve de bestise : est il rien certain, résolu, desdaigneux, contemplatif, grave, sérieux comme Fasne? »

Le contentement qu'un homme montre de soi-même, donne à notre philosophe la mesure de sa valeur :

« Quand ie veulx iuger de quelqu'un, ie luy demande combien il se contente de soy ; iusques où son parler ou son escript luy plaist. le veulx éviter ces belles excuses : « le le feis en me louant ; ie n'y feus pas une heure; ie ne l'ay reveu depuis, » Or, dis ie, laissons doncques ces pièces ; donnez m'en une qui vous repre-

(1) Phocion, obtenant l'approbation générale de son auditoire, se tourne vers ses amis en leur demandant « s'il ne « vient pas de dire quelque sottise. »

sente bien entier, par laquelle il vous plaise qu'on vous mesure. Ordinairement ie m'aperceois qu'on fault autant à iuger sa propre besongne. que de celle d'aultruy, non seulement pour l'affection qu'on y mesle, mais pour n'avoir la suffisance de la cognoistre et distinguer... Pour moy ie iuge la valeur d'aultre besongne plus ol^scurement que de la mienne ; et loge Iles Essais tantost hault, tantost bas. fort inconstamment et doubteusement. « (III, 8.)

De la vanité des paroles.

On a vu par ce qu'il dit de Cicéron que Montaigne ne met pas à hault prix la vertu imrliere. « Fy de l'éloquence qui nous laisse envie de soy non des choses. » (I. 39.) Ce n'est pas que le bien dire ne soit à ses yeux une belle et bonne chose, « mais non pas si bonne qu'on la faicte ; et suis despit de quoy nostre vie s'embesongne toute à cela. Un rhétoricien du temps passé disoit que son mestier estoit de choses petites les faire paroistre grandes... C'est un cordonnier qui sçait faire de grands souliers à un petit pied. On luy eust faict donner le fouet en Sparte de faire profession d'un art piperesse et mensongiere. »

Il invoque ici les exemples de l'antiquité : « Les républiques qui se sont maintenues en un estât bien réglé et policé, comme la Cretense ou la Lacedemonienne, elles n'ont pas faict grand compte d'orateurs. » (I, 51.) Les ambassadeurs de Samos estoient venus à Cleomenes roy de Sparte, préparez

d'une longue et belle oraison, pour l'esmouvoir à la guerre contre le tyran Polycrates ; aprez qu'il les eut bien laissez dire, il leur respondit: Quant à vostre commencement et exorde, il ne m'en souvient plus, ni par conséquent du milieu ; et quant à vostre conclusion ie n'en veulx rien faire. » Voyià belle réponse, ce me semble, et des harangueurs bien camus ! Et quoy cet aultre ? Les Athéniens estoient à choisir de deux architectes à conduire une grande fabrique : le premier, plus afïeté,se présenta avec un beau discours prémédité sur le subiect de cette besongne. et tiroit le iugement du peuple en sa faveur ; mais l'aultre en trois mots : « Seigneurs Athéniens, ce que cettuya dict ie le feray. » (I, 25.)

En somme, il est en grande défiance contre l'art des rhéteurs transporté dans la discussion des affaires politiques, et dont il craint l'influence sur les foules :

« Ariston définit sagement la rhétorique : « science à persuader ie peuple. » Socrates, Platon, « art de tromper et de flatter. » C'est un util inventé pour manier et agiter une tourbe et une commune desreglee ; et est util qui ne s'employe qu'aux estats malades, comme la médecine... En ceulx où le vulgaire, où les ignorants, où touts ont tout peu, comme celuy d'Athènes, de Rhodes et de Rome et où les choses ont esté en perpétuelle tempeste, là ont afflué les orateurs... L'éloquence a flori le plus à Rome lorsque les affaires ont esté au plus mauvais estât, et que l'orage des guerres civiles les agitoit : comme un champ libre et indompté porte les herbes les plus gaillardes. Il semble par là que les polices qui despendent d'un monarque en ont moins de

besoing que les aultres : car la bestise et facilité qui se treuve en la commune et qui la rend subiecte à estre maniée et contournée par les aureilles au doulx son de cette harmonie, sans venir à poiser et cognoistre la vérité dez choses par la force de raison, cette facilité, dis ie, ne se treuve pas si aiseement en un seul, et est plus aysé de le garantir, par bonne institution et bon conseil, de l'impression de cette poison. » (II, 51.)

Du Commerce épistolaire.

On ne possède, de Montaigne, que quelques lettres relatives à divers événements de sa vie, mais il nous fait connaître dans les Essais quelles étaient ses idées en matière de commerce épistolaire.

a Sur ce subiect de lettres, ie veulx dire ce mot, que c'est un ouvrage auquel mes amis tiennent que je puis quelque chose : et eusse prins plus volontiers cette forme à publier mes verves, si l'eusse eu à qui parler, il me falloit, comme ie l'ay eu aultrefois. un certain commerce qui m'attirast, qui me soutinst et souslevast ; car de négocier au vent comme d'aultres, ie ne sçaurois que de songe ; ny forger des vains noms à entretenir en chose sérieuse. Ennemy iuré de toute espèce de falsification... ne m'entends pas en lettres cerimonieuses, qui n'ont aultre substance que d'une belle enfileure de paroles courtoises. le n'ay ny la faculté ny le goust de ces longues offres d'affection et de service : ie n'en crois pas tant, et me desplaist d'en dire gueres oultre ce que l'en crois... ie hais à mort de sentir le flatteur, ce qui

faict que ie me iette naturellement à un parler sec, rond et crud, qui tire, à qui ne me cognoist d'ailleurs, un peu vers le desdaigneux. A bienveigner (complimenter), à prendre congé, à remercier, à saluer, à présenter mon service, et tels compliments verbeux des lois cerimonieuses de nostre civilité, ie ne connois personne si sottement stérile que moy : et n'ay iamais esté employé à faire des lettres de faveur et recommandation, que celuy pour qui c'estoit n'aye treuvées sèches etlasches. « l'escris mes lettres tousiours en poste, et se precipiteusement, que quoy que ie peigne insupportablement mal, i'aime mieulx escrire de ma main que d'y en employer une aultre : car ie n'en treuve poinct qui me puisse suyvre, et ne les transcris iamais... Celles qui me coustent le plus sont celles qui valent le moins... de mesme. quand la matière est achevée, je donnerois volontiers à quelqu'un la charge d'y adiouster ces longues harangues, offres et prières que nous logeons sur la fin ; et désire que quelque nouvel usage nous en descharge ; comme aussi de les inscrire d'une légende de qualitez et tiltres pour ausquels ne bruncher , i'ay maintes fois laissé d'escrire, et notamment à gents de iustice et de finance : tant d'innovations d'offices, une si difficile dispensation et ordonnance de noms d'honneur, lesquels estant si chèrement achetés, ne peuvent estre eschangez ou oubliez sans offense. » (I, 39.)

Les Idées de Montaigne sur le Style.

Au point de vue du style, les Essais ont un attrait particulier; ils montrent les origines de notre prose,

révèlent des richesses trop dédaignées depuis, par la langue française, cette gueuse fière dont parlait Voltaire et qui a perdu en initiative, en don d'invention, ce qu'elle a gagné en pureté ou en élégance (1).

Pas plus qu'en autre chose, Montaigne n'entend professer en matière de style, mais il explique ses préférences : « a dire comme à faire, je suis tout simplement ma forme naturelle. » (II, 17.) Il ne veut pas que la forme l'emporte sur le fond : « au rebours c'est aux paroles à servir et à suyvre ; et que le Gascon y arrive, si le François n'y peut aller... (2) Le parler que i'aynie, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non pas tant délicat et peigné, comme véhément et brusque ; plus tost difficile qu'ennuyeux ; esloingné d'affectation ; desreglé, descousu et hardy... ie n'ayme point de tissure où les liaisons et les coustures paroissent. Tout ainsi qu'en un beau corps il ne faut pas qu'on y puisse compter les os et les veines. »

« L'éloquence faict iniure aux choses, qui nous destournent à soy. Comme aux accoustrements, c'est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particulière et inusitée: de mesme au langage, la

(1) « J'ai découvert un Montaigne que je lis avec un plaisir nouveau. Je tiens pour certain que le 17" siècle a détruit la vraie langue française. » (Doudan, Corr. t. 1.)

(2^ Son ami Etienne Pasquier lui avait signalé plusieurs passages « où l'on reconnaissait je ne sais quoi du ramage gascon, » mais Montaigne n'en tint aucun compte dans les éditions suivantes : « Iq corrige les faultes d'inadvertance, non celles de coustume. »

recherche des phrases nouvelles et des mots peu cogneus tient d'une ambition scolastique et puérile... Limitation du parler, par sa facilité, suyt incontinent tout un peuple : l'imitation du iuger, de l'inventer ne va pas si viste. La plupart des lecteurs pour avoir trouvé une pareille robbe pensent très faulsement tenir un pareil corps ; la force et les nerfs ne s'empruntent point; les atours et le manteau s'empruntent. » (L 25).

Il montre la langue se ployant sous le génie des grands écrivains à tous les besoins de la pensée, sans qu'il soit nécessaire de recourir à de nouveaux mots, dont il blâme l'abus rendu fréquent à cette époque par l'invasion des dialectes provinciaux, des littératures latine. Espagnole, Italienne surtout, dans notre idiome national, dont Amyot offrait cependant un si excellent modèle.

« Le maniement et employte des beaux esprits donne prix à la langue : non pas l'innovant, tant comme le remplissant de plus vigoreux et divers services, l'estirant et ployant ; ils n'y apportent point de mots, mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur usage, luy apprennent des mouvements inaccoutumez, mais prudemment et ingénieusement. Et comme peu cela soit donnée touts, il se veoid par tant d'escrivains françois de ce siècle ; ils sont assez hardis et desdaigneux pour ne suyvre pas la route commune, mais faulte d'invention et de discrétion, les perd ; il ne s'y veoid qu'une misérable affectation d'estrangeté, des déguisements froids et absurdes, qui, au lieu d'eslever, abattent la matière : pour saisir un nouveau mot, ils quittent l'ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux... » (Ib.)

Il accuse les sciences « de traicter les choses trop finement, d'une mode artificielle, et différente à la commune et naturelle... ie ne recognois pas chez Aristote la plus part de mes mouvements ordinaires ; on les a couverts d'une aultre robbe, pour l'usage de l'eschole... Si i'estois du mestier, ie naturaliserois l'art, autant comme ils arterialisent la nature. » (Ib.)

Ailleurs, il parle dans sa prose imagée de la langue poétique :

« Le poëte, dict Platon, assis sur le trépied des Muses, verse, de furie, tout ce qui lui vient en la bouche, comme la gargouille d'une fontaine, sans le ruminer et poiser, et luy eschappe des choses de diverse couleur, de contraire substance, et d'un cours rompu ; luy mesme est tout poétique ; la vieille théologie est toute poésie, disent les sçavants, et la première philosophie, c'est l'originel langage des dieux. » (III, 9.)

Puis, tout en plaisantant sur sa manière d'écrire « ses fantasies », et en s'adressant à lui-même des critiques à desarmer l'Aristarque le plus sévère, il finit par se moquer quelque peu de son lecteur :

« Puisque ie ne puis arrester l'attention du lecteur par le poids, manco maie (1), s'il advient que ie l'arreste par mon embrouilleure... Et puis, il est des humeurs comme cela, à qui l'intelligence porte desdaing ; qui m'en estimeront mieulx de ce qu'ils ne sçauront ce que ie dis. Ils concluront la profondeur de mon sens par l'obscurité ; laquelle, à parler en bon escient, ie hais bien fort, et l'eviterois, si ie me sçavois éviter. (Ib.) y>

(1) Je serais content si...

En résumé : « à dire comme à faire, il suyt tout simplement, — comme il vient de le dire, — sa forme naturelle », écrivant « en pais sauvage où personne ne l'ayde ni le relevé... il eust faict un livre meilleur ailleurs, mais moins sien... me représente ie pas vifvement ? Suffît. l'ai faict ce que i'ay voulu : tout le monde me (recognoist en mon livre, et mon livre en moy. » (III, 5.)

De la Solitude.

Le goût de la solitude vient chez Montaigne de sa mésestime pour un grand nombre d'hommes et du besoin de se replier sur lui-même :

« La contagion est très dangereuse en la presse. Il fault ou imiter les vicieux, ou les haïr ; touts les deux sont dangereux : et de leur ressembler, parce qu'ils sont beaucoup : et d'en haïr beaucoup parce qu'ils sont dissemblables... Ce n'est pas que le sage ne puisse portout vivre content, voire et seul en la foule d'un palais ; mais s'il est à choisir, il en fuira, dict l'eschole. mesme la veue : il portera, s'il est besoing, cela : mais s'il est en luy, il esiira cecy. »

« Or, la fin, ce crois ie, en est toute une, d'en vivre plus à loisir et à son ayse ; mais on n'en cherche pas tousiours bien le chemin. Souvent on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que changez... où que l'ame soit empeschee, elle y est toute : et pour estre les occupations domestiques moins importantes, elles n'en sont pas moins importunes... Ce n'est pas assez de changer de place, il se fault escarter des conditions

populaires qui sont en nous ; il se fault séquestrer et r'avoir de soy. Nous emportons nos fers quand et nous. On disoit à Socrates que quelqu'un ne s'estoit aulcunement amendé en son voyage : « le crois bien, dict il, il s'estoit emporté avecques soy... » Nostre mal nous tient en l'ame : or, elle ne se peult eschapper à elle mesme, Ainsin il la fault ramener et retirer en soy : c'est la vraye solitude, et qui se peult iouir au milieu des villes et des courts des roys ; mais elle se iouït plus commodément à part. Or, puisque nous entreprenons de vivre seuls, et de nous passer de compaignie, faisons que nostre consentement despende de nous... Certes, l'homme d'entendement n'a rien perdu s'il a soy mesme... (1) »

« Il fault avoir femme, enfants, biens et surtout de la santé, qui peult ; mais non pas s'y attacher de manière que nostre heur en despende : il se fault reserver une arrière boutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions notre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette cy fault il prendre nostre ordinaire entretien de nous à nous mesmes, et si privé, que nulle accointance ou communication estrangiere y trouve place... Nous avons une ame contournable en soy mesme ; elle se peult faire compaipaignie... La vertu se contente de soy, sans disciplines, sans paroles, sans effects... »

On peut n'éprouver aucun goût pour cette arrière-

(1) Le monde nous déi'obe à nous-mêmes, la solitude nous y rend (Mme de Lambert.) Elle est à l'âme, disait Vauvenargues, ce que la diète est au corps.

boutique, et trouver que ces idées un peu excessives rappellent trop Orgon disant à son beau-frère :

« Et je verrais mourir, frère, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela. »

à quoi Cléante répond, avec raison, comme on sait: « Les sentiments humains, mon frère, que voilà ! »

Les idées de notre auteur offrent moins de prise à la critique quand il parle des avantages de la solitude dans la vieillesse.

« La solitude me semble avoir plus d'apparence et de raison à ceulx qui ont donné au monde leur aage plus actif et fleurissant, suivant l'exemple de Thaïes. C'est assez vescu pour aultruy ; vivons pour nous au moins ce bout de vie : ramenons à nous et à nostre ayse nos pensées et nos intentions. Ce n'est pas une legiere partie que de faire seurement sa retraicte : elle nous empesche assez sans y mesler d'autres entreprinses. Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de nostre deslogement, préparons nous y ; plions bagage, prenons de bonne heure congé de la compaignie ; depestrons nous de ces violentes prinses qui nous engagent ailleurs et esloignent de nous. »

« Il faut desnouer ces obligations si fortes ; et meshuy (désormais) aymer ceci et cela, mais n'espouser rien que soi : c'est à dire, le reste soit à nous, mais non pas ioinct et collé en façon qu'on ne le puisse despendre sans nous escorcher, et arracher ensemble 'quelque pièce du nostre. La plus grande chose du monde, c'est de savoir estre à soy. Il est temps de nous desnouer de

la société, puisque nous n'y pouvons rien apporter : et qui ne peult prester, qu'il se deffende d'emprunter... «

Soit: mais nous avons vu le philosophe prêcher ailleurs une toute autre doctrine. Plus loin, il fait derechef une assez mauvaise querelle à Cicéron, à propos de la publicité donnée à ses lettres familières :

« Il semble que ce soit raison, puisqu'on parle de se retirer du monde, qu'on regarde hors de luy. Cicero dict vouloir employer sa solitude et seiour des affaires publicques à s'en acquérir par ses escripts une gloire immortelle. Ceulx cy (Pline et Cicéron), ne le font qu'à demy : ils dressent bien leur partie pour quand ils n'y seront plus; mais le fruict de leur desseing, ils prétendent le tirer encores lors du monde, absents, par une ridicule contradiction... La plus contraire humeur à la retraicte, c'est l'ambition : la gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger au mesme giste. A ce que ie veois, ceulx cy n'ont que les bras et les iambes hors de la presse ; leur ame, leur intention y demeure engagée plus que iamais... Ce n'est plus ce qu'il vous fault chercher: que le monde parle de vous, mais comme il fault que vous parliez à vous mesme. Retirez vous en ivous ; mais préparez vous premièrement de vous y receveoir... il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la compaignie. » (I, 38.)

Toutefois, comprenons bien ce que notre auteur entend par solitude : « La solitude que i'aime et que ie presche, ce n'est principalement que ramener à moy mes affections et mes pensées, restreindre et resserrer, non mes pas, mais mes désirs et mon soulcy. resignant la solicitude estrangiere, et fuyant mortellement la

iiervitude et l'obligation, et non tant que la foule des affaires... Au Louvre et en la presse, je me resserre et contrains en ma peau; la foule me repoulse àmoy... de ma compleyion ie ne suis pas ennemy de l'agitation des courts... mais cette mollesse de iugement de quoy ie parle, m'attache par force à la solitude. « (III. 3.)

En somme, il « treuve aulcunement plus supportable d'être tousiours seul, que ne le pouvoir estre iamais. »

Montaigne chez lui et en voyage (1).

« Parmy les conditions humaines, cette cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangieres que des nostres, et d'aimer le remuement et le changement, l'en tiens ma part... Cette humeur avide des choses nouvelles et incogneues ayde bien à nourrir en moy le désir de voyager ; mais assez d'autres circonstances y confèrent : ie me destourne volontiers du gou-

(1) Le Journal de ses voyages en Allemagne, en Suisse et ■en Italie, resté longtemps ignoré, parut pour la première fois en 1774, en 3 volumes. Le premier et la moitié du second avaient été dictés à son secrétaire ; le troisième (dont l'original était en italien) était de sa main. Parti en juin 1580, Montaigne était de retour en novembre 1581. Son journal est presqu'entîèrement rempli de l'emploi de ses journées et des résultats qu'il obtenait des eaux minérales auxquelles il était allé demander un remède contre la gravelle, car c'était là le but principal de ses excursions. Cependant on y trouve sur les contrées qu'il parcourt et sur leurs habitants, des aperçus qui dénotent l'observateur et le philosophe. J'en détache un passage éloquent sur la ville des Césars, où le voyageur

vernement de ma maison. Il y a quelque commodité à commander, fcust ce dans une grange, et à estre obéi des siens ; mais c'est un plaisir trop uniforme et languissant et puis, il est par nécessité meslé de plusieurs pensements fascheux. »

a le me suis prins tard au mesnage : ceulx que la nature avoit fait naistre avant moi m"en ont deschargé longtemps ; i'avois déjà prins un aultre ply, plus selon ma complexion. Toutesfois de ce que i"en ai veu. c'est une occupation plus empeschante que difficile : quiconque est capable d'aultre chose le sera bien ayseement de celle là... ma présence, toute ignorante et desdaigneuse qu'elle est. preste grande espaule à mes affaires domestiques : ie m'y employé, mais despiteusement ; ioinct K[ue i'ay cela chez moy. que pour brusler la chandelle par mon bout, l'autre bout ne s'espargne de rien. »

« Les voyages ne me blecent que par la despense, qui est grande et oultre mes forces, ayant accoustumé d'y estre avecques équipage non nécessaire seulement,

pressent la Rome souterraine découverte depuis. (Le secrétaire y parle de Montaigne à la 3° personne) :

(' Il disoit qu'on ne voj'oit rien de Rome que le ciel sous lequel elle avoit esté assise, et le plant de son gite... que ceus qui disoient qu'on y voyoit au moins les ruynes de Rome en disoient trop ; car les ruynes d'une si espouvantable machine rapporteroient plus d'honneur et de révérence à sa memoii'e ; ce n'estoit rien que son sépulcre. Le monde, ennemi de sa longue domination, avait premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable, et parce qu'encore tout mort, renversé et desfiguré, il lui faisoit horreur, il en avoit enseveli la ruyne mesme. »

mais encores honneste... le ne veulx pas que le plaisir de me promener corrompe le plaisir du repos... et n'y employé que l'escume et ma reserve, temporisant et différent selon qu'elle vient... La fortune m'a aydé en cecy : que, puisque ma principale profession en cette vie estoit de la vivre mollement, et plustôt laschement qu'affaireusement, elle m'a osté le besoing de multiplier en richesses pour pourveoir à la multitude de mes héritiers... Chascun, selon l'exemple de Phocion. pourveoid suffisamment à ses enfants, qui leur pourveoid en tant qu'ils ne luy sont dissemblables... »

Il échappe, en voyageant, aux mille tracas de la vie domestique :

« le me desrobbe aux occasions de me fascher, et me destourne de la cognoissance des choses qui vont mal : et si ne puis faire qu'à toute heure ie ne heurte chez moy en quelque rencontre qui me desplaise ; et les friponneries qu'on me cache le plus, sont celles que ie sçais le mieulx: il en est que, pour faire moins mal, il fault ayder soy mesme à cacher : vaines poinctures ; vaines parfois, mais tousiours poinctures... La tourbe des menus maulx offense plus que la ^violence d'un, pour grand qu'il soit... Stillicidi casus lapidem cavat (1). Ces ordinaires gouttières me mangent et m'ulcèrent. Les inconvénients ordinaires ne sont iamais legiers... Quand ie considère mes affaires de loing et en gros, ie treuve, soit pour m'en avoir la mémoire gueres exacte, qu'ils sont allez iusqu'à cette heure en

(1) L'eau tombant goutte à goutte creuse la pierre.

(Lucrèce, L)

prospérant, oultre mes comptes et mes raisons... Mais suis-ie au dedans de la besongne, vois ie marcher toutes ces parcelles, mille choses m'y donnent à désirer et à craindre. De les abandonner du tout il m'est très facile; de m'y prendre sans m'en peiner, très difficile... Absent ie me despouille de touts tels pensements ; et sentirois moins lors la ruyne d'une tour, que ie ne fois présent, la cheute d'une ardoise. l'esleve assez mon courage à l'encontre des inconvénients : les yeulx, ie ne puis... C'est pitié d'estre en lieu où tout ce que vous veoyez vous embesongne et vous concerne : et me semble iouïr plus gayement les plaisirs d'une maison estrangiere. »

Il trouve ici l'occasion de rendre un hommage à la mémoire de son père :

« Mon père aimoit à bastir Montaigne où il estoit nay; et en tout cette police d'affaires domestiques i'aime à me servir de son exemple et de ses règles ; et y attacheray mes successeurs autant que ie pourray. Si ie pouvois mieulx pour luy ie le ferois : ie me glorifie que sa volonté s'exerce encores et agisse par moy. la Dieu ne permette que ie laisse faillir entre mes mains aulcune image de vie que ie puisse rendre à un si bon père (1). » Il regrette de n'avoir pas hérité de

(1) Montaigne parle de son père, en plusieurs endroits des Essais, dans les termes d'une profonde affection. Il raconte qu'il portait à cheval un manteau qui avait appartenu au digne homme « non par commodité, mais parce qu'il lui sembloit s'envelopper de luy. » Il conservait de même les gaules qui avaient servi d'appui au vieillard. Ces délicatesses de sentiments sont-elles le fait d'un égoïste ?

ses goûts d'intérieur : « Il estoit bien heureux de ramener ses désirs à sa fortune, et de se sçavoir plaire de ce qu'il avoit ; la philosophie politique aura bel accuser la bassesse et stérilité de mon occupation, si i'en puis une fois prendre le goust comme luy... Nous empeschons nos pensées du gênerai et des causes et conduictes universelles, qui se conduisent très bien sans nous ; et laissons en arrière nostre faict, et Michel qui nous touche encores de plus près que l'homme. »

Cependant, il avoue que « iamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus laschement au soing et gouvernement d'un tiers », dans ses voyages surtout, et c'est en cela qu'ils lui plaisent : « Qui a la garde de ma bourse en voyage il l'a pure et sans contreroole: aussi bien me tromperoit il en comptant : et si ce n'est un diable, ie l'oblige à bien faire, par une si abondante confiance. Multi fallere docuerunt. dum timent falli; et aliis ius pecccindi suspicando fecerunt {i). La plus commune seureté que ie prends de mes gents, c'est la mecognoissance : ie ne présume les vices qu'aprez que ie les ay veus ; et m'en fie plus aux ieunes, que i'estime moins gastez par mauvais exemples... il est vray que ie preste la main à l'ignorance ; ie nourris, à escient, aulcunement trouble et incertaine la science de mon argent: iusques à certaine mesure, ie suis content d'en pouvoir doubter. Il fault laisser un peu de place à la desloyauté ou imprudence de vostre valet : s'il nous en

(1) Bien des gens en craignant d'être trompés ont enseigné à les tromper ; ils ont donné aux autres par leurs soupçons le droit de mal faire. (Sén., Ep. 3j.

reste en gros de quoy faire nostre effect, cet excès de la libéralité de la fortune, laissons le un peu plus courre à sa mercy : la portion du glanneur... Quand ie voyage, ie n'ay à penser qu'à moy, et à l'employte de mon argent ; cela se dispose d'un seul précepte : il est requis trop de parties à amasser; ie n'y entends rien... Tout soing curieux autour des richesses sont à l'avarice : leur dispensation mesme et la libéralité trop ordonnée et artificielle, elles ne valent pas une advertanc3 (surveillance) et solicitude pénible (1).

Une autre cause encore « le convie a ces promenades, » ce sont les désordres qu'entraînent les guerres civiles qui sévissent autour de lui, et menacent l'existence de l'Etat lui-même. Le sire de Montaigne n'a pas cependant autant à s'en plaindre que d'autres : « comme maison de tout temps libre, de grand abord, et officieuse à chascun, (car ie ne me suis iamais laissé induire d'en faire un util de guerre,) ma maison a mérité assez d'affection populaire... et i'estime à un merveilleux chef d'œuvre et exemplaire qu'elle soit encore vierge de sang et de sac soubs un si long orage, tant de changements et agitations voysines. » Cela ne l'empêche pas d'ajouter plus loin: « ie me suis couché mille fois chez moi, imaginant qu'on me trahiroit et assommeroit cette nuict là... »

Mais la vue de la mort n'avait rien qui l'effrayât : « il

(1) Il dit encore ailleurs : « Au chapitre de mes mises, ie loge ce que ma nonchalance me coûte à nourrir et à entretenir. » En son livi'e de dépense, il inscrit : « Item , pour mon humeur paresseuse... 1,000 livres. »

m'advient souvent d'imaginer avecques quelque plaisir les dangiers mortels et les attendre : ie me plonge, la teste baissée, stupidement dans la mort, sans la considérer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure, qui m'engloutit d'un sault, et m'estouffe en un instant d'un puissant sommeil plein d'insipidité et d'indolence (1).

Au reste, il lui déplait d'avoir été épargné plutôt par fortune et par prudence que par justice, et d'être sous une autre sauvegarde que celle des lois. Comme son illustre contemporain, Michel de l'Hospital, il eut pu dire qu'il ignoraitfavoir mérité ni la mort ni le pardon : « ie tiens qu'il fault vivre pardroïct etpar auctorité, non par recompense ny par grâce. Combien de galants hommes ont mieulx aymé perdre la vie que la debvoir!... ie ne treuve rien si cher que ce qui m'est donné, et ce pourquoy ma volonté demeure hypothéquée par le tiltre de gratitude ; et receois plus volontiers les offices qui sont à vendre : ie crois bien, pour ceulx cy, ie ne donne que de l'argent; pour les aultres ie me donne moymesme. »

« Le nœud qui me tient par la loy d'honnesteté, me semble bien plus poisant et plus pressant que celuy de la contraincte civile... i'aimerois bien plus cher rompre la prison d'une muraille et des loix que de ma parole, le suis délicat à l'observation de mes promesses iusques à la superstition ; et les fois en tous subiects volontiers incertaines et conditionnelles... l'aime tant à me des-

(1) Ce poétique passage fut vivement censuré par Port-Royal, comme empreint d'une sorte de résignation fataliste, et de l'oubli d'une autre vie.

charger et désobliger que i'ai parfois compté à proufit les ingratitudes, offenses etindignitez que l'avais receu de ceulx à qui, ou par nature, ou par accident, i'avois quelque debvoir d'amitié ; prenant cette occasion de leur faulte pour autant d'acquit et descharge de ma debte... Ce que ie doibs, ie le doibs simplement aux obligations communes et naturelles... Les princes me donnent prou s'ils ne m'ostent rien ; et me font assez de bien, quand ils ne me font poinct de mal : c'est tout ce que i"en demande. l'essaye à n'avoir besoing de nul... Il faict bien piteux et hazardeux despendre d'unaultre... Comme le donner est qualité ambitieuse et de prérogative, aussi est l'accepter qualité de soubmission. Ceulx que ie veois si familièrement employer tout chascun et s'y engager, ne le feroient pas, s'ils savouroient comme moy la doulceur d'une pure liberté, et s'ils poisoient autant que doit poiser à un homme sage, l'engageure d'une obligation : elle se paye quelques lois, mais elle ne dissout iamais. Cruel garrottage a qui aime affranchir les coudes de sa liberté en touts sens!.. » (III, 9.)

L'auteur revient encore, après cette digression, sur le plaisir qu'il trouve dans ses voyages et sur les dispositions qu'il y apporte :

« l'estime touts les hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonois comme un François, potsposant cette liaison nationale à l'universelle et commune... Nature nous a mis au monde libre et déliez, nous nous emprisonnons en certains destroicts, comme les roys de la Perse, qui s'obligeoient de ne boire iamais aultre eau que celle du fleuve de Chospaez... Ce que Socrates.

feit sur sa fin, d'estimer une sentence d'exil pire qu'une sentence de mort contre soy, ie ne seray à mon advis, iamais ny si cassé, ni si estroictement habitué à mon païs que ie le feisse : cette humeur fut bien tendre à un homme qui iugeoit le monde sa ville. »

Ce à quoi il songe en voyage, ce n'est pas tant à satisfaire une vaine curiosité qu'à étudier les hommes ; c'est moins, par exemple, à « mesurer à Rome combien de pas a SântaRotonda, qu'à frotter et limer sa cervelle contre la cervelle d'aultruy... Le voyager me semble un exercice proufîtable : l'ame y a une continuelle exercitation à remarquer des choses incogneues et nouvelles; ie ne sçache point meilleure eschole, comme ie l'ay dict souvent, à façonner la vie, que de luy proposer incessamment la diversité de tant d'aultres vies, fantaisies et usances, et luy faire gouster une si perpétuelle variété de formes de nostre nature. Le corps n'y est ny oisif, ny travaillé, et cette modérée agitation le met en halaine... La mutation d'air et de climat ne me touche point; tout ciel m'est un : ie ne suis battu que des altérations internes que ie produis en moy ; et celles là m'arrivent moins en voyageant... »

« Aulcuns se plaignent de quoy ie me suis agréé à continuer cet exercice, marié et vieil. Ils ont tort : il est mieulx d'abandonner sa maison quand on l'a mise en train de continuer sans nous... Quant aux debvoirs de l'amitié maritale qu'on pense estre intéressez par cette absence, ie ne le crois pas. Chascun sent, par expérience, que la continuation de se veoir ne peut représenter le plaisir que l'on sent à se desprendre et reprendre à secousses. Ces interruptions me remplissent

d'une amour récente envers les miens, et me redonnent l'usage de ma maison plus doulx... ie sçais que l'amitié a les bras assez longs pour se ioindre d'un coing de monde à Tau ire. et spécialement cette cy où il y a une continuelle communication d'offices, qui en reveillent l'obligation et la souvenance... Ce n'est pas proprement absence quand il y a moyen de s'entradvertir. »

Son amitié pour La Boëtie y avait elle-même trouvé naguères son profit: « Nous remplissions mieulx et estendions la possession de la vie, en nous séparant. Il vivoit. il iouïssait, il veoyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s'il y eust esté. »

On lui représente qu'il n'est plus assez jeune pour voyager : « Mais en tel aage, vous ne reviendrez iamais d'un aussi long chemin ? Que m'en chault il ? ie ne l'entreprends, ny pour en revenir, ny pour le parfaire : i'entreprends seulement de me bransler, pendant que le bransle me plaist, et me promené pour me promener... Mon desseing est divisible partout: il n'est pas fondé en grandes espérances, chaque iournée en faict le bout; et le voyage de ma vie se conduict de mesme... Le plus grand des plaisirs de mes pérégrinations, c'est que ie n'y puisse apporter cette resolution d'establir ma demeure où ie me plairois. Si ie craignois de mourir en aultre lieu que celuy de ma naissance : si ie pensois mourir moins à mon ayse, esloingné des miens, à peine sortirois-ie de France : ie ne sortirois pas sans effroy hors de ma paroisse ; ie sens la mort qui me pince continuellement la gorge ou les reins. Mais ie suis aultrement faict ; elle m'est une par tout. Si toutesfois l'avais à choisir, ce seroit. ce crois ie,

plus tost à cheval que dans un lit (1) ; hors de ma maison et loing des miens. »

On insiste en cherchant à lui démontrer les desagréments qui l'attendent : « Mais en ces voyages vous serez arresté misérablement en un caignard (chenil) où tout vous manquera. » La pluspart des choses nécessaires ie les porte quand et moy ; et puis nous ne scaurions éviter la fortune, si elle entreprend de nous courre sus... Pour achever de dire mes foibles humeurs, i'advoue qu'en voyageant ie n'arrive gueres en logis où il ne me passe pas la fantasie si i'y pourrai estre et malade et mourant, à mon ayse. le veulx estre logé en lieu qui me soit bien particulier, sans bruit, non maussade ou fumeux, ou estouffé. le cherche à flatter la mort par ces frivoles circonstances ; ou, pour mieulx dire, à me descharger de tout aultre empeschement, afin que je n'aye qu'à m'attendre à elle qui me poisera volontiers assez, sans aultre recharge. »

Il parle plus loin des goûts et de la disposition d'esprit qu'il apporte en voyage :

« En cette commodité de logis que ie cherche, ie n'y mesle pas la pompe et l'amplitude, ie la hais plus tost ; mais certaine propreté simple, qui se rencontre plus souvent aux lieux où il y a moins d'art, et que Nature honore de quelque grâce toute sienne... S'il faict laid à droite, ie prends à gauche... Ay ie laissé quelque chose à veoir derrière moy, i'y retourne, c'est tousiours

(1) « le me tiens à cheval sans desmonter, tout coliqueux que ie suis, et sans m'y ennuyer, huict ou dix heures... et hais toute aultre voiture. » Nous le verrons expliquer plus loin le désir étrange qu'il éprouve de mourir loin des siens.

mon chemin: ie ne trace aulcune ligne certaine, ny droicte, ny courbe... (1) »

Il observe en philosophe éclectique et dégagé depréjugés de clocher les peuples chez lesquels il voyage

« La diversité des façons d'une nation à une aultre ne me touche que par le plaisir de la variété ; chasque usage a sa raison... Quand i'ay esté ailleurs qu'en France, et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé si ie voulois estre servy à la Françoise, ie m'en suis mocqué, et me suis tousiours iecté aux tables les plus espesses d'estrangiers. I'ay honte de veoir nos hommes enivrez de cette sotte humeur, s'effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble estre hors de leur village... La plus part ne prennent l'aller que pour le venir : ils voyagent et couverts et resserrez, d'une prudence taciturne et incommunicable, se deffendant de la contagion d'un air incogneu.. . On dict bien vray qu'un honneste homme c'est un homme meslé... Au rebours ie peregrine très saoul de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile, l'en ay laissé assez au logis ; ie cherche des Grecs plus tost, et des Persans ; i'accointe ceulx là, ie les considère; c'est là où ie me preste et où ie m'employe. Et qui plus est, il me semble que ie n'ay rencontré gueres de manières qui ne vaillent les nostres. »

Un bon compagnon de voyage est à ses yeux du plus

(1) Rousseau reproduit ees idées dans l'Emile fl. 5), sans indiquer, ni là ni ailleurs, les emprunts qu'il fait à Montaigne, dont il ne parle dans les Confessions que pour mettre en suspicion sa sincérité.

haut prix : « C'est une rare fortune, mais de soulagement inexprimable, d'avoir un honnête homme d'entendement formé et de mœurs conformes aux vostres, qui aime à vous suyvre ; l'en ay eu faulte extrême en touts mes voyages. Mais une telle compaignie, il la fault choisie et acquise dez le logis. Nul plaisir n'a saveur pour moy sans communication : il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l'aine, qu'il ne me fasche de l'avoir produicte seul, et n'ayant à qui l'offrir. Si cum hac excejytione detur sapientia ut illam inclusam teiieam, nec enimtiem, reiiciam... (1). Mais il vault mieulx encores estre seul qu'en compaignie ennuyeuse et inepte. »

Il ne croit pas, enfin, avoir à se disculper de son goût pour les voyages ; ce goût tient à son tempérament moral.

« le sçais bien qu'à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager porte tesmoignage d'inquiétude et d'irrésolution: aussi sont ce nos maistresses qualitez et prédominantes. Ouy, ie le confesse, ie ne veois rien seulement en songe et par souhait, où ie" me puisse tenir : la seule variété me paye, et la possession de la diversité; au moins si quelque chose, me paye... le hais les morceaux que la nécessité me taille ; toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule i'aurois à despendre. Il y a de la vanité, dites vous, en cet amusement ? Mais où non ? et ces beaux préceptes sont vanité ; et vanité

(1) Si l'on m'accordait la sagesse à la condition de la tenir renfermée et de ne la communiquer à personne, je la repousserois. (Sén., Ép. 6.)

toute la sagesse. On auroit plus tost faict de me dire en un mot : « soyez sage. » Cette resolution est oultre la sagesse... Ainsi faict le médecin qui s'en va criaillant aprez un pauvre languissant, « qu'il se resiouïsse » ; il luy conseilleroit un peu moins ineptement s 'il luy disoit : « soyez sain. »

« La vie est un mouvement continuel et corporel, action imparfaicte de sa propre essence, et desreglee. le m'emploie à la servir selon elle. A quoy faire ces poinctes eslevées de la philosophie, sur lesquelles aulcun homme ne se peult rasseoir? et ces règles qui excédent nostre usage et nostre force ? D'autant que nostre licence nous porte tousiours au de là de ce qui nous est loisible et permis, on a estrecy, souvent oultre la raison universelle, les préceptes et les loix de nostre vie ; il seroit à désirer qu'il y eust eu plus de proportion du commandement à l'obéissance ; et semble la visée îniuste à laquelle on ne peult atteindre. » (III, 9.)

L'Etat sauvage. — La Guerre, le Duel.

Né dans le siècle le plus tragique de l'histoire, suivant l'expression de Daunou, témoin des atrocités commises dans les guerres de religion, notre philosophe oppose à la simplicité réputée vertueuse de la vie sauvage (sur laquelle il n'avait d'ailleurs que des données inexactes ou incomplètes) les excès dont par un sophisme trop commun, — non causa, pro causa, — il rend la civilisation elle-même responsable. Un peu de pessimisme n'est-il pas facile à comprendre en de tels temps ? La

découverte de l'Amérique était encore récente et les imaginatious fort montées à ce sujet. Montaigne avait vu à la Cour quelques Caraïbes (Guaranis) récemment arrivés d'Amérique ; il s'était, en outre, attaché à Bordeaux un matelot revenant du Brésil, et les récits de cet homme lui fournirent la matière d'un chapitre des Essais {Les Cannibales, I, 30,) où il célèbre les vertus de ces hommes primitifs, et vante le bonheur dont ils jouissent au sein de cette nature dont nous avons, selon lui, oublié depuis longtemps les lois. « Ces nations me semblent doncques ainsi barbares pour avoir receu fort peu de façon de l'esprit humain, et estre encore fort voysines de leur naïveté originelle. Les loix naturelles leur commandent encore, fort peu abbastardies par les nostres... Mais quoy ! ils ne portent point de hault-dechausses. y>

S'il fait un tableau trop vrai, à bien des égards, des malheurs et des vices qui vinrent fondre sur ces peuples, à la suite de la conquête espagnole, à un point de vue plus général et plus élevé il ne se rend pas compte de la condition déplorable dans laquelle vivaient ces sauvages, toujours en lutte avec leurs semblables, et avec les forces de la nature qu'ils étaient impuissants à maîtriser ; ne connaissant pas même l'égalité ; inégaux en force physique, et, par l'absence de ressources accumulées, à la merci de toutes les misères humaines.

L'idée de la nature poursuivait Montaigne dans toutes ses conceptions; elle était l'objet de son culte constant, et Jean-Jacques ne faisait que le paraphraser deux cents ans plus tard lorsqu'il s'écriait : « Tout est bien en sortant des mains de la nature, tout dégénère entre les

mains de Thomme. » On sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur ce roman de la vie sauvage qui séduisit jusqu'à la fin du xviii^ siècle tant de beaux esprits, et cette utopie de l'état de nature dont les derniers représentants sont destinés à disparaître comme les races d'animaux antédiluviens.

INIais de toutes les scènes affligeantes dont il a été témoin, les guerres civiles sont celles qui contristent le plus notre moraliste :

« Monstrueuses guerre ! les aultres agissent au dehors, cette cy encores contre soy, se ronge et se défaict par son propre venin... toute discipline la fuict; elle vient guarir la sédition, et en est pleine ; veult chastier la desobéissance, et en montre l'exemple ; et employée à la deffense des loix, fait sa part de rébellion à rencontre des siennes propres... En ces maladies populaires, on peult distinguer sur le commencement, les sains des malades ; mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s'en sent... La longue souffrance engendre la coustume, la coustume engendre le consentement et l'imitation. » Ici à Tinverse de ce qui se passe à la guerre, « c'est au commandant de suyvre, courtizer et plier, à luy seul d'obéir ; tout le reste est libre et dissolu... Qu'est devenu cet ancien précepte que les soldats ont plus à craindre leur chef que l'ennemy ?

« Mais est il quelque mal en une police, qui vaille estre combattu par une drogue si mortelle? non pas. disoit Favorinus. l'usurpation de la possession tyrannique d'une republique? Platon de mesme ne consent pas qu'on face violence au repos de son pais, pour le guarir et n'accepte pas l'amendement qui trouble et

hazarde tout et couste le sang et ruyne des citoyens.., l'estois Platonicien de ce costé là avant que ie sceusse qu'il y eust de Platon au monde. Il ne se peult imaginer un tel estât de choses, qu'où la méchanceté vient à estre légitime, et prendre, avec le congé du magistrat, le manteau de la vertu. L'extresme degré d'iniustice. selon Platon, c'est que ce qui est iniuste soit tenu pour iuste. » (III, 12.)

Suit le tableau des maux qu'eut à endurer le pays pendant ces discordes civiles :

« Le peuple y souffrit bien largement lors non les dommages présents seulement mais les futurs aussi ; les vivants y eurent à patir; si eurent ceulx qui n'estoient encore nays. On le pilla et moy par conséquent iusque à l'espérance, lui ravissant tout ce qu'il avoit à s'apprester à vivre pour longues années ;

Quœ nequeunt secum fere ant abducere, perdunt ; Et cremat iusontes turba scelesta casas (1).

« Oultre cette secousse, i'en souffris d'aultres ; i'encourus les inconvénients que la modération apporte en telles maladies : ie feus pelaudé {écorché à toutes mains ; au Gibelin i'estois Guelphe, au Guelphe i'estois Gibelin. » [Ib.)

Il ne faudrait pas supposer, néanmoins, que cette

(1) Ce qu'ils ne peuvent emporter ou emmener ; ils le détruisent, et cette tourbe criminelle brûle d'innoceutes chaumières.

(Ov. Trist. 3.)

(2) 11 fut même conduit à la Bastille en 1588, s'étant trouvé à Paris « à l'époque où le Roy en estoit mis dehors par M. de Guise. » Mais il en sortit aussitôt à l'intercession de la Reine.

modération entraînât à ses yeux l'abstention des devoirs civiques :

« De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile et sans inclination aux troubles de son pais et en une division publique, ie ne le trouve ny beau nyhonneste... Cela peultestre permis envers les affaires des voysins... ce seroit une espèce de trahison de le faire aux propres et domestiques affaires ; » Au reste « ceulx qui s"y engagent tout à iaict, le peuvent avec tel ordre et attrempance (modération) que Forage devra couler par debssus leur teste sans offense » (1). (III, 1.)

Parlant, ailleurs encore de nos dissensions, à propos de Paris « qu'il aime iusques dans ses verrues ». il s'écrie, comme par une une prophétique de l'avenir : « Dieu en chasse loing nos divisions ! entière et unie, ie la treuve deffendue de toute aultre violence : ie l'advise que de touts les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde, et ne crainds pour elle qu'elle mesme. » lIII, 9.)

(IJ Cette modération apportée par Montaigne dans l'exercice de ses fonctions publiques, le faisait accuser de mollesse par les « turbulents qui s'ils n'oyent du bruit il leur semble qu'on dorme. » Quant à lui, « il n'accuse pas un magistrat de dormir pourveu que ceulx qui sont soubs sa main dorment quant et luy : les loix dorment de mesme. » A son entrée en charge comme maire de Bordeaux, loin de chercher à capter la faveur populaire par de fallacieuses promesses, il expose avec candeur à ses administrés les qualités qui lui manquent pour remplir convenablement cet emploi. C'est que, s'il était susceptible de montrer les vertus du citoyen, il n'en recherchait pas les occasions, et qu'il était plutôt fait, comme il en convient luimême, pour observer les hommes que pour les gouverner.

Quant à la doctrine qui considère la guerre comme un dérivatif parfois nécessaire aux discordes intérieures, voici ce qu'il en pense!

« Il y en a plusieurs en ce temps qui discourent de pareille façon, souhaitants que cette esmotion chaleureuse qui est parmy nous, se peust dériver à quelque guerre voysine, de peur que ces humeurs peccantes qui dominent pour cette heure nostre corps, si on ne les escoule ailleurs maintiennent nostre fîebvre tousiours en force, et apportent enfin nostre entière ruyne. Et de vray, une guerre estrangiere est un mal bien plus doulx que la civile. Mais ie ne crois pas que Dieu favorisast une si injuste entreprinse, d'offenser et quereller aultruy, pour nostre commodité... Toutesfois la foiblosse de nostre condition nous poulse souvent à cette nécessité de nous servir de mauvais moyens pour une bonne fin. » Il cite, à ce propos, les combats de gladiateurs à Rome, lesquels « dressoient le peuple à la vaillance et au mespris des dangiers et de la mort. » Il termine en disant combien il semblerait incroyable, si l'on n'y était accoutumé « de veoir tous les jours plusieurs milliasses d'hommes estrangiers, engageant pour de l'argent leur sang et leur vie à des querelles où ils n'ont aulcun interest. » (II, 23.)

Le philosophe humain et éclairé qui a écrit les iîssais ne pouvait être partisan de la guerre, et s'il fait l'éloge de la profession des armes, c'est au point de vue du repos et de la grandeur de son pays (I, 13.) Quant au duel, il le condamne, tel surtout, qu'il a lieu de son temps et quand il y a mort d'homme (1).

(1) Rousseau, dans la Nouvelle Héloïse, lui fait plusieurs emprunts (1" partie, 1. 57.)

« le vouldrois qu'on me feist raison de ces loix d'honneur qui vont si souvent chocquant et troublant la raison. » Il pense que le brave doit épargner son ennemi désarmé et qu'il y a lâcheté à le tuer : « Chascun sent qu'il y a plus de braverie et desdaing à battre son ennemy qu'à l'achever et de le faire bouquer (céder) que de le faire mourir. Il s'en repentira, disons-nous ? et pour luy avoir donné d'une pistolade dans la teste, pensons nous qu'il s'en repente ? Le tuer est bon pour pour esA'iter l'offense à venir, non pour venger celle qui est faicte. C est une action plus de crainte, de précaution que de courage ; de deffense que d'entreprinse... Nos pères se contentoient de revencher une iniure par un desmenti, un desmenti par un coup, et ainsi par ordre ; ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur adversaire vivant et oultragé :■ nous tremblons de frayeur tant que nous le veoyons en pieds ; et qu'il soit ainsy, nostre belle practique d'ausiourd'huy ne porte elle pas de poursuyvre à mort celuy que nous avons offensé, aussi bien que celuy qui nous a offensez ? » (II, 7.)

Il s'élève avec indignation contre l'usage barbare qui s'était introduit de son temps « de se faire accompaigner de seconds, et tiers, et quarts » prenant tous part à la lutte, ce qui transformait, comme il le dit, les duels en batailles : « Oultre l'iniustice d'une telle action et vilenie d'engager à la protection de vostre honneur aultre valeur et force que la vostre, ie treuve du desadvantage à un homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d'aller mesler sa fortune à celle d'un second : chascun court assez de hazard pour soy, sans le courir encores pour un aultre. »

Enfin il blâme, quoi qu'utile à sa fin même, l'art de l'escrime « duquel la cognoissance a grossi le cœur à aulcuns outre la mesure naturelle ; mais ce n'est pas proprement vertu, puisqu'elle tire son appuy de l'addresse, et qu'elle prend aultre fondement que de soy mesme. La vertu consiste .non à battre mais à combattre... L'honneur des combats consiste en la ialousie du courage, non de la science... En mon enfance, la noblesse fuyait la réputation de bien escrimer comme iniurieuse, et se desrobbait pour l'apprendre, comme un mestier de subtilité desrogeant à la vraye et naïfve vertu. » (Ib.)

Cependant, tout en blâmant le duel en thèse générale, il ne peut s'empêcher de reconnaître qu'un galant homme ne peut, sans forfaire à l'honneur, se donner un démenti qui serait le prix d'une réconciliation honteuse avec son adversaire :

« La pluspart des accords de nos querelles du iour d'huy sont honteux et menteurs : nous ne cherchons qu'à sauver les apparences et trahissons cependant et desadvouons nos vrayes intentions ; nous plastrons le fait... Nous nous desmentons nous mesmes pour sauver un desmentir que nous avons donné à un aultre... Laissons ces vils moyens et ces expédients à la chicane du palais. Les excuses et réparations que ie veois faire touts les iours pour purger l'indiscrétion, me semblent plus laides que l'indiscrétion mesme. Il vauldroit mieulx l'offenser encores un coup, que de s'offenser soy mesme en faisant telle amende à son adversaire... le ne treuve aulcun dire si vicieux à un gentilhomme, comme le desdire me semble lui estre honteux, quand

c'est un desdire qu'on lui arrache par auctorité ; d'autant que l'opiniastreté luy est plus excusable que la pusillanimité. « (III, 10.)

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