DE L'AMITIE
La douceur d'une sortable et agréable compagnie ne se peut assez acheter à mon gré. Eh qu'est-ce qu'un amy? Combien est vraye cette ancienne sentence, que l'usage en est plus nécessaire et plus doux, que des élémens de l'eau et du feu!
En la Yraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne à mon ami , plus que je ne le tire à moi. Je n'aime pas seulement mieux lui faire bien que s'il m'en faisait ; mais encore qu'il s'en fasse, qu'à moi : il m'en faict, lors le plus, quand il s'en faict. Si l'absence lui est ou plaisante, ou utile, elle m'est bien plus douce que sa présence :
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et ce n'est pas proprement absence, quai
il y a moyen de s'entr'advertir.
C'est un beau nom, et plein dedilectii (d'affection) que le nom de frère : mais meslange de biens, ces partages, et que richesse de l'un, soit la pauvreté de l'aut cela détrempe merveilleusement et relasc cette soudure fraternelle. Les frères ay; à conduire le progrès de leur avanceme en mesme sentier et mesme train, il est foi qu'ils se heurtent et choquent souve Davantage (de plus) la correspondance relation qui engendre ces vrayes et p; faites ainitiez, pourquoi se trouvera-t-* en ceux-cy?
Toute ma volonté l'amena se plonj et se perdre dans la sienne, qui ayant si toute sa volonté, (Af. de la Boeiie) 1 mena se plonger et se perdre en la mieni d'une faim, d'une concurrence pareille, dis perdre à la vérité , ne nous réservs rien qui nous fust propre , ni qui fust > sien ou mien.
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Nous nous cherchions avant que de nous estre veus , et par des rapports que nous oyions l'un de l'autre : qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports : je croy, par quelque ordonnance du Ciel. Nous nous embrassions par nos noms.
A nostre première rencontre nous nous trouva smes si pris, si cognus, si obligez entre nous, que rien dès-lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre.
J'ai tiré autrefois usage de nostre esloignement et commodité. Nous remplissions mieux, et estendions la possession de la vie en nous séparant : il vivoit, il jouyssoit, il voyoit pour moi et moi pour lui, autant pleinement que s'il y eust esté : l'une partie demeuroit oisive, quand nous estions ensemble : nous nous confondions.
La séparation du lieu rendoit la conjonction de nos volontez plus riche. Cette faim insatiable de la présence corporelle, accuse un peu lafoiblesse en la jouissance des âmes
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Nos âmes ont charié si uniment ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection; et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une à l'autre : que non-seulement je cognoissois la sienne comme la mienne} mais je me fusse certainement plus volontiers fié à lui de moi, qu'à moi.
Il y a plus de crève-cœur que de consolation, à prendre congé de ses amis.
Il n'est aucune si douce consolation en la perte de nos amis , que celle que nous apporte la science de n'avoir rien oublié à leur dire , et d'avoir, eu avec eux une parfaite et entière communication.
Si je compare tout le reste de ma vie, (quoiqu'avec la grâce de Dieu je Paye passée douce, aisée, et sauf la perte d'un tel ami) exempte d'affliction poisante : si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu'il m'a esté donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuict
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bscare et ennuyeuse. Depuis le jour que e le perdis, je ne fay que traîner languisant : et les plaisirs mesmes qui s'offrent à noi, au lieu de me consoler, me redoublent e regret de sa perte. Nous estions à moitié le tout : il me semble que je lui desrobe a part, j'estois desja si faict et accoustumé i estre deuxième partout, qu'il me semble l'estre plus qu'à demi.
On trouve facilement des hommes proires à une superficielle accointance : mais n cette-cy, en laquelle on négocie du fin bnd de son courage , qui ne fait rien de este, il est besoin que tous les ressorts oient nets et surs parfaictement.
L'opinion d'Archytas m'agrée qu'il feoit desplaisant au Ciel mesme, et à se )romener dans ces grands et divins appas îorps célestes, sans l'assistance d'un compagnon. Mais il vaut mieux encore estre feu], qu'en compagnie ennuyeuse et inepte.
L'unique et principale amitié descout toutes autres obligations. Le secret que j'ai
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juré ne déceller à un autre, je le puis sans parjure communiquer à celui qui n'est pas autre; c'est moy.
Il faict besoin d'oreilles bien fortes, pour s'ouyr franchement juger. Et parce qu'il en est peu qui le puissent souffrir sans morsure, ceux qui se hazardent de l'entreprendre envers nous monstrent un singulier effect d'amitié. Car c'est aimer sainement, d'entreprendre à blesser et offenser pour profiter.
En ce noble commerce les offices et les bienfaicts nourrissiers des autres amitiez, ne méritent pas seulement d'estre mis en compte : cette confusion si pleine de nos volontez en est cause : car tout ainsi qne l'amitié que je me porte, ne reçoit point augmentation, pour le secours que je me donne au besoin : et comme je ne me scay aucun gré du service que je me fay, aussi l'union de tels amis estant véritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d'entre-eux
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ces mots de division et de différence,, bien- Jaict, obligation , reconnaissance* prière , remerciement , et leurs pareils.
Si en l'amitié de quoi je parle, l'un pouvoit donner à l'autre, ce seroit celui qui recevrait le bienfait, qui obligerait • son compagnon.
\J Amitié a les bras assez longs , pour se tenir et se joindre d'un coin du monde à l'antre.
Cette parfaicte amitié, de quoi je parle, est indivisible : chacun se donne si entier à son ami, qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs : au rebours il est marry qu'il ne soit double, triple, ou 'quadruple, et qu'il n'ait plusieurs âmes et plusieurs volontez, pour les conférer toutes à ce subject.
C'est une rare fortune, mais de soulagement inestimable , d'avoir un honneste homme, d'entendement ferme, et de mœurs conformes aux vostres qui aime à vous suivre.
Il est vray-semblable qu'en ceux-cy, se
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trouve le vray poinct de Pamiti cun se doit , non une amitié i nous faict embrasser la gloire, la richesse, et telles choses d'ui principale et immodérée, comm de nostre estre; ni une amiti indiscrette, en laquelle il advier voit au lierre, qu'il corrompt < paroy qu'il accole : mais une ai taire et reiglée, esgalement uti santé. Qui en sçait les devo exerce, il est vrayement du < Muses ; il a atteint le sommet d< humaine , et de nostre bonheur Les discours mesmes que nous a laissés sur ce subject, m lasches au prix du sentiment qu et en ce poinct les effets sur] préceptes mesmes de la philoso Les amitiés communes on le partir ( partager). On peut aim tuy-cy la beauté, en cet autre la ses mœurs, en l'autre la libèralu
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là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste. Mais cette amitié, qui possède l'ame , et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double.
L'amitié se nourrit de communication , qui ne peut se trouver entre les pères et les enfans , pour la trop grande disparité, et offenseroit à l'adventure les devoirs de nature : car ni toutes les secrettes pensées des pères ne se peuvent communiquer aux enfans , pour n'y engendrer une messéante privante : ni les advertissemens et corrections qui est un des premiers offices à 1 amitié ne se pourroient exercer des enfans aux pères.
Isepère et le fils peuvent estre de cornplexion entièrement esloignée et les frères aussi : c'est mon fils, c'est mon parent :
mais c'est un homme farouche, un meschant ou un sot. Et puis à mesure que ce sont amitiez que la loy et l'obligation naturelle nous commande, il y a d'autant moins de nostre choix et liberté volontaire. Et
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nostre liberté volontaire n'a poinl duction qui soit plus proprement que celle de l'affection et de l'an
Comptez vos amusemens jou voua trouverez que vous estes al absent de vostre amy, quand il présent. Son assistance relasehe i tentions et donne liberté à vo&tn de s'absenter à toute heure, pc occasion.
C'est un assez grand miracle d bler : et n'en cognoissent pas la ceux qui parlent de se tripler.
Ce qne nous appelons ordir amis et amitiez, ce ne sont qu'ace et familiarités nouées par quelque ou commodité, par le moyen de nos âmes s'entretiennent. En l*s quoi je parle, elles se meslent et co l'une en l'autre, d'un meslange s sel, qu'elles effacent, et ne retrou la coustore qui les a joinctes. i presse de dire pourquoy j'ai moi
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la Boette), je sens que cela ne. se peut exprimer, qu'en respondant : parce que c'estoit lui, parce que c'estoit moi. Il y a au-delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement , je ne scay quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union.
Nostre intelligence ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé , (car nous estions tous deux hommes faits : et lui plus de quelques années), elle n'avoit point à perdre de temps, et n'avoit à se régler au patron des amitiez molles et régulières auxquelles il faut tant de précaution de longue et préalable conversation. Cette-cy n'a point d'autre idée que d'elle-mesme , et ne se peut supporter qu'à soy.
Nous avons loy de] nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur autruy , et nous estayer en leur ruyne.
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