‹ L'esprit de MontaigneChapitre 17 sur 32 · DU JUGEMENT ET DE L'OPINION · texte numérisé non relu

DU JUGEMENT ET DE L'OPINION

Le jugement est un outil à tous subjets , et se raesle partout.

Ceux qui s'exercent à contreroller les actions humaines, ne se trouvent en aucune partie si empeschez , qu'à les rapiesser et mettre à mesme lustre : car elles se contredisent communément de si estrange façon , qu'il semble impossible qu'elles soient partie de mesme boutique.

A combien de sottes âmes en mon temps a servi une mine froide et taciturne, de titre de prudence et de capacité?

Il n'est aucun sens ni visage, ou droict,

i4& l'esfiit

ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit humain ne trouve aux escrits , qu'il entreprend de fouiller. En la parole la pin* nette, pure etparfaicte, qui puisse estre, combien de fausseté et de mensonge a-t-oa fait naistre? Quelle hérésie njfc a trouvé des fondemens assez , et tesmoignages pour entreprendre et pour se maintenir? c'est pour cela , que les auteurs de telles erreurs ne se veulent jamais départir de cette preuve du tesmoignage de l'interprétation des mots.

Par cette voye se gaigne le crédit des fables divinatrices. Il n'est prognostiqueur, s'il a cette autorité , qu'on le. daigne feuilleter, et rechercher curieusement tous les plis et lustres de ses paroles , à qui on ne fasse dire tout ce qu'on voudra , comme aux Sybilles. Il y a tant de moyens d'interprétation , qu'il est mal aisé que de biais ou de droit fil , un esprit ingénieux ne rencontre en tout subject quelque air»

qui lui serve à son poinct.

DE MONTAIGNE. l/|3

Quelque bon dessein qu'ait un juge , s'il

s'escoute de près, à quoi peu de gens

misent ; l'inclination à l'amitié , à la

enté, à la beauté, et à la vengeance, et

t pas seulement choses si poisantes,

s cet iAtinct fortuit, qui nous faitfa-

iser une chose phis qu'une autre, et

nous donne sans le congé [la permis-

i ) de la raison, le choix en deux pareils

jects, ou quelque ombrage de pareille

ité , peuvent insinuer insensiblement en

jugement la recommandation ou des-

ur d'une cause, et donner pente à. la

rice.

erreur particulière fait premièrement

ïur publique : et à son tour après,

ur publique fait l'erreur particulière.

Ta tout ce bastiment, s'estoffant et

nt de main en main \ de manière que

esloigné tesmoin en est mieux in-

que le plus voisin : et le dernier

•, mieux persuadé que le premier.

i progrès naturel. Car quiconque

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croit quelque chose, estime que c'est ouvrage de charité , de la persuader à un autre : et pour ce* faire ne craint point d'adjouster de son invention » autant qaïl voit estre nécessaire en son compte pour suppléer à la résistance et au 4paut 3* '^ pense estre en la conception d'autru y.

En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au-dessus de nous, et regardons vers ceux qui sont mieux : mesurons-nous à ce qui est au-dessous : il n'en est point de si misérable, qui ne trouve mille exemples où se consoler.

L'obstination et ardeur d'opinion est la plus sûre preuve de bestise. Est-il rien certain, résolu, desdaigneux, contempla-' tif, sérieux, grave, comme l'asne?

En la conférence (entretien), la gravité, la robbe et la fortune de celui qui parle, donne souvent crédit à des propos vains et ineptes. Il n'est pas à présumer qu'on monsieur, si suivi , si redouté, n'ait au-dedans quelque suffisance autre que ponu-

e : et qu'un homme à qui on donne t de commissions et de charges , si desgneux et si morgant, ne soit plus ha- ; que cet autre , qui le salue de si loing , que personne n'employé. Non-seulent les igpts, mais aussi les grimaces de

gens-la se considèrent et mettent en apte ; chacun s'appliquant à y donner îlque belle et solide interprétation.

Les événemens sont maigres tesmoings nostre prix et capacité.

D'est aux plus mal-habiles de regarder

autres hommes par -dessus l'espaule, 1 retournans tousjours du combat pleins

gloire et d'allégresse. Et le plus souit encore cette outre cuidance de lanje et gayeté de visage leur donne gaigné endroit de l'assistance , qui est communent foible et incapable de bien juger discerner les vrays advantages.

Le subject , selon qu'il est, peut faire uver un homme savant et mémorieux :

is pour juger en lui les parties plus

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siennes , et plus dignes , la force et betnté de son ame , il faut savoir ce qui est sko, et ce qui ne l'est point : et en ce qui n'est pas sien, combien on lui doit en considération du choix, disposition , ornement) et langage qu'il a fourni. B

Ce n'est pas assez de compter les expériences, il les faut poiser et assortir: et les faut avoir digérées et alambiquées, pour en tirer les raisons et conclusions qu'elles portent. Il ne fust jamais tant d'historiens.

J'oy journellement dire à des sots des mots non sots : ils disent une bonne chose :

sçachons jusques où ils la cognoissent, voyons par où ils la tiennent. Nous les aydons à employer ce beau mot, et cette belle raison , qu'ils ne possèdent pas , ils ne Font qu'en garde : ils l'auront produicte à l'aventure , et à tastons : nous la leur mettons en crédit et en prix.

C'est injustice et inhumanité de secourir et redresser celui qui n'en a que faire, et qui en vaut moins. J'aime à les laisser en»*

DE MOITTAIGSE. 1^9

sont Taines et frivoles : au jeu des eschecs , de la paulme, et semblables, cet engagement aspre et ardent d'un désir impétueux , jette incontinent l'esprit et les membres à l'indiscrétion , et au désordre. On s'esblouit, on s'embarrasse soi-mesme. Celui qui se porte plus modérément envers le gain , et la perte, il est tousjours chez soi. Je vois ordinairement que les hommes , aux faits qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher la raison qu'à en chercher la vérité. Ils passent pardessus les présuppositions; mais ils examinent curieusement les conséquences; ils laissent les choses , et courent aux causes : plaisans causeurs ! La cognoissance des causes touche seulement celui qui a Ja conduite des choses : non à nous, qui n'en avons que la souffrance, et qui en avons l'usage parfaitement plein et accompli, selon nostre besoing, sans en pénétrer l'origine et l'essence. Ni le vin n'en est plus plaisant à celui qui en sçait les facultez

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