‹ L'esprit de MontaigneChapitre 18 sur 32 · J I I IHM · texte numérisé non relu

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premières. Au contraire : et le corps et l'ame interrompent et altèrent le droit qu'ils ont de l'usage du monde , et de soimesme, y meslant l'opinion de science.

J'ai honte de voir nos hommes , enyvrex de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble estre hors de leur élément, quand ils sont hors de leur village.

C'est chose difficile de résoudre son jugement contre les opinions communes. La première persuasion prinse (prisé) du subject mesme, saisit les simples : de-là elle s'espand aux habiles, sous l'autorité du nombre et ancienneté des témoignages»

La diversité des façons d'une nation à autre, ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison.

Soyent des assiettes d'estain, de bois, de terre : bouilly ou rosty , bœurre ou huyle de noix , ou d'olive, chaud, ou froid, tout m'est un : et si un, que vieillissant, j'accuse cette généreuse faculté : et auroy be-

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sohTque la déJicatesse et le choix arrestast l'indiscrétion de mon appétit, et par fois soulageast mon estomach.

Puisque l'ambition peut apprendre aux hommes , et la vaillance et la tempérance et la libéralité , voire et la justice : puisque l'avarice peut planter au courage d'un garçon de boutique, nourri à l'ombre et à l'oisiveté , l'asseurance de se jetter si loing du foyer domestique, à la mercy des vagues et de Neptune courroucé dans un fraile batteau, et qu'elle apprend encore la discrétion et la prudence : ce n'est pas tour de rassis entendement, de nous juger simplement par nos actions de dehors : il faut sonder jusques au dedans , et voir par quels ressorts se donne le bransle; mais d'autant que c'est une hazardeuse et haute entreprinse , je voudrais que moins -de gens s'en meslassent.

Il est un peu rude et querelleux, de nier tout sec une proposition de faict : et peu de gens faillent, notamment aux choses

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mal-aisées à persuader, d'affermer qa'ik l'ont Yen : ou d'alléguer des tetmoins, desquels l'authorité arreste nottre contrtdiction,

Moi-mesme qui fus singulière conscience de mentir , et qui ne me soaae guères de donner créance et authorité à ce que je dis , m'apperçoj toutesfois, n propos que j'ay enmain , qu'estant èsehanffi ou par là résistance d'un autre, ou par h propre chaleur de ma narration, je gros»

et enfle iuon subject, par voix, mome* mens , vigueur et force de parolles; et encore par extention et amplification : non sans intérest de la -vérité naifVe : mais je le fais en condition (de manière ) pourtant , qu'au premier qui me rameine , et qui me demande la vérité nue et crue, je quitte soudain mon effort, et la luy donne, sans exaggération, sans emphase et remplissage.

U faut tirer de toute une nation use douzaine d'hommes , pour juger d'un arpent de terre : et le jugement de nosincli-

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Dations et de nos actions , la plus difficile matière , et la pins importante qni soit, nous la remettons à la voix delà commune et de la tourbe, mère d'ignorance, d'injustice et d'inconstance. Est-ce raison de faire dépendre la vie d'un sage du jugement des/ois?

Il ne faut que voir un homme eslevé en dignité : quand nous l'aurions cogneu trois jours devant , homme de peu , il coule insensiblement en nos opinions une image de grandeur, de suffisance, et nous persuadons que croissant de train et de crédit, il est creu de mérite. Nous jugeons de lui , non selon sa valeur : mais à la mode des getons , selon la prérogative de son rang.

Que la chanse tourne aussi , qu'il retombe et se mes le à la presse , chacun s'enquiert avec admiration de la cause qui l'avoit guindé si haut. «Est-ce lui? faict-on : n'y » sçavoit-il autre chose quand il y estoit ?

» Les princes se contentent-ils de si peu ?

» Nous étions vrayement en bonnes mains, *

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Pour l'usage de la vie, et servi* commerce public , il y peut avoir de] en la pureté et perspicacité ( pénétr de nos esprits : cette clarté pénétr; trop de subtilité et de curiosité : il 1 appesantir et esmousser pour les 1 plus obéissans à l'exemple et à la pra et les espessir et obscurcir, poi proportionner à cette vie ténébrei terrestre. Il faut manier les entre humaines , plus grossièrement et si ciellement ; et en laisser bonne et g part, pour les droits de la fortune.

Il semble à chascun que la mais forme de l'humaine nature est en lui :

elle, il faut régler tous les autres a Heures qui ne se rapportent aux sic sont feintes et fausses. Lui propos* quelque chose des actions ou facultés autre? La première chose qu'il api la consultation de son jugement , c'e

dangereuse est insupportable ! moi je considère aucuns hommes fort loing au-dessus de moi , notamment entre les anciens. Je voy bien le tour que ceux-là se donnent pour se monter, et j'admire leur grandeur:

et ces eslancemens que je trouve trèsbeaux , je les embrasse : et si mes forces n'y vont, au moins mon jugement s'y applique très-volontiers.

L'advènement ( événement ) fait la seience, non la science l'advènement. Ce que nous voyons advenir, advient ; mais il pourroit autrement advenir: et Dieu, au registre des causes des advènemens qu'il a en sa prescience, y a aussi celles qu'on appelle fortuites, et les volontaires, qui despendent de la liberté qu'il a donné à nostre arbitrage, et sçait que nous faudrons , parce que nous aurons voulu faillir.

De quelle vanité nous peut-il partir , de loger au-dessous de nous, et d'interpréter dédaigneusement les effets que nous ne pouvons imiter ni comprendre ?

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Il est certain que les jugement se rencontrent par fois plus tendu» à 1* coudentnation , pins espinenx et aspre* ,. tantôt plus faciles , aisez et inclinez à.tfoxçqi* Tel qui rapporte de sa maison Jn do^Jear de la goutte, la jalousie,. on. le )$xm$;M son Valet, ayant tonte Famé teinjta .&■&• breuvée de colère , il ne faut pa& àonàt&r que son jugement ne s'en altère vers «y* part-là. v . -

Ce que nous appelons monstres; ne le sont pas à Dieu , qui voit en l'immeiisifié de son ouvrage l'infinité des formes, qu'il y a comprinses. De sa toute sagesse il ne part rien que bon, et commun et réglé:

niais nous n'en voyons pas rassortiment et la relation.

Nous appelions contre nature , ce qui advient contre la c oust urne. Bien n'est que selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison universelle et naturelle chasse de nom l'erreur et l'estonnement que la nouvelleté nous apporte.

Le n'oser parler rondement de sot, accuse quelque faute de cœur. Un jugement roide et hautain , et qui juge sainenient, et seurement, il use à toutes mains des propres exemples, ainsi que de chose estrangère : et tesmoigne franchement de hii, comme de chose tierce. Il faut passer par-dessus ces règles populaires de la civilité, en faveur de la vérité et de la liberté. Est- il possible qu'Homère ait voulu dire tout ce qu'on lui fait dire : et qu'il se soit preste à tant et si diverses figures , que les théologiens , législateurs, capitaines , philosophes, toute sorte de gens., qui traitent sciences, pour diversement et contrairement qu'ils les traitent, s'appuyent de lui, s'en rapportent à lui : maistre général à tous offices , ouvra ges , et artisans : général conseiller à toutes entreprises.

Nos yeux ne voyent rien en derrière. Ont fois le jour , nous nous moquons de nous sur le subject de nostre voisin, et détestons en d'autres les deffauts qui sont

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en nous plus clairement : et les admirons d'une merveilleuse impudence et inadvertence.

La vérité doit avoir un visage pareil et universel. La droiture et la justice, si l'homme en cognoissoit, qui eust corps et véritable essence , il ne l'attacheroit pas à la condition des coustumes de cette contrée , ou de celle-là : ce ne seroit pas de la fantasie des Perses ou des Indes , que la vertu prendroit sa forme*

J'ai ouy parler d'un juge , lequel où il rencontroit un aspre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matière agitée de plusieurs contrariétez, mettoit en marge de son livre, question pour l'amy, c'est-àdire que la vérité estoit si embrouillée et débatue , qu'en pareille cause , il pourroit favoriser celle des parties, que bon lui sembleroit. Il ne tenoit qu'à faute d'esprit et de suffisance , qu'il ne peust mettre partout , question pour Vamy.

Maintes fois (comme il m'advient de

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taire volontiers) ayant pris pour exercice et pour esbat , à maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit s'appliquant et tournant de ce costé-la, m'y attache si bien , que je ne trouve plus la raison de mon premier advis, et m'en despars. Je m'en trame quasi où je penche, comment que ce soit, et m'emporte de mon poids; chacun à peu près en diroit autant de «oy, s'il se regardent comme moy.

Nostre opinion donne prix aux choses ; il se void par celles en grand nombre ausquelles nous ne regardons pas seulement , pour les estimer : ains à nous. Et ne considérons ni leurs qualitez , ni leurs utilitez, mais seulement nostre coust à les recouvrer : comme si c'estoit quelque pièce de leur substance : et appelions valeur en elles, non ce qu'elles apportent; mais ce que nous y apportons,

Nostre bien et nostre mal ne tient qu'à nous.

Quasi toutes les opinions que nous avons sont prinses par autbbrité et àctéiHt. 11 n'y a point de mal. Nous ne sçiurîons pirement choisi)' , que par nous en nn siècle si foible.

Si cie relions-nous évidemment de recognoistre en ombre raesme, et en fable des théâtres , la montre des jeu» tragiques de l'humaine fortune. Ce n'est pas sans compassion de ce que nous oyons [entendons). Mais nous nous plaisons d'esveiiler nostre desnlaisir, par la rareté de ces pitoyables événemens.

C'est une absolue perfection , et comme divine, de sçavoir jouir loyallementdeson estre. Nous cherchons d'autres conditions, pour n'entendre l'usage des nostres : et sortons hors de nous, pour ne sçavoir quel il y fait (ce qui s'yfait). Si avonsnous beau monter sur des escliasses, car sur des eschasscs encore faut-il marcher île nos jambes : et au plus eslevé tarant

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du monde, si ne sommes-nous assis que sur nostre cul.

Nos opinions s'entent les unes sur les autres. La première sert de tige à la seconde : la seconde à la tierce ( troisième).

Nous eschellons ainsi de degré en degré.

Et advient (arrive) de-là, que le plus haut monté a souvent plus d'honneur que de mérite. Car il n'est monté que d'un grain , sur les espaules du pénultième.

C'est signe de racourcissement d'esprit, quand il se contente , ou signe de lasseté.

Nul esprit généreux ne s'arreste en soy. Il prestend tousjours, et va outre ses forces.

Il a des eslans au-delà de ses effects.

Nous sommes grands mesnagers de nostre mise. Selon qu'elle poise (pèse) elle sert, de ce mesme qu'elle poise. Nostre opinion ne la laisse jamais courir à faux fret. L'achat donne tiltre au diamant , et la difficulté à Ja vertu, et la douleur à la dévotion, et J'aspreté à la médecine. Tel pour arriver à

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la. pauvreté jetta tes erâ en cette menât mer, que tant d'autres fouillent dé toate parts pour y pescher des richesses.

L'admiration est fondement de toate philosophie : Y inquisition , le progré, Figaorance, le bout, voire dea, il y a quelque ignorance forte et généreuse, qui ne doit rien en honneur et en courage à la science; ignorance pour laquelle concevoir, il n'y a pat moins de science qu'à concevoir h science. Recevons quelque forme d'arraft qui die ,1a cour n'y entend rien , plus librement et ingesnuement, que ne 'firent In aréopagites; lesquels se trouvant pressez d'une cause qu'ils ne pouvoient desvelopper, ordonnèrent que les parties en viendraient à cent ans.

On me faict haïr les choses vœtitmr blables, quand on me les plante pour infaillibles. Paime ces mots, qui amolissent et modèrent la témérité de nos propositions: à l'aventure, aucunement, quelque, on dit, je pense , et semblables ; et si j'eusse

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à dresser des enfans , je leur eusse tant en la bouche , cette façon de respondre , questant, non résolutive; qu'est-ce à *.? Je ne l'entens pas; il pourroit estre; il vrai? qu'ils eussent plustost gardé orme d'apprentis à soixante ans, que représenter les docteurs à dix ans, une ils font. Qui veut guérir de l'ignoce , il faut la confesser.

)n peut s'arrester à l'écorce : mais c'est es qu'on en a tiré la mouelle; comme es avoir avalé le bon vin d'une belle pe , nous en considérons les graveures 'ouvrage.

1 s'engendre beaucoup d'abus au monde ; pour dire plus hardiment, tous les abus inonde s'engendrent, de ce qu'on nous •rend à craindre de faire profession de tre ignorance.

> que c'est un doux et mol chevet , et i, que l'ignorance et l'incuriosité, à oser une teste bien faicte? J'aimerois ux m'entend re bien en moi , qu'en éron.

lG4 L'ESPRIT DE MONTAIGNE.

Qui se souvient de s'estre tant et tant de fois mescompté , de son propre jugement : est-il pas un sot, de n'en entrer pour jamais en deffiance.

C'est une sotte présomption , d'aller desdaignant et condamnant pour faux, ce qui ne nous semble pas vraisemblable; qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance , outre la commune.

Condamner ainsi résolument une chose pour fausse, et impossible , c'est se donner l'avantage d'avoir dans la teste , les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mère nature : il n'y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de nostre ca-* pacité et suffisance.

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