‹ L'esprit de MontaigneChapitre 20 sur 32 · PES VOYAGES · texte numérisé non relu

PES VOYAGES

voyager me semble un exercice pro- . L'aine y a une continuelle exerci- [exercice) à remarquer des choses lues et nouvelles. Et je ne sache point ure escole, comme j'ay dict souvent, nner la vie, que de lui proposer intiment la diversité de tant d'autres fantaises, et usances [usages): et lui gouster une si perpétuelle variété de s de nostre nature, -ce par nature, ou par erreur de sie, que la veue des places, que

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nous sçavons avoir esté hantées et habitées par personnes desquelles la mémoire est en recommandation , nous esmeut aucunement plus , qu'ouir le récit de leurs faicts, ou lire leurs escrits ?

La pluspart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserez d'une prudence taciturne et incommunicable, se deffendant de la contagion d'an air incogneu.

Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie , ils festoyent ceste aventure, les voylà à se r'allier; et à se recoudre ensemble, à condamner tant de moeurs barbares qu'ils voyent. Pourquoi non barbares , puisqu'elles ne sont françoises? encore soiitce les plus habiles qui les ont recognues, pour en mesdire.

J'ay veu ailleurs des maisons ruinées, et des statues, et du ciel et de la terre:

ce sont toujours des hommes. Tout cela est vrai , et si pourtant ne sçauroy revoir

si souvent le tombeau de cette Rome si

grande et si puissante , que je ne l'admire «t révère.

Et puis, cette mesme Rome que nous voyons, mérite qu'on l'aime. Confédérée (alliée) de si long- temps, et par tant de titres à nostre couronne : seule ville commune et universelle. Le magistrat souverain qui y commande, est recognu pareillement ailleurs. C'est la ville métropolitaine de toutes les nations chrestiennes.

Le soing des morts nous est en recommundation. Or j'ai esté nourri dès mon enfance avec ceux-ci : j'ai eu cognoissanec des affaires de Rome, long-temps avant que je l'aye eue de ceux de ma maison. Je sçavois le Capitole et son plan, avant que je sceusse le Louvre, et le Tibre avant Ja Seine. J'ai eu plus en teste les conditions et fortunes de Lucullus , Métellus et Scipion, que je n'ai d'aucuns hommes des Rostres. Us sont trespassez , si est bien mon père , aussi entièrement qu'eux, et s'est esloigné de moi, et de la vie, autant en dix-

huict ans, que ceux-là ont faict en

cents , duquel pourtant je ne laisse

d'embrasser et pratiquer la mémoire,

mitié et société d'une parfaicte union

très-vive.

L'Espaignol et le François, chacun y chez soy. Pour estre des princes de Estât, il ne faut estre que de la chr neté, où qu'elle soit. Il n'est lieu çà-1 que le ciel ait embrassé avec telle influi de faveur, et telle constance : sa ruine me est glorieuse et enflée.

Les choses présentes mesmea, nous les tenons que par la fantasie. Me trou inutile à ce siècle , je me rejecte à cet autre. Et en suis si embabouyné, que Testât de cette vieille Rome, libre, juste, et florissante (car je n'en aime, ni la naissance, ni la vieillesse) m'intéresse et me passionne. Pourquoi je ne sçaurois revoir si souvent l'assiette de leurs rues et de leurs maisons, et ces ruines profondes jusques aux antipodes, que je ne m'y amuse.

Je respons ordinairement à ceux qui me mandent raison de mes voyages : que je lis bien ce que je suis, mais non pas ce le je cherche.

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