‹ L'esprit de MontaigneChapitre 21 sur 32 · VÉRITÉ ET DU MENSONGE · texte numérisé non relu

VÉRITÉ ET DU MENSONGE

Il me semble que la vertu est chose autre, et plus Doble que les inclinations à la bonté qui naissent en nous. La vertu sonne je ne scay quoi de plus grand et de plus actif, que de se laisser par une heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison.

Seroit-il vrai que, pour estre bon tout-àfaict , il nous le faille estre par occulte, naturelle et universelle propriété, sans loi, sans raison, sans exemple?

J'ai veu souvent advenir, qu'on a loue

178 l'bsmut

des homme*, de ce de quoi ib néritment du blasme. Voilà pourquoi, quand on juge d'une action particulière, il faut considérer plusieurs circonstances, et l'homme font entier qui Ta praduicte, avant la baptiser.

A. qui le jeusne aiguiserait la santé et l'allégresse, à qui le poison seroit pin appétissant que la chair, ce me servit pau ~ecepte salutaire ; non plus qu'en l'autre médecine, les drogues n'ont point d'effet à l'endroit de celui qui les prent arec appétit et plaisir. L'amertume et la difficulté sont circonstances serrant à leur opération.

Le naturel qui accepterait la rhubarbe comme familière, en corromprait l'usage :

il faut que oe soit chose qui blesse nostre estomach pour le guérir.

Ce siècle auquel nous vivons , au moins pour nostre climat, est si plombé, que je ne dis pas l'exécution, mais rimagination mesme de la vertu en est à dire, et semble que ce ne soit autre chose qu'un jargon de Collège. C'est un affîquet à pendre en un

>inet> ou au bout de la langue , comme bout de l'oreille pour parement.

Ce n'est pas un léger plaisir de se sentir serve de la contagion d'un siècle si ,té, et de dire en soi : qui me verroit ques dans l'ame , encore ne me trouvet— il coupable , ni de l'affection et ruine personne , ni de vengeance ou d'envie , l'offense publique des loix, ni de nouleté et de trouble , ni de faute à ma •olle : et quoique la licence du temps mist et apprinst à chacun, si n'ai-je rais nain ni ès-biens, ni en la bourse d'homme açois , et n'ai vescu que sur la mienne , 1 plus en guerre qu'en paix, ni me suis vi du travail de personne sans loyer, i tesmoignages de la conscience plait , et nous est grand bénéfice que cette missance naturelle, et le seul payement jamais ne nous manque.

Selui qui , d'une douceur et facilité naelle, mespriseroit les offenses reçues, oit chose très-belle et digne de louange,

nuit celai qui, pic et autre jusque: au vif d'une offense , s'iirnieroit des amies df la raison contre ce furieux appétit de ï engeance, et après lin grand cenflict, t'eo rendrait enfin mai .:, . . feroit sans double beaucoup pin». Celui-là feroit bien , et celtui-civertueuseinettt : l'une action se poiirroit'dîre bonté, l'autre vertu. Car il semble qne le nom de la vertu présuppose de la difficulté 1 et dn contraste, et qu'elle ue peut s'exercer sans partie.

11 n'y a que tous qui sacniek' si vais»

estes lasche et cruel, on loyal et dévotie«Ji ! ; les autres ne tous voyent point, il* vobi devinent par conjectures incertaines :' il»

voyent, non tant votre naturel, que vostre art. Par ainsi, ne vous tenez pas a leor sentence ', tenez- vous à la vostre.

Là compassion sert d'aiguillon à 1» clémence ; et la prudence de nous conserver et gouverner , est esveillée par nortrt crainte : et combien de belles actions pv l'ambition? combien par la présomption?

DE MONTAIGNE. l8l

Aucune éminente et gaillarde vertu, enfin ,

n'est sans quelque agitation tlcsrêgléc.

Nous devons avoir establi un patron au-

dedans, auquel toucher nos actions : et selon icelui nous caresser tantost, tantost

nous chastier.

Je conçois aisément Socrates, en la place d'Alexandre ; Alexandre en celle de «Socrates , je ne puis.

Tel a esté miraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n'ont rien veu seulement de remarquable. Peu d'hommes ont estes admirez par leurs domestiques.

Nos jugements sont encore malades, et suivent la dépravation de nos mœurs. Je vois la pluspart des esprits de mon temps fcire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes, leur donnant quelque interprétation vile, et leur controuvant des occasions et des causes vaines : grande subtilité ! Qu'on me donne l'action là plus excellente et pure, je m'en Vais y fournir vraisemblablement

1 8» I/XSPRIT

cinquante vicieuses intentions. Dieu sçah, à qui les veut estendre, quelle diversiu iV images ne souffre nostre interne volonté

C'est l'office des gens de bien, depeindn la vertu la plus belle qui se puisse.

Ce que ceux-ci font au contraire , ils 1 font, ou par malice, ou pour n'avoir pas 1 veue assez forte et assez nette, ni dressé à concevoir la splendeur de la vertu en s pureté naïve.

Mon Dieu ! que la sagesse faict un bo office a ceux de qui elle range les désirs leur puissance ! Il n'est point de plus util science.

Comme si nous avions l'attouchemei infect, nous corrompons par nostre ms niement les choses qui d'elles^mesmes soi belles et bonnes. Nous pouvons saisir) vertu, de façon qu'elle en deviendra vi cieuse, si nous l'embrassons d'un desir tro aspre et violent.

Le prix de l'ame ne consiste pas à aile haut, mais ordonnement.

La mesme peine qu'on prend à dé tracter de ces grands noms, et la mesme licence, je la prendroy volontiers à leur prester quelque tour d'espaule pour les hausser.

Ces rares figures, et triées par F exemple du monde , par le consentement des sages, je ne me fendroy pas de les recharger d'honneur , autant que mon invention pourroit , en interprétation et favorable circonstance.

Fonder la récompense des actions vertueuses sur l'approbation d'autrui, c'est prendre un trop incertain et trouble fondement, signamment en un siècle corrompu et ignorant comme cettuy-ci : la bonne estime du peuple est injurieuse. A qui vous fiez-vous de voir ce qui est louable?

Dieu me garde d'estre homme de bien, selon la description que je voy faire tous les jours par honneur à chacun de soy.

Chacun peut avoir part au batelage, et représenter un honneste personnage en réchauffant; mais au -dedans, et

1S4 l'esp&it

en sa poitrine, où tout nous est loisibl tout est caché , d'y estre règle, c'est le

Il y a certes je ne scay quelle conj lation de bien faire, qui nous resjo nous-mesmes , et une fierté généreu accompagne la bonne conscience.

Nous nous préparons aux occasion; nentes plus par gloire que par consc La plus courte façon d'arriver à la g ce seroit faire pour la conscience c nous faisons pour la gloire.

L'ordre est une vertu morne et soi gaigner une brèche , conduire une a sade , régir un peuple , ce sont actio datantes : tancer, rire, vendre, pay> mer , haïr , converser avec les siei avec soi-mesme, doucement et juste ne relascher point , ne se desmentir c'est chose plus rare , plus diffici moins remarquable.

J'aime des natures tempérées et m

nés. Lï archer , qui outrepasse le «

faut comme celui qui n'y arrive pas :

DE MOHTA1GNE. l85

yeux me troublent à monter à coup vers une grande lumière, également comme à dévaler à l'ombre.

Est-il quelque pire espèce de vice, que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance?

On peut désavouer et desdire les vices qui nous surprennent ,• et vers lesquels les passions nous emportent : mais ceux qui , par longue habitude, sont enracinez et ancrez en une volonté forte et vigoureuse ne sont subjects à contradiction.

Il y a des peschez impétueux, prompts et subits, laissons-les à part : mais ces autres peschez, à tant de fois reprins, délibérez et consultez , ou peschez de complexion, ou peschez de profession et de vacation; je ne puis pas concevoir qu'ils soient plantez si long-temps en un mesme courage, sans que la raison et la conscience de celui qui les possède le vueille constamment et l'entende ainsi : et le repentir qu'il se vante lui en venir* à certain

1 86 l'ksf&it

instant prescri.pt , m'est un peu dur à imaginer et former.

Si la repentance pesoit sur le plat de la balance, elle emporteroit le pesehé.

C'est raison qu'on fasse si grande différence, entre les fautes qui viennent de nostre foiblesse et celles qui Tiennent de nostre malice.

Car en celles ici nous nous sommes bandez à nostre escient contre les règles- delt raison , que nature a empreintes en nous :

et en celles-là il semble que nous puissions appeller à garant cette mesme nature pour nous avoir laissés en telle imperfection et défaillance.

Nous appelions sagesse la difficulté de nos humeurs , le desgout des choses présentes : mais à la vérité nous ne quittons pas tant les vices comme nous les changeons, et à mon opinion en pis.

Par des richesses on satisfait le service d'un valet, la diligence d'un courrier; le dancer, le voltiger, le parler et t les plus

vils offices qu'on reçoive : voire et le vice s'en paye , la flatterie , la trahison. Ce n'est pas merveille, si la vertu reçoit et désire moins volontiers cette sorte de monnoye commune, que celle qui lui est propre et particulière , toute noble et généreuse*

La vertu ne veut estre suivie que pour elle-mesme; et si on emprunte par fois son masque pour autre occasion , elle nous l'arrache aussitost du visage. C'est une vive et forte teinture, quand l'ame en est une fois abbrevée, et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la pièce.

C'a esté une belle invention, et receue en la pluspart des polices du monde, d'establir certaines marques vaines et sans prix f pour en honorer et récompenser la vertu : comme sont les couronnes de laurier, de chesne, de roeurte, la forme de certain vestement, le privilège d'aller en coche par ville , ou de nuict avecque flambeaux, quelque assiette particulière aux assemblées publiques , la prérogative d'au»

i88 l'bsf&it

cuns surnoms et titre», certaines marques aux armoiries, et dictes semblables; de quoi l'usage a esté diversement recen selon l'opinion des nations, et dure encore.

C'est, à la vérité, une bien boau»c et profitable coustume , 4e trouver moyen de rccognotstre la valeur- des hommes rares- et excellens , et de les contenter et satisfaire par des jugemens et payemene , qui ne chargent aucunement le public r et qui ne coustent rien au prince.

Il n'eschoit pas de récompense- 4 une vertu, pour grande qu'elle soit <jm. est passée en coustume : et ne say avec, si nous l'appellerons jamais grande, estant commune.

Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parole , celui qui la musse trahit la société publique. C'est le seul outil par le moyen duquel se communiquent nos volontcz et nos pensées : c'est le truchement de nostre ame ; s'il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous

jitrecognoissons {dus. S'il nous trompe , il rompt tout nostre commerce et dissoult toutes les liaisons de nostre police.

Je trouve qu'on s'amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes très-mal à propos, et qu'on les tourmente pour des actions téméraires, qui n'ont ni impression ni suite. La menterie seule , et un peu au-dessous , l'opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on devroit à toute instance combattre la naissance et le progrès : elles croissent quant et eux; et depuis qu'on a donné ce faux train à la langue , c'est merveille combien il est impossible de l'en tirer. Par où il advient que nous voyons des honnestes hommes d'ailleurs y estre subjets et asservis.

Que ce soit l'extrême injure qu'on nous puisse faire de parole , que de nous reprocher le mensonge.

Si, comme la vérité, le mensonge n'avoit qu'un visage, nous serions en meilleurs termes; car nous prendrions pour certain

l'opposé de ce que diroit le menteur. Mais le revers de la vérité a cent mille figures et un champ indéfini.

En vérité le mentir est un maudit vice.

Nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole.

Si nous en connoissions l'horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu plus justement que d'autres crimes.

Nulle vertu ne s'aide de la fausseté, et la vérité n'est jamais matière d'erreur.

Il y a des règles en la philosophie et fausses et molles. Des voleurs vous ont prins , ils vous ont remis en liberté , ayant tiré de vous serment du payement de certaine somme : on a tort de dire, qu'un homme de bien sera quitte de sa foi, sans payez, estant hors de leurs mains. Il n'en est rien. Ce que la crainte m'a fait une fois vouloir, je suis. tenu de le vouloir encore sans crainte. Et quand elle n'aura forcé que ma langue sans la volonté , encore suis-je tenu de faire la maille bonne de ma parole.

La voye de la vérité est une et simple; celle du profit particulier, et de la commodité des affaires qu'où a en charge, double, inégale, et fortuite.

La naifveté et la vérité pure , en quelque siècle • que ce soit , trouvent encore leuv opportunité et leur mise.

., Quant à cette nouvelle vertu de feintise et dissimulation, qui est à cette heure si fort e» crédit , je la hais capitalement , et de tous les vices, je n'en trouve aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de cœur. C'est un humeur couarde [lâche) et servile de s'aller desguiser et cacher sous un masque , et de n'oser se faire voir tel qu'on' est. Par-là nos hommes se dressent à la perfidie. Estant duicts à produire des paroles fausses, ils ne font pas conscience d'y manquer.

Un cœur généreux ne doit point desmentir ses pensée», il se veut faire voir jusques au-dedans : tout y est bon, ou au moins tout y est humain -

192 l'esprit de montHighe.

Qui est desloyal envers la vérité, l'est aussi envers le mensonge.

Il ne faut pas toujours dire tout ; car ce seroit sottise : mais ce qu'on dit, il faut qu'il soit tel qu'on le pense, autrement c'est meschanceté. Je ne scay quelle commodité ils attendent de se feindre et contrefaire sans cesse : si ce n'est de n'en estre pas creus, lors mesme qu'ils disent vérité.

lAStSLktiBÊéCô

W\ WVV\AVWWVM\mVWfVM^WWWWW\\W\V\\\\V\\UVVVV

Page 1