‹ L'esprit de MontaigneChapitre 22 sur 32 · DE LA SAGESSE ET DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

DE LA SAGESSE ET DE LA PHILOSOPHIE

Quant aux philosophes , les voulez-vous faire juges des droicts d'un procès, des actions d'un homme ? Ils en sont bien prests ! Ils cherchent encore s'il y a vie, s'il y a mouvement, si V homme est autre chose qu'un bœuf: que c'est qu'agir et souffrir, quelles bestes ce sont que les loix et justice. Parlent-ils du magistrat, ou parlentils à lui? C'est d'une liberté irrévérente et incivile. Oyent-ils louer un prince ou un roi? c'est un pastre, occupé à pressurer et tondre ses bestes , mais bien plus rude-

ment. En estimez - vous quelqu'un plus grand, pour posséder deux mille arpens de terre? Eux s'en moquent, accoustumés d'embrasser tout le monde, comme leur possession. Vous vantez-vous de vostre noblesse, pour compter sept ayeuls riches? Ils vous estiment de peu , ne concevans l'image universelle de nature , et combien chacun de nous a eu de prédécesseurs, riches, pauvres, rois, valets, Grecs, Barbares.

La philosophie est la mère nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend seùrs et purs. Les modérant, elle les tient en haleine et en appétit, ftetranchant ceux qu'elle refuse, elle nous aiguise envers ceux qu'elle nous laissé, et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusques à la satiété, sinon jusques à la lasseté maternellement.

C'est Baroco et Baralipton, qui rendent leurs supposts ainsi crotez et enfumez; ce n'est pas elle : ils ne la cognoissent que par ouir-dire.

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Pour n'avoir hanté cette vertu suprême, belle, triomphante , amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, de desplaisir, de crainte et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagne : ils sont allez, selon leur foiblesse, feindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse , mineuse; et la placer sur un rocher à l'escart, emmy des ronces , fantosme à estonner les gens.

C'est grand cas que les choses en soient là en nostre siècle, que la Philosophie soit, jusques aux gens d'entendement, un nom vain et fantastique, qui se treuve de nul usage et de nul prix par opinion et par effet. Je croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses avenues. On a grand tort de la paindre inaccessible aux enfans , et d'un visage renfroigné, sourcilleux et terrible. Qui me l'a masquée de ce faux visage pasle et hideux? il n'est rien plus gay, plus gaillard , plus enjoué, et à peu

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que je die folastre. Elle ne presche que feste et boa temps. Une mine; triste cl transie montre que ce n'est pas li son

giste.

Sentes lire un discours de philosophie :

l'invention , l'éloquence , la pertinence frappe incontinent vostre esprit et toa esmeut. n n'y a rien qui chatouille os poigne vostre conscience; ce n'est pas i elle qu'on parle.

A quoi faire ces poinetes eslcvéea de k philosophie , sur lesquelles aucun cstre humain ne se peut rasseoir , et ces régla qui excèdent nostre usage et nostre force?

Mais que fera-t-il , si on le presse de U subtilité sophistique de quelque syllogisme?

Le jambon fait boire; le boire désaltère; parquoy le jambon désaltère. Qu'il s'en mocque. Il est plus subtil de s'enmocqaer, que d'y respondre.

L'ame qui loge la philosophie doit, par sa santé, rendre sain encore le corps : elle doit faire luire jusqu'au dehors son repos

et son aise ; doit former à son moule le port extérieur, et l'armer par conséquent d'une gracieuse fierté, d'un maintien actif et allaigre, et d'une contenance contente et débonnaire.

Elle aime la vie; elle aime la beauté, la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier 9 c'est sçavoir user de ces biens-là règlement et les sçavoir perdre constamment : office bien plus noble qu'aspre, sans lequel tout cours de vie est dénaturé , turbulent et difforme : et y peut-on justement attacher ces escueils, ces halliers et ces monstres.

Elle faict estât de sereiner les tempestes del'ame, et apprendre la faim et les fiebvres à rire , non par quelques épicycles imaginaires , mais par raisons naturelles et palpables.

Elle a pour son but la vertu, qui n'est pas , comme dit l'Eschole, plantée à la teste d'un mont coupé, raboteux et inaccessible.

Ceux qui l'ont approchée la tiennent , au

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brageuses , gazonnées, et doux flou plaisamment, et d'une pente facile c comme est celle de voûtes célestes»

Je tors bien plus volontiers un sentence , pour la coudre sur moy, ne destors mon fil pour l'aller que rebours , c'est aux paroles à servi suivre; et que le Gascon y arriv François n'y peut aller.

La philosophie en son excès nôstre naturelle franchise, et nous d par une importune subtilité, du 3 plain chemin que nature nous trac

Je voy souvent qu'on nous prop images de vie , lesquelles ny le pr< ny les auditeurs n'ont aucune es]

choses qu'à demy, jouissent de cet heur (de ce bonheur) que les nuisibles les blés* sent moins. C'est une ladrerie spirituelle , qui a quelque air de santé, et telle santé que la philosophie ne mesprise pas du tout.

Mais, pourtant ^ce n'est pas raison de la nommer sagesse ; ee que nous faisons sou- Tent.

De conclure par la suffisance d'une 'vie particulière quelque suffisance à l'usage public , c'est mal conclud. Tel se conduict bien , qui ne conduict pas bien les autres; et faict des essays y qui ne sçauroit faire des effets. Tel dresse bien un siège, qui dresseroit mal une bataille ; et discours bien est privé , qui haranguerait mal un peuple ou un prince.

La vertu assignée aux affaires du monde est une vertu à plusieurs plis, encoigneures, et coudes, pour s'appliquer et joindre à l'humaine foiblesse; meslée et artificielle, non droite, nette, constante, ny purement innocente.

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