‹ L'esprit de MontaigneChapitre 26 sur 32 · CHAPITRE XVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVL

l/lMAGIlfATIOW.

La. jouissante et là possession appartiennent principalement à l'imagination.

Elle embrasse plus chaudement et pins continuellement ce qu'elle va quérir , que ce que nous touchons.

La fierté de ceux qui attribuoient , à l'esprit humain, la capacité de toutes choses, causa en d'autres, par despitet par émulation, cette opinion qu'il n'est capable d'aucune chose. Les uns tiennent en l'ignorance cette mesme extrémité , que les autres tiennent en la science : afin qu'on

ai6 l'esprit

ne puisse nier que l'homme ne soit immodéré partout , et qu'il n'a point d'arrest, que celui de la nécessité et impuissance d'aller outre.

H n'est rien si souple et erratique que nostre entendement. C'est le soulier de Théramènes , bon à tous pieds.

Je suis de ceux qui sentent très-grand effort de l'imagination. Chacun en est heurté , mais aucuns en sont renversez. Son impression me perce ; et mon art est de lui eschapper, par faute de forcé à loi résister. Je vivrois de la seule assistance de personnes saines et gayes. La veue des angoisses d'autruy m'angoisse matériellement ; et a mon sentiment souvent usurpé le sentiment d'un tiers : un tousseur continuel irrite mon poulmon et mon gosier.

Je traicte mon imagination le plus doucement quejejpuis; et la deschargerois , si je pouvois, de toute peine et contestation. Il la faut secourir et flatter ; et piper qui peut.

Le corps reçoit les cXarges qu'on lui et sus, justement selon qu'elles sont :

esprit les estend et les appesantit souvent ses despens , leur donnant la mesure que on lui semble.

Un gentilhomme des nostres, merveilnsement subject à la goutte, estant pressé ir les médecins de laisser du tout l'usage es viandes salées, avoit accoustumé de «pondre plaisamment , que sur les efforts : tonrmens du mal , il vouloit avoir à qui en prendre; et que s'escriant et mauissant tantost le cervelat , tantost la langue e bœuf et le jambon, il s'en sentoit d'auint allégé.

J'ay trouvé que lors de ma santé, je laignois les malades beaucoup plus, que ► ne me trouve à plaindre raoi-mesme , uand j'en suis ; et que la force de mon ppréhension enchérissoit près de moitié essence et vérité de la chose.

L'âme , par son trouble et sa foiblesse , ie pouvant tenir sur son pied, va ques-

a 1 8 l'esprit

tant de toutes pjWJfcs des consolations , espérances et fondemens et des circonstances estrangères , où elle s'attache et, se plante. Et pour légères et fantastiques que son invention les lui forge, s'y repose plus seurement qu'en soy , et plus volontiers.

Il est vraysemblable que le principal crédit des visions , des enchantemens et de tels effects extraordinaires , vienne de la puissance de l'imagination , agissant principalement contre les âmes du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la créance , qu'ils pensent voir ce qu'ils ne voyent pas.

Nous avons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination : car tous nos biens ne sont qu'en songe.

Les bestes mesmes se voyent , comme nous , jubjectes à la force de l'imagination: tesmoings les chiens , qui se laissent mourir de deuil de la perte de leurs maistres rmais tout ceci se peut rapporter à l'estroite cousture de l'esprit et du corps , s'entrecommuniquans leurs fortunes.

Nous tressuons , nous tremblons , nous pallissons , et rougissons aux secousses de nos imaginations; et renversez dans la plume , nous sentons nostre corps agité à leur branle , quelquefois jusques à en expirer.

Pourquoi pratiquent les médecins avant main , la créance de leur patient , avec tant de fausses promesses de sa guérison : si ce n'est afin que l'effect de l'imagination supplée l'imposture de leur aposème.

Nos raisons anticipent souvent l'effect et ont l'estendue de leur jurisdiction si infinie, qu'elles jugent et s'exercent en l'inanité mesme et au non estre ?

Ces singeries sont le principal de l'effect : nostre pensée ne se pouvant desmesler , que moyens si estranges ne viennent de quelque abstruse science. Leur inanité leur donne poids et révérence.

Tel à l'adventure par effect de l'imagination laisse ici les escrouelles, que son compaignon reporte en Espaigne. Voylà

320 l'eSPUT DE MOHTAIGNE.

pourquoi en tel|es choses l'on a accoutumé de demander une ame préparée.

Je ne trouve pas estrange qu'elle donne, et les fiebvres , et la mort, à ceux qui la laissent faire et qui lui applaudissent.

Je visite plus mal volontiers les malades, ausquels le devoir m'intéresse, que ceux ausquels je m'attens moins , et que je considère moins. Je saisis le mal, que j'estudie, et le couche en moy.

Plusieurs choses me semblent pins grandes par imagination que par effect

AW»WW> W %V>i^^^W * W» W MWMIWMW^W^^*

Page 1