CHAPITRE XVII
de l'éloquence et des orateurs.
L'éloquence a fleury le plus à Rome, lorsque les affaires ont esté en plus mauvais estât, et que l'orage des guerres civiles les agitoit : comme un champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes.
Les polices qui dépendent d'un monarque ont moins de besoin que les autres de l'éloquence, car la bestise et facilité, qui se trouve en la commune ( dans le peuple), et qui la rend subjecte à estre maniée et contournée par les oreilles , au doux son de cette harmonie , sans venir à
poser et connoistre la vérité dés choses par la force de raison : cette facilité, disjc, ne se trouve pas si aisément en un seul
Je ne trouve pas grand choix entre ne sçavoif dire que mal, ou ne sçavoir rien que bien dire.
IuK parler que j'aime , c'est un parier simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche : un parler succulent et nerveux, court et serré , non tant délicat et peigné, comme véhément et brusque.
Nous voyons qu'au don de l'éloquence, les uns ont la facilité et la promptitude, et ce qu'on dit,. le boute-hors si aisé, qu'à chaque bout de champ ils sont prests, les autres plus tardifs, ne parlent jamais rien qu'élabouré et prémédité.
Fi de l'éloquence qui nous laisse envie de soy, non des choses : si ce n'est qu'on dise que celle de Cicéron estant en si extrême perfection, se donne corps ellemesme*
Ce n'est pas à dire que ce ne soit une
DE MONTAIGVE. 1*3
bonne chose que le bien dire :
i pas si bonne qu'on la faict, et
ité dequoy nostrevies'embesoigne
:ela.
nn outil inventé pour manier et
îe tourbe (une multitude) , et une
e desreiglée : et est outil qui ne
e qu'aux estats malades, comme la
'a point son vray usage en mains
masses. Elle est bien plus fière , de
•es moyens à conduire une guerre ,
inder un peuple , à pratiquer l'a-
un prince ou d'une nation estran-
'à dresser un argument dialectique,
ider un appel, ou ordonner une
i pillules.
: cette belle peinture s'efface aisé-
r le lustre d'une vérité simple et
:es gentillesses ne servent que pour
le vulgaire , incapable de prendre
5 plus massive et plus ferme.
ux que les choses surmontent et
qu'elles remplissent de façon l'imaginatica de celai qui escorte, qu'il n'ayt aucuae soutenance des mots.
Les républiques qui se sont maintenues en un estât réglé et bien policé, comme la Cretence ou Lacédemoniene , elles n'ont pas faict grand compte à y orateurs.
J'ay volontiers imité cette deabancbe qui se voit en nostre jeunesse, au port de leurs vestemens. Un manteau en escharpe, la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui représente une fierté desdaigneuse des paremens estrangers, et nonchallante de l'art : mais je la trouve encore mieux employée en la forme de parler.
Oyez dire mêtonimie y métaphore , allégorie, et autres tels noms de la grammaire, semble-t-il pas qu'on signifie quelque forme de langage rare et pellegrin (étranger). Ce sont titres qui touchent le babil de vostre chambrière.
Un rhétoricien du temps passé djsoit que son mestier estoit, de choses petites les
faire paroistre et trouver grandes. C'est un cordonnier qui sçait faire de grands souliers à un petit pied. .
Je ne sçay s'il en advient aux autres comme à moy : mais je ne mé puis garder quand j'oy nos architectes s'enfler de ces gros mots de pilastres, arc/iàraves, corniches , d'ouvrage corinthien et dorique , et semblables de leur jargon , que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais à'Apollidon : et (par effect) je trouve que ce sont les chétives pièces de la porte de ma cuisine.
Est-ce raison que les arts mesmes se servent et facent leur profit de nostre imbécillité et bestise naturelle ? L'orateur , dit la rhétorique, en cette farce de son plaidoyer, s'esmouvera par le son de sa voix , et par ces agitations feintes, et se lairra piper à la passion qu'il représente : il s'imprimera un vray deuil et essentiel, par lé moyen de ce battelage qu'il joue, pour le transmettre aux juges , à qui il touche encore moins :
comme font ces personnes qu'on loue aux mortuaires , pour aider à la cérémonie du deuil , qui vendent leurs larmes à poids et à mesure , et leur tristesse.
C'est chose difficile de fermer un propos, de le coupper depuis qu'on est arronté.
Et n'est rien , où la force d'un cheval se cognoisse plus , qu'à faire un arrest rond et net.
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