‹ L'esprit de MontaigneChapitre 28 sur 32 · DE LA SCIENCE ET DES SAVANS · texte numérisé non relu

DE LA SCIENCE ET DES SAVANS

Il ne faut pas attacher le sçavoir à l'ame, il l'y faut incorporer : il ne l'en faut pas arrouser {arroser) , il l'en faut teindre , et s'il ne la change, et méliore son état imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C'est un dangereux glaive, et qui empesche et offense son maistre , s'il est en main foible , et qui n'en sçache l'usage.

Je dirois volontiers, que comme les plantes s'estouffent de trop d'humeur, et

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les lampes de trop d'huile, aussi faict l'action de l'esprit par trop d'estude et de matière : lequel occupé et embarrassé d'une grande diversité de choses, perde le moyen de se démesler, et que cette charge le tienne courbe et croupy.

Il se peut dire avec apparence, qu'il y a ignorance abécédaire, qui y a devant la science : une autre doctorale, qui vient après la science : ignorance que la science faict et engendre, tout ainsi comme elle desfait et destruit la première.

A la mode dequoy nous sommes instruits , il n'est pas merveille, si ny les escoliers , ni les maistres n'en deviennent pas plus habiles , quoiqu'ils s'y facent plus doctes. De vray le soin et la despense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science : du jugement et de la vertu , peu de nouvelles : criez d'un passant à nostre peuple : 6 le savant homme ! et d'un autre, 6 le bon homme! il ne faudra

|>as à destourner les yeux et son respect 'Vers le premier. Il y faudrait on tiers crieur: 6 les lourdes testes !

Je me suis souvent despité en mon enfance, de voir es comédies italiennes , toujours une pédante pour badin, et le surnom de magister n'avoir guères plus honorable signification parmy nous , mais d'où il puisse advenir qu'une ame riche de la cognoissance de tant de (choses, n'en devienne pas plus vive et plus ésveillée; et qu'un esprit grossier et vulgaire puisse loger en sby, sans s'amender ,les discours et les jugemens des plus excellens esprits que le monde ait portés, j'en suis encore en doute.

Tout ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la qtteste du grain , et le portent au bec sans le taster , pour en faire bêchée à leurs petits , ainsi nos pédants vont pillotans la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et mettre au vent.

ao?

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C'est un bel et grand agencement sans doute , que le grec et latin , mais on IV cheptc trop cher.

Nous prenons en garde les opinions et * le sçavoir d'autruy, et puis c'est tout : il les L faut faire noslres.

C'est une bonne drogue que la science; mais nulle drogue n'est assez forte pour se préserver sans altération et corruption, selon le yice du vase qui l'estuye (la renferme).

Nous semblons proprement celuy, qui ayant besoin de feu, en iroit quérir ches son voysin, et y en ayant trouvé un beau et grand, s'arresteroit là à se chauffer, sans plus se souvenir d'en rapporter chez soy.

Que nous sert- il d'avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous, si elle ne nous augmente et fortifie ?

Quand bien nous pourrions estre sçavans du sçavoir d'autruy, au moins sages ne pouvons-nous estre que de ndstre propre sagesse.

>us enquérons volontiers , sçait-il 1 du latin ? Escrit-il en vers on Mais s'il est devenu meilleur ou é, c'estoit le principal, et c'est ce ire derrière. Il falloit s'enquérir, ieux scavant, non qui est plus

i travaillons qu'à remplir la raélaissons l'entendement et la conide.

îfant des classes moyennes, qui ise dire plus sçavant que moy :

îulement pas de quoi l'examiner nière leçon. Et si l'on m'y force, •ntraint assez ineptement, d'en nie matière de propos universel, 'examine son jugement naturel :

leur est autant incognue, comme sur.

n diversement jugeons-nous des ombien de fois changeons-nous es? Ce que je tiens aujourd'huy, et :roy, je le tiens et le croy de toute

a3ft l'esprit

ma croyance : tous mes outils et to ressorts empoignent [embrassent) cet nion , et m'en respondent , sur tout o peuvent : je ne sçaurois embrasser i vérité ny conserver avec plus (Tassée que je fay cette-cy. J'y suis tout e j'y suis voyrement : mais ne m'est advenu, non une fois, mais cent mille, et tous les jours d'avoir em quelque autre chose à tous ces n instrumens, en cette mesrae corn que depuis j'ai jugée fansse ? Au moii il devenir sage à ses propres dépen me suis trouvé souvent trahy souj couleur, si ma touche se trouve o:

rement fausse, et ma balance iné{ injuste, quelle asseurance enpuis-j< dre à cette fois plus qu'aux autres? R pas sottise de me laisser tant de fois à un guide ?

1 Ici Montaigne n'exprime qu'âne vérité. Oui sans doute c'est sottise de se

Si de nostre part nous recevions quele chose sans altération , si les prises butines estoyent assez capables et fermes , nr saisir la vérité par nos propres >yens, ces moyens estants communs à 19 les bommes , cette vérité se rejecteroit main en main , de l'un à l'autre. Et au >ins se trouveroit-il une cbose au monde, tant qu'il y en a, qui se croiroit par bommes d'un consentement universel Mais ce qu'il ne se void aucune propoion, qui ne soit débattue et controverse tre nous , ou qui ne le puisse estre , >nJre bien que nostre jugement naturel

>per à un guide qui, non pas une fois, mais it, mais mille., et tous les jours, nous a fait aber dans l'erreur. Et ce guide, c'est la Rai- , qui avec tous ses outils n'empoigne que des taities. 11 y a pourtant une raison qui ne >e pas , c'est la raison éternelle , et Montaigne tublié de la désigner dans son paragraphe, i avec ce complément seroit admirable. L.

ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisi/.

C'est richement accomplir le vœu de pauvreté, d'y joindre encore celle de l'esprit.

L'ignorance qui se sçait, qui se juge, qui se condamne , ce n'est pas une entière ignorance : pour l'estre, il faut qu'elle s'ignore soy-raesme.

J'ayme et honore le sçavoir autant que ceux qui l'ont : et en son vray usage , c'est le plus noble et puissant acquêt des hommes : mais en ceux-là ( et il en est un nombre infini de ce genre) qui eh establissent leur fondamentale suffisance et valeur, qui se rapportent de leur entendement à leur mémoire , et ne peuvent rien que par livre, je le hay, si je l'ose dire, un peu plus que la bestise.

Combien et aux loix de la religion et aux loix politiques se trouvent plus dociles et aisez à mener , les esprits simples et incurieux, que ces esprits surveillants et pédagogues des causes divines et humaines î

DE KOHTAI6KE. 2^5

On nous a choisi pour nostre apprentisige, non les livres qui ont les opinions lus saines et plus vrayes , mais ceux qui arlent le meilleur grec et latin : et parmy » beaux mots on nous a fait couler en i fantasie les )>lus vaines humeurs de antiquité.

Quiconque imaginera une perpétuelle onfession d'ignorance , un jugement sans ente et sans inclination , à quelque occaon que ce puisse estre, il conçoit le pyriionisme.

Pentens arec une grande honte de nosre siècle, qu'à nostre y eue, deux très-ex dlens personnages en sçavoir sont morts a estât de n'avoir pas leur saoul à maner : Lilius Gregorius Giraldus en Italie , - Sebastianus Castalio en Allemagne.

Avez-vous sceu composer vos mœurs?

bus avez bien plus faict que celuy qui a wnposé des livres.

Ces gens qui se perchent à chevauchons îr l'epicycle de Mercure, qui voyent si

avant dans le ciel, ils m'arrachent les dents : car en l'estude que je fay, duquel le sabject c'est l'homme, trouvant une si extrême variété de jugements, on si profond labyrinthe de difficultés les unes sur les autres , tant de diversité et incertitude , en l'eschole mesme de la sapience ( sagesse), vous pouvez penser, puisque ces gens-là n'ont peu se résoudre de la connoisstnce d'eux-mesmes , et de leur propre condition , qui est continuellement présente à leurs yeux, qui est dans eux; puisqu'ils ne sçavent comment nous peindre et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux-mesmes, comment je les croirois de la cause du flux et reflux de la rivière du Nil.

Il n'est rien si beau et légitime , que de faire bien l'homme et deuement : ni science si ardue que de bien sçavoir vivre cette vie. Et de nos maladies la plus sauvage, c'est mépriser nostre estre.

L'ignorance qui estoit naturellement eu

DE MONTAIGNE. lit*]

is , nous l'ayons par longue estude confiée et avérée. Il est advenu aux gens itablement sçavants , ce qui advient aux les de bled : ils vont s'eslevant et se usant la teste droite et fière , tant qu'ils it vuides : mais quand ils sont pleins grossis de grains en leur maturité , ils nmencent à s'humilier et baisser les rues.

Que ne plaist-ii un jour à nature nous vrir son sein, et nous faire voir au pros les moyens et la conduicte de ses mvemens, et y préparer nos yeux? O eu, quels abus, quels mescomptes nous >uverions en nostre pauvre science ! Je is trompé, [si elle tient une seule chose oictement en son poinct : et m'en paray (m'en irai) d'icy plus ignorant toute tre chose que mon ignorance.

C'est une des plus notables folies que * hommes facent , d'employer la force de ar entendement à ruiner et chûcquer les unions communes et receues, qui nous

A quoy faire nous allons-nous , mant par ces efforts de la science ?

dons à terre, les pauvres gens q y voyons espandus, la teste penchah leur besongne : qui ne sçavent ni .

ni Caton , ni exemple , ni préce ceux-là tire nature tous les jours , fects de constance et de patienc pures et plus roides , que ne sont c nous éstudions si curieusement en Combien en vois-je ordinairement cognoissent la pauvreté : combien sirent la mort , ou qui la passent i larmes et sans affliction ! Les noms de quoy ils appellent les maladies doucissent et amolissentFaspreté. L

dévoyement d'estomach : une pleurésie , c'est un morfondement : et selon qu'ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien griefves, (piand elles rompent leur travail ordinaire : ils ne s'allitent que pour mourir.

Quoy qu'on nous presche, quoy que nous apprenions , il faudroit toujours se souvenir que c'est l'homme qui donne , et l'homme qui reçoit; c'est une mortelle main qui l'accepte, c'est une mortelle main (jui nous le présente. Les choses qui nous Tiennent du ciel ont seules droict et authorité de persuasion, seules, marque de vérité : laquelle aussi ne voyons-nous pas de nos yeux, ny ne la recevons par nos moyens : cette saincte et grande image ne pourroit pas loger en un si chétif domicile , si Dieu pour cet usage ne le prépare, si Dieu ne le réforme et fortifie par sa grâce et faveur particulière et supernaturelle.

Qui fagoteroit suffisamment un amas des asneries de l'humaine sapience , il

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diroit merveilles. J'en assemble volontiers , comme une montre , par quelque biais non moins utile que les instructions plus modérées. Jugeons par-là ce que nous avons à estimer de l'homme , de son sens et de sa raison, puisqu'en ces grands personnages, et qui ont porté si haut l'humaine suffisance [capacité) , il s'y trouve des denauts 1 si appareils et si grossiers.

Nous voyons bien que le doigt se meut, et que le pied se meut ( remue ) , que certaine appréhension engendre la rougeur, cerUofaàe autre la palleur ; telle imagination agit en la ratte seulement , telle autre au cerveau ; Tune nous cause le rire , l'autre le pleurer. Mais comme une impression spirituelle face une telle faussée dans un subject massif et solide , et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts , jamais homme ne Fa sceu.

Je retombe volontiers sur ce discours

de l'ineptie ( la sottise ) de nostre institution

. ( instruction)» Elle a eu pour sa fin , de nous

DE M0HTJEXG1TK. &4 1

faire, non bons et sages , mais sçavans :

elle y est arrivée. Elle ne nous a pas appris de suivre et embrasser la vertu et la prudence : mais elle nous en a imprimé la dérivation et l'étymologie. Nous sçavons décliner vertu , si nous ne sçavons Vaymer.

Si nous ne sçavons que c'est que prudence par effect et par expérience , nous le sçavons par jargon et par cœur.

La vraye raison est essentielle de qui nous desrobons lejnom à fausses enseignes , elle loge dans le sein de Dieu. C'est là son giste et sa retraite, c'est de-là où elle part, quand il plaist à Dieu nous en faire voir quelque rayon : comme Pallas saillit de la teste de son père , pour se communiquer au monde.

Chasque science a ses principes présupposez, par où le jugement humain est bridé de toutes parts. Si vous venez à chocquer cette barrière , en laquelle gist la principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la bouche, qu'il ne faut

pas débattre contre ceux qui nient les principes. Or n'y peut-il avoir des principes aux hommes , si la Divinité ne les leur a révélez : de tout le demeurant ( reste), et le commencement, et le milieu et la fin, ce n'est que songe et fumée.

Le gain de nostre estude , c'est en cstrc devenu meilleur et plus sage.

En quelque main la science est un sceptre, en quelque autre une marotte.

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