DE LA LECTURE ET DBS LIVRES
Les livres ont beaucoup de qualitez agréables à ceux qui les scavent choisir :
mais aucun bien sans peine : c'est un plaisir qui n'est pas net et pur , non plus que les . autres : il a ses incommoditez et bien poisantes ( pesantes ). L'ame s'y exerce , mai* le corps demeure cependant sans action , s'atterre et s'attriste.
Le commerce des livres est bien plus seur et plus à nous qu'aucun autre : il a , pour sa part, la constance et facilité de son
service : il me console en la vieillesse et en la solitude : il me descharge du poids d'une oysiveté ennuyeuse : et me desfait à toute heure des compaignies qui me faschent : il émousse les pointures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maistresse. Pour me distraire d'une imagination importune , il n'est que de recourir aux livres : ils me destournent facilement à eux , et me la desrobent, ne se mutinent point, pour voir que je ne les recherche , qu'au deffaut de ces autres commpdités , plus réelles, vives et naturelles : ils me reçoivent tousjours de mesme visage. Il a bel aller au pied, dit-on , qui meine son cheval par la bride.
Le malade n'est pas à plaindre qui a h.
guarison en sa manche. En l'usage et expérience de cette sentence , qui est très- véritable, conciste tout le fruict que je tire des livres.
Je ne me prens guères aux livres nou-
saux, pour ce que les anciens me seraient plus pleins et plus roldcs.
Que ferons-nous à ce peuple , qui ne it recepte que de tesmoignages imprimez, ni ne croit les hommes s'ils ne sont en vre; ny la vérité, si elle n'est d'aagc >mpétant ? Nous mettons en dignité nos mises , quand nous les mettons en moule.
y a bien pour lui autre poids, de dire , ! l'ay leu , que si vous dictes : je l'ay oujr ire.
J'ay veu faire des livres de choses , ny imais estudiées ny entendues : l'auteur 3mmettant à divers de ses amis sçavans , i recherche de cette-cy , et de cette autre latière , à le bastir : se contentant pour sa art, d'en avoir projette le dessein , et lié ar son industrie , ce fagot de provisions icognues : au moins est sien l'encre et le apier. Cela, c'est achetter, ou emprunter n livre, non pas le faire. C'est apprendre ux hommes , non qu'on sçait faire un livre ,
ai.
s 4 6 l'espbit
9nais (ce de quoy ils pouvoient estre en doute ) qu'on ne le sçait pas faire.
Que je haïr ois une telle recommandation, d' estre habile homme par escrit,et estre un homme de néant, et un sot ailleurs.
J'ayme mieux encore estre un sot, et icy, et là , que d'avoir si mal choisi où employer ma valeur.
Je suis envieux du bonheur de ceux qui se sçavent rçsjouir et- gratifier en leur besongne; car c'est un moyen aysé de se donner du plaisir, puisqu'on le tire de soi-mesme : spécialement s'il y a un peu de fermeté en leur opiniastrise (attachement.
Je sçay un poète, à qui fort et foible, en foulle et en chambre , et le ciel et la terre , crient qu'il n'y entend guères. Il m'en rabat pour tout cela rien de la mesure à quoy il s'est taillé. Tousjours recommence, tousjours reconsulte : et tousjours persiste, d'autant plus ahurté en son advis, qu'il , touche ( n'appartient qu'à ) à lui seul de le maintenir.
peut faire le sot par-tout ailleurs, non en la poésie. Pleust à Dieu que sentence se trouvast au front des pies de tous nos jugemens impri- . , pour en deffendre l'entrée à tant rsificateurs.
poésie médiocre qui s'arreste entre îst desdaignée , sans honneur et sans
[uelqu'un me dit , que c'est avillir les , de s'en servir seulement de jouet passe-temps , il ne sçait pas, comme combien vaut le plaisir , le jeu et le temps.
'a tousjours semblé , qu'en la poésie, e , Lucrèce , Catulle , et Horace , nt de bien loing le premier rang : et ement Virgile en jses Géorgiques , îstinie le plus accomply ouvrage de sie : à comparaison duquel on peut toistre aisément qu'il y a des endroits ieïde 9 ausquels i'autheureust donné-
encore quelque tour de pigne s'il en eust eu loisir , et le cinquième livre en l'Enéide me semble le plus parfaict.
Quant au bon Térence, la mignardise, et les grâces du langage latin , je le trouve admirable à représenter au vif les mouvemens de l'ame, et la condition de nos mœurs : à toute heure nos actions me rejettent à luy : je ne le puis lire si souvent que je n'y trouve quelque beauté et grâce nouvelle.
J'ayme aussi Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son stylesque pour sa valeur propre , et vérité de ses opinions et jugemens.
La poésie populaire et purement naturelle a des • naïvetez et grâces , par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaite selon Fart : comme il se void es Villanelles de Gascogne , et aux chansons , qu'on nous rapporte des nations qui n'ont cognoissance d'aucune science ni mesme d'escriture.
L'estimation vulgaire et commune ne se voit peu heureuse en rencontre : et dans mon temps je suis trompé , si les pires escrits ne sont ceux qui ont gaigné k dessus du vent populaire.
Les discours de Machiavel estoient assez solides pour le subject , si y a-t-il en grand aisance à les combattre : et ceux qui Font faict n'ont pas laissé moins de facilité à combattre les leurs. Il s'y trouveroit tousjours à un tel argument, de quoy y fournir responces, dupliques, répliques, tripliques , quadrupliques , et cette infinie contexture de débats , que nostre chicane a alongé tant qu'elle a peu en faveur des procez : les raisons n'y ayant guères autre fondement que l'expérience et la diversité des événemens humains, nous présentant infinis exemples à toutes sortes de formes.
Si mon inclination me porte plus à l'imitation du parler de Sénèque, je ne laisse pas d'estimer davantage celuy de Plut arque.
a5o l'esprit
11 y devroit avoir quelque coerction {contrainte) des loix contre les escrivains ineptes et inutiles , comme il y a contre les vagabonds et fainéans. On banniroit des mains de nostre peuple et rooy, et cent autres. Ce n'est pas mocquerie : Yescrivallerie semble estre quelque symptôme d'un siècle desbordé : quand escrivismes-nous tant , que depuis que nous sommes en trouble? quand les Romains tant, que lors de leur ruyne ?
J'ay veu (plus souvent que tous les jours) advenir {arriver) que les esprits foiblement fondez, voulant faire les ingénieux à remarquer en la lecture de quelque ouvrage le poinct de la beauté, arrestent leur admiration , d'un si mauvais choix , qu'au lieu de nous apprendre l'excellence de l'auteur, ils nous apprennent leur propre ignorance.
Je donne avec raison, ce me semble, la palme à Jacques Amiot, sur tous nos escrivains françois, non-seulement pour la
naifveté et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres, ni pour la constance d'un si long travail, ni pour la profondeur de son sçavoir, ayant peu développer si heureusement un autheur si espineux et ferré, mais surtout je luy sçay bon gré d'avoir sçu trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire présent à son pays. î
Nous autres ignorans estions perdus, si ce livre ne nous eust relevez du bourbier:
sa mercy (grâce à luy) nous osons à cette heure et parler et esçrire : les dames en régentent les maistres d'escoles : c'est nostre bréviaire.
Les difficultez, si j'en rencontre en lisant , je n'en ronge pas mes ongles : je les laisse-là, après leur avoir faict une charge {attaque) ou deux.
Ceux des temps voisins à" Virgile, se plaignoient, de quoy aucuns lui comparoient Lucrèce : je suis d'opinion que c'est à la vérité une comparaison inégale : mais
a 5a l'esprit
s'ils se picquoient de cette comparaison, que diroient-ils de la bestise et stupidité barbaresque de ceux qui lui comparent à cette heure Arioste :et qu'en diroit Arioste lui-mesme !
Les anciens, sans s'esmouvoir et sans se picquer, se font assez sentir : ils ont de quoi rire partout , il ne faut pas qu'ils se chatouillent : ceux-ci ont besoing de secours estranger : à mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps : ils montent à cheval , parce qu'ils ne sont assez forts sur leurs jambes.
A ces bonnes gens, il ne falloit d'aiguë et subtile rencontre : leur langage est tout plein, et gros d'une vigueur naturelle et constante : ils sont tout épigramme : non la queue seulement, mais la teste, l'estomach, et les pieds.
• La licence du temps m'excusera-t-elle de cette sacrilège audace d'estimer aussi trainansles dialogismes deP laton mesme, estouffant par trop sa matière? Et de
plaindre le temps que met à ces longue?
interlocutions, vaines et préparatoires , un homme, qui avoit tant de meilleures choses à dire?
Diomèdes remplit six mille livres du seul subject de la grammaire. Que doit produire le babil, puisque le bégayement et desnouement de la langue estouffa le monde d'une si horrible charge de volumes? tant de paroles pour les paroles seules !
A l'égard de Cicéron, je suis du jugement commun, que, hors la science, il n'y avoit pas beaucoup d'excellence en son ame. 11 estoit bon citoyen , d'une nature débonnaire , comme sont volontiers les hommes gras et gausseurs, tel qu'il estait : mais, de mollesse et de vanité ambitieuse , il en avoit, sans mentir, beaucoup.
Quant à son éloquence, elle est du tout hors de comparaison; je crois que jamais homme ne l'égalera.
Quant aux ouvrages, qui ne peuvent servir chez lui à mon desseing, ce sont
sa 5 4 l'esprit
ceux qui traitent de la Philosophie, sp
lement morale. Mais, à confesser hardi]
la vérité (car, puisqu'on a franchi les
rières de l'impudence , il n'y a plu
bride), sa façon d'escrire me semble
nuyeuse , et toute autre pareille façon
préfaces, définitions, partitions et étj
logies consument la pluspart de son
vrage. Ce qu'il y a de vif et de moi
est estoufFé par ces longueries d'appr
Je veux qu'on commence par le dei
poinct : j'entens assez que c'est que i
et volupté; qu'on ne s'amuse pas à
anatomizer. Je cherche des raisons boi
et fermes , d'arrivée, qui m'instruisent
soutenir l'effort. Ni les subtilitez gi
mairiennes , ni l'ingénieuse contexture
paroles et d'argumentations n'y ser*
Je veux des discours, qui donnent la \
iriière charge dans le plus fort du doul
les siens languissent autour du pot.
sont bons pour Fescole, pour le barrea
pour le sermon , où nous avons loisir
DE MONTAIGNE. 2j5
sommeiller, et sommes encore, un quart d'heure après, assez à temps pour en retrouver le fil. Il est besoin de parler ainsi aux juges, qu'on veut gaigner à tort ou à droit, aux enfans et aux vulgaires, à qui il faut tout dire et voir ce qui portera.
Je ne veux pas qu'on s'employe à me rendre attentif, et qu'on me crie cinquante fois, or oyez y à la mode de nos hérauts. Il ne me faut point d'alléchement , ni de saulse; je mange bien la viande toute crue : au lieu de m'esguiser l'appétit par ces préparations et avant-jeux, on me le lasse et affadit.
Les productions de ces riches et grandes âmes du temps passé , sont bien loing audelà de l'extrême cstendue de mon imagination et souhait. Leurs escrits ne me satisfont pas seulement et me remplissent , mais ils m'estonnent et transissent d'admiration. Je juge leur beauté; je la voy, sinon jusques au bout, au moins si avant, qu'il m'est impossible d'y aspirer.
a56 l'uput
Je ne recognois ches Aristote la pluspart de mes mouvement ordinaires» On test couverts et revestus d'Une aatrë robbeport rasage de l'esçhole. Dieu leur doint (domt de) bien faire ! si j'etton ëm mestie*,je naturaliseras l'art autant comme fla arm> lisent la nature.
Les Lettre* de ce tempe (d*à-présent) sont plus en bordures et ptejkces ,• qu'en matière.
Je ne cherche auxlivres qu'à m'y douer du plaisir par un honneste amusement : os, si j'estudie, je n'y cherche que la science, qui traicte de la cognoissance de moimesme et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre.
Quant à mon autre leçon, qui mesle un peu plus de fruit au plaisir, par où j'apprens à ranger mes opinions et conditions; les livres qui m'y servent, c'est Plutarque, depuis qu'il est François, et Sénèque.
Plutarque est plus uniforme et constant:
Sénèque, plus ondoyant et divers. Plutarque
a les opinions platoniques, douces et accommodables à la société civile : l'autre les a stoïques et épicuriennes, plus esloignées de l'usage commun, mais, selon moy, plus commodes en particulier et plus fermes. Sénèque est plein de pointes et saillies; Plutarque, de choses. Celuy-là tous eschauffe plus et tous esmeut ; cettuy-cy tous contente davantage, et tous paye mieux : il nous guide , l'autre nous pousse.
Je ne sache point d'auteur (Plutarque) , qui mesle à un registre public tant de considération des mœurs et inclinations particulières. Et me semble le rebours de ce qu'il luy semble à luy, qu'ayant spécialement à suivre les vies des empereurs de son temps, si diverses et extrêmes en toutes aortes de formes, tant de notables actions, que nommément leur cruauté produisit en leurs subjets, il avoit une matière plus forte et attirante à discourir et à narrer, que s'il eust eu à dire des batailles et agita-
lions universelles; si que souvent je le trouve stérile, courant par-dessus ces belles morts, comme s'il craignoit nous fascher de leur multitude et longueur. Cette forme d'histoire est de beaucoup la plus utile.
A l'esgard de Tacite, les mouvemens publics dépendent plus de la conduite de la fortune ; les privez , de la nostre. C'est plustost un jugement, que déduction d'histoire : il y a plus de préceptes, que de contes : ce n'est pas un livre à lire , c'est un livre à estudier et apprendre : c'est une pépinière de discours et éthiques et politiques, pour la provision et ornement de ceux qui tiennent quelque rang, au maniement du monde. Il plaide tousjours par raisons solides et vigoureuses, d'une façon poinctue et subtile , suivant le style affecté du siècle : ils aymoient tant à s'enfler, qu'où ils ne trouvoient de la pointe et subtilité aux choses, ils l'empruntaient des paroles.
Il ne retire pas mal à l'escrire de Sénèque.
Il me semble plus charnu : Sénèque, plus
aigu. Son service est plus propre à un estât trouble et malade, eomme est le nostre présent : vous diriez souvent qu'il nous peinct et qu'il nous pinse.
Si ses escrits {Tacite) rapportent aucune chose de ses conditions : c'estoit un grand personnage , droicturier et courageux , non d'une vertu superstitieuse, mais philosophique et généreuse.
Il n'a pas besoing d'excuse, d'avoir approuvé la religion de son temps, selon les loix qui luy commandoient, et ignoré In vraye. Cela c'est son malheur, non pas son défaut.
Les seules bonnes histoires "sont celles qui ont esté escrites par ceux-mesmes qui commandoient aux affaires, ou qui estoient participants à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d'en conduire d'autres de mesme sorte. Que peut-on espérer d'un médecin traictant de la guerre, ou d'un esckolier traictant les desseins des Princes.
César singulièrement me semble mériter
a6o i/asparr
qu'on rcstudie, non pour la science de l'histoire seulement, ma» pour luy-mesme.
Tant il a de perfection et d'excellence par-dessus tous les autres, quoique ^àioste soit du nombre. Certes» je lia «et antkeor avec un peu plus de révérence et de respect, qu'on ne lit les humains -ouvrages :
tantost le considérant lai-messie pur* tes actions et le miracle de sa grandeur, tantost la pureté et inimitable potisture de son langage, qui a surpassé non-seuler ment tous les historiens, conunto dit Cieéron , mais a l'adventure Cioéron meeme ; avec tant de sincérité en ses jugem en s, parlant de ses ennemis que, sauf les fausses couleurs, de quoy il veut couvrir sa mauvaise cause et l'ordure de sa pestilente ambition, je pense qu'en cela seul on y puisse trouver à redire, qu'il a esté trop espargnant à parler de soy : car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté exécutées par lui , qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien qu'il n'y en met.
DE MONTAIGNE. a6i
Voicy ce que je mis, il y a environ dix ans, en mon Guicciardin (Guichardin) (car quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne) : il est historiographe diligent , et duquel , à mon advis , autant exactement que de nul autre, on peut apprendre la vérité des affaires de son temps : aussi en la pluspart en a-t-il esté acteur lui-mesme, et en rang honorable. Il n'y a aucune apparence que, par haine, faveur ou vanité , il ayt déguisé les choses ; de quoy font foy les libres jugemens qu'il donne des grands, et notamment de ceux, par lesquels il avoit esté avancé et employé aux charges comme du pape Clément septième. Quant à la partie de quoy il semble se nouloir prévaloir le plus , qui sont ses digressions et discours , il y en a de bons et enrichis de beaux traits; mais il s'y est trop pieu : car, pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un subject si plein et ample , et à- peu-près infini, il en devient lasche et sentant un peu le caquet scholastique. J'ay
aussi remarqué cecy , que , de tant d'ames et effects qu'il juge, de tant de mouvemens et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu , religion et conscience: comme si ces parties-là estoient du tout esteintes au monde : et de toutes les actions , pour belles par apparence qu'elles soient d'elles-mesmes , il en rejecte la cause à quelque occasion vicieuse ou à quelque profit. Il est impossible d'imaginer, que, parmycet infiny nombre d'actions, dequoy il juge, il n'y en ayt eu quelqu'une produite par la voye de la raison. Nulle corruption peut avoir saisi les hommes si universellement , que quelqu'un n'eschappe de la contagion. Cela me fait craindre qu'il y ayt un peu de vice <àe son goust # et peut estre advenu , qu'il ayt estimé d'autruy selon soy.
Les historiens sont ma droite balle ; car ils sont plaisans et aisez : et quant et quant l'homme en général, de qui je cherche la cognoissance , y paroist plus vif et plus en-
tier qu'en nul autre lieu ; la variété et vérité de ses conditions internes , en gros et en détail , la diversité des moyens de son assemblage et des accidens qui le menacent.
Voilà pourquoy, en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque.
. JPayme les historiens, ou fort simples ou excelle ns. Les simples , qui n'ont point dequoy ymesler quelque chose du leur et qui n'y apportent que le soin et la diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice , et d'enregistrer à la bonne foy toutes choses, sans choix et sans triage, nous laissent le jugement entier pour la cognoissance de la vérité.
Ceux d'entre deux nous gastent tout :
ils veulent nous mascher les morceaux ; ils se donnent loy de juger et, par conséquent, d'incliner V histoire à leur fantasie : car depuis que le jugement pend d'un costé, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais.
Sur les Mémoires de monsieur du Bellay;
a64 l'espmt
c'est tousjours plaisir de voir les choses escrites par ceux qui ont essayé comme il les faut conduire : mais il ne se peut nier qu'il ne se descouvre évidemment en ces deux seigneurs ici un grand déchet dé la franchise et liberté d'escrire , qui reluit es anciens de leur sorte : comme au sire de Joinville, domestique de saint Louis, Eginard , chancelier de .Charlemaigne , et de plus fraiche mémoire en Philippe de Comines. C'est ici plutost un plaidoyer pour le roy François , contre l'empereur Charles cinquième, qu'une histoire. Je ne veux pas croire qu'ils ayent rien changé, quant au gros du faict ; mais de contourner le jugement des événemens souvent contre raison, à nostre avantage, et d'obmettre tout ce qu'il y a de chatouilleux en la vie de leur maistre, ils en font mestier : tesmoing les recullemens de messieurs de Montmorency et de Brion , qui y sont oubliez , voire le seul nom de madame d'Estampes ne s'y trouve point. On peut cou-
vrir les actions secret tes; mais de taire tout ce que le monde scait, et les choses qui ont tiré des effects publics et de .telle conséquence, c'est un deffaut inexcusable.
Somme (enfin) pour avoir l'entière connaissance du roy François et des choses advenues de son temps , qu'on s'adresse ailleurs , si on m'en croit. Ce qu'on peut faire ici de profit, c'est par la déduction particulière des batailles et exploits de guerre , où ces gentils-hommes se sont trouvez, quelques paroles et actions privées d'aucuns princes de leur temps, et les pratiques et négociations , conduites par le seigneur de Langeay , où il y a tout plein de choses dignes d'estre sçues et des discours non* vulgaires.
En mon Philippe de Comines , il y a ceci :
Vous y trouverez le langage doux et agréable, d'une naîfVe simplicité, la narration pure , et en laquelle la bonne foy de l'autheur reluit évidemment , exempte de vanité parlant de soy, et d'affection et d'envie
parlant d'autrui : ses discours et exhorte mens, accompaignez plus de bon zèle et de vérité , que d'aucune exquise suffisance, et tout partout de l'authorité et gravité :
représentant son homme de bon lieu et élevé aux grandes affaires.
À la lecture des histoires 9 qui est le subjet de toutes gens, j'ay accoustumé de considérer qui en sont les escrivains. Si ce sont personnes, qui ne fassent autre profession que de lettres , j'en apprens principalement le style et le langage : si ce sont médecins , je les crois plus volontiers, en ce qu'ils nous disent de la température de l'air, de la santé et complection des princes, des blessures et maladies : si Jurisconsultes, il en faut prendre les controverses des droits, les loix, l'establissement des polices, et choses pareilles : si théologiens , les affaires de l'Eglise , censures ecclésiastiques, dispenses et mariages : si courtisans, les mœurs et les cérémonies : si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement
les déductions des exploits où ils se sont trouvés en personne : si ambassadeurs , les menées , intelligences et practiques et manière de les conduire.
Tant de noms , tant de victoires et con-
questes , ensevelis sous l'oubliance, rendent ridicule l'espérance d'esterniser nostre nom par la prise de dix argoulets et d'un pouiller, qui n'est cognu que de sa cheute.
Je tiens moins hazardeux d'escrire les choses passées que présentes , d'autant que l'escrivain n'a à rendre compte que d'une vérité empruntée.
Il nous faudroit des topographes qui nous fissent narration particulière des endroits où ils ont esté. Mais pour avoir cet advantage sur nous d'avoir veu la Palestine, ils veulent jouir du privilège de nous conter nouvelles de tout le demeurant du monde. Je voudrois que chacun escrivist ce qu'il sçait et autant qu'il en sçait, non en cela seulement , mais en tous autres subjects : car tel peut avoir quelque particu-
a68 l'iomut .
lière science, ou expérience dé lai nature d'une rivière ou d'une foutaise, qui at sçait au reste que ce que ciacun sçafe : il entreprendra toutes fo*i 9 'poor faire courir ce petit loppin, d'escrire tout» la physique. De ce vice sourdent (sortent) plusieurs grandes inconuuodkés.
Tant de milliasses d'hommes, enterrez avant nous, nous encouragent à ne craindre d'aller trouver si bonne compagnie en l'autre monde. *
UJiïstoùv, c'est mon gibier oit matière de livres, ou la poésie , que j'ayme d'une particulière inclination. Mè semble que la sentence , pressée aux pieds nombreux de la poésie , s'eslance bien plus brusquement et me fiert (frappe) d'une plus vive secousse.
Tant de remuemens d'Estats, et changemens de fortune publique, nous instruisent à ne pas faire grand miracle de la nostre.
Les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses , mais ils les
glosent, et, pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent garder d'altérer un peu l'histoire. Ils ne vous représentent jamais les choses pures ; ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils les ont veu, et, pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé-là à la matière, l'allongent et amplifient. Ou il faut un homme très-fidèle, ou si simple, qu'il n'ayt pas de qnoy bastir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses , et qui n'ayt rien espousé.
L'orgueil et la fierté de tant de pompes estrangères, la majesté si enflée de tant de cours et de grandeurs , nous fermit et asseure la veue à soustenir l'esclat des nostres , sans siller les yeux.
Il faut avoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front avec tes anciens. Les escrivains indiscrets de nostre siècle , qui parmi leurs ouvrages de néant , dont vont semant des lieux entiers
270 L'ESPBIT DE MOWTAlOfrK.
des anciens autheurs , pour se faire honneur, font le contraire. Car cette infinie dissemblance de lustres rend on visage si pasle , si terni et si laid à ce qui est leur, qu'ils y perdent beaucoup phis qu'ils n'y gaignent.
Il advint l'autre jour de tomber sur un tel passage : j 'a vois traisné languissant après des paroles françoises, si exangues, si descharnées ,- et si vuides de matière et de sens, que ce n'estoient voirement que paroles françoises : au bout d'un long et ennuieux chemin , je vins à rencontrer une pièce haute, riche et eslevée jusqu'aux nues ; si j'eusse trouvé la pente douce, et la montée un peu allongée, cela eust été excusable : c'estoit un précipice si droict et si coupé, que des six premières paroles je cogneus que je m'envolois . en l'autre monde. De-là je descouvris la fondrière d'où je venois, si basse et si profonde, que je n'eus oncques depuis le cœur de m'y ravaler.