CHAPITRE XX
DE LA GLOIEE.
Pour Dieu ! regardons à quel fondement nous attachons cette gloire et réputation , pour laquelle se boulleverse le monde : où asseons-nous cette renommée, que nous allons questant avec si grand'peine ? C'est en somme Pierre ou Guillaume, 'qui la porte, prend en garde, et à qui elle touche.
Le marbre esleveravos titres tant qu'il vous plaira, pour avoir fait repétasser un pan de mur, ou descrolter un ruisseau publie ;
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mais non pas les hommes qui ont du sens' Le bruit ne suit pas toute bonté , si la difficulté et estrangeté n'y est joincte.
La route de ceux qui visent à Yhonncur est bien diverse à celle que tiennent ceux:
qui se proposent l'ordre et la raison.
Qui ne contre-change volontiers la santé, le repos et la vie, à la réputation et à la gloire 9 la plus inutile, vaine et fausse monnoye , qui soit en nostre usage.
De toutes les resveries du monde , la plus reçeue et plus universelle , est le soin de la réputation et de la gloire^ que nous espousons jusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suivre cette vaine image , et cette simple voix , qui n'a ni corps ni prise.
C'est une opinion si fausse, que je suis dépit qu'elle ait jamais peu entrer en l'entendement d'hommes, qui eust cet honneur de porter le nom de philosophe. Si cela estoit vray, il ne faudroit estre vertueux
qu'en public ; et les opérations de l'ame , où est le vrai siège de la vertu, nous n'aurions que faire de les tenir en règle et en ordre, sinon autant qu'elles devraient venir à la cognoissance d'autruy. N'y va-t-il donc que de faillir finement et subtilement?
Combien de belles actions particulières s'ensevelissent dans la foule d'une bataille?
Où dix mille hommes sont estropiez ou tuez, il n'en est pas quinze de quoy l'on parle. De tant de milliasses de vaillans hommes qui sont morts depuis quinze cens ans en France , les armes à la main , il n'y en a pas cent qui soyent venus à nostre cognoissance. La mémoire , non des chefs seulement , mais des batailles et victoires, est ensevelie. Les fortunes de plus de la moitié du monde, à faute de registre, ne bougent de leur place , et s'esvanouissent sans durée.
Il y a je ne sçay quelle douceur naturelle à se sentir louer, mais nous lui p restons trop de beaucoup. Je ne me soucie pas
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.tant , quel je fois chez autrui , -comme je i soucie quel je sois en moi-mesme. Jeve estre riche par moi, non par empruntai estrangers ne voyent que le* événemeni apparences externes (extérieures) : ebac peut faire bonne mine par le dehors, pi au-*dedang de fiebvre et d'effroy.
Il seroit à l'adventure excusable à Peintre ou un autre artisan, etencor xm.rhétoricien ou grammairien , de se t yailler pour acquérir nom (de la gtoi par ses ouvrages : mais les actions de vertu , elles sont trop nobles d'eUesHmesa pour rechercher un autre loyer, queleur propre valeur; et notamment pi la chercher en la vanité des jugemens 1 mains.
C'est le pur ouvrage de la fortui c'est le sort qui nous applique la gloii selon sa témérité. Je l'ai veue fort souv< marcher avant le mérite, et souvent out passer le mérite d'une longue mesure. ( lui qui premier s'advisa de la ressemblai
DE MONTAIGNE. 27 il
de l'ombre à la gloire , fit mieux qu'il ne vouloit : ce sont choses excellemment vaines. Elle va aussi quelquefois devant son corps, et quelquefois l'excède de beaucoup en longueur.
Combien avons-nous veu d'hommes vertueux , survivre à leur propre réputation ?
Et pour trois ans de cette vie fantastique et imaginaire , allons-nous perdant nostre vraye vie et essentielle, et nous engager à une mort perpétuelle ? ^
Ce n'est pas pour la montre que nostre ame doit jouer son rolle ; c'est chez nous au-dedans -, où nuls yeux ne donnent que les nostres : là elle nous couvre de la crainte, de la mort, des douleurs et de la honte mesme : elle nous asseure-là de la perte de nos enfans, de nos amis, et de nos fortunes; et quand l'opportunité s'y présente, elle nous conduit aussi aux hazards de la guerre.
Si toute fois cette fausse opinion sert au public à contenir les hommes en leur
meut, de voir le nom de ce gra dard, autrefois si effroyable et si rc maudit et estre outragé si libremei premier escolier qui l'eatreprend accroisse hardiment , et qu'on la h entre nous le plus qu'on pourra.
Pensons-nous qu'à chaque ha sade qui nous touche , et à chaqu que nous courons il y ait soudain fier qui l'enrolle? et cent greffie cela le pourront escrire, desquels '.
mentaires ne dureront que trois j ne viendront à la veue de personn
Quoique des Romains mesme Grecs, parmy tant d'escrivains e moings , et tant de rares et nobles ■
souvient en gros, que de nostre temps il y a eu des guerres civiles en France.
Si j'avois en ma possession les événements incognus , j'en penserois très-facilement supplanter les cognus, en toute espèce d'exemples.
. Combien avons-nous de goujats, compagnons de nostre gloire? Celuy qui se tient ferme dans une tranchée descouverte , que fait-il en cela , que ne facent devant luy cinquante pauvres pionniers, qui luy ouvrent le pas, et le couvrent de leurs corps pour cinq sols de paye par jour?
Qui n'est homme de bien que parce qu'on le sçaura, et parce que on l'en estimera mieux , après l'avoir sçeu; qui ne veut bien faire qu'en (qu'à) condition que sa vertu vienne à la çognoissance des hommes, celuy-là n'est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de service.
Il faut aller à la guerre pour son devoir 9 et en attendre cette récompense , qui ne
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peut faillir à tontes belles actions , pour occultes qu'elles soyent , non pas menue aux vertueuses pensées; c'est le contentement qu'une conscience bien réglée reçoit en soy de bien foire,
La vertu est chose bien vaine et frivole , si die tire sa recommandation de la gloire.
Pour néant entreprendrions-nons de lui foire tenir son' rang à part, et la déjoindrions de la fortune : car qu'estai plus fortuite que la réputation? • ■
Il y a une famille à Paru et à Montpellier, qui se surnomme Montaigne : une autre en Bretaigne et en Xaintonge, de la Montaigne, Le remuement d'une seule syllabe meslera nos fusées, de façon que j'auray part à leur gloire , et eux à l'adventure à ma honte. Ainsy j'honoreray peut-estre un crocheteur en ma place.
Quand pour sa droiture, je ne suivrois le droit chemin, je le suivrois pour avoir trouvé par expérience , qu'au bout du compte, c'est communément le plus heureux , et le plus utile.
De s'enfler de toute action utile et innocente , c'est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare. Ils la veulent mettre pour Le prix qu'elle leur couste.
C'est à Dieu seul, à qui gloire et honneur appartient, et n'est rien si esloigné de raison , que de nous en mestre en queste pour nous : car , estant indigens et nécessiteux au-dedans , nostre essence estant imparfaicte , et ayant continuellement besoing d'améliorations, c'est-là à quoy nous devons travailler. Nous sommes tous creux et vuides. Ce n'est pas de vent et de voix que nous avons à nous remplir ; il nous faut de la substance plus solide à nous réparer. Un homme affamé seroit bien simple de chercher à se pourvoir plustost d'un beau vestement que d'un bon repas : il faut courir au plus pressé.
Il y a une autre sorte de gloire , qui est une trop bonne opinion , que nous concevons de noslre valeur (prix). C'est une affection inconsidérée, de quoy nous ché-
rissons, qui nous représente à nous-mesmes autres que nous ne sommes; comme la passion amoureuse preste des beautés et des grâces au subject qu'elle embrasse , et fait que ceux qui en sont espris trouvent , d'un jugement trouble et altéré , ce qu'ils ayment , autre et plus parfaict qu'il n'est.
La philosophie ne me semble avoir jamais si beau- jeu, que quand elle combat nostre présomption et vanité, quand elle recognoist de bonne foy son irrésolution, sa foibiesse et son ignorance. Il me semble que la mère nourrice des plus fausses opinions, et publiques et particulières, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de soy.
La renommée ne se prostitue pas à si vil compte : les actions rares et exemplaires, à qui elle est deue, ne souffriroient pas la compagnie de cette foule innumérable de petites actions journalières-
Je croy que si nous avions les livres que
Cicéron avoit escrits sur ce subjcct , il nous en coûteroit de belles : car cet homme-là fut si forcené de cette passion , que s'il eust osé , il fut , ce crois-je , volontiers tombé en l'excès ou tombèrent d'autres, que la vertu mesme n'estoit désirable , que pour l'honneur qui se tenoit tousjours à sa suite. Infinies belles actions se doivent perdre sans tesmoignage, avant qu'il en vienne une à profit. On n'est pas tousjours sur le haut d'une br esche, ou à la teste d'une armée, à la veue de son général, cornu* sur un eschafaud. On est surpris entre la haye et le fossé : il faut tenter fortune contre un poulailler : il faut dénicher quatre ché~ tifs barquebuziers d'une grange ; il faut seul s'escarter de la trouppe et entreprendre seul, selon la nécessité qui s'offre. Et si on prend garde, on trouvera, à mon advis , qu'il advient par expérience , que les moins esclatantes occasions sont les plus dangereuses : et qu'aux guerres qui se sont passées de nostre temps > il s'est perdu plus
28a l'ssvait db mohtaigkk.
de gënê de bien, aux occasions légères et peu importantes , et à la contestation de quelque bicoque , qu'es Heux dignes et honorables.