‹ L'esprit de MontaigneChapitre 31 sur 32 · DE LA MORT · texte numérisé non relu

DE LA MORT

' Si j'estoy faiseur de livres, je feroy un registre commenté des morts diverses , qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à vivre.

Nous ne pouvons abandonner cette garnison du monde, sans le commandement exprès de celuy qui nous y a mis : et c'est à Dieu, qui nous aicy envoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et service d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plair§; non à nous de le

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prendre : nous ne sommes pas nays pour nons , ains aussi pour nostre païs : les loix nous redemandent compte de nous pour leur intérest et ont action d'homicide contre nous.

La mort n'est qu'un instant : mais il est de tel poids , que je donnerôy volontiers plusieurs jours de ma vie pour le passer à ma mode.

Puisqu'il y a des morts bonnes aux fols, bonnes aux sages ; trouvons-en qui soient bonnes à ceux d'entre-deux.

Il faut estre tousjours botté et prest à partir, en tant qu'eu nous est, et surtout se garder qu'on n'aytlors à faire qu'à soy; car nous y aurons assez de besogne sans autre surcroist.

L'un des principaux bienfaicts de la vertu , c'est le mespris de la mort.

Je voy nonchalamment la mort, quand je la voy universellement, comme fin de la vie. Je la gourmande en bloc : par le menu , elle me pille. ,

tre peuple a tort de dire, celuy-là : la mort, quand il veut exprimer f songe et qu'il la prévoit. La préce convient également à ce qui nous e en bien et en mal. Considérer et le danger est aucunement le rebours a estonner.

:onsidéroy par combien légères causes >jects l'imagination nourrissoit en e regret de la vie : de quels atomes tissoit en mon aîné le poids et la difde ce deslogcment : à combien Insensées nous donnions place en un si affaire. Un chien, 'un cheval, un un verre, et quoy non?tenoient te en ma perte : aux autres, leurs ieuses espérances , leur bourse, leur e , non moins sottemerit à mon gré.

nbien voit-on de personnes popu- , conduictes à la mort, et non à une impie , mais meslée de honte , et quels de griefs tourna ens, y apporter une isseurance, qui par opiniâtreté, qui

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par souplesse naturelle, qu'on n'y appercoit xien de changé de leur esta* ordinaire :

establissans leurs affaires domestiques, se recommandons à leurs amis, chantant, preschans et entretenans le peuple ; toire y meslans quelquefois des mots pour rire, et beuvans à leurs cognoissanoes , ausâbien que Socrates ?

À chaque minute , il me. ' semble que je m'eschappe : et me rechante sans cote, tout ce qui peut estre fcùct un autre jour, le 'peut estre aujourd'kuy.

■. Les hasards et dangier* nous approchent peu ou rien de nostre fin : et si nous pensons combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menacer le plus, de millions d'autres sur nos testes , nous trouverons que, gaillards et fiévreux, en la mer et en nos maisons , en la bataille et en repos, elle nous est également près^

Ace dernier rolle de la mort et de nous, il n'y a plus que feindre, il faut parler frauçois ; il faut montrer ce qu'il y a de

bon et de net dans le fond du pot. Voilà pourquoy se doivent à ce dernier traict toucher et esprouver toutes les autres actions de nostre vie. Cest le maistre jour, c'est le jour Juge de tous les autres : c'est le jour (dit un ancien), qui.doit juger de toutes mes années passées.

L'utilité du vivre n'est pas en l'espace ; elle est en l'usage. Tel a vescu long-temps , qui a peu vescu.

Nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps n'estoit non plus vostre, que celuy qui s'est passé avant vostre naissance.

Tous les jours vont à la mort : le dernier y arrive.

Quand nous jugeons.de l'asseurance d'autruy en la mort , qui est sans doubte la plus remarquable action de la vie humaine, il se faut prendre garde d'une chose , que mal-aisément on croit estre arrivé à ce poinct. Peu * de gens meurent résolus que ce soit leur heure dernière :

a&B l'atmar

et n'est endroit eu la pijyerteda Hes ranoe bous amuse plot* Elle ne cesse corner aux oreille* : «D'autre* eut 1 » esté plus maladtf sans mourir; VtA » n'est pM si désespérée qu'on pensa :

» an pis aller., Diema bien faiot cYa»

» miracles. » Et adrient cela de ce cpaai faisons trop de cas de nous. H semble l'université des choses, sourire aucunes de nostre anéantissemèiit, et qu'elle compaasionuée à nostre estât

S semble que, comme les orage* et 1 pestes se piquent contre l'orgueil er 1 taineté de nos bastimens, il' yayt aussi haut des esprits envient des grandeur çà-bas : et que la fortune quelquefois gu à point nommé le dernier jour de no vie , pour montrer sa puissance de i verser en un moment ce qu'elle avoit b en longnes années.

Ce n'est pas si grande chose d'esta tout sain et tout rassis de se tuer : il est 1 aisé de faire le mauvais , avant que de nir aux prises.

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C'est pareille folie de pleurer de ce que dlcy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans.

Comme nostre naissance nous apporta la naissance de touteé choses : aussi fera la mort de toutes choses nostre mort.

La distribution et variété de toust les actes'' de ma comédie se paifournit en un ait. Si Vous avez pris garde (dit là nature ) au branlé dé mes quatre maisons , elles embrassent l'enfance , f adolescence , la virilité et la' vieillesse du monde. Il a joué son jeu . il' -n'y sçait autre finesse , que de recommencer; ce sera tousjours cela mesme. Je ne suis pas délibéré de vôns* forger autres nouveaux passe-temps. Faiôtes place aux autres , comme d'autres vous l'ont faite.

té dernier pas ne fait pas la lassitude :

il la déclaré.

vivons avez fiiet vostre profit de la vie , vous en 'estes repeu, allez voûs-en satisfàlct: Si vous n'en* avez sceu user; si elle

ago l'uiut

tous assoit inutile, que tous chaut-il de Tavoir perdue? A quoi frire la Toula* tous. encore?

Û est incertain où la mort non* attende, attendons-la parfont.

U m'est adrit,. que. c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie; c'est sa fin r son extrémité, non pourtant son.e$ac& •

Non» ni* sentons aucune secQuase^quaad la jeunesse meurt en noua : qui est,. eq>cssenceet.en^^ri^yittiemortplusdnre^qae n'est ,1a mort, entier* -d'une, vie- langnj*-sante ;et que nîcst la .mort de la vieillesse : d'autant que le sault n'est pas. si lourd du mal estee doux et fleurissant à un estre. pénible et douloureux.

Si la mort estoit ennemi qui se peust esviter , je conseillerois d'emprunter les armes de la couardise {lâcheté) : mais puisqu'il ne se peut, puisqu'il tous attrappe fuyant et poltron aussi bien qu'honneste homme ; et que nulle trempe de cuirasse ne tous couvre , apprenons à le

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soustenir de pied ferme et à le combattre.

Si vous avez vescu un jour , vous avez tout veu : an jour est égal à toujours. Il n'y a point d'autre lumière n'y d'autre nuict. Ce soleil , cette lune, ces estoiles», cette disposition , c'est elle-mesme que vos ayeuls ont jouye,'et qui entretiendra vos arrière nepveux.

Mille hommes, mille animaux, et mille autres créatures meurent en ce mesme instant que vous mourez. A quoy faire y reculez-vous, si vous ne pouvez tirer arrière ?

Vous estes mort après la vie : mais , pendant la vie, vous estes mourant : et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort.

Tout ce que vous vivez, vous le desrobez à la vie : c'est à ses despens.

Quelle sottise de nous peiner sur le point du passage à l'exemption de toute peine ?

Celuy qui meurt en la meslée , les armes

a la main, il n'estudie pas Lors.'U. : ^prt;il

▲ ceux qu} ptfpentjiaa? roCondeur *ffroyatye, ov Qr^tw^eidair* ou des-

«wwirtaKi'^in'*,-: *.;,;. /y/.;

Quioqnqu* ,aijra sa vie au inesprit , se rendra, tousjours maistre de qéty& dfapSçvj.

seur^r fondement humain, -are l<* m^nm <fe.4i ^IfoMeulem^ raison, nous y «H^ ,:. cjr^Aojugw craindrions-nous de perdre^ une choae 7 laquelle perdue ne peut estre regrettée?

Mais aussi puisque nous sommes menacés de tant de façons de mort, n'y a-t-il pas plus de mal à les craindre toutes , qu'à en soustenir une ?

Tantost c'est le cpFps qui se rend le premier à la vieillesse : par fois aussi c'est l'ame; et en ay assez veu qui ont eu la cervelle affaiblie, avant l'estomach et les jambes.

Paripy les festes etla joye, ayons tousjours ce refrein de la souvenance de nostre condition, et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la mémoire, en combien de sortes cette nostre allégresse est en butte à la mort, et de combien de prises elle la menasse.

Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent : de mort nulles nouvelles. Tout cela est beau : mais aussi quand elle arrive, ou à eux ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant au descouvert, quels tourmens, quels cris, quelle rage et quel désespoir les accable? vistes-vous jamais rien si rabaissé , si changé , si confus ?

Il y faut pourvoir de meilleure heure :

et eette nonchallance bestiale, quand elle pourroit loger en la tête, d'un homme d'entendement, (ce que je trouve entièrement impossible) nous vend trop cher ses denrées.

J'ay veu plusieurs de mon temps con-

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vaincus par leur conscience retenir de l'autruy, se disposer à y satisfaire par leur testament, et après leur décès* Us ne font rien qui vaille, ny de prendre terme à chose si pressante, ny dé vonloir restablir une injure avec si peu de leur ressentiment et intérêst. Ils doivent plus du leur.

Ceux-là font encore pis/ qui réservent la déclaration de quelque haineuse volonté envers le proche à leur dernière volonté, l'ayant cachée pendant la vie. Iniques juges, qui remettent à juger alors qu'ils n'ont pins cognoissance de cause. Je me garderai, si je puis, que ma mort die chose, que ma vie n'ait premièrement dit et apertement {ouvertement).

Pensiez-vous jamais n'arriver-la où vous , alliez sans cesse? Encore n'y a-t-il chemin qui n'ayt son issue. Et si la compagnie vous peut soulager, le monde ne va-t-il pas mesme train que vous allez? Tout ne branle-t-il pas vostre branle? y a-t-il ehose qui ne vieillisse quant et vous ?

Le remède du vulgaire, c'est de n'y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité lui peut yenir un si grossier aveuglement ? Il lui faut faire brider l'asne par la queue. Ce n'est pas de merveille s'il est si souvent pris au piège.

J'ay vu plusieurs donner par leur mort réputation en bien ou en mal à toute leur vie.

Je revîendrois volontiers de l'autre monde , pour démentir celui qui me fôrmeroit autre que je n'estois, fust-ce pour m'honorer.

Je me rends officieux envers les trespassés. Us ne s'aident plus : ils en requierrent, ce me semble, d'autant plus mon ayde : la gratitude est là, justement en son lustre. Le bienfaict est moins richement assigné, où il y a rétrogradation et ré-* flexion.

Nous troublons la vie par le soing de la mort, et la mort par le soing de la vie.

L'une nous ennuyé , l'autre nous effraye*

2196 l'espbit

Ce n'est pas contre la mort que nous nous préparons , c'est chose frop monjen^anée.

Nous nouspréparomc^nt^)ejsnr^pa^at^D& de la mort.

Je me .console aisément de ce qui adviendra ici, quand je. n'y aérai pJijs.

Les choses présentes in'em^j^gn en ^ais rt .

On se peut par usage fit par. expérience fortifier contre les douleurs , la Honte, Pi*digence , et tels autres, acciflepa : mais quant à 1$ mor{ , nous ne pogrom IVrapvr qu'une fois : nous y sommes tous apprentis* quand nous y Tenons.

Le long-temps vivre, et le peu de temps vivre est rendu tout un par .la mort. Car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont' plus.

La vie n'est de soi ni bien ni mal : c'est la place du bien et du mal, selon que tous la leur faites.

Ce n'est pas sans raison qu'on nous fait regarder nostre somme il mesme, pour la ressemblance qu'il a de la mort.

Combien facilement nous passons du veiller au dormir, avec combien peu d'intérest nous perdons la connoissance. de la lumière et de nous!

En quelque, lieu que le filet se rompe , il y est. tout , c'est le bout de la fusée.

Si je craignoismourrir en autre lieu que celui de ma naissance : si jepensoismourrir moins à mon aise , esloignë des miens : à peine sortiroy-je hors de France, je ne sortirois pas sans efîroy hors de ma paroisse: je sens la mort qui me pince continuellement la gorge, ou les reins : mais je suis autrement faict : elle m'est une partout. Si toutes fois j'avois à choisir, ce seroit, ce croy-je, plustost à cheval que dans un lict, hors de ma maison, et loing des miens.

Pourquoy te plains-tu (dit la nature) de moi et de ta destinée? Te faisons-nous tort ? Est-ce à toi de nous gouverner, ou à nous toi ? Encore que ton aage ne soit pas achevé, ta vie Test. Un petit homme est

ag8 l'mpmt

homme entier, comme un grand. Tfî les hffffffwf ni leurs vies ne se mesurent à Faune,

Vous en «Tes assez veu qui se sont bien trouves de mourir, achevant par-là des grandes misères. Mais quelqu'un qui s'en soit mal trouvé, en avez— vous veu ? Si estce grande' souplesse de condamner chose que vous n'avez «prouvée ni par vous, ni par antre.

Mourir de vieillesse , c'est une mort rare, singulière et extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les autres : c'est la dernière et extrême sorte de mourir : pins elle est esloignée de nous, d'autant est-elle moins espérable.

Quelle resverie est-ce de s'attendre de mourir d'une défaillance de force, que l'extrême vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée : veu que c'est l'espèce de mort la plus rare de toutes, et la moins en usage.

Ne nous flattons pas de ces beaux mots:

DE MONTAIGNE* *gg

on doit à l' aventure appeler plutost naturel, ce qui est général, commun et universel.

Où que yostre vie finisse , elle y est toute.

Puisque Dieu nous donne loisir de disposer denostre des logement, préparons-nous y ; plions bagage ; prenons de bonn'heure congé de la compagnie.

En général, la plus saine distribution de nos^ biens, en mourant, me semble estre, les laisser distribuer à l'usage du pays. Les loix y ont mieux pensé que nous.

Voilà une dent qui me vient de choir, sans douleur ~sans effort : c'estoit le terme natureL de sa durée. Et cette partie de mon estre, et plusieurs autres, sont desjà mortes, autres demi-mortes , des plus actives , et qui tenoit le premier rang pendant la vi- .

gueur de mon aage. C'est ainsi que je fons et eschappe à moL Quelle bestise sera-ce à mon entendement, de sentir le sault de cette cbeute, desjà si avancée, comme si elle estoit entière.

3oo VmâwutT :;

ranoe d'«me ineffletô'Tteflfatàf 'arïèate * appuyé : on l'espérance de la valeur 3e noè eàim* : oti là glofefc ftttirfe dé ïiëstre awi: cari* faite de« maux de cette Vie : ou 1* vttnjeanôe' qtii' menante ceux 'qui nom causent la mort. ; ; (

Je me desaoue partout: me*' a&ëàxsont tantdst pelé de chacun , éàuf de tàou JawA nomme nié 'Hé ^réVàra à cpiittér le monde plus purement et pleinement , et ne s'eat desprft pïtw^uiirrersellement que je m'attens de faire. Zes plus mortes morts sorti lès plus famés.

Compte , de tes connoissans , combien il en est mort avant ton aagejphcs qu'il n'y en a qui Payent atteint : et de ceux-mesmes qui ont annobli leur vie par renommée»

faisant registre, et j'entrerai en gageure d'en trouver plus qui sont morts avant, qu'après trente-cinq ans.

Je ne vis jamais paysan de mes voisins entrer en cogitation (pensée) de quelle con-

»E MONTAIGNE. 3oi

tenance et asseurance il passeroit cette heure dernière : nature lui apprend à ne songer à la mort que quand il se meurt.

Et lors, il y a meilleure grâce qu'Aristote : lequel la mort presse doublement , et par elle , et par une si longue préméditation.

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