SUR LES CAUSES DE LA GRANDEUR DES ROMAINS ET DE LEUR DÉCADENCE
On a tant loué cet ouvrage (1) que je désespère, non point de surpasser l'éloge presque universel, mais d'atteindre le niveau de l'admiration où sont parvenus, en faisant preuve d'un talent incontestable, d'Alembert, Villemain, de l'Académie, et plusieurs autres écrivains moins illustres (2). On a même comparé Montesquieu à Bossuet. M. Villemain a écrit :
« Bossuet a saisi toutes les grandes idées, et Montesquieu n'a oublié aucun fait qui pût donner matière à une pensée. »
(1) Avant Montesquieu, Polybe (upaYixaTEta), Machiavel (le Prince), Saint-Evremond (Réflexions sur les divers génies du peuple romain), ont étudié la politique humaine de l'histoire. Saint Augustin, Paul Orose, Salvien, Bossuet en avaient étudié la politique divine.
(<2)Entr'autres Victorin Fabre (Taoleaulittérairedu xvni" siècle).
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d'être sublime. Montesquieu, qui, dans Lème, donne de l'imporl bi faits (4),
1rs exprime tons avec soin, et son style est a achevé que naturel et rapidi
Kn un autre endroit :
u II n'a pas un moment pour les affectations dn bel esprit et du faux goût, et la brièveté le force à la perfection. »
Je n'ai pas remarqué que Bossuet fût négligé dans son Discours sur l'histoire universelle : mais j'avoue que Montesquieu m'a paru, plus d'une fois, toucher à l'affectation par la recherche de la concision ; il veut faire voir qu'il est profond. En outre, il est souvent paradoxal, à force de vouloir être neuf. Il immole la vérité morale à une originalité douteuse.
Ces réserves faites, je suis du sentiment de M. Villemain ; j'admire ce qu'il admire, « cette recherche des causes invisibles; » sans doute, parce qu'elles sont d'un ordre inférieur, trop
(1) « Le bouclier des Gaulois était petit et leur épée mauvaise; aussi furent-ils traités à peu près comme, daus les derniers siècles, les Mexicaius l'ont été par les Espagnols. ■ Etait-ce la peine de donner tant d'importance à ce fait? On en a trop donné, en notre temps, au fusil à aiguille. Est-ce lui qui nous a vaincus?
petites et perdues dans les détails, pour frapper les regards du vulgaire ; et la sagacité laborieuse du docte Président. Toutefois, à mon sentiment, elle ne donne pas toujours, comme le croit l'académicien du xixe siècle, « des résultats plus certains et plus justes » que la sublime et chrétienne philosophie avec laquelle Bossuet a compris l'histoire providentielle de l'humanité. Il serait vraiment inutile et banal de balancer l'encensoir, une fois de plus, à la façon des grands thuriféraires de Montesquieu, devant son image ou son livre des Romains. En fait d'éloge, je me bornerai à dire naïvement et à répéter, que rien n'égale, après Bossuet, la science anatomique du Président (1), dont l'œil de lynx, perçant jusqu'aux moindres détails , n'a rien laissé échapper du caractère des Romains et du mécanisme de leurs institutions. Mais en cet ouvrage, comme ailleurs, comme partout, il n'a vu que l'homme dans ce qu'il a de plus naturel. Il a jugé sans conscience morale et sans Dieu, au point de vue de l'intérêt
(1) Montesquieu a surtout consulté, pour écrire Grandeur et Décadence : Tite-Live, Tacite, Plutarquc, Denys d'Halicarnasse, Salluste, Cicéron, Florus, Végèce, Fronlin, Josèphe, Julius Capilolinus, Valère-Maxime, Polybe, Appian, Justin, Dion, Suétone, Hérodien, Procope, Ammien-Marcelin, Orose, saint Augustin, Salvien, Lactance, Cantacuzène.