‹ L'esprit de MontesquieuChapitre 18 sur 51 · MORT! OU III · texte numérisé non relu

MORT! OU III

poir de servir une patrie ingrate , ou de

survivre à sa Liberté, le vide d

sonnais inutile, la bonté d'une vie déshonoi

C'est toujours souffrir, en vérité , et il ne fant

pas souffrir ; mieux vaut le suiciuV. Le lort du Président consiste à n'avoir vu que la souffrance ctla nécessité de s'y soustraire, n'importe comment.

En somme, il y a surtout dans l'acte par lequel nous nous arrachons la vie, découragemen lâcheté. On n'a pas la force de refaire ce qu'on a manqué; on n'apas la force de se repentir; on ne croit pas à Dieu, ou l'on n'a pas confiance en Dieu. C'est à peu près la même chose. Le fond du suicide, c'est l'athéisme en pratique. Il fallait dire : c'est un mal, c'est un crime. Mais non; « c'est une grande commodité pour l'héroïsme. »

On raconte, à ce propos, que le P. Castel,

professeur à Louis-le-Grand, corrigea les épreuves

du livre (1) de Montesquieu, et qu'il réussit à

faire retrancher du chapitre XII l'éloge direct du

suicide. Il faudrait donc louer le Président d'avoir

adouci sa pensée pour plaire à l'un des Pères de

la Compagnie de Jésus, ce qui est une nouvelle

antithèse. Voici le passage retranché :

(l) Le livre de Grandeur et Décadence fut imprimé ea Hollande.

(illANDEUH ET DÉCADENCE l!»7

« II est certain que les hommes sont devenus moins libres, moins courageux, moins portés aux grandes entreprises qu'ils n'étaient lorsque, par cette puissance qu'on prenait sur soi-même, on pouvait, à tous les instants, échapper à toute autre puissance. Si Charles Ier, si Jacques II avaient vécu dans une religion qui leur permît de se tuer, ils n'auraient pas eu à soutenir, l'un une telle mort, l'autre une telle vie.

Complétons par un exemple plus récent, la pensée de l'auteur : Le suicide de Louis XVI était préférable à sa mort sur l'échafaud.

S'il eût été païen, en effet, et qu'il eût avalé du poison, comme Annibal, nous serions encore bien plus nombreux, sur la tombe d'un suicidé, le "2 1 janvier, que dans les églises où nous honorons la mémoire d'un martyr.

N'est-ce pas la condamnation du christianisme qui condamne lui-même le suicide ?

Il convient maintenant de voir comment Montesquieu juge le meurtre de César, qui est, ou peu s'en faut, un régicide.

Après avoir montré « l'abattement et le désespoir » des sénateurs qui, désormais sans fonctions, ne purent plus espérer de crédit « que

dans le cabinet d'un seul, i il peint bien « le mépris que ; courut pour ! it, - méj si visible que o sa clémence fut insultante. On irda qu'il ne pardonnait pas, mais qu'il dédaignait de punir. »

Les âmes les plus corrompues ne souffrent pas ([u'on les méprise, tant l'âme humaine a de dignité naturelle, et sent qu'on humilie en elle, malgré tout, quelque chu.-'- de divin. La mort de César fut donc une vengeance qui se couvrit du nom de liberté , une vengeance non pas de l'ancienne république, elle était morte pour toujours, mais une réaction violente contre le mépris du dictateur. Fut-ce un crime? A peine, suivant Montesquieu :

« Il y avait un certain droit des gens, une opinion établie dans toutes les républiques de (irèce et d'Italie, qui faisait regarder comme un homme vertueux l'assassin de César qui avait usurpé la souveraine puissance. A Rome surtout, depuis l'expulsion des rois, la loi était précise, les exemples reçus : la république armait le bras de chaque citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l'avouait pour sa défense. »

Cette loi païenne, si elle fut jamais, n'avait plus sa raison à Rome; la liberté n'était qu'un

souvenir, la république un mot; en tout cas, la conscience avait toujours si bien protesté contre la prétendue loi, qu'en aucun temps aucun citoyen n'avait osé l'exécuter. Si des tyrans ont été jamais punis a Rome, ce fut par la sentence d'un tribunal ou par un sénatus- consulte. Montesquieu ne cite aucun nom propre. Il continue :

« Brutus ose dire à ses amis que quand son père reviendrait sur la terre, il le tuerait tout de môme. »

Brutus n'a pas dit cela. Nous n'avons qu'à relire l'épîtrcXVIdes Lettres de Cicéron, à l'endroit de sa correspondance avec Brutus.

L'auteur poursuit :

« C'était un amour dominant pour la patrie qui, sortant des règles ordinaires des crimes et des vertus, n'écoulait que lui seul, et ne voyait ni citoyen, ni ami, ni bienfaiteur, ni frère; la vertu semblait s'oublier pour se surpasser ellemême. »

Qu'est-ce qu'une vertu qui n'est plus la vertu et qui surpasse la vertu?

« Et l'action qu'on ne pouvait d'abord approuver parce qu'elle était atroce, elle la faisait admirer comme divine. »

Un crime atroce et divin!... Ce n'est pas tout :

a En effet, le crime de qui vivait d

un gouvernement lib

' i absolument faux.

« ... \ était-il pas hors d'état d'être puni au 1 ment que par un

Il y a donc des crimes qui veulent pourjuf des assassins ! Jusqu'ici j'avais cru, avec le commun , que c'était aux assassins d'avoir juges.

Tout ce passage est d'une révoltante immoralité, mais n'étonne pas quand on a lu tout Montesquieu, et apprécié avec lui la diffères deux morales, l'une privée, l'autre politique.

Après la république, l'empire. Nous entrons en pleine décadence. Il y eut un temps où Rome, maîtresse du monde, goûta la paix par lassitude. L'univers en silence semblait attendre ses d nées nouvelles, et cette immortelle liberté des enfants de Dieu qui devait succéder à l'orgueilleuse liberté des temps païens. L'ombre allait faire place à la réalité.

En attendant, o Auguste, dit très bien Montesquieu, établit une servitude durable. «

Ici, la profondeur de la pensée est égalée par

la simplicité d'une expression brève et naturelle. Elle se passe bien du double mouvement et de la cadence d'une antithèse. Le Président en est au deuxième empereur :

Si « la puissance souveraine agit insensiblement sous Auguste, » elle « renversa sous Tibère avec violence. La loi de majesté servit de prétexte à tout. »

« Ce n'étaient pas seulement les actions qui tombaient dans le cas de cette loi, mais des paroles, des signes et des pensées mêmes; car ce qui se dit dans ces épanchements de cœur... entre deux amis, ne peut être regardé que comme des pensées. Il n'y eut plus de liberté dans les festins, de confiance dans les parentés, de fidélité dans les esclaves; la dissimulation et la tristesse du prince se communiquant partout, l'amitié fut regardée comme un écueil ; l'ingénuité comme une imprudence; la vertu comme une affectation qui pouvait rappeler dans l'esprit des peuples le bonheur des temps précédents. »

Tacite n'aurait pas mieux dit. Nous lisons encore : « Les sénateurs allaient au-devant de la servitude. »

Gela ne vaut pas ruerc ad servilhim; et le Donatien de Montesquieu est une ombre à côté

202 m ,. Q01II

«lu tyran pusillanime dont la sinistre mérn ne périra jamais, b l'historien latin qai le

peignait au vif et d'aprl

Mais Le peuple lui-môme, comme empereurs, n'est-i] pas saisi sur le I dans

son néant? Tibère lui 6ta .>on dernier pi « celui d'élire les magistrats, et le donn : . sénat, » c'est-à-dire à Tibère. « Ce peuple ne tit que son impuissance ; il s'affligeait comme enfants et les femmes qui se désolent par le sentiment de leur faiblesse. Il était nul ; il plaça ses craintes et ses espérances sur la personne de Germanicus, et cet objet lui étant enlevé, il tomba dans le désespoir. »

Retournons aux empereurs. Trajan est flatté ; c'est « le prince le plus accompli dont L'histoire ait jamais parlé... l'homme le plus propre à honorer la mémoire humaine et représenter la divine. »

Montesquieu en dira autant de Julien l'Apostat. Trajan buvait (1); il était immoral contre nature; il persécuta les chrétiens. Qu'importe ? Il personnifie l'idéal d'une souveraineté bienfaisante. Qu'est-ce donc, en comparaison de certaines vertus humaines, que persécuter la vérité ou la trahir ? Rien. Il est inutile d'en parler.

(1) Les Antonins, parle comte de Champagny. t. I, p. 333.

Du reste, les grands hommes n'empêchèrent pas la décadence. Elle était dans l'armée, comme au sénat, dans le peuple, et dans les Césars.

« C'était une règle inviolable des premiers Romains, que quiconque avait abandonné son poste ou lâché ses armes dans le combat était puni de mort. Mais lesbarbares pris àlasolde des Romains, accoutumés à faire la guerre, comme le font aujourd'hui les Tartares, à fuir pour combattre encore, à chercher le pillage plus que l'honneur, étaient incapables d'une pareille discipline. »

Et cette armée faisait les empereurs!

« Dans le temps que le sénat délibérait, quelques soldats entrèrent dans le palais pour, le piller; ils trouvèrent dans un lieu obscur un homme tremblant de peur : c'était Claude; ils le saluèrent empereur. »

Trois ou quatre lignes en disent plus que des chapitres. C'est de l'histoire en action , et la pensée philosophique sort du drame lui-même.

Sur d'autres points, quelle médiocrité ! L'auteur juge qu'en faisant passer les barbares aux extrémités de l'Empire, on le sauvait. On l'essaya. La fatalité et Odoacrc rendirent tout inutile.

204 Mo N l : I i

\ peine un mot des persécutions qui i | afflij ivni l'Elise. Le emper doute, de défendre le culte établi. D D

tien qui se donna an b tin,

a ils purent mourii da\

rentpîus le sang avec tant de ; -it-il

du sang des chrétiens? .1»' n'ose le croire. Le christianisme est-il oublié, on dédi

Enfin Rome, située dans ane plaine, mal contre les barbares par la trop grande étendue de ses murailles, fut abandonnée. C plat

pour terminer; et nous n'entendons rien <lii la justice do Dion. Passons de Rome tinople.

Si nous pouvons croire que les empereurs firent bien de persécuter le christianisme, en revanche, li1 christianisme oui tort de persécuter les empe reurs. Là théologie en est cause :

« LesGrecs, grands parleurs, grandsdisputeurs, naturellement sophistes, in- - :it d'embrouil-

(t) Le mot persécution n'est pas même pronom- : el Montesquieu parle seulement de certains ouvrages écrits pour ou contre le christianisme. Symmaque fait valoir dans une lettre aux empereurs- le? <r raisons populaires contre le christianisme. » Orose, Salvien et saint Augustin lui répondent Ch. XIX.)

(IHANDEUR ET DÉCADENCE 205

1er la religion par des controverses. Comme les moines avaient un grand crédit à la cour toujours d'autant plus faible qu'elle était plus corrompue, il arrivait que les moines et la cour se corrompaient réciproquement, et que le mal était dans tous les deux : d'où il suivait que l'attention des empereurs était occupée quelquefois à calmer, souvent à irriter les disputes théologiques, qu'on a toujours remarquées devenir frivoles à mesure qu'elles sont plus vives. »

Jusqu'ici, à la rigueur, la censure tombe sur l'esprit sophistique des Grecs et la subtilité de leurs disputes théologiques. On peut approuver l'auteur. Nous connaissons les Grecs. Mais sa pensée se découvre tout entière dans ce passage :

« Lorsque le vieux Andronic lit dire au patriarche qu'il se mêlât des affaires de l'Eglise et le laissât gouverner celles de l'empire ; c'est, lui répondit le patriarche, comme si le corps disait à l'âme : Je ne prétends avoir rien de commun avec vous, et je n'ai que faire de votre secours pour exercer mes fonctions. »

Y a-t-il rien de plus exact que la réponse du patriarche? Et ne doit-il y avoir aucun rapport entre l'Eglise et l'empire? Quel chrétien oserait

*JlMi M oNTESn I l I i

l'affirmer? Montesquieu pense autrement : - D< si monstrueuses prétentions, écrit-il, étant insupportables aux princes, les patriarches forent très

souvent oh de leur -. »

qui parait monstrueux au Pi

de conseiller les empereurs au nom de l'Eglise, et de donner quelque part à Dieu dans le gouvernement des âmes (J . Constantin, qui l'< n'est qu'un prince vaniteux; i t Justinien, qui

fit un code chrétien, n'est que l'époux à*

'prostituée. En revanche, Attila fut un grand homme. Il a son portrait en pied, connue Alexandre !...

Si l'empire dura des siècles, ce fut grâce au feu grégeois, bien supérieur à la théologie et aux évêques pour pacifier les cœurs et prolonger la vie des royaumes. Même « on mit ce feu grégeois au rang des secrets d'Etat. »

Ai-je tort de dire que l'écrivain néglige les grandes raisons des choses, et n'en oublie aucune des plus humaines, quelque petites qu'elles soient? Il écrit l'histoire à la loupe.

Il voit les Croisades « naître d'une opinion

(1) Montesquieu ne fait pas même mention de l'avènement officiel du christianisme sous Constantin. On ne peut pas être plus méprisant.

religieuse que les lieux où Jésus-Christ était né, ceux où il avait souffert, étant profanés par les infidèles, le moyen d'effacer ses péchés était de prendre les armes pour les en chasser. »

C'est froid comme la glace! Les Croisades nées d'une opinion!

Enfin le Président arrive au bout de la décadence irréparable de l'empire romain de Gonstantinople ; il termine en disant :

« L'empire finit comme le Rhin, qui n'est plus qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan. »

Non; l'empire ne finit pas; il se transfigura. Nous le verrons dans peu.

Après avoir essayé, avec Montesquieu, d'analyser les causes secondaires de la grandeur romaine et de sa décadence ; après avoir loué ou blâmé l'esprit fin, ingénieux, pénétrant, sec et subtil de Montesquieu, son style sobre et ferme, obscur et saccadé ; après avoir mis en plein jour la pauvreté de son sens moral, ne ferai-je pas bien d'y opposer la rapidité, la chaleur, la précision et la sublimité de Bossuet, dans son Discours sur l'histoire universelle.

Deux mots d'abord de la grandeur de la repu-

208 MONTESQUlll

blique fondée sur la rcligiou que Romulus i i (lait comme le fondement d< A

qui eu n') prend p le. Bo la paro

« Durant >nfl temps de Rome, L'enfance

même élait i ■ par Les travaux : on n'\

entendait parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain. Il fallait aller à la guerre quand la république l'ordonnait, et là, travailler cesse, camper hiver et été, obéir sans nce,

mourir ou vaincre. Les pères qui n'élevaient pas leurs enfants dans ces maximes, et comme il fallait pour les rendre capables de servir L'Etat, étaient appelés en justice par les magistrats, jugés coupables d'un attentat envers le publie. Quand on a commencé d pren train., les

grands hommes se font les uns les autre Rome en a plus porté qu'aucune autre ville qui eût été avant elle, ce n'a point été par hasard ; mais c'est que l'Etat romain, constitué de la manière que nous avons vue, était, pour ainsi parler, du tempérament qui devait être le plus fécond en héros. »

Voilà qui surpasse de beaucoup les phrases courtes de Montesquieu, ses antithèses ingé-

^1) Discours sur P histoire universelle, chapitre Vil, troisième partie.

GKANDEUR ET DÉCADENCE 209

nieuses, sa concision aiïectée. C'est large, vigoureux, familier, naturel, comme la respiration d'un homme en bonne santé. C'est élevé jusqu'à Dieu ; cela vous dilate; et le style vaut la pensée.

« Ànnibal battu, Carthage détruite, le monde ouvert à Rome , voilà le fruit glorieux de la patience romaine, et de sa constance qui avait sa source dans la discipline militaire et le sage ménagement des forces de l'armée contre l'ennemi, quel qu'il fût.

» Que si les Romains s'étaient servis de ces grandes qualités politiques et militaires seulement pour conserver leur Etat en paix ou pour protéger leurs alliés opprimés, comme ils en faisaient le semblant, il faudrait autant louer leur équité que leur valeur et leur prudence; mais quand ils curent goûté la douceur de la victoire, ils voulurent que tout leur cédât, et ne prétendirent à rien moins qu'à mettre premièrement leurs voisins et ensuite tout l'univers sous leurs lois.

» Pour parvenir à ce but, ils surent parfaitement conserver leurs alliés, jeter la jalousie parmi leurs ennemis, pénétrer leurs conseils, découvrir leurs intelligences et prévenir leurs entreprises.

» Ils n'observaient pas seulement les richesses

210 MOHTI Sfl i i

de leurs ennemis, m

di1 leurs voisins; curieux surtout i

ou de contrebalancer par quelq Iroit

Les puissances qui devenaient trop redoutables

ou qui mettaient de trop grands obi à leurs

conquêtes....

» De l'ambition naquit l'injustice. Ce vice inséparable du désir de dominer, qui aussi pour cette raison est justement condamné par les règles de l'Evangile.

» Au reste, leurs injustices étaient d'autant plus dangereuses qu'ils savaient mieux les couvrir du prétexte spécieux de l'équité, et qu'ils mettaient sous le joug insensiblement les rois et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre. »

Quelle énergie morale ! Quelle haine de l'injustice! Rome est enfin jugée avec son semblant d'équité, sa tyrannie, sous couleur de générosité, son art satanique de diviser ses ennemis, son orgueil hypocrite! Bossuet rend à l'homm conscience, et le bonheur de se sentir juste, en s'indignant contre l'iniquité. Il n'y a qu'une ^jjf* morale dans Montesquieu, la morale de l'intérêt.

\ ^ft'est écœurant.

/ L'impartialité la plus large est encore le propre de Bossuet :

« Les Romains, s'ils étaient cruels et injustes pour conquérir, gouvernaient avec équité les nations subjuguées. Ils tachaient de faire goûter leur gouvernement aux peuples soumis, et croyaient que c'était le meilleur moyen de s'assurer leurs conquêtes. Le sénat tenait en bride les gouverneurs, et faisait justice aux peuples. Cette compagnie était regardée comme l'asile des opprimés.... Les Romains rendaient meilleurs tous ceux qu'ils prenaient, en y faisant fleurir la justice, l'agriculture, le commerce, les arts même et les sciences, après qu'ils les eurent une fois goûtés. »

De cetadmirable tableau, il ressort que le sénat était injuste par ambition et juste par intérêt (1). Mais , au moins , en des temps d'ignorance païenne, Rome eut le rare mérite de comprendre, à de certains moments, que le juste et l'utile ne faisaient qu'un. C'est là son incontestable supériorité sur tous les autres peuples de l'antiquité.

(1) « La conduite du sénat romain, si forte contre les ennemis, n'était pas moins admirable dans la conduite du dedans. Ces sages sénateurs dans une extrême nécessité, non seulement se taxèrent eux-mêmes plus haut que les autres... mais encore déchargèrent le menu peuple de tout impôt, ajoutant que les pauvres payaient un assez grand tribut à la République en nourrissant leurs enfants. »

-I 9 m OM i I su r i EU

Son orgueil aussi était mêlé de grandeur l'on sent qu'il dut plaire D de faire naître le Sauveur des bomrni dont il

devait transfigurer la gloire humaine a lin de sa gloire céleste.

» C'est une espèce de prodige, ajoute le grand historien, que dans un si empire,

qui embrassait tant de nations et tant de roj mes, les peuples aient été si obéissants et les révoltes si rares.* La politique romaine I j avait pourvu par divers moyens qu'il faut expliquer en peu de mots. »

Xous ne suivrons pas Bossuet à trav colonies romaines et dans les riches détails où il entre, avec une aisance étonnante, malgré la brièveté du chapitre consacré à la grande république. Il égale au moins Montesquieu,, mémo lorsqu'il s'agit de peindre les combinaison les heureux effets de la politique la plus humaine. Il s'arrête parfois dans sa synthèse rapide ; et son œil perçant voit tout, même les plus petits objets et leur donne un mot, s'il le juge nécessaire; il court à son but, mais sans précipitation.

(t) Au chapitre VIII du Ier livre des Macbabées, il est fait un éloge sublime de Rome et du séuat romain. C'e^t i'Esprit-Saint lui-même qui louait Rome, avant Bossuet.

Ce que nous voulons faire voir, avant tout, dans l'intérêt de la vérité, c'est la différence de deux esprits, différence qui tient, en partie, à la différence de deux âmes. Il ne faut pas dire que Bossuet et Montesquieu sont deux génies rivaux. Non; l'un est grand, l'autre petit. On ne doit pas craindre de l'affirmer. Penseur sublime, philosophe chrétien, Bossuet élève son sujet, et ne dérobe rien à Dieu de ce qui lui appartient dans l'histoire de l'homme; l'autre est simplement un politique qui reste à terre, et rapporte tout au caractère naturel de la nation romaine ou à l'égoïsme, sans s'élever jamais jusqu'à Dieu (1), sans s'émouvoir en faveur de la justice et des opprimés. Il nous semble aussi que Montesquieu , assez long, quoiqu'il affecte une brève allure, ne nous apprend rien de plus sur Rome que Bossuet plus serré dans l'ensemble , et qui trouve néanmoins le temps

(1) Pourtant, à propos d'Héliogabale qui plaça son dieu dans tous les temples de Rome, Montesquieu s'exprime en ces termes :

« Ceci, indépendamment des voies secrètes que Dieu choisit, et que lui seul connaît, servit beaucoup à l'établissement de la religion chrétienne; car il n'y avait plus rien d'étranger dans l'empire, et l'on y était préparé à recevoir toutes les coutumes qu'un empereur voudrait introduire. » Cette manière d'introduire la religion du vrai Dieu dans l'empire, n'est-elle pas insultante pour Dieu?

"2 1 i ■ 0 H 1 III

d'intéresser aotn cience, et d'ouvrir, en

quelque sorte, le ciel, pour doua y fa

aux conseils de Dieu. Avec cela, quelle vieet quel mouvement d

les peintures de Bossuetl Comme il sait admirer l'homme dans la liberté et la beauté naturelle

de ses œuvres, lui qu'on a accusé d'être un fanatique de Dieu, et comme le régicide de la royauté de l'homme sur la terre, et de son indépendance.Nous ne voyons pas seulement, dans le Discours sur l'histoire universelle i Rome di quée et desséchée, partie par partie, dans le cabinet d'un anatomiste, mais Rome elle-même ressuscitée, agissante, et répandant sur tout l'univers l'activité, la prospérité et même la paix. En effet, <( il arriva, à la fin, que tous les sujets de l'empire se crurent Romains.... Toutes les nations n'étaient plus qu'une seule nation, et Rome fut regardée comme la commune patrie. Quelle facilité n'apportait pas à la navigation et au commerce cette merveilleuse union de tous les peuples du monde sous un môme empire ! La société romaine embrassait tout, et, à la réserve de quelques frontières inquiétées quelquefois par des voisins, tout le reste de l'univers jouissait d'une paix profonde. »

Voici pour la décadence :

« Rome si jalouse de sa liberté, par cet amour de la liberté qui était le fondement de son Etat, a vu la division se jeter entre tous les ordres dont elle était composée. De là ces jalousies furieuses entre le sénat et le peuple, entre les patriciens et les plébéiens; les uns alléguant toujours que la liberté excessive se détruit enfin elle-même, et les autres craignant, au contraire, que l'autorité, qui, de sa nature, croît toujours, ne dégénérât enfin en tyrannie.

» Entre ces deux extrémités, un peuple, d'ailleurs si sage, ne put trouver le milieu. »

Certes, Montesquieu a finement analysé les causes qui firent pencher Rome vers sa ruine ; mais il n'a ni cette ampleur de forme, ni ces éclairs magnifiques , et qui d'un trait découvrent l'abîme où descendait Rome par sa faute. Il analyse trop, et perd, dans une si grande variété d'aperçus plus ou moins vrais ou ingénieux, l'ensemble et comme l'unité de son sujet.

Rossuet n'a jamais avancé, du reste, comme l'oserale Président, que la division pût être nécessaire dans un Etat républicain. Il soutient le contraire ; nous venons de l'entendre ; il ne se démentira pas dans les lignes suivantes :

Page 1