‹ L'esprit de MontesquieuChapitre 19 sur 51 · MONT] QUI · texte numérisé non relu

MONT] QUI

« lu peuple qui jouissait des droits les \>\u> ntielsde la royauté entrait, en quelque dans l'humour >is. Il voulait bien être con

seillé, mais non forcé parles»':, t. Toul C€ qui paraissait trop impérieux, tout ce qui s'élevait

au-dessus des autres, en un mot, tout ce qui blessait ou semblait blesser l'égalité que demanda un Etat libre, devenait suspect à ce peuple délicat L'amour de la liberté, celui de' la gloire et des conquêtes rendait de tels esprits difficil manier, et cette audace qui leur faisait tout entreprendre au dehors n ii manquer de porter les divisions au dedans. »

C'est la division née d'un amour excessif de l'égalité ; c'est la jalousie, mère de tous les désordres, qui a perdu le peuple-roi. Bossuet le proclame hautement, sans réticence sophistique, dans un langage royal et digne de son sujet. C'est en même temps une leçon morale.

Une autre cause de décadence, si bien détaillée par Montesquieu, est celle-ci :

a Rome, épuisée par tant de guerres civiles et étrangères, se fit tant de nouveaux citoyens , ou par brigue ou par raison, qu'à peine pouvait-elle se reconnaître elle-même, parmi tant d'étrangers qu'elle avait naturalisés. »

Rome qui ne se reconnaît plus. Ne diraiton pas que Rome a vécu, comme vit chacun de nous, que nous l'avons vue, qu'elle est bien changée, méconnaissable à ses propres yeux ? C'est hardi et naturel. Rien ne vivifie une œuvre, un livre, un tableau comme la présence de l'homme et le jeu de son àme. Rome a une âme, un corps, un visage. Mais un des traits du génie, c'est que ses plus grandes audaces se trouvent d'accord avec la nature ! Achevons :

« Le sénat se remplissait de barbares ; le sang romain se mêlait; l'amour de la patrie, par lequel Rome s'était élevée au-dessus de tous les peuples du monde, n'était pas naturel à des citoyens venus du dehors : et les autres se gâtaient par le mélange; le nombre des pauvres s'augmentait sans fin par le luxe, par les débauches, et par la fainéantise qui s'introduisit. »

Bossuet ne craint pas le mot propre; et sa naïveté relève singulièrement son discours. Il fait penser à un glorieux souverain qui ne redouterait pas de franchir le seuil du pauvre, sans rien faire autre chose que rendre sa majesté pi us visible dans sa familiarité. La pensée de Bossuet parait d'autant plus originale qu'elle revêt parfois l'habit du peuple.

2 1 s Mi .1 m

I est la conclusion d'un ouvrage que

révèle ton Ili la force d'un p< Qui fut jamais

plus sublime que B iett quand il urne sur

cctto Rome si vigoureusement dép

« Souvenez-vous, Monseigneur, que ce long enchaînement des causes particulières qui font et défont les empires dépend des ordres secrets de la Providence. Dieu tient du plus haut cieuxles renés de tous les royaumes. Il a tou cœurs en sa main : tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride, et, par là, il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants? il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs? il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les Etats , et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine toujours courte par quelque endroit; il l'éclairé, il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances, il l'aveugle, il la précipite, illa confond par elle-même; elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités; et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce, par ce moyen, ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours

infaillible; c'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe les grands coups dont le contre-coup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier, et renverser les empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. L'Egypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le Seigneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils; elle ne sait plus ce qu'elle fait.... »

L'Egypte ne sait plus ce qu'elle fait! C'est audacieux! mais c'est si bien amené, et si naturel, que cette beauté de détail nous échapperait comme perdue dans le courant rapide d'une éloquence entraînante, où la pensée domine tout et fait oublier la forme, si le devoir du critique n'était pas de tout observer pour l'utilité du lecteur.

L'Egypte « est perdue. Mais que les hommes ne s'y trompent pas : Dieu redresse, quand il lui plaît, le sens égaré, et celui qui insultait à l'aveuglement des autres tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses, sans qu'il faille souvent autre chose pour lui renverser le sens que ses longues prospérités.

» C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune. . . . »

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L'homme est là tout entier dai et

Le train des affaires humaines, L'homme petit on grand, Le souverain on Le particolier ooblii comme perdu dans la fourmilière humaine. Qui sera assez aveugle pour se dérobei profonde d'humilité puisée à la nature m des choses, et dans la plus exacte réalité d famille ou de la fortune publique? Ce qu'on reprochera à Bossuet, c'est de mettre la phi! phie politique sous l'égide de Dieu, et l'histoire dans sa main. C'est expliquer tout d'une façon trop commode, en rapportant tout à la Providence. Mais l'auteur du monde en est-il le maître, oui ou non? N'est-ce qu'un Dieu réformé \ et n'a-t-il plus ses droits comme au temps jadis/ Qu'avons-nous à reprocher à Bossuet et à Dieu? à l'un de s'occuper de son œuvre \ à l'autre de la comprendre ? Enfin, nous sentons-nous moins libres, chacun dans notre conscience, parce que Dieu fait conduire toutes nos actions à son but divin? Qu'il le dise, celui qui se croit réellement esclave d'un Dieu méchant. Nous agissons comme nous marchons, aussi librement. L'orgueil d'un homme a pu douter de Dieu. L'humanité n'a jamais douté de la liberté morale.

Valait-il mieux que Bossuet, comme Montes-

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quieilj rampât à terre, pour y chercher à tâtons, et comme dans l'obscurité, ou du moins dans une science tout humaine, les causes inférieures des événements historiques? Que dis-je? Pourrions-nous voir, sans le soleil, les objets autour de nous? Et Montesquieu a prétendu, pourvoir dans l'âme de l'homme, se passer du soleil de Dieu! L'âme de l'homme est l'objet de ses investigations ; il se passera du Dieu qui l'a faite pour le connaître, et de la lumière incrééc pour voir dans la créature sans le Créateur?

Un dernier mot de Bossuet. Il est adressé au dauphin ; il condamne Montesquieu :

« Tout est surprenant a ne regarder que les causes particulières ; et néanmoins tout s'avance avec une suite réglée

» Ce discours vous le fait entendre, et, pour ne plus parler des autres empires, vous voyez par combien de conseils imprévus, mais toutefois suivis en eux-mêmes, la fortune de Rome a été menée depuis Romulus jusqu'à Charlemagne, » c'est-à-dire de la Rome naturelle à la Rome surnaturelle, de la Rome de Romulus à celle de Jésus-Christ, de la Rome des Romains à la Rome des Papes protégés par l'épée de Charlemagne. Tout ce qui s'est fait dans Rome et pour Rome

Mil (M IF. I

se faisait pour Ji I I Bl pour M \-' destinée, de tout temps, à eml le monde,

à La faveur de l'empire romain qui n'embrai

l'univers que pour elle.

Voilà ce qu'a ignor [uieu, I

leçons de Bossuet.

Pour lui, il y a la Rome glorieuse de la république , la Rome dégénérée des emperecu . I méprise la Rome moderne, celle de l'Eglise qui règne sur l'univers catholique, et qui remplace l'empire des dieux par l'empire do Dieu; même il la hait ; il se moque des Papes dans sa correspondance :

« En vérité, écrit-il à l'un de ses amis, vous faites un bel usage de votre infaillibilité : vous vous en servez pour prouver que le livre de Quesnel ne vaut rien, et vous ne vous en servez pas pour décider que les prétentions de l'en: reur sur Rome et Plaisance sont mauvaises. »

Il confond, ou il a l'air de confondre l'infaillibilité spirituelle du Pape avec une ridicule infaillibilité temporelle.

Il raille. Juger une hérésie et la condamner, ce n'est rien ; mais décider que Plaisance ne doit pas appartenir à l'empereur, ni Rome, c'est tout!

Il reste enfoncé dans la matière.

Ailleurs la triple couronne pontificale, la tiare, ne lui semble couvrir que le front chauve des Papes, c'est-à-dire leur impuissance. 11 ne voit pas, lui, qu'il découvre aussi la stérilité de son génie nu, sans étendue, sans chaleur, sans cœur et sans foi.

Un grand destin commence, un grand destin s'achève.

N'est-ce pas le dernier mot de Rome dans les derniers temps de sa décadence? L'empire de Romulus s'achève, l'empire romain de Jésus- Christ commence... Qu'est-ce que cela pour Montesquieu? une énigme indéchiffrable. Ou plutôt, depuis que Rome, à bout de vertus païennes, est tombée dans la servitude des barbares, elle n'a vu dans son sein que l'anarchie, ou quelque petit prince, Pape de nom, occupé de subtilités théologiques, ridicule, impuissant, et point politique à la façon de Montesquieu. C'est un grand malheur ; car la politique c'est tout; et la politique relègue la morale au foyer. La Rome des Papes, au contraire, en fait le foyer de la politique ; et sa morale, c'est la morale de Jésus-Christ.

Bossuetla suit; Montesquieu l'écarté. Il oublie l'Eglise à dessein ; il la dédaigne. Sa morale, c'est

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la cruauté de ne. Elle n'est ni païenne ai

chrétienne ; bien loin <l'< ire la morale de D fait homme, elle est la morale de l'homme fait Dieu.

Mais encore , Montesquieu et B< ont

partagé une tâche redoutabl ■. L'un a traité de la politique divine, l'autre, do la politique humaine dans l'histoire.

Est-ce qu'on est dispensé, pour cela, d'être moral? Est-ce que la politique et la moral»* font deux? ou bien, y a-t-il une moral».* de l'homme dans la politique et une morale de Dieu dans le reste ? Y a-t-il donc deux moral

Et si, d'autre part, Bossuet a ouvert le ciel pour en faire descendre l'histoire politique de l'homme, fallait-il que Montesquieu ouvrit des grains de sable pour y découvrir les raisons secrètes des grands événements?

Sans rien enlever au rare mérite de l'auteur de Grandeur et Dècadcnee, à sa force d'analyse, à sa puissante brièveté, à l'unité de sa composition, malgré quelques apparences de désordre où l'art n'est pas pour rien, disons, pour finir, qu'il a voulu être original quand même, piquer l'attention, goûter l'éloge d'un public sensuel, sceptique, raffiné et blasé, qu'il en a pris le masque, et

qu'enfin, s'il a pardonne à la gloire de Rome plus d'un crime, il a lui-même, plus d'une fois, sacrifié à la vanité de la gloire, sa conscience, la raison, la vérité de l'histoire, la morale et Dieu.

i:esprit des lois

AVERTISSEMENT

Avant d'exprimer mon opinion sur un ouvrage aussi fameux que Y Es prit des lois, et même aussi estimé, j'ai dû en faire une étude consciencieuse; je l'ai lu, page par page, sans rien omettre , en notant les impressions et les réflexions que faisaient naître en moi tel chapitre, dans son ensemble, telle pensée, en particulier. C'est donc un travail sérieux que j'offre au public , dans l'espérance de désabuser les esprits honnêtes qui puisent dans Montesquieu , avec trop de respect pour sa vieille autorité, le libéralisme de leur politique, et des préjugés nombreux, de la meilleure foi du monde. Or, Montesquieu esta peine un déiste; c'est un esprit faux, un cœur corrompu, un ennemi de l'Église et de la morale chrétienne, même de la morale naturelle. C'est facile à prouver.

S30 Mo (Util

Nous diviserons notre étude en quelques chapitres, prenant de haut notre sujet, et no dant bien de noué attarder à ces mille détails d'une science où semble parfois se perdre la

pensée principale de l'auteur. C'est cette pei que nous voulons mettre en relief, exhume) quelque sorte du fond de ces interminables chapitres petits et grands, que Montesquieu a remplis d'une érudition sérieuse, patiente, minutieuse, désintéressée, si nous en croyons les apparences, innocente môme et tout à fait pacifique.

En premier lieu^notre impartialité, .qui n'est pas celle d'un libéral, n'aura aucune peine à rendre justice aux beautés de style ou de pensée, éparses dans le grand ouvrage du légiste. L'esprit humain n'est jamais tellement soumis à l'erreur, qu'il ne laisse échapper quelques éclairs de vérité. Seulement il faut bien éviter ce vice de notre siècle qui consiste à juger de l'ensemble d'un livre par certaines parties, et à amnistier même l'impiété, sous prétexte qu'elle a parfois, oubliant son langage ordinaire, par politique ou par caprice, je n'ose dire par hypocrisie, abandonné son rôle et loué Dieu ou Jésus-Christ. Voltaire l'a fait plus d'une fois.

l'esprit des lois 231

Le plan de Montesquieu n'est pas difficile à connaître (1), quoi qu'on ait dit; mais ne le jugeons pas sur les apparences. L'auteur définit la loi , fait l'histoire des lois civiles et politiques et en précise l'esprit, dans les temps antiques, dans les temps barbares, dans les temps modernes , en France , en Germanie, en Europe , et dans les pays les plus éloignés, en Orient, en Chine, au Japon. Il cherche quelle est l'influence du climat sur l'âme et sur le caractère, des lois sur les mœurs, des mœurs sur les lois ellesmêmes, quel rapport ont avec les trois prin-

(1) «Ceux qui auront quelques lumières verront, du premier coup d'oeil, que cet ouvrage a pour objet les lois, les coutumes et les divers usages de tous les peuples de la terre. » Défense de l'Esprit des lois.

Ailleurs nous lisons : « Les lois doivent être relatives au physique du pays, au climat glacé, brûlant ou tempéré, à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur, au genre de vie des peuples, laboureurs , chasseurs ou pasteurs : elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir, à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses, à leur nombre , à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. Enfin, elles ont des rapports entre elles; elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur, avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est dans toutes ces vues qu'il faut les considérer.

» C'est ce que j'entreprends de faire daus cet ouvrage. J'examinerai tous ces rapports : ils formeront ensemble ce qu'on appelle VEsprit des lois. » (Livre I, chapitre III.)

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