SOS 10M DIM
(( Mais le clergé avait affaibli les rois , et rois avaient affaibli le clergé.
Pauvres rois! pauvre c jue où
Montesquieu écrivait, nous touchions à l'heure fortunée où l'on allait affaiblir le clergé pour fortifier les rois. Nous entrions dans l'ère si 1* temps attendue de la politique pure et sép du ciel.
Poursuivons. J'ai toujours l'intention de louer; mais dans un enchaînement si étroit des pensées, on ne peut souvent séparer ce qui est digne d'éloge et ce qui est digne de blâme. Il en est ainsi de certains fruits où le doigt ne peut chercher la partie saine sans rencontrer quelque pourriture :
« En vain Charles le Chauve et ses successeurs (1) appelèrent-ils le clergé pour soutenir l'État et en empêcher la chute; en vain se servirent-ils du respect que le peuple avait pour ce corps » si peu respectable par son avarice ; « en vain cherchèrent-ils à donner de l'autorité ;t leurs lois par l'autorité des canons ; en vain joignirent-ils les peines ecclésiastiques aux peines civiles; en vain, pour contre-balancer l'autorité du comte, donnèrent-ils à chaque évêque la qua- (1) Livre XXXI, chapitre XXlll.
l'esprit des lois 303
lité de leur envoyé dans les provinces : il fut impossible au clergé de réparer le mal qu'il avait fait. »
C'est donc le clergé qui a fait tout le mal... comme aujourd'hui.
L'auteur va être plus vrai : « Un étrange malheur dont je parlerai bientôt fit tomber la couronne à terre. »
Ce malheur, c'est la perpétuité des fiefs, et le changement survenu dans la condition des hommes libres. En effet, après la bataille de Fontenay (1), qui «causa la ruine de la monarchie..., les trois frères, Louis, Lothaire et Charles, firent un traité.... Dans l'annonciation que Charles fit au peuple de la partie du traité qui le concernait, il dit que tout homme libre pourrait choisir pour seigneur qui il voudrait, du roi ou des autres seigneurs.... Depuis lors, tout homme libre put soumettre son alleu au roi, ou à un autre seigneur à son choix (2).
» Ainsi ceux qui étaient nûment sous la puissance du roi, en qualité d'hommes libres sous le comte, devinrent insensiblement vassaux les uns des autres, puisque chaque homme libre pou-
(1) Livre XXXI, chapitre XXV.
(2) Livre XXXI, chapitre XXV.
vaiL choisir pour seigneur qui il voulait, ou du roi, ou des autre I, l 61 suivre, pour
tout dire, « 968 intén caprice îap-
per au roi, s'il le voulait.
Charles le Chauve favorisa, le plus qu'il put, dans son inintelligence politique, cette liberté qui tournait tout à l'avantage des seigneurs et au triment de l'empire. Il semble, à certains moments, que la Providence agit seule, et que Tincapacité des rois est l'instrument principal de ses desseins.
« Il n'arriva pas de moindre changement dans les fiefs que dans les alleux (1). »
Sous Pépin, les grands vassaux pouvaient distribuer une partie de leur bénéfice à d'autres vassaux. Les fiefs avaient leurs arrière-fiefs. Mais à la mort du leude, le tout, sans distinction, revenait au roi, l'arrière-fief comme le fief. Le roi était tout.
« Cela changea (2) lorsque les fiefs passèrent aux héritiers, et que les arrière-fiefs y passèrent de même. Ce qui relevait du roi immédiatement n'en releva plus que médiatement ; et la puissance royale se trouva , pour ainsi dire , reculée
(1) Livre XXXI, chapitre XXVI.
(2) Livre XXXI, chapitre XXVI.
l'esprit des lois 305
d'un degré, quelquefois de deux, et souvent davantage. »
D'autre part, du temps même de Pépin et de Charlemagne(t), «on était obligé, sous de grandes peines, de se rendre à la convocation, pour quelque guerre que ce fût. » Mais « la mort de cent mille Français, à la bataille de Fontenay, fit penser à ce qui restait encore de noblesse , que, par les querelles particulières de ses rois sur leur partage, elle serait enfin exterminée, et que leur ambition et leur jalousie feraient verser tout ce qu'il y avait encore de sang à répandre . »
C'était une loi bien funeste qui partageait ainsi l'empire entre les fils de l'empereur. Les Garlovingiens, en l'adoptant, suivirent les errements des Mérovingiens. Ce qui a des avantages pour de simples particuliers, est rempli de périls pour la famille d'un roi et pour la royauté. Fontenay le témoigne par une sanglante leçon. En conséquence « on fit (2) cette loi que la noblesse ne serait contrainte de suivre les princes à la guerre que lorsqu'il s'agirait de défendre l'État contre une invasion étrangère. Elle fut en usage pendant plusieurs siècles » aux dépens du souverain.
(1) Livre XXXI, chapitre XXVII.
(2) Livre XXXI, chapitre XXVII.
.;oi; m <> n i i \ i
« Il semblait, dit Montesquieu, que" tout prît un vice particulier ot se corrompit en môme temps. » D'abord la ronronne avait aliéné « plusieurs fiefs à perpétuité; mais c'étaient des cas particuliers, et les fiefs, en général, iraient
leur propre nature.... Mais Charles le Chauve fit un règlement général, qui affecta également les grands offices et les fiefs ; il établit, dans ses capitulâmes, que les comtés seraient donnés aux enfants des comtes, et il voulut que ce règlement eût encore lieu pour les fiefs (1). »
a II suivit de là que la plupart des seigneurs, qui relevaient immédiatement de la couronne, n'en relevèrentplus que médiatement. Ces comtes qui rendaient autrefois la justice dans les plaids du roi, ces comtes qui menaient les hommes libres à la guerre, se trouvèrent entre le roi et hommes libres; et la puissance se trouva encore reculée d'un degré (2).
» Les comtes avaient des bénéfices attachés à leurs comtés, et des vassaux sous eux. Quand les comtés furent héréditaires, les vassaux des comtes ne furent plus les vassaux immédiats du roi. .. ; les comtes devinrent plus puissants, puisque les vas-
(1) Livre XXXI, chapitre XXVIII.
(2) Livri XXXI, chapitre XXVIII.
l'esprit des lois 307
saux qu'ils avaient déjà les mirent en état de s'en procurer d'autres. »
Ainsi la royauté s'isolait. Une multitude de petits rois s'élevaient au-dessus d'elle et contre elle, et les plus puissants de ces rois nouveaux, forts de la perpétuité de leurs offices, se rendaient de plus en plus indépendants , gouvernant leurs vassaux en leur propre nom , et brisant ainsi le lien qui rattachait au roi le reste du pays. Les comtes fuirent les nouveaux maires du palais ! Les descendants du puissant Charlemagne , les fils de ceux-là mêmes qui avaient épuisé la royauté mérovingienne par leur excessive influence, devinrent des fantômes de rois. La dynastie chrétienne de Clovis s'était perdue dans une barbare férocité qui avait allumé la colère de Dieu; les haines fratricides des enfants du grand empereur, en préparant la perpétuité des fiefs, préparèrent l'avènement de la troisième dynastie. En effet, cette terrible bataille de Fontenay, où périrent cent mille hommes pour aider deux frères à en vaincre un troisième, fut un coup terrible porté à l'affection que les hommes libres et la noblesse gardaient pour le nom des Carlovingiens. Les peuples versent volontiers leur sang, s'il s'agit de défendre la patrie ou la religion; on
l'a vu aux Cn il entre au fond du
cœur des nations un Ion ntiment pour
crimes auxquels LeUM rois les font participer, fussent-elles, an moment de la lutte, i bar-
nées les unes eontre les autres que les royaux compétiteurs entre eux. Il y a une terrible le de la Providence dans la logique des choses, la suite des causes morales et dans leur inévitables. Montesquieu l'a-t-il suffisamment observée et indiquée? Il semble, au contraire, séparer la morale de la politique, et ne rien voir au delà des faits dont il démêle les causes et les conséquences humaines, avec une sagacité tout humaine, que nous avons déjà remarquée.
Du reste, il observe judicieusement que la perpétuité des fiefs n'eut pas ses funestes résultats aussi vite en Allemagne qu'en France. Il en donne la vraie raison (1) : « La faiblesse d'esprit de Charles le Chauve mit en France une égale faiblesse dans l'État. Mais comme Louis le Germanique, son frère, et quelques-uns de ceux qui lui succédèrent eurent de plus grandes qualités, la force de leur État se soutint plus longtemps.
» Quedis-je? peut-être (2) que l'humeur fleg-
(t) Livre XXXI, chapitre XXX.
(î) Livre XXXI, chapitre XXX,
l'esprit des lois 309
matique, et, si j'ose le dire, l'immutabilité de l'esprit de la nation allemande, résista plus longtemps que celui de la nation française à cette disposition des choses, qui faisait que les fiefs, comme par une tendance naturelle, se perpétuaient dans les familles. »
C'est en 912 que l'empire sortit, en réalité, de la maison de Gharlemagne, quatre-vingt-dix-huit ans après sa mort (1), « par l'élection de Conrad, duc de Franconie, » qui n'était pas de sang carlovingien. Plus tard , par le pacte de Bonn, Charles le Simple prit le titre de roi de la France occidentale ; Henri , successeur de Conrad , prit, par déférence, celui de roi de la France orientale; mais c'était bien l'empereur. Peu de temps après, les successeurs de Charles le Simple, dépouillés par les grands vassaux de leur autorité et de leur domaine, — nous savons comment, — réduits aux villes de Laon et de Reims, incapables de résister aux Normands, parurent, en quelque sorte, s'évanouir dans l'impuissance. Le nom de Chariemagne rayonna sur eux, quelques années encore, jusqu'à leur fin prévue, comme on voit le soleil éclairer de sa lumière, même après son départ, les vains nuages qui vont disparaître dans l'obscurité.
(1) Livre XXXI, chapitre XXXI.