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CHAPITRE II

Quelques définitions de Montesquieu

Dès la première page de sa préface, Montesquieu, avant de lui ouvrir le premier chapitre de YEsprit des lois, met le lecteur au courant de ses principes :

« J'ai posé les principes , dit-il, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes, les histoires de toutes les nations n'en être que les suites, et chaque loi liée avec une autre loi, ou dépendre d'une autre plus générale. »

Mais qu'entend l'écrivainpar principes? Sortentils, pour lui, de l'éternelle vérité, de Dieu premier principe? D'où les a-t-il tirés? Il nous répond :

« Je n'ai point tiré mes principes de nos préjugés, mais de la nature des choses. »

A la rigueur on peut dire mes principes; ce qui signifie qu'on a emprunté pour une œuvre particulière qui porte le nom de son auteur, plusieurs des principes éternels. Ils sont nôtres au point de vue de l'ouvrage que nous avons fait et

MCt MONTESQUIEU

qui est nôtre suivant l'expression commu Mais affirmer qu'on n'a que des principes et : «le préjugés Doaa parait pédantesque. D'habitude

les principes nous sont moins ehers que DOS | jugés; et trop souvent nos préjugés sont nos principes. Peut-être Montesquieu est-il un de ces hommes supérieurs qui échappent à la loi commune des illusions humaines. Il n'aurait pas dû le dire.

D'un autre côté, « les principes tirésde la nature des choses » font songer involontairement au poème de Lucrèce qui a pour titre : De nature rcrum. Des principes tirés de la nature, c'est au moins incomplet, et l'on s'étonne d'une définition aussi obscure, aussi vague, sortie de la plume d'un chrétien. Ce qui ne semble pas moins grave, c'est la définition de la vertu dans l'avertissement qui suit la préface. La voici : ftA

«Ce que j'appelle la vertu dans la république ( 1 1 est l'amour de la patrie» c'est-à-dire, l'amour de l'égalité,. Ce n'est point une vertu morale ni une vertu chrétienne, c'est la vertu politique,. »

On serait vertueux sans être chrétien? A la rigueur, Socrate était vertueux, autant qu'on

(1) Le mot République signifie, en cet endroit, Fêtât, quelle que soit la forme du gouvernement.

l'esprit des lois 347

peut l'être, sans avoir reçu le baptême. Mais aurions-nous jamais compris ou présumé qu'on pût être vertueux sans être moral? — Il s'agit de la vertu politique. Il y a des vertus théologales et des vertus morales ; pourquoi pas des vertus politiques? — Sans doute ; et même l'utile, c'est le fondement de la politique ; mais l'utile se séparerait-il de la justice? — Non. — Il ne se sépare doncpas de lamorale. Et la vertu politique doit être tme vertu morale. — Seulement, pour Montesquieu, elle se borne à l'amour de la patrie ; et la patrie n'a rien à faire avec la morale. Car le mot patrie a changé de sens. Aimer la patrie, ce n'est plus aimer le foyer des ancêtres, la religion des aïeux, c'est aimer l'égalité. D'autre part, aimer l'égalité n'est-ce pas, comme l'entend ce siècle, aimer plus ou moins ses égaux, maltraiter ses inférieurs, détester toute supériorité ? Et voilà la vertu.... politique.

Qu'est-ce donc, en conséquence, qu'un homme de bien suivant la définition nouvelle de la vertu inventée par le prétendu novateur ?

« Ce n'est pas l'homme de bien chrétien, mais l'homme de bien politique qui a la vertu politique dont j'ai parlé. C'est l'homme qui aime les lois de son pays, et qui agit par l'amour !des lois de

son pays, i i-dire par imoar de l'égalité.

Non seulement L'homme de bien d oin

d'être moral, puisque La morale et la politique

fontdcux; mais comme les pays, et les lois, » t les

gouvernements, et les climats varient à l'infini, sur l'immense étendue de la terre, malgré le même fonds d'égalité, la vertu, j'entends la vertu politique, pourra varier à l'infini. En Europe, il y aura autant de vertus politiques qu'il y a de pays différents, en un mot, de sociétés particulières et de lois différentes. Même un curieux spectacle serait celui de tous les hommes de bien de la terre, voués à la vertu politique/ et réunis en un seul lieu pour se connaître, s'apprécier, s'entendre et s'admirer. Ce serait la tour de Babel, et l'expression la plus parfaite de l'égalité ou de la confusion politique.

Au chapitre V du livre III, parlant de la vertu dont les monarchies n'ont pas besoin, il affirme de nouveau qu'il est question de la vertu publique ou politique. Sans doute, c'est la « vertu morale, dit-il, en ce sens qu'elle se dirige au bien général; mais je parle peu des vertus morales particulières, et point du tout de cette vertu qui a du rapport aux vérités révélées (1). »

(1) Note de Montesquieu. Livre III, chapitre V.

l'esprit des lois 349

En résumé, par une concession généreuse de l'auteur, il n'est pas tout à fait interdit a la morale d'avoir une petite place, par occasion, dans la vertu politique. Mais il s'agit de la morale générale, de la morale du bien public, de la morale en l'air; de la morale religieuse, jamais ; de la morale chrétienne, encore moins.

Il est question, avant tout, de l'esprit des lois. Qu'est-ce que les lois (1)?

« Dans la signification la plus étendue, les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. »

La nature des choses qui fait naître des rapports nécessaires, n'est-ce pas obscur et vague? Montesquieu veut dire peut-être qu'en hiver c'est une loi qu'on s'approche du feu et qu'on s'en éloigne en été. Il a raison. La nature du froid appelle nécessairement un correctif, la chaleur. De l'extrême chaleur naîtégalement pourl'homme la nécessité de l'ombre ou de la fraîcheur.

Cette définition des lois qui sort de la nature des choses et semble n'avoir en vue que les rapports de l'homme avec la création matérielle,

(1) Livre I, chapitre I.

550 HOHTIAQ i IEU

pécha par un défaut d'étendue. Kilo est étroite

et néglige la partie la plu une,

son âme, dans ses rapports surnaturel

Dieu, c'est-à-dire sa destinée surnaturelle.

Montesquieu ajoute : « La divinit lois. »

C'est une erreur. Dieu esta lui-même sa loi.

« Le monde matériel à ses lois. »

Rien de plus juste.

« Les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois. »

C'est exact. Mais « on ne s'attendait guère à voir les anges en cette affaire. »

Enfin « les bêtes ont leurs lois; l'homme a ses lois. »

C'est un vrai pêle-mêle. On y voit tout : bêtes et gens, choses et autres, même le bon Dieu, pour lui dire son fait et lui apprendre qu'il devra se plier, comme la bête, à certaines lois. Montesquieu veut bien avouer que cette divinité telle quelle, et sujette à des lois, n'est cependant pas aveugle :

« Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde, ont dit une grande absurdité ; car quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents? »

Ainsi Dieu qui est soumis à des lois inexorables

l'esprit des lois 351

n'est cependant pas le Dieu que les anciens nommaient la fatalité. C'est heureux et contradictoire.

De sa définition de Dieu le philosophe tire une nouvelle définition des lois :

« Il y a donc une raison primitive ; et les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces divers êtres entre eux. »

On ne peut mieux; mais il reste, malgré tout, que Dieu a un Dieu, au moins dés lois auxquelles il obéit.

Il a fait les lois « parce qu'elles ont du rapport avec sa sagesse et sa personne. » D'ailleurs, a il serait absurde de dire que le Créateur, sans ces règles, pourrait gouverner le monde, puisque le monde ne subsisterait pas sans elles. »

Des lois que Dieu a faites pour créer le monde et le conserver, aux lois positives il n'y a qu'un pas :

« Les êtres particuliers intelligents peuvent avoir des lois qu'ils ont faites; mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites. Avant qu'il y eût des êtres intelligents, ils étaient possibles : ils avaient donc des rapports possibles, et, par conséquent, des lois possibles. Avant qu'il y eût des lois

MONTESQi

faites, il v avait d justic

blés. Dire qu'il n'y a rîeD de juste ni d'inj que ce qu'ordonnent ou lent Les loti p

tivei dire qu'avant qu'on eût fi i cercle

tous les rayons n'étaient pas égaux. » Il y avait donc « des rapports d'équité antérieurs à la loi positive qui les établit. »

En d'autres termes, la loi naturelle, c'est-à-dire celle qui sort naturellement de la loi divine et parle à notre conscience, a précédé et produit la loi positive. N'est-ce pas dire que la loi positive est descendue du ciel par l'intermédiaire de la loi naturelle? Alors pourquoi cette définition si étrange de la vertu que nous avons lue tout à l'heure? Est-ce qu'elle ne règle pas les rapports des hommes entre eux? Est-ce que ces rapports cessent d'être humains, c'est-à-dire d'hommes à hommes, pour être politiques? Est-ce qu'ils cessent de s'appuyer sur des lois qui, avant d'être positives, ont été naturelles et sont sorties de la législation divine? Est-ce que ces lois, parties du ciel, peuvent cesser d'être morales pour n'être que politiques? Est-ce que Dieu sépare la politique de la morale, l'Etat de la religion, qui est, en général, le code des lois divines? Montesquieu semble être inconséquent.

l'esprit des lois 353

Il établit des lois .qui sont de Dieu, d'autres qui sont uniquement de l'homme, où Dieu, on ne sait pourquoi, ne paraît pas du tout; il se sert du mot divin de la vertu pour l'appliquer à des choses où Dieu n'a rien à voir. Il fait ou défait Dieu, le reléguant ou l'employant suivant l'occasion. Le Dieu de Dieu, ce n'est pas seulement l'inexorable loi qui le gouverne, c'est encore l'auteur de Y Esprit des lois.

Il veut bien avouer que la loi « qui, en imprimant dans nous-mêmes l'idée d'un Créateur, nous porte vers lui, est la première des lois naturelles par son importance (1). »

Si cette loi est tellement importante, si même elle est la plus importante , elle doit avoir son application dans la vie. Elle nous porterait vers Dieu, et Dieu par elle nous attirerait vers lui, pour la beauté de la chose et sans résultat pratique, comme on dit de nos jours? Non certes; la loi civile ou politique qui règle les rapports des hommes pour leur bonheur en ce monde, et indirectement pour leur salut dans l'autre , devra garder l'empreinte divine; ou Dieu n'est qu'un Dieu incomplet auquel l'homme n'appartient pas en son entier, et il est des cas où l'homme ap- (1) Livre I, chapitre II.

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partientàl'homni' D .A

nous vu, d'ailleurs, Dieu figurer un | m l'idéal de gouvernement qui sourit int 1)7 Je

ne le crois pas. Donc le i eur définit Di

le garde pur habitude ou par politique ; il lui assigne respectueusement un poste élevé, où il lui voue un culte abstrait et nominal. Il l'a placé au début de son livre comme l'est un zéro sans valeur en avant des chiffres significatifs.

Un mot des divers gouvernements. Qu'est-ce que la vertu, considérée, en particulier, dans une république?

« C'est une chose très simple : c'est l'amour de la république (2). »

Autrement dire : l'amour de la république, c'est la vertu. Alors, que de gens vertueux de nos jours! Et cette vertu « conduit à la bonté des mœurs. » A ce compte, nous devons croire que tous nos républicains ont de bonnes mœurs et que les autres risquent de pécher par la morale, puisqu'ils n'ont pas le spécifique républicain des bonnes mœurs.

Mais la relation est-elle bien étroite entre les

(i) Voir à la fin du chapitre précédent. (1) Livre V, chapitre II .

l'esprit des lois 355

bonnes mœurs et l'amour de la patrie? et voyonsnous que les mœurs fussent si pures à Athènes, à Sparte, à Rome ? Ou bien la bonté des mœurs consiste-t-elle, à un certain point de vue, dans la satisfaction des appétits naturels, à l'exclusion de certains vices qui ne sont point d'accord avec la nature? En un mot, Montesquieu, faute d'avoir voulu donner aux mœurs publiques un divin modèle, a dû se contenter d'un idéal républicain au-dessous de la loi naturelle. C'est modeste.

Puisque la vertu, et quelle vertu! est le ressort principal des républiques, quel est donc celui des monarchies? C'est l'honneur. Mais qu'est-ce que l'honneur?

« La nature de l'honneur est de demander des préférences et des distinctions (1). »

La définition est-elle exacte? Il y a, sans doute, un honneur égoïste et dégradé, qui veut briller, qui ne veut que briller, qui va môme à la mort, uniquement pour se faire remarquer ? N'y a-t-il que cela dans l'honneur ? Et si nous regardons en nous-mêmes, ne se cache-t-il pas dans ce sentiment trop humain parfois une certaine grandeur et une générosité qui font qu'on ne dédaigne

(1) Livre III, chapitre VII.

356 monte sqi i ri-

pas , sans douto , de se distinguer et do plaira,

mais à ses concitoyen . :i roi, à son Dieaî S'il en est ainsi, l'honneur 'J<és monarchies ne seraitil pas assoz semblable àla vertu 1 Mais, dans la

pensée de l'écrivain , l'honneur n'a rien de commun avec le ciel. Donc, l'honneur politique est un faux honneur. Le Président l'avoue en ces termes :

t 11 est vrai que , philosophiquement parlant (1), c'est un honneur faux qui conduit toutes les parties de l'État; mais cet honneur faux aussi utile au public que le vrai le serait aux particuliers qui pourraient l'avoir. »

Ainsi l'honneur faux, qui est un mal, peut devenir la cause d'un bien. Il y a, au contraire, un honneur véritable, l'honneurchrétien, jesupposc, dont on peut se passer en politique. Et c'est assez que « le bruit de leurs actions pour obliger les hommes à faire toutes les actions difficiles qui demandent de la force? »

En d'autres termes : la fumée de la gloire suffit à faire des hommes et des héros.

Je suis encore loin de partager le sentiment de Montesquieu, s'il dit que la crainte suffit dans un gouvernement despotique. Car, écrit-il, « pour (1) Livre III, chapitre VII.

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la vertu, elle n'y est point nécessaire, et l'honneur y serait dangereux (1). »

Est-ce que la loi morale , ineffaçable dans le cœur humain, avait disparu sous les Césars? Et ne faut-il pas de la vertu pour obéir à un tyran détesté? N'en faut-il pas plus encore pour lui désobéir? L'écrivain a-t-il oublié les chrétiens, et môme ces courageux stoïciens, qui faisaient face au despotisme, non sans un effort vertueux de la volonté? L'honneur lui-même ne se sépare pas de la vertu; et Thraséas, qui en montra dans le sénat romain, est honoré par l'histoire. Que la terreur du despotisme fasse des âmes serviles; que la vertu y soit difficile, elle n'est pas moins nécessaire ; elle l'est d'autant plus qu'elle est plus exposée à périr. Voilà ce qu'aurait dû dire Montesquieu. On peut ajouter que cette même vertu sera d'autant plus rare sous le régime d'un despote, que la religion et la morale, se séparant de la politique, réaliseront l'idéal païen du législateur moderne. Que dis-je? Les païens avaient une religion fausse, une morale incomplète; mais ils se gardaient bien de les séparer de la politique. Plus avancés qu'eux, nos libéraux ont inventé une politique sans religion qui n'a pas les

(1) Livre III, chapitre IX.

préjugi i politique de Rome

Montesquieu n'a p définir lei princi]

des trois grand gou

mots d'honneur et de vertu : tique, il

les a dégradés et rayés avec Dieu, leur auteur.

A d'autres. Qu'est-ce que la liberté?

« Chacun (1) a appelé liberté le gouvernement qui était conforme à ses coutumes ou a ses inclinations; et comme, dans une république, on n'a pas toujours devant les yeux, et d'une manière si présente, les instruments des maux dont on se plaint, et que même les lois paraissent y penser plus, et les exécuteurs de la loi y penser moins, on la place ordinairement dans les républiques, et on l'a exclue des monarchies. Enfin, comme dans les démocraties le peuple paraît à peu près faire ce qu'il veut, on a mis la liberté dans ces sortes de gouvernements, et on a confondu le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple. »

Cette dernière distinction est très juste. Le pouvoir de tout faire n'est pas la liberté, c'est la licence. Il est exact aussi que l'opinion ou l'illusion populaire fait de la république et de la liberté une seule et même chose. Pour être dans le vrai, la liberté, n'est-ce pas la faculté que nous (1) Livre XI, chapitre II.

l'esprit des lois 359

avons de chercher le bien et de le pratiquer, tout en ayant le pouvoir de nous décider pour le mal? Est-ce que la république nous aide à choisir convenablement? Non que je sache. Elle est plutôt synonyme d'égalité ; et voilà ce que nous confondons avec la liberté. N'avoir que des égaux, c'est être libre de tout supérieur. Est-ce être libre? Et la liberté consiste-t-elle a ne point sentir le joug d'une autorité indispensable? Quelle erreur! En un pays où régnerait l'égalité la plus démocratique, il y aurait un tyran soupçonneux, le peuple; des esclaves, les anciens maîtres; mais il n'y aurait pas de liberté.

L'auteur n'a pas terminé sa définition (1) : < La liberté politique ne consiste point à faire ce que l'on veut. Dans un État, c'est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir, et à n'être point contraint de faire ce que l'on ne doit pas vouloir. »

Qu'est-ce donc qu'on doit vouloir ou ne pas vouloir? Selon toute vraisemblance, ce que la loi morale permet ou défend. S'il en est ainsi, la définition est excellente. Hélas! vouloir ou ne vouloir pas, enfin être libre, c'est avoir « le droit de (1) Livre XI, chapitre III.

MO M O NT ESO | • I F i

faire ce que les lois permettent (1). » Et m ces lois, comme je crois l'avoir dé] i fait remarquer, sont mauvn s lois nommées politiques qui

ne sont pas fondées sur la morale, qui n'ont | leur origine en Dieu, qui remontent à des principes qui ne sont pas des principes, qui se rapportent à l'homme qui n'est pas l'homme, à la vertu qui n'est pas la vertu, à je ne sais quoi (2), dans les républiques ou les monarchies, qui usurpe le nom de la vertu ou de l'honneur ? Imaginez un peu de poussière que vous avez décorée de ces noms sublimes ; mieux encore, certains vices que vous honorez du nom de vertus, puisqu'il est des vices moraux qui sont des vertus politiques ; c'est sur cette poussière et cette boue que vous faites reposer vos lois, dans deux sortes de gouvernements sur trois! C'est être libre qu'obéir à ces fantômes de lois! J'entendis, un jour, dire en un lieu public, à propos d'élections : a II n'y a pas de morale en politique. » Je dis, à mon tour : Il n'y a pas de lois, il n'y a pas

(1) Livre XI, chapitre III.

(2) « Il y a des cas, dit Montesquieu, où il faut mettre nn voile sur la liberté. » Une liberté qui n'est pas la vraie liberté et qui peut être violée, à l'occasion, quel idéal!... Est-ce que la tyrannie serait l'idéal des libéraux?

l'esprit des lois 361

de liberté là où il n'y a pas de morale. Le vice règne, et le désordre avec le vice. C'est la servitude. Mais non , c'est la liberté politique.

Montesquieu ajoute une dernière circonstance à sa définition : « La liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés; mais elle n'est pas toujours dans les États modérés (t). »

Il y a donc modération et modération.

La liberté n'est que là où « l'on n'abuse pas du pouvoir (2). »

Est-ce qu'il y a des gouvernements modérés qui en abusent? Est-ce que la modération n'est pas la mesure? Est-ce que la mesure n'est pas le contraire de l'abus ou de l'excès du pouvoir?

« C'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites. Qui le dirait! la vertu même a besoin de limites (3). »

Nul n'en doute. Horace l'avait déjà dit; Montesquieu croit l'avoir inventé. Comme Christophe Colomb avait découvert l'Amérique, il a découvert que la vertu a besoin de mesure.

(1) Livre XI, chapitre IV.

(2) Livre XI, chapitre IV.

(S) Livre XI, chapitre IV.

S61 MONT |f Q I I I I

Il continue : i Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par La disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir (1). »

Nous savons ce que cela veut dire. La Chambre haute et la Chambre basse, l'exécutif ou le souverain, le peuple se feront sans cesse la petite guerre, quelquefois la grande, et se défendront sans trêve contre des empiétements mutuels. De ces pouvoirs ingénieusement organisés, aucun ne sera jamais assez fort, pas môme le peuple, pour démolir les autres. Roi et nation, grands et petits, se laisseront emprisonner dans cette libérale constitution qui escamotera les difficultés, faute de principes moraux qui puissent les écarter. Elle durera éternellement! Nous savons, par les exemples multipliés de ce siècle, l'éternité des constitutions. Et la société heureuse, tranquille, toujours en éveil, toujours en guerre, les pouvoirs étant toujours en lutte, sera libre dans chacun de ses membres, parce que i personne ne sera contraint de faire des choses auxquelles la loi ne l'oblige pas, et à ne point faire celles que la loi lui permet. »

Pour qu'il en soit ainsi, il faudrait que la loi fût morale, tandis qu'elle est uniquement politique.

(i) Livre XI, chapitre IV.

l'esprit des lois 363

Seule la loi morale oblige. Comment l'homme qui obéit si péniblement à sa conscience obéirait-il à des lois sans conscience et sans Dieu?

En somme, une machine assez semblable à celles que nos ingénieurs modernes ont composées, à plaisir, pour faire mouvoir la matière, une machine composée de quatre ou cinq pouvoirs en lutte, où s'entassera, entre les ressorts, toute une nation forcée d'obéir à des lois qui ne sont pas des lois, voilà la liberté !

Nous savons ce qu'il faut entendre de la vertu politique, des lois en général, de la vertu dans une république, de l'honneur dans une monarchie, du despotisme, de la liberté. Nous n'avons rien dit du point d'honneur, ou de l'honneur considéré dans son origine.

Du temps de nos pères, quand la loi salique était en vigueur, on payait une amende de trois sous, pour avoir donné à son ennemi trois coups de bâton. « Aujourd'hui un coup en vaut cent mille (1).... »

Jadis « l'accusateur commençait par déclarer devant le juge qu'un tel avait commis une telle action, et celui-ci répondait qu'il en avait

(1) Livre XXVIII, chapitre XX.

MUNI! ... I I i: I

menti; sur cola le juge ordonnait le duel, bfl maxime s'établit que , lorsqu'on avait reçu un démenti , il fallait se battn

Ne dirons-nous pas mieux? Jadis une loi grossière, mais religieuse au fond, malgré la superstition, ordonnai! le duel pour que Dieu découvrit

le menteur. Dieu était le juge en dernier ressort. Aujourd'hui le duel est seulement fondé sur une susceptibilité cruelle de l'amour-propre. On se bat pour venger une injure, pour laver, eût-on menti, l'accusation du mensonge dans le sang de son adversaire. Le préjugé a persévéré ; le motif s'est dégradé. D'après Montesquieu, « quand un homme avait (1) déclaré qu'il combattrait, il ne pouvait plus s'en départir; et s'il le faisait, il était condamné à une peine. De là suivit cette règle que, quand un homme s'était engagé par sa parole, l'honneur ne lui permettait plus de la rétracter. » L'honneur ou le point d'honneur, qui engage notre parole , serait donc né d'une crainte basse de purger son manque de foi par une peine ou une amende ? L'homme vaut mieux que cela, même apprécié dans son point d'honneur le plus naturel. Voici comme il me semble raisonner, surtout en matière de duel : J'ai déclaré que je com- (1) Livre XXVIII, chapitre XX.

battrais, et je fuis! je me dérobe! si je le fais, je ne suis qu'un lâche. Il s'agit bien de donner à la parole d'honneur qui ne recule pas devant la mort le petit motif d'une loi quelconque ! Il n'y a pas de législateur, s'il n'est philosophe. Où donc est la philosophie de Montesquieu? C'est un légiste.

A force de vouloir faire remonter toute loi de l'usage ou du code à quelque autre loi antérieure et positive, il a oublié la loi morale de notre nature. Il n'a pas saisi, en fait d'honneur, cette loi si humaine de l'amour-propre, qui aide parfois la vertu, et s'en montre aussi, dans plus d'un cas, l'ennemi acharné. Que l'amour-propre m'invite à tenir ma parole , il n'y a pas de mal, s'il s'agit d'un dépôt à rendre ou de tout autre but honorable devant la conscience. C'est encore l'amour-propre qui m'engage , en face d'un démenti , à prouver par l'épée que je n'ai pas menti, et aussi à tenir ma parole, à ne pas mentir, quand j'ai promis que j'irais tuer mon adversaire sur le terrain. Au fond de ce détestable point d'honneur, qui appelle le meurtre en témoignage pour la vérité, il reste encore je ne sais quoi de noble , une crainte féroce de passer pour avoir menti. Mais, puisqu'il en est ainsi, n'allons pas chercher dans une vieille loi salique ou autre la

360 MONTF "i IEU

cause d'un cruel préju( . I. lir humai:,

là pour nous dire Le dernier mot du point d'honneur, ou do L'honnec comme on l'entend dans le mon»! t l'amour-propi

ou sans la vertu.

Pourquoi, selon le Président, un affront

de recevoir un soufflet?

« Il n'y avait que les vilains (1) qui combattissent à visage découvert ; ainsi il n'y avait qu'eux qui pussent recevoir des coups sur la face. Un soufflet devint une injure qui devait être lavée par le sang, parce qu'un homme qui l'avait reçu avait été traité comme un vilain. »

Répondons. C'est sur le visage que se peint le mieux l'âme et la dignité humaine. C'est là que l'injure doit être le plus sensible ; elle déforme aux yeux de tous l'image de l'âme et des traits faits à l'image de Dieu. C'est l'ironie la plus cruelle. Le sens commun et le catéchisme nous en apprennent bien plus sur l'honneur qu'un illustre magistrat dénué de toute profondeur, malgré sa science, et privé même de la pénétration du moraliste le plus ordinaire.

L'écrivain, pour finir, a-t-il blâmé le point d'honneur, j'entends le faux ? Ni oui, ni non. A

(1) Livre XXVIII, chapitre XX.

l'esprit des lois 367

sa légèreté sérieuse , car il reste grave jusque dans ses puérilités , il ajoute la glace d'une âme qui n'a l'air de rien sentir. Il laisse la question pendante. Il n'a rien compris ù l'origine du point d'honneur.

Il serait difficile qu'il eût mieux défini la chevalerie ou l'esprit chevaleresque.

A entendre l'écrivain, c'est l'honneur, l'amour, la galanterie qui l'ont fait naître.

« Notre liaison (1) avec les femmes est fondée sur le bonheur attaché aux plaisirs des sens, sur le plaisir charmant d'aimer et d'être aimé; et encore sur le désir de leur plaire, parce que ce sont des juges très éclairés sur une partie des choses qui constituent le mérite personnel. Ce désir général de plaire produit la galanterie, qui n'est point l'amour, mais le délicat, mais le léger, mais le perpétuel mensonge de l'amour. »

De ce singulier mélange d'amour -propre, d'amour, quel amour! de galanterie, quelle galanterie ! enfin des combats singuliers , sous les regards des dames, combats où les champions étaient armés de toutes pièces, si bien armés que l'opinion crut, plus d'une fois, à des armes en-

(1) Livre XXVIII, chapitre XXII.

36X BOHTEs qi:ie i:

chantées, de tout celai «lit Montesquieu, i Dtqait

le système merveilleux de la chevalerie. Tous les esprits s'ouvrirent à ces id« , vit, dani lefl

romans, des paladins, des ri des chevaux ailés ou intelligents, des hommei invisibles ou invulnérables, des magiciens qui s'intéressaient à la naissance ou à l'éducation des grands personnages, des palais enchantés et désenchantés; dans notre monde un monde nouveau, et le cours ordinaire de la nature laissé seulement pour les hommes vulgaires. »

Il n'est personne qui n'admire la fine distinction de l'amour et de la galanterie. Pourtant ce « mensonge de l'amour», qui est la galanterie, pourrait bien sortir d'un cœur qui préfère le substantiel à l'idéal. En réalité , aux siècles du moyen âge, la galanterie, respectueuse de la vertu et de la faiblesse des femmes, préludait à l'amour par tous les égards possibles , par toutes les formes imaginables de la protection la plus courtoise. La galanterie était encore une des expressions de la politesse chevaleresque toute imprégnée de christianisme. C'était la force de l'homme et son mâle courage qui dérobaient, sous des apparences gracieuses, la tutelle dont ils abritaient la mère , l'épouse , la vierge, ce qu'il y a de plus

l'esprit des lois 369

doux , de plus faible , de plus attrayant , de plus vulnérable. Voilà ce qu'était la galanterie à l'époque des croisades; et l'amour lui-même n'était pas « le bonheur attaché aux plaisirs des sens ». Amour et galanterie, tout était chrétien, tout avait un but chrétien ; et si le chevalier n'était pas insensible aux éloges, s'il aimait à plaire, il allait conquérir le saint Sépulcre, avant d'obtenir une fiancée, une épouse, une famille, des enfants qui devinssent un jour, à son image, des croisés pour la défense de l'Église.

Montesquieu n'a donc pas le sens du christianisme et de ses œuvres généreuses. Pour éviter d'y recourir et d'expliquer ainsi les exploits presque surnaturels de nos ancêtres, il s'en prend à la magie. Nos paladins ne sont plus que des hommes invisibles ou des fantômes revêtus d'armes enchantées. L'histoire est un rêve. Le surnaturel n'est qu'un roman ; et plutôt que de croire à une réalité qui lui déplaise, à la vraie chevalerie, l'ennemi du christianisme en fait une chimère et croit à des chimères. Pourtant Montesquieu veut bien dissiper la vapeur romanesque dont il couvre le moyen âge, pour nous découvrir, sans nous flatter, une très petite part de la vérité :

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