MONTES'.' I II. I
« Des paladins < i », toujours arméi dan partie du monde pleine de châteaux, de forteresses et de brigands, trouvaient de l'honneur à punir l'injustice et à défendre la faiblesse. »
Ainsi des châteaux habités par des milliers de brigands et quelques paladins visibles ou invisibles, qui vont, par monts et par vaux, à la façon d'Hercule, protéger la faiblesse etpurger l'Europe infestée de larrons et de pillards, voilà encore la chevalerie, qui sera môme, si vous voulez, « la galanterie fondée sur l'idée de l'amour. »
C'était donc pour plaire aux dames , dans temps jadis, que l'on hantait les champs de bataille, môme ceux de la Palestine !
Que le lecteur me pardonne de descendre si bas. Je suis juste à la hauteur de Montesquieu. Plaire à la « beauté et à la faiblesse », môme par de grandes actions , c'est le dernier degré , c'est l'idéal de la galanterie ou de l'esprit chevaleresque. Les romans ne firent qu'accroître cet esprit par leurs merveilleux récits. La Grèce y fut pour quelque chose ; les romanciers , dans la « tranquillité de ses campagnes, trouvèrent de quoi décrire les sentiments de l'amour (2). »
(1) Livre XXVIII, chapitre XXII.
(?) Livre XXVIII, chapitre XXII.
l'esprit des lois 371
On s'étonne un peu de voir figurer la Grèce parmi les éléments de la chevalerie.... Enfin les tournois qui unissaient ensemble les « droits de la valeur et de l'amour (toujours l'amour!) donnèrent encore à la galanterie une grande importance (1). »
C'était un homme sensible que le Président ; l'histoire de sa vie en fait foi. C'était même un cœur aimant ; il voyait l'amour partout et le christianisme nulle part. Aussi quelle belle définition il a donnée de la chevalerie qui ne fait qu'une avec la galanterie et la passion. D'autres diraient : de quel odieux mélange il a composé l'esprit chevaleresque né du ciel, et qu'il a formé d'amourpropre et de sensualité , d'un peu de clinquant jeté sur de la boue!
Comment un écrivain qui ignorait à ce point le moyen âge et ne semblait pas savoir le premier mot de la femme régénérée, ni de la chevalerie qui respecte et protège, à l'infini, dans la vierge l'image lointaine de la Vierge Marie, comment Montesquieu, dis-je, aurait-il bien défini la pudeur ?
Au chapitre premier du livre XX1TI des Low, (t) Livre XXVIII, chapitre XXII.
rivain, qui aime a varier ; mêler
la poésie à la prose, quitte la plume el prend la flûte. Mieux que cela, il chanl I ! I bonheur
d'apprendre les lois d'un ruani
0 Vénus! ô mère de l'ani' J)cs le premier beau jour que ton astre ramène. Les zéphyrs font sentir leur amoureuse haleine; La terre orne son sein de brillantes couleurs, Et l'air est parfumé du doux esprit des fleurs. On entend les oiseaux, frappés de ta puissance, Par mille sons lascifs célébrer ta présence. ...
C'est assez. — Qu'aurait dit Philaminte ou Bélise ! Enseigner ainsi la législation ! Trissotin
eût été dépassé; et Henriette , malgré Ghrysale, serait devenue l'épouse heureuse de Montesquieu. Il faut le dire, celui-ci no faisait que citer les vers d'un ami de Molière, nommé Hesnaut. qui traduisit Lucrèce.
Il s'agit de la pudeur. Elle est naturelle à l'homme; plus délicate chez la femme, elle se nourrit dans la retraite; elle hait, dans une jeune fille, le monde et le jour ; un rien la ternit; elle se garde précieusement au pied des autels, sous l'œil d'une mère, à l'ombre de la maison paternelle. Mais non; ce que rêve Montesquieu pour une jeune fille, c'est la liberté, c'est la science , c'est le grand jour, c'est le
monde. Je n'exagère point. Le Président parle, et son verbe va tout changer. Qu'est-ce, en effet, que cette vieille pudeur? Voyez :
« Les filles (1), que l'on ne conduit que parle mariage aux plaisirs et à la liberté ; qui ont un esprit qui n'ose penser, un cœur qui n'ose sentir, des yeux qui n'osent voir, des oreilles qui n'osent entendre; qui ne se présentent que pour se montrer stupides, condamnées sans relâche à des bagatelles et à des préceptes.... »
Seraient-ce les préceptes de la religion?
« .... Sont assez portées au mariage : ce sont les garçons qu'il faut encourager. »
Traduisons. Cette fausse pudeur qui séquestre les filles et leur apprend, avec la danse et la révérence, Dieu et les préceptes de la foi chrétienne, les conduit à désirer, plus qu'il ne faut, ce qu'elles ignorent, les joies et les plaisirs du mariage. Leur innocence n'est que de la stupidité. Quant aux garçons, volontiers ils ne se marieraient point , sans doute par la crainte d'avoir affaire à d'aussi sottes personnes. Montesquieu fait mieux que définir la pudeur, il la condamne en ce passage. Ailleurs il la définit :
« Toutes les nations, dit-il, se sont également (1) Livre XXIII, chapitre IX intitulé : des filles.
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accordées à attacher du
des femmes : c'est que la natui lé I Lo i
les nations. Elle a établi la d lie a établi
l'attaque; et, avant mis des deux côtés les elle a placé dans l'un la témérité, dans l'a
la honte (1). »
Devine qui peut. La honte, en effet, ne s'attache qu'au mal, suivant l'opinion commune, et la pudeur est une vertu. Montesquieu semble, du reste, ne mettre de faute que dans l'incontinence, tandis que la pudeur en réalité s'offense d'un regard et de l'ombre d'une pensée mauvaise. lia enfin le tort d'offrir à nos yeux un tableau cynique plutôt qu'une définition véritable. Sans avoir la moindre idée de la pudeur d'une jeune fille , il ignore, sans nul doute, celle de la femme qui se perpétue jusque dans le mariage, et ne croit pas l'homme susceptible de pudeur, puisque la nature l'a fait pour Y attaque /Il y a là quelque chose qui rappelle la mécanique constitutionnelle et le jeu des oppositions parlementaires; mais de la pudeur rien, absolument rien, pas même chez l'écrivain.
Ce n'est pas tout. Le Président a écrit encore que la pudeur « c'est la honte de nos imperfec-
(l) Livre XVI, chapitre XII.
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tions. » La définition est ici trop générale ; tout a l'heure elle était trop étroite. Elle ne nous fait saisir qu'une ombre. En un autre endroit, Montesquieu nous dira que c'est au sérail que naît la pudeur. Il l'emprisonne après l'avoir mise au grand air. C'est contradictoire ; et cependant Montesquieu reste fidèle à la liberté de tout dire et de se contredire.
La liberté quelle qu'elle soit, de la femme ou de la politique, fait penser à l'esclavage, par antithèse, d'autant plus que souvent l'esclavage se décore du nom de liberté. Un mot de la guerre finira cette partie de notre étude où nous aurons réuni, étudié, jugé les principales définitions de Montesquieu.
Dès l'abord, il semble concevoir une idée juste de l'esclavage (1) :
« L'esclavage proprement dit est l'établissement d'un droit qui rend un homme tellement propre à un autre homme, qu'il est le maître absolu de sa vie et de ses biens. Il n'est pas bon par sa nature ; il n'est utile ni au maître ni à l'esclave : à celui-ci, parce qu'il ne peut rien faire par vertu ; à celui-là, parce qu'il contracte (1) Livre XV, chapitre I.
:n<i mon i il
avec ses e de mauvaises ha-
bitudes, qu'il s'accoutume insensiblement à manquer à toutes les vertus morales, qu'il devient
fier, prompt, dur, colère, voluptueux, cruel. »
Nous lisons ensuite : Des jurisconsultes paîi ont pensé que « la pitié avait établi :
vage.... » D'après eux « le droit de (1)
voulait que les prisonniers fussent esclaves pour qu'on ne les tuât point. » C'est insensé, et Montesquieu le prouve. Jusqu'ici rien de mieux. Mais il ne fallait pas nous donner, avec cornu, taires, cette citation de Lopès de Gomara :
« Les Espagnols trouvèrent près de Saiir Marthe des paniers où les habitants avaient des denrées : c'étaient des cancres, des limaçons, des cigales, des sauterelles. Les vainqueurs en firent un crime aux vaincus. » — « L'auteur avoue (je veux dire Lopès) que c'est là-dessus qu'on fonda le droit qui rendait les Américains escla des Espagnols ; outre qu'ils fumaient du tabac, et qu'ils ne se faisaient pas la barbe à l'espagnole (2). »
Le Président conclut, d'accord avec l'écrivain étranger :
(1) Livre XV, chapitre II.
(2) Livre XV, chapitre III.
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« Les connaissances rendent les hommes doux; la raison porte à l'humanité : il n'y a que le préjugé qui y fasse renoncer. »
Qu'est-ce que le préjugé? C'est la religion. Le mot, s'il n'est pas écrit, est sous-entendu. Mais qui donc a le préjugé? Le catholique espagnol, nous venons de l'entendre. L'Espagnol est chrétien et inhumain. Jésus-Christ lui-même, qui est mort sur la croix de l'esclave pour sauver le monde de l'esclavage, manquaifd'humanité, puisqu'il est l'auteur de ce christianisme qui a rendu si cruelles les mœurs de l'Espagne. Il est des mots inoffensifs, môme généreux, comme celui de préjugé, qui abusent les crédules et minent doucement la vérité.
Appuyant sur la citation qu'il a faite, Montesquieu poursuit :
« J'aimerais autant dire que la religion donne à ceux qui la professent un droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas , pour travailler plus aisément à sa propagation. » Sans doute « cette manière de penser » n'est pas universelle parmi les chrétiens , mais « elle encouragea les destructeurs de Amérique dans leurs crimes (1), »
(i) Livre XV, chapitre IV.
378 M O MTI "I Ml
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clergé d'Espagne a jamais contredit Home en ce point? Est-ce que sa doctrine a reçu d'un concile, à ce sujet, quelque licence exceptionnelle ? Il n'en existe de trace nulle part. « Cependant c'est sur cette idée (ou manière de penser, comme tout à l'heure) que les destructeurs fondèrent le droit de rendre tant de peuples esclaves. Car ces brigands, qui voulaient absolument être brigand chrétiens, étaient très dévots (1). »
Un peu d'intelligence fait comprendre qu'avec la dévotion on aune certaine chance d'être brigand, et de fonder l'esclavage, sur le droit de convertir à notre idée, par la violence, ceux qui prétendent la repousser. Témoin la catholique Espagne.
Même la France, à propos de l'esclavage, n'est point épargnée dans un de ses rois :
u Louis XIII se fit une peine extrême de la loi qui rendait esclaves les nègres de ses colonies ; mais quand on lui eut bien mis dans l'esprit que c'était la voie la plus sûre pour les convertir, il y consentit (2). »
(1) Livre XV. chapitre IV. (?) Livre XV, chapitre IV.
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Il est évident, par cet exemple, que le prosélytisme chrétien fait bientôt des âmes les plus douces des âmes féroces. Heureusement Louis XIII ne signa pas une loi pareille. Voltaire rit de la méprise ; il rit encore du ridicule auteur, le Président lui-même , qui met en scène ailleurs Christophe Colomb et François Ier. L'un supplie pour avoir des vaisseaux , et partir en quête du nouveau monde ; l'autre refuse, et c'est le roi. Or Christophe Colomb avait découvert les Antilles quand François Ier était au berceau. « Quelle nazarde! » aurait dit Montaigne, sur le nez du magistrat et de l'ignorant historien !
En résumé, la raison, suivant Montesquieu, définit admirablement l'esclavage et le condamne ; mais le préjugé, mais certaine manière dépenser, mais la dévotion, mais la rage de convertir, ont altéré la définition de l'esclavage, et l'ont fait considérer comme un instrument de bonnes œuvres. Ce n'est pas à dire (la locution est familière au Président, en pareille rencontre) que l'on veuille attaquer les vérités révélées du catholicisme ; mais le catholicisme a fait bien du mal en France, en Espagne, en Amérique, à Rome, dans le monde ; il a d'ailleurs inventé l'inquisition. La raison vaut mieux.
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Bile va prendre, sons la plume de Montesquieu, la forme d'une ironie inc 1 1 définition
plaisante de L'esclavaf
« Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu 'le rendre les ai 1 , ?OÎCÎ
que je dirais : « Les peuples d'Europe ayant exterminé eeux d'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres.
» Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait | travailler la plante qui le produit par des esclaves.
» Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête, et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre.
» On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu,
(1) Pourtant Montesquieu, en pratique, semble admettre l'esclavage dans l'Etat modéré, « où les hommes s'accoutument à tout, même à la servitude, pourvu que le maître ne soit pas plus dur que la servitude. » (Livre XV, chapitre XVI.) 11 ajoute : « Les nations simples, et qui s'attachent elles-mêmes au travail, ont ordinairement plus de douceur pour leurs esclaves que celles qui y ont renoncé. Les premiers Romains vivaient, travaillaient et mangeaient avec leurs esclaves ; ils avaient pour eui beaucoup de douceur et d'équité. La plus grande peine qu'ils leur infligeassent était de les faire passer devant leurs voisins avec un morceau de bois fourchu sur le dos. » — Ce n'était pas en réalité l'esclavage , mais une sorte de domesticité que l'Eglise tolérait encore récemment aux Etats-Unis. Sans cette distinction, il y a lieu à des erreurs très graves.
l'esprit des lois 381
qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir (1). »
Voilà qui serait ingénieux, si ce n'était pas si long et répugnant. Je n'ai pas tout cité. Dix versets pour répéter la même idée ! La critique élogieuse y a ajouté dix points d'admiration. L'ironie de Montesquieu cachc-t-elle une généreuse colère ou le besoin de faire de l'esprit à propos des esclaves? J'inclinerais plutôt vers la dernière opinion. Qui nous dit que le Président, accusateur de l'Église dans cette question de l'esclavage, n'a point pensé faire plus, pour le détruire, avec le mordant de sa plume, que le christianisme avec le sang des martyrs!
Que pense enfin Montesquieu de la guerre (2), cette sanglante servitude de l'humanité? qu'elle répugne à notre nature. . . En effet, « l'homme dans l'état de nature... ne sentirait d'abord que sa faiblesse; sa timidité serait extrême; et si l'on avait là-dessus besoin de l'expérience, on a trouvé dans les forêts des hommes sauvages : tout les fait trembler, tout les fait fuir.
» Dans cet état, chacun se sent inférieur; à
(1) Livre -XV, chapitre V.
(2) Livre I, chapitre II, Des lois de la nature.
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peine chacun se sent-il t il Oi ri chercherait
donc point à s'attaquer, et la paix serait la | mière loi naturelle. »
Nous pensons, au contraire, qjBLe notre natu: viciée par la faute originelle, a mis la lutte au cœur de l'homme, et la guerre entre les homu. Mais du crime de notre premier ancêtre il u point question. Au contraire, la nature est bonne, comme dans les livres de Rousseau ; et le fruit de cette nature livrée à elle-même , c'est la paix ; la guerre est un fruit mauvais de la société et delà civilisation. « Le désir que Hobbes donne d'abord aux hommes de se subjuguer les uns les autres, n'est pas raisonnable. L'idée de l'empire et de la domination est si composée, et dépend de tant d'autres idées , que ce ne serait pas celle qu'il aurait d'abord. »
L'orgueil qui oppose l'homme à l'homme rev bien des formes; mais, en lui-même, est-il si composé? et faut-il plus qu'une étincelle de jalousie pour mettre aux prises deux hommes ou deux nations?
Hobbes a encore écrit et justement : « Si les hommes ne sont pas naturellement en état de guerre, pourquoi vont-ils toujours armés? Et pour quoi ont-ils des clefs pour fermer leurs maisons? »
Rousseau, j'ai voulu dire Montesquieu, réplique : « On ne sent pas que l'on attribue aux hommes, avant l'établissement des sociétés, ce qui ne peut leur arriver qu'après cet établissement, qui leur fait trouver des motifs pour s'attaquer et pour se défendre. »
Qu'est-ce que signifie avant et après l'établissement de la société ? Est-ce que la société n'existe pas en germe, en réalité même, dans celle des premiers hommes? Est-ce qu'elle n'est pas la chose la plus naturelle et la plus nécessaire du monde? Ce passage de l'état naturel à l'état social est une des rêveries creuses , une des manies du xviii0 siècle. La société s'est développée, mais la nature de l'homme a persévéré ; l'homme n'a pas changé, et « l'idée de l'empire ou de la domination » est née avec lui, s'est accrue par la pratique de la vie, par le besoin de vivre, de soumettre la nature et d'en faire sa servante , de conquérir sur d'autres sa place au soleil, de repousser des agressions injustes sur un territoire légitimement possédé et fécondé par le travail. La tyrannie s'en est mêlée. On a lutté par nécessité, on a lutté par orgueil ; et la société, bien loin de provoquer la guerre, en peut diminuer les causes, par cette sage éducation qui prend l'orgueil à son origine,