‹ L'esprit de MontesquieuChapitre 49 sur 51 · HO QUI II · texte numérisé non relu

HO QUI II

dues lois existant*' rtainement réprimant

sans effusion de sang, 'crochetaient, le pins do ment possible, les serrure.- des moines, et faisaient

sortir les religieux de leurs eouvents. S'ils avaient. été plus sages, il n'y aurait pas môme eu L'ombre de la violence. Les violents furent les habitants mêmes des monastères qui provoquaient l'emploi de la force par leur résistance inopportune à la loi civile. La loi civile ! c'est elle décidément qui doit, au sentiment de Montesquieu, réprimer les excès de la loi religieuse et du monachisme. Qu'est devenue, dans cette tyrannie, la séparation essentielle des lois divines et des lois humaines .et leur mutuelle liberté?

L'hypocrisie politique inventée par Montesquieu, non moins industrieux que le plus habile et le pire des francs-maçons , continue son œuvre, à peine aidée d'un sabre ou d'un fusil; et l'enfer, sous prétexte de neutralité, a revêtu l'habit de l'instituteur officiel. Une loi satanique chasse encore du chevet des malades, à l'hôpital, les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, au nom de la liberté de conscience. Elle défend l'agonie contre le fanatisme du prêtre, et met de garde, aux portes de l'éternité, contre Dieu, des infirmières laïcisées. Il fallait bien que l'agonisant

l'esprit des lois ; j il

fût libre de ne pas se réconcilier avec le ciel. Mais cette liberté, n'est-ce pas la pire des servitudes?

Le clergé.

Sous un pareil régime, celui de la loi réprimante, que deviendra le clergé?

« Il pourrait arriver de mille manières que le clergé aurait si peu de crédit.... »

Le conditionnel est inutile.

«.... Que les autres citoyens en auraient davantage. »

En vérité, aux jours des grandes assises du suffrage universel, on verrait les prêtres aller voter, s'ils votaient, tète basse et rasant les murs. De la moindre Influence politique il ne saurait être question; ce serait un crime de lèse-majesté populaire.

En revanche, le clergé, nul en politique, u partagerait avec les laïques, plutôt que de s'en séparer, les mômes charges, » et ne « ferait à cet égard qu'un même corps. »

11 paierait l'impôt, c'est sur; l'impôt du sang, c'est probable. Nous y sommes presque arrives. Sans avoir les privilèges du peuple, les prêtres en subiraient les plus lourds fardeaux. De plus,

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ils Be distingueraient « par une fie pins retii

une conduite plus réservée et des mœurs plus pures. )>

Pour tout dire, l'homme de Dieu serait le paria de la société, exclu de la politique ou sans aucun crédit, admis à toutes les corvées, forcé à toutes les perfections. Montesquieu n'a-t-il pas fait ailleurs la guerre à la perfection du christianisme ?

Il y a plus. « Le ministre de la religion ne pourrait la protéger ni être protégé par elle. »

On se demande ce qu'il ferait. Voici la réponse :

« Sans force pour contraindre, il chercherait à persuader. »

Il pourrait prêcher? C'est heureux. Il pourrait même écrire :

« On verrait sortir de sa plume de très bons ouvrages pour prouver la révélation et la providence du grand Etre. »

Il faut l'avouer, à la louange de Montesquieu, le grand Être a fait son chemin depuis un siècle. Robespierre l'admit; les vieux soldats de l'empire y croyaient encore un peu; ce mot fastueux allait bien à la déclamation du régime impérial, et plus d'un bourgeois fit à Dieu, de temps en temps, l'honneur de le nommer ainsi. On eût dit qu'il

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ne restait plus de la foi de nos pères que cette périphrase banale.

Mais le Président ne permettait pas seulement au clergé de célébrer la providence du grand Être, il voulait bien aussi qu'il prouvât sa révélation. La révélation du grand Être? Est-il question de la divinité de Jésus-Christ? On le souhaite. Du reste, il ne semble pas que Montesquieu ait vu grand danger pour l'Etat dans les subtilités théologiques où les prêtres consument leurs veilles. N'était-ce pas même un moyen de calmer cette activité dévorante du clergé dont la paix a souffert plus d'une fois en Espagne, en France, ailleurs? N'était-ce pas réduire à néant, et, si j'ose le dire, noyer dans l'encre ce fatal crédit du corps sacerdotal?

L'éloquence du clergé éclatera encore, dans les églises, par la parole. Toutefois, « il pourrait arriver qu'on éluderait ses assemblées, et qu'on ne voudrait pas lui permettre de corriger ses abus mêmes ; et que, par un délire de la liberté, on aimerait mieux laisser sa réforme imparfaite que de souffrir qu'il fut réformateur. »

Résumons : la liberté, le délire de la liberté réduirait le prêtre, sans aucun crédit politique, à prendre toutes les charges sans les faveurs, à

vivre comme Le dernier, et, dans ce néant, à offrir ;mx yeux L'idéal de toul rtus. I!

écrirait... où? quand? dans cette vie d'ilote. Il

parlerait, mais on fuirait L'église; et si, du de cet esclavage, il essayait de réformer, malgré tout, quelqu'un des vices qu'il aurait fatalement reçus de sa servitude, il n'en aurait pas Le droit. N'est-ce pas Jésus-Christ remis en croix? Non, c'est la liberté du libéralisme mise en pratique; c'est l'histoire d'aujourd'hui.

Petits détails.

• Nous savons tout sur la situation du cle dans le paradis terrestre de Montesquieu.

Je passe rapidement sur certains détails.

En cet état de choses, « les rangs seraient plus séparés et les personnes plus confondues. »

C'est énigmatique.

Il n'y aurait « que des qualités réelles ; » elles sont au nombre de deux : « les richesses et le mérite personnel. »

Le mérite personnel, rien de plus vrai; mais où est le mérite des richesses? ou n'y a-t-il pour les posséder que ceux qui les ont méritées?

« Ceux qui gouvernent, ayant une puissance

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qui se remonte, pour ainsi dire, et se refaif tous les jours.... »

L'expression est juste ; le gouvernement parlementaire fait à beaucoup l'effet d'une mauvaise horloge.

« .... Auraient plus d'égards pour ceux qui leur sont utiles que pour ceux qui les divertissent. »

Les égards iraient môme jusqu'à la corruption. L'événement l'a prouvé. Les éligibles ont multiplié, à l'infini, les égards pour les électeurs. Ce qui n'a pas empêché la machine d'éclater de temps à autre. Refait à diverses reprises par les mains les plus habiles, et toujours en vain, ce composé politique, chimérique, parlementaire ettyrannique, en est à son dernier jour de crédit, et le mépris le plus profond attend l'inventeur et les soutenants de cette contre façon hypocrite de la royauté.

Montesquieu achève la peinture du meilleur et du plus libéral des gouvernements :

« Ainsi, on y verrait peu de courtisans, de flatteurs, de complaisants, enfin de toutes ces sortes de gens qui font payer aux grands le vide même de leur esprit. »

En effet, la charte a banni les courtisans. Les députés n'ont pas été les humbles serviteurs des

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censitaires, Les avocats n'ont pas été les flatteurs du suffrage universel. La monarchie parlementaire du xi\° siècle ;i fait mentir deux célèbres de Racine :

Détestables flatteurs, présent le plus funeBte Que puisse faire aux rois la colère céleate.

La responsabilité ministérielle a tué le ver du courtisan, plus heureuse que la vigne toujoui proie au phylloxéra.

La femme.

Est-ce tout? L'Eglise méprisée, la femme le -serait aussi. Rien de plus logique. L'Eglise a régénéré la femme tenue jadis dans l'esclavage. Que sera la femme si le prêtre est esclave? Nous l'apprenons de la bouche de 3Iontesquieu :

Une nation qui aurait « plus d'esprit que de goût, » plus de « politesse dans l'esprit que dans les manières, » avec l'horreur de l'oisiveté, ne saurait guère, occupée sans trêve des intérêts de l'Etat, perdre son temps auprès des femmes à tenir des propos galants ou courtois. Une telle distraction serait indigne des hommes appelés à « prendre part à l'administration de l'Etat, » indigne aussi de la majesté d'un peuple libre et qui

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dépenserait son superflu, « d'une manière bizarre, » en raison, sans doute, de sa liberté, qui est celle de l'humeur et de la fantaisie.

Donc les citoyens, sous le régime en question, négligeraient les femmes honnêtes et leurs entretiens délicats; en revanche «ils se jetteraient dans la débauche » avec des femmes dépravées; et cette débauche « leur laisserait toute leur liberté et leur loisir. »

En un mot, pour s'élever à la bonne politique, il faut des loisirs. Par conséquent chaque citoyen fera de la femme un instrument de plaisir qui apaisera ses appétits, sans lui faire perdre un- temps nécessaire à l'Etat. Affranchi du côté des sens, libre de tout respect envers le sexe le plus faible, il vaquera largement «à ses affaires, sans que son indépendance souffre la plus légère atteinte de la part de la femme comme de la part du prêtre. De son côté, la femme, réduite en débauche ou en servitude, « ne devra guère vivre avec les hommes; «elle sera modeste, timide, « et cette timidité sera sa vertu. »

En d'autres termes, quand même elle ne serait pas un objet de volupté, la femme, pour ne point éveiller l'ombre d'un soupçon, ni la plus légère jalousiedanslecœurdeson époux et citoyen, devra

vivre comme une recluse, un peu moins cloîtrée qu'une religieuse, gardée contre sa faiblesse par un complet effacement, a peu près traitée comme

le sont, dans un sérail, Les femmes de l'Orient. Si elle n'est plus la compagne de l'homme, néi

l'homme Lui-même, mais une' victime de la lubricité et de la jalousie, l'homme, en revanche, suivant l'idéal politique du légiste, sera bien, comme Buffon l'entend, le roi de la création; ce qui pourrait être une compensation pour la femme.

« Chacun, en effet, se regarderait comme un monarque; et les hommes, dans cette nation, seraient plutôt des confédérés que des concitoyens. »

Ce peuple de monarques confédérés, ce peupleroi dut être dans le goût de Rousseau, qui ne fut pas moins satisfait que Buffon. Voltaire même n'avait pas lieu de se plaindre d'un fanatisme religieux qui défigurât, dans l'Esprit des lois, son idéal anti-chrétien de l'universelle tolérance. Ces fameux écrivains, flatteurs de l'orgueil et de la nature , sont avec Montesquieu, les évangélistes de l'athéisme social (1).

(1) On n'est pas seulement athée pour nier Dieu avec impudence. Il y a un véritable athéisme qui nomme Dieu et lui refuse toute influence. Buffon relègue « le roi de l'Empyrée » sur «un

La raison des citoyens et leur caractère.

Nous n'avons pas fini. Dans cette nation libre, il importerait peu comment on raisonnerait; car « il est souvent indifférent que les particuliers y raisonnent bien ou mal ; il suffît qu'ils raisonnent : de là sort la liberté qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements. »

En un mot, il n'y a pas de raison , ou la raison n'est qu'une chimère inutile. Un seul Dieu, le plus bizarre et le plus capricieux de tous, suffit à gouverner le monde ; c'est la liberté : la raison la gouvernait jadis ; elle gouvernera la raison ; et cette liberté, c'est la fantaisie.

Quel serait le caractère des citoyens de ce peuple libre? On le devine :

a Comme ils ne se soucieraient de plaire à personne » en général, « ils s'abandonneraient à leur humeur... ; avec de l'esprit, ils seraient tourmentés par leur esprit même dans le dédain ou le dégoût de toutes choses ; ils seraient malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas. »

Ce peuple heureux serait donc malheureux.

Que dire de sa littérature?

trône intérieur » loin de l'homme, de la nature et de la société livrés à eux-mêmes. C'est cependant le moins irréligieux des quatre écrivains que j'ai nommés.

« Dos gens recueillis,! fiers et timides, avivant beaucoup avec eux-mêmes,» seraient peu propres

à peindre les ridicules ; mais a leurs écrits satiriques seraient sanglants, et l'on verrait bien des Juvénal chez eux avant d'avoir trouvé un Hors

Montesquieu oublie les livres consacrés à la débauche. Il y en aurait beaucoup dans une nation débauchée par devoir.

Les historiens t trahiraient la vérité à cause de leur liberté même, » et des préjugés de la faction qu'ils auraient embrassée.

Je ne dis pas non. L'esprit de faction est le plus détestable de tous; et tel qui entre dans une coterie avec la prétention de la modérer, en devient l'instrument ou la victime.

En général, les poètes « auraient plus souvent la rudesse originale de l'invention qu'une certaine délicatesse que donne le goût. »

Ce n'est pas difficile à croire.

Et voilà ce que Montesquieu a voulu transplanter des brumes de l'Angleterre sous le ciel riant de la France. C'est par une anomalie semblable qu'on vit, en Italie, des Italiens fanatiques de la Prusse s'acharner à l'étude de la langue allemande. Et nous, railleurs des Anglais dans nos chansons, nous les imitons à nos dépens sur la scène poli-

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tique! Singes des Anglais, quelle fortune 1 La liberté du vice et l'écrasement de l'Eglise, quelles glorieuses nouveautés (1) !

(1) La bibliothèque nationale, à Paris, garde quelques manuscrits du Président, qui ne le feraient pas mieux connaître que V Esprit des lois.

Les lettres publiées, à la fin du siècle dernier, de Montesquieu au chevalier d'Aydies, ne semblent pas d'une authenticité incontestable.

En résumé, si nous réduisons à sa plus simple expression ce qui reste de Y Esprit des lois pour la raison, pour le cœur, pour l'homme, pour la société, pour la connaissance de la vérité, la vérité de cette vie et de l'autre inséparablement liées comme le temple et son portique, comme la cause et l'effet, n'avons-nous pas le droit de nous plaindre amèrement de ce peu de poussière, pulveris exiguijactus, dont l'écrivain a prétendu remplir l'infini de notre âme? Après avoir parcouru le monde et l'histoire, les lois et les institutions, les constitutions de tous les temps, les royaumes, les républiques, les empires; après avoir fait preuve d'une science de légiste incontestable, universelle, n'est-ce pas prouver combien est vaine la science livrée à ses seules forces et réduite en pratique par un esprit étroit? N'était-ce pas faire preuve d'une légèreté sans égale, d'une incapacité notoire, d'un aveuglement

inouï que de prétendre se passer en politique du Dieu qui a fait les lois d'où doivent dépendre nos lois, de la religion que les païens eux-mêmes ne séparaient pas de la société, de Jésus-Christ qui serait mort vainement sur la croix après être descendu du ciel. Dieu aurait donc réformé le monde sans réformer les gouvernements! Il serait le centre de tout, excepté de la politique ! Et Bossuet ne serait qu'un illuminé!

Du reste, le Président semble avoir voulu prendre la contre-partie de la politique sacrée. Le peuple juif paraît à peine dans son livre, ce peuple qui garda si longtemps le dépôt de la vérité religieuse et sociale. Çâ. la différence de l'évêque de Meaux qui faisait, avant tout, de la religion un moyen de salut pour les princes, pour les peuples et pour la politique /Montesquieu semble lancer l'homme dans le vide, sur sa misérable planète, en le rendant l'arbitre souverain de ses destinées sur la terre, sans prolongement au delà du tombeau. II a tout mis dans l'homme et dans la liberté de l'homme (l), et n'a pas su le rendre

(i) Nous lisons dans le livre de M. le comte de Paris, publié il y a quelques années, réédité en 1884, et intitulé, les Associations ouvrières en Angleterre :

« La pleine et libre expression de l'opinion publique, sous toutes ses formes, peut seule répandre sur les questions politiques et

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