‹ L'esprit de MontesquieuChapitre 6 sur 51 · D'APRÈS SES LETTRES ET DIVERS AUTRES DOCUMENTS · texte numérisé non relu

D'APRÈS SES LETTRES ET DIVERS AUTRES DOCUMENTS

Cet homme vif et spirituel, un peu distrait, à l'accent gascon , le front haut , le visage maigre et caractérisé, avec de beaux yeux et qui voyaient à peine, sérieux et léger, grave en plus d'un endroit , adversaire poli de l'Église , sceptique et respectueux, élégant, mondain , la galanterie (1) même auprès des dames , philosophe , politique , magistrat , voyageur, ami des nouveautés et de l'éclat, impartial en apparence et libéral, frivole au fond , Montesquieu , car on ne connaît guère Charles de Secondât , naquît au château de laBrède, près de Bordeaux, le 18 janvier i6 8A*- C'était un siècle avant les premières oscillations de ce trône qu'il ébranla , malgré sa propre noblesse , malgré les services que ses ancêtres avaient rendus à nos rois et les bienfaits qu'ils en avaient reçus.

8 (i) Joitmal de voyage de lord Charlemont.

La seigneurie de la Brède avait été érigée par Henri de Navarre, alors protestant, en baronnie, « pour récompenser Jacob de Secondât, et re- » connaître les bons , fidèles et signalés services, » disait le roi, qui nous ont été faits par lui et » les siens. »

Il y avait plus de cent ans que le château appartenait à ses ancêtres, quand Montesquieu y vit le jour ; son grand-père avait été Président à mortier ; son père , officier de mérite , avait quitté l'armée encore jeune et s'était marié. Le modeste château où ils ont passé est encore debout , et la chambre de Montesquieu , dans une tourelle, garde, a côté du foyer, l'empreinte de son pied qui reposa, combien de fois, au même point , lorsque l'écrivain étudiait ou méditait.

Ronsard tomba, par la faute de son imprudente nourrice , sur le gazon d'une prairie semée de fleurs , le jour où on le portait au baptême. C'était l'augure d'une existence brillante, illustre et poétique. Montaigne, du même pays que Montesquieu , nous a raconté sa merveilleuse éducation et la manière dont on l'avait initié à l'étude, au son des instruments mélodieux. Celui-là devait être un grand homme ; il n'en douta point, et se prêta à sa vocation, pourvu que

son indolence n'en souffrît pas trop. Rien de pareil pour Montesquieu. Son enfance est sans légende; elle se passe au village à parler le patois gascon avec les paysans. On dit cependant que, dès sa plus tendre jeunesse, il employa l'activité de son esprit à étudier l'immense recueil des différents codes. Il est plus probable qu'à douze ou quatorze ans il était, sur les bancs de l'école, enfoncé dans Despautère , ce qui ne semble pas moins héroïque. Rien ne nous empêche d'admettre qu'il montra , dès lors, une véritable aptitude pour le travail. Même on en a la preuve. C'était un des meilleurs élèves des Oratoriens de Juilly, où il fut élevé de 1700 à 1711. A l'âge de sept ans, il avait perdu sa mère.

Cerlainement, « au sortir du collège, » il lut avec ardeur les livres de droit, « pour en chercher l'esprit. » Il écrivait plus tard : c Je n'ai jamais eu si grand chagrin qu'une heure de travail n'ait dissipé. » Cette disposition naturelle, et cette facilité d'être heureux dans l'inépuisable étude, devaient peut-être , en écartant jusqu'à un certain point la souffrance , rétrécir la vue de Montesquieu, et lui dérober, par une satisfaction constante, l'aspect des vérités surnaturelles.

Ajoutons que la France, fatiguée de cette perpétuité de la monarchie chrétienne, commençait à s'inquiéter, à désirer l'inconnu , à tourner ses espérances vers de nouvelles destinées. Les athées avaient paru, dès le temps de Pascal ; les sceptiques n'étaient pas rares , malgré les apparences, et le régent succédait à Louis XIV, quand Montesquieu était dans le fort de sa jeunesse et de sa beauté (1), à vingt-six ans.

C'est à cette époque, environ, qu'il fut nommé conseiller au parlement de Bordeaux et qu'il prit rang dans la magistrature où l'esprit d'opposition n'a jamais fait défaut , où l'esprit libéral, , qui varie suivant les temps et change seulement de nom, mettait le roi au-dessus du Pape, quand il n'était pas hostile au roi lui-même.

En 1716, un malheur de famille le fit nommer Président à mortier. Son oncle paternel , investi de cette charge , perdit son fils unique ; il céda sa présidence avec ses biens à Montesquieu , soulageant ainsi sa douleur par la pensée que ni son titre ni sa fortune ne passeraient à des étrangers , et que les Montesquieu se perpétueraient

(1) Le frère Àndrieu, de Juilly, dans une lettre à M. de Secondât père, appelle le jeune de la Brède « le plus joli enfant du monde. >• Il avait alors vingt ans.

dans la gravité traditionnelle de leurs fonctions judiciaires. N'est-ce pas une des preuves de notre immortalité que cette préoccupation universelle des hommes qui les pousse à se prolonger et à vivre , après leur vie , malgré tout , dans une postérité indéfinie ?

Ce n'est pas le lieu de se demander s'il était bon que le grave emploi de rendre la justice , acheté à prix d'or, se continuât, de siècle en siècle ; dans la même famille , et pût , comme une propriété, se vendre ou se transmettre à titre d'héritage. Seulement, aucun temps plus que le nôtre n'a eu l'occasion de regretter, dans l'effrayante mobilité des fortunes et des institutions, l'indépendance des magistrats et l'immobile possession de leur magistrature.

Montesquieu resta Président, dix années, sans éclat. Il n'avait jamais rien compris à la procédure. « Je voyais, dit-il, à des bêtes le talent qui me fuyait. » Sa voix était criarde ; il parlait très vite. Incapable d'improviser, par l'excès de sa timidité et de la vivacité de son esprit qui lui présentait à la fois mille idées confuses, il aima mieux se livrer, en paix , à ses goûts studieux et élevés que consumer son temps et sa peine à poursuivre les qualités qui lui manquaient,

ou à trouver le joint dans les arides questions de la chicane. Il se retira; mais, en rendant sa charge , il garda, c'est lui qui nous l'apprend , la réputation d'un magistrat intègre et d'un cœur droit. Il avait même essayé des « doléances » sur la sévérité de l'impôt. L'impôt s'abaissa , grâce au mémoire du Président, et reprit bientôt son niveau sur les bords de la Gironde ; absolument comme fait une exacte balance dont on a , par force, abaissé l'un des plateaux; si le doigt l'abandonne à son mouvement propre , il reprend fatalement sa première position.

Les pays où règne l'âge d'or sont ceux où l'on n'augmente pas les impôts.

Montesquieu prononça aussi un discours de rentrée sur les devoirs des magistrats, même des avocats. Il aurait pu, sans sortir de sa gravité , avec sa naturelle ironie , louer l'éloquence gasconne en lui insinuant l'idéal d'une brièveté inaccessible. Il aima mieux planer, après un exorde emphatique , dans le vague des idées générales, et fut, en dépit de sa nature, onctueux, abondant , déclamatoire. Son esprit n'était pas là.

Pourtant, au milieu d'une foule d'exclamations, on ne lit pas, sans plaisir , deux ou trois lignes à l'adresse des avocats, et qui marquent,

dans l'orateur, une certaine bonté naturelle :

« Quel triste talent que celui de savoir déchirer les hommes! Les saillies de certains esprits sont peut-être les plus grandes épines de notre ministère ; et bien loin que ce qui fait rire le peuple mérite nos applaudissements, nous pleurons toujours sur les infortunés qu'on déshonore.»

L'antithèse est le propre de Montesquieu ; les pleurs et la sensibilité sont du xviu* siècle. Ce discours fut l'adieu du Président à la cérémonieuse gravité des robes rouges et du palais. Il vécut désormais , libre et sans contrainte , à la Brède ou à Paris, même à l'étranger.

Entre-temps, Montesquieu avait joué son petit Tôle dans une Académie de beaux esprits devenue scientifique par ses soins et protégée par le duc de La Force. Il yprononca des discours, un, entre autres, sur l'étude des sciences, où il mêlait, d'une façon assez étrange (1), à de sérieuses connaissances, les souvenirs païens de son éducation classique et la mythologie avec ses dieux.

Il s'était engoué d'histoire naturelle, comme Buffon s'engoua, plus tard, des mathématiques ; il

i (i) « L'amour de l'étude est presque en nous la seule passion éternelle; toutes les autres nous quittent, à mesure que cette misérable machine, qui nous les donne, s'approche de sa ruine. »

rêva (( une histoire physique de la terre ancienne et moderne, * écrivit même «sur la qualité nutritive des végétaux, » mania le microscope, analysa, disséqua. En 1727, il publia quelques pages intitulées : Observations sur l'histoire naturelle. Il étudiait les plantes , au grand détriment de ses yeux, en attendant qu'il étudiât les lois.

Dans un autre ordre d'idées, il avait déjà, à vingt ans, protesté, softs forme de lettres, contre la justice des peines éternelles. L'ouvrage a disparu. Sans doute Montesquieu eut le bon esprit de le brûler.

Il s'était marié, dès 1715, avec Jeanne de Lartigues (1), dont il eut un fils et deux filles. On connaît la femme de Racine , et celle de Corneille passe pour avoir inspiré Polyeucte. De Mmo de Montesquieu , rien absolument. Ce n'est pas trop dire, bien que le Président, dans plusieurs de ses lettres , écrive : « Ma femme , mes enfants et moi, nous sommes en tel ou tel endroit, ville ou château. » C'est tout; pas un mot caractéristique ; moins que rien. On sait, du reste, ce que valait alors un contrat de mariage dans une certaine classe de ce siècle novateur et frivole.

Si grave à ses heures , l'auteur de l'Esprit

(1) C'était une protestante.

des lois semble avoir appris la sagesse de la' vie privée à l'école de ses propres romans ou dans le texte de quelques-unes des Lettres persanes. M. Laîné , l'ancien ministre de la Restauration , à qui il fut donné de faire des recherches dans les papiers de Montesquieu , ouvrit le secrétaire fermé depuis sa mort et y trouva une masse de brouillons raturés ; c'étaient des billets doux écrits d'une main trop légère et dirigée par cette vue toujours faible qui s'éteignit presque avant la vieillesse. « A l'âge de trente-cinq ans, j'aimais encore, » a dit l'historien de Rome. Etait-ce platoniquement? et l'auteur de ces billets galants , exhumés après un siècle, les adressait-il, pour se distraire, à quelque idéale beauté? Peut-être. Disons cependant que le xyiii6 siècle était bien plus le siècle de la volupté positive que des amours pures et des admirations désintéressées. Même il n'est guère possible de se faire illusion sur la morale de Montesquieu lorsqu'on lit le journal d'un voyageur anglais , lord Charlemont. Invité par l'écrivain à visiter le château de la Brède , il dut , arrivé de trop bonne heure avec un ami, attendre son hôte dans sa bibliothèque. « Le premier objet qui ' s'offrit à leur curiosité fut un livre ouvert sur

une table à laquelle Montesquieu s'était probablement assis le soir précédent. La lampe était encore à côté; c'était le volume des œuvres d'Ovide, contenant les élégies, et ouvert à Tune des plus galantes pages de ce maître d'amour. » Montesquieu, homme fait, ancien magistrat et déjà célèbre, ne paraît donc pas avoir eu , dans l'âge de la sagesse , des mœurs supérieures à celles des gens les plus frivoles de son temps. C'est un point grave , où je me suis arrêté , non pour le vain plaisir d'orner ces pages d'une piquante médisance, mais parce que le biographe doit la vérité à ses lecteurs , et qu'il est essentiel de comparer la vie d'un auteur à ses œuvres , pour saisir les causes secrètes qui lui font répandre la vérité ou Terreur. Le cœur forme l'esprit, et l'esprit corrompu ne peut faire ni des livres ni des cœurs honnêtes.

Aussi je ne m'étonne plus que Montesquieu , l'imagination nourrie des pages licencieuses d'Ovide et de plusieurs autres, ait protesté, à vingt ans , contre l'enfer, qui est la dernière sanction de la loi morale , ni que du sein des occupations les plus sérieuses du magistrat soient sorties les pages libertines des Lettres persanes.

Il avait trente-deux ans quand il les composa ,

en 1721, cinq ans avant d'abdiquer les fonctions . de président. Malgré des qualités rares dé style et de pensée , elles portent la marque ineffaçable de l'impiété sarcastique et des mœurs de leur auteur. Elles le brouillèrent avec le P. Tournemine et le Journal de Trévoux. Le Président, qui faisait dès lors de fréquents voyages à Paris , était bien accueilli à l'hôtel de Soubise ; il le négligea pour l'hôtel du Président Hénault. Les gens de lettres s'y réunissaient le samedi ainsi que les diplomates français ou étrangers. On avait là, à sa disposition, les gazettes de France, de Hollande et d'Angleterre. On causait, on faisait des lectures. C'était mieux qu'un café , c'était le club de l'entresol. On y voyait milord Bolingbrokc , l'abbé de Saint-Pierre , d'Àrgenson , des Anglais, des utopistes et des sceptiques ou philosophes. Le siècle de Voltaire se préparait. Que Montesquieu ait été, oui ou non, l'ami d'Arouet, peu nous importe. Une certaine délicatesse de sentiment et d'amour-propre l'éloignait de ce furieux ennemi de la divinité de Jésus- Christ ; mais il est son frère par l'esprit , comme il l'est des encyclopédistes par" la fin qu'il sepropose , par une méprisante moquerie de notre religion ou de ses institutions. Quoi qu'il en

soit, le patriarche des incrédules ne se trompait pas sur la valeur morale du nouvel écrivain ; et bien qu'il Tait appelé, un jour, le « sautillant Montesquieu , » il le nomma aussi « le plus fin et le plus modéré des philosophes, d L'air de la modération dans le mal, n'est-ce pas un attrait de plus pour la médiocrité des lecteurs?

Quatre ans après les Lettres persanes, en 1725, pour contenter la société au moins légère de Mel,e de Clermont, le Président publia une espèce de roman, intitulé : « Le Temple du » Gnide, petit livret (i) à demi grec, où les » allusions couvrent des obscénités a demi nues, » imprimé avec approbation et privilège. Il » parut pendant la Semaine sainte , et l'on en » fut scandalisé (2). »

Les grâces forcées du style f la glace d'une sensibilité de convention y disputaient le prix à la licence du fond. Que des dames de haut parage aient inspiré cet impur, volume , on ose à peine le croire , surtout quand on se rappelle les

(i) Matthieu Marais.

(2) I- Temple du Gnide avait été imprimé en Hollande , dès 1724. C'était une habitude de Montesquieu de faire éditer ses ouvrages d'abord à l'étranger, et de garder l'anonyme le plus longtemps possible. Le temple du Gnide parut même à Paris , sous le pseudonyme d'un évêque grec.

raffinements honnêtes de l'amour sous la plume chrétienne de McIle de Scudéri , un* demi-siècle auparavant. On allait vite ; et je m'étonne même qu'il ait fallu soixante ans pour nous conduire de ce temple du Gnide au temple de Vénus , naguère Notre-Dame. Montesquieu eut, du moins, la pudeur de vouloir écarter son nom de la couverture du livre ; mais la sensibilité des muses indiscrètes ne put, sans doute, se contenir, et découvrit aux yeux de tous la dignité de l'ancien magistrat égarée dans Paphos et Cythère. Un éditeur entêté s'en mêla, et Montesquieu dut cueillir, par sa faute, le laurier véreux d'une gloire équivoque. L'éditeur n'avait pas tout à fait tort dans son intérêt. C'est peut-être cet homme qui tirait par la manche tel ou tel écrivain, en lui disant : « Monsieur, faites-moi des Lettres persanes. » Il est donc vrai que le scandale est un moyen de réussir ! On admirait alors tout ce qui touchait à l'amour, quel qu'il fût, et les larmes, si précieuses dans les yeux d'une femme honnête, commençaient à tomber sur des amours trop naturelles , comme elles tomberont, plus tard , sans repentir, sur la vertu malheureuse d'une j héroïque adultère nommée Héloïse par son cynique inventeur, Jean-Jacques Rousseau.

Les romans peignaient la société , trait pour trait; les auteurs étaient digues des lecteurs. Humanité , sensibilité , vertu , nature, c'étaient les mots qui vibraient déjà sur les lèvres de la classe choisie f et qui s'écriront bientôt dans tous les livres du siècle le plus voluptueux , le plus dénaturé, et, vers sa fin, le plus cruel de tous les siècles modernes. De la manie des mots généreux , qui jurent avec la caducité précoce de celte ère nouvelle d'un égoïsme parfait, on voit la trace, sans hésiter, dans les Lettres persanes, dans le Temple du Gnide et cet autre impur roman, intitulé : Arsace et hménie , écrit à l'âge de la plus sévère sagesse et imprimé , après la mort de l'auteur, par les soins de son fils. Le Président, qui disait avec une femme célèbre : « Vous me donnez des ridicules, mais je ne les prends point, » en eut un cependant, pour plaire aux femmes r celui d'un romancier fade et glacé, sans cœur, sans esprit et sans pudeur. Ce n'est pas trop dire pour Arsace et le Temple du Gnide.

Il eut aussi le ridicule plus innocent des parcs anglais , des jardins symétriques, autour de son château. Il se faisait paysan , à la Brède , jusqu'à voyager, du matin au soir, dans son domaine *

coiffé d'un bonnet de coton blanc (qui était peutêtre à la dernière mode du temps), un cep de vigne à la main ou sur l'épaule. Il se mettait chez lui, à son aise, comme dans le monde, où il aimait à se « tirer d'affaire avec son esprit de tous les jours. »

Il était vigneron, sans aucun doute, et fut pris, bien des fois, pour l'un de ses serviteurs par les étrangers qui avaient le plus désiré le voir et qui venaient de loin afin de l'admirer. Ils ne tardaient pas, du reste, à reconnaître leur erreur, et s'en retournaient charmés de l'hospitalité, de l'esprit, de la politesse du célèbre écrivain.

Je n'ai jamais pensé qu'il ait affecté , dans sa maison , l'air naturel et la rusticité d'un campagnard. Le Gascon, fût-il dans l'opulence, est trop vif, pour rester longtemps grave et poser plus d'une heure pour un personnage ; c'est l'homme le moins gêné qui existe. Même Montesquieu , populaire avec le paysan et très causeur, n'en était pas moins, à ce qu'il paraît, un voisin incommode , propriétaire dans toute la force du terme, et jaloux au dernier point de ses droits seigneuriaux (1), un peu bourgeois ,

(1) Voir Sainte-Beuve, Causeries du lundi (tome septième), et Louis Viau, Correspondant, 1877. Je dois plus d'un utile renseignement à ces deux écrivains.

v 11 i) i HO HT II Q DIIl

quoique penseur subtiin .C'est un contr Le Président aimait L'antithi

C'était un vrai Gascon, Duet autant qu'aucun de sa race; son portrait Le I rie ; et

contemporains racontent qu'il avait le pie leste que d'Artagnan né, dans le Bigorre, en an vieux château dont on voit les ruines | de Vie , non loin des Pyrénées.

Pour les parcs anglais, dont le Président avait orné son domaine, ils étaient l'image et comme reflet naturel de ses préférences politiq visibles dans YEsprit des lois. Mais nous n'en sommes pas là, et nous allons raconter comment l'auteur, avant de courir l'Europe pour étudier les climats , les mœurs et les institutions, désira s'assurer un fauteuil à l'Académie et se récompenser du service éminent qu'il avait rendu à la France et à la Société des lettrés contemporains , en écrivant le livre sérieux des Lettres persanes. C'était hardi, en pleine monarchie catholique , moins de treize ans après la mort de Louis XIV, et sous le gouvernement bien intentionné du cardinal Fleury. Mais la vieillesse du ministre n'était que l'image de la caducité trop réelle et mal dissimulée de nos vénérables institutions, de leur déclin rapide , pour ne pas dire

de leur dissolution. Tout s'en allait, et Fleury n'opposa guère qu'un simulacre de résistance aux prétentions de Montesquieu. On fit cependant parler le roi , alors dans sa dix-neuviôme année, et dont rien n'avait encore flétri ni la jeunesse, ni la foi , ni la beauté morale d'accord avec la remarquable beauté de son corps. Il déclara qu'il ne ferait pas un Académicien d'un impie; car il fallait son approbation ; mais pour finir, il la donna à Montesquieu , comme plus tard il la donnera à Voltaire lui-même.

Suivant d'Alembert, l'écrivain des Lettres persanes avait déclaré « qu'après l'espèce d'outrage » qu'on allait lui faire, il irait chez les étrangers, » qui lui tendaient les bras, chercher la sûreté, » le repos , et peut-être les récompenses qu'il )> aurait dû espérer dans son pays. »

D'autre part, Voltaire a écrit, dans son Siècle de Louis XIV :

« Montesquieu prit un tour fort adroit pour mettre le ministre dans ses intérêts ; il fit faire , en peu de jours , une nouvelle édition de son livre , dans lequel on retrancha ou on omit tout ce qui pouvait être condamné par un cardinal qui ne lisait guère, et qui en lut une partie (1).

(1) Voici, à ce sujet, le passage le plus important d'une lettre du

aii- da confiance, soutenu parl'emp :iont de quelqoei pei i crédit (le m

d'Estrée, entre aatr rt le cardinal, et

Montesquieu entra à l'Académie (\). »

Iiien n'a prouvé jusqu'ici qufî Voltaire ait faussé l'histoire, bien qu'il sqit un historien su-pect. Néanmoins, en affirmant que le candidat fit une nouvelle édition de son livre, il n'emploie pas le mot propre. C'est manuscrit qu'il aurait fallu dire. Une édition nouvelle ne s'achève pas en quelques jours. De ce manuscrit lui-même il n'est resté aucune trace, et Ton pourrait presque conclure que Montesquieu se tira d'affaire , à bon compte , par une démarche hypocrite , en promettant beaucoup, pour mentir à sa promesse. Du moins, s'il était sincère, eût-il la faiblesse d'en différer toujours l'exécution; car les Lettres , sanes, telles qu'elles nous sont parvenues, justifient encoreles premiers refusdu roi etdu cardinal.

cardinal de Fleury au secrétaire perpétuel de l'Académie française : « La s-oumission de M. le Président de Montesquieu a été si entière, qu'il ne mérite pas qu'on laisse aucun vestige de ce qui pourrait porter préjudice à sa réputation. » Fleury ne dit pas quelle fut cette soumission.

(1) La marquise de Lambert ne fut pas sans influence sur l'élection de Montesquieu. « Il est certain, dit d'ArgensoD, qu'elle a bien faif ; la moitié des Académiciens actuels. »

Quoi qu'il on soit, dans un bref discours de réception, l'élu frivole dut louer le rigide Sacy et célébrer Louis XIV qu'il venait d'abaisser. Ce fut, dans toute la force du mot, un compliment académique.

Nous sommes bien loin , il faut l'avouer, de Corneille et de Boileau , même de La Bruyère , qui entrèrent à l'Académie , non sans peine , mais sans intrigue , n'eurent aucune indécence littéraire à désavouer, aucun mensonge à faire , et purent, avec une entière sincérité de cœur, louer le grand roi, dans une assemblée véritablement immortelle , encore animée du souffle puissant de Richelieu.

On a beaucoup trop ^vanté l'éloge du fameux ministre, lu par l'heureux Président le jour de sa réception à l'Académie , en décembre 1727. Sans aucun doute, Voiture, tout ingénieux qu'il est, ou superficiel d'habitude, a dit beaucoup mieux , dans une de ses lettres, en quelques pages. On n'est pas toujours sublime, parce que l'on est court, et l'un des défauts de Montesquieu sera de vouloir toujours accuser la profondeur par la brièveté.

Ce fut Mallet, alors directeur de l'Académie, qui fut chargé de le complimenter. Depuis le

30 v I I h I KOlfTISQl m

Président, que de gens indignes ont vu, aux mêmes lieux, l'effronterie de leurs livres hono d'un encens banal et claa iqnel II n'y a que les commencements qui soient difficiles (i).

Désormais Montesquieu eut un appartemeir Paris ; mais il n'y séjourna pas longtem

Sûr de son fauteuil académique, où il lui plut de ne siéger que trois fois, il se mit a voya pour étudier les lois, comme Molière avait voyagé pour étudier les hommes. Au fond , quoiqu'ils fussent d'allure très différente, et que Moi: eût simplement le passeport d'un comédien , tandis que Montesquieu de Secondât, châtelain de la Brède , ancien Président, avait celui d'un académicien (sans compter les quartiers d'une noblesse âgée de deux cent cinquante ans), l'acteur et le magistrat n'étaient pas sans certains points de ressemblance.

Tous deux, le Parisien et le Gascon, ressentaient , à l'endroit de leurs œuvres , la même

(1) Voici, a l'époque où Montesquieu entra à l'Académie, la liste complète de ses ouvrages : Le Temple du Gnide, nne ébauche du Traité des devoirs , le Discours sur la considération (Académie de Bordeaux) , le Voyage à Paphos (on le croit de Montesquieu et fait pourMelle de Clermont), le Mémoire sur les richesses de l'Espagne, le Dialogue de Sylla et dEucrate , les Lettres persanes.

susceptibilité irritable ; tous deux , partisans d'Epicure , ne se gênaient pas pour pratiquer sa doctrine. L'un , en morale , croyait à la nature , comme il croyait à la fatalité du vice ; l'autre , pour notre plus grand bien , et sous prétexte de liberté , déchaînait les passions mauvaises , dans Tordre de la politique.

Montesquieu vit d'abord l'Allemagne et la Hongrie (1); il était à Vienne (2) dès 1728; il y fréquenta assidûment le prince Eugène , ce bossu de génie , dont le mérite échappa au bon sens de Louis XIV, et qui s'en vengea cruellement sur la France. Le Président dut boire « avec tout le monde, en Allemagne; » il s'en est vanté. Il empruntait , du reste , les mœurs de tous les pays par où il passait. Que Montesquieu l'ait dit, ce n'est pas là ce qui m'étonne ; l'anecdote ne prouve

(1) Le Président a écrit des notes complètes et intéressantes sur son voyage en Hongrie. Il y « surprit les derniers restes de la vigueur féodale qu'il a si vivement dépeinte dans quelques lignes de V Esprit des lois. » (Villemain.)

(2) « Je suis assez content du séjour de Vienne, écrit-il à l'abbé d'Olivet; les connaissances y sont très aisées à faire, les grands seigneurs et les ministres très accessibles : la cour y est mêlée avec la ville ; le nombre des étrangers y est si grand qu'on y est en même temps étranger et citoyen ; notre langue y est si universelle qu'elle y est presque la seule chez les honnêtes gens, et l'italien y est presque inutile. »

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