‹ L'esprit de MontesquieuChapitre 7 sur 51 · V I F. D 1 MONT · texte numérisé non relu

V I F. D 1 MONT

qu'il se fut f;iit Allemand, mais qu'il i resté Gascon.

Il lui fut plus facile d'être complimenteur en Italie. Il a même laissé , dans nne lettre i le souvenir aimable de son passage à Florence , en 17-28. La même année, il était à Venise, où il eut une peur effroyable du Conseil des cinq et jeta a la mer toutes ses notes sur le pays. Il entretint « le trop fameux Law, » ce finaii' ruiné et qui ruina la France. Il vit ensuite Rome et le cardinal Corsini, plus tard Clrment XII, dont la sagesse aurait pu le frapper; le cardinal Polignac, auteur de l'Anti-L , poème resté

célèbre , malgré tout le génie de l'adversaire païen mis au service de l'athéisme. A Rome , Montesquieu ne comprit rien ; ou, du moins, il ne comprit que l'antiquité; la myopie de ses yeux, à cet endroit, fut égalée par celle de son intelligence. Le pape Benoit XIII, qu'il visita Cl) poliment, en 17-28, ne changea rien à ses idées, et l'écrivain ne modifia pas une ligne des Lettres

(1) Ud peu plus tard, Montesquieu écrivait de Londres, en 1730, à son ami, l'oratorien Cérati : « Eufin Rome est délivrée de la basse tyrannie des Bénévent, et les rênes du Pontificat ne sont plus tenues par ces viles mains... N'avei-vous point de honte de nous montrer cette vieille chaire de Saint-Pierre avec le dos rompu et pleine de vermoulures. ■

persanes, où le Saint-Siège est traité comme le traita Rabelais , moins la grossièreté de l'expression. Malgré ses préjugés, Montesquieu jugea plus tard le caractère dur et calculateur de l'Anglais ; il devina que « si une nation devait » être abandonnée par ses colonies, ce serait la » nation anglaise ; » mais dans la ville éternelle il n'aperçut jamais que la Rome de Grandeur et Décadence; il ne vit pas où cette décadence s'arrêtait pour faire place à une grandeur nouvelle et impérissable sortie des ruines du vieux monde païen. Il semble que tout soit humain dans Montesquieu , même la hauteur des vues ; la foi n'est pas là pour surnaturaliser la pensée ou élever l'histoire , sans infirmer la sagesse de l'homme , jusqu'à la providence de Dieu.

Gênes avait mal accueilli le glorieux auteur des Lettres persanes : il se vengea, avant de quitter la ville , par des stances plus ou moins cyniques. On en peut citer une cependant :

Adieu, superbes palais

Où le souci, par préférence,

A choisi sa résidence :

Je vous quitte pour jamais.

L'ancien magistrat faisait aussi des vers anacréontiques : ils ressemblaient, sauf la rime, à

vif. de rif o un o

la prose galante et précieuse de ux.

i impie :

Nous n'avons pour philosophie

16 l'amour de la liber Plaisirs, douceurs sans flatterie,

Volupté, Portez dans cette compagnie, La gaieté.

Le fond vaut la forme.

Je ne sais s'il réussit à être froid comme un Anglais, en Angleterre; il me semble plutôt que sa grande vivacité et la sympathie qu'il professait pour les institutions d'Outre-Manche durent parfois déraidir la hauteur empesée de nos voisins et forcer leur gravité à sourire. A ce propos, Montesquieu a des exagérations. Il prétend, avant même d'avoir mis le pied à Londres , à la suite d'une conversation avec lord Waldegrave, « qu'il n'y a de gens de vrai bon sens que ceux qui sont nés en Angleterre. »La liberté dont on jouissait, en l'année 1729, dans une partie de la Grande Bretagne lui faisait illusion; il allait jusqu'à dire dans ses Notes de voyage : « L'Angleterre est, à présent , le pays le plus libre qui soit au monde ; je n'en excepte aucune République. » Il oubliait l'oppression dont les catholiques étaient les

victimes, en admirant un couvreur qui « se faisait apporter la Gazette sur les toits , pour la lire. » Ce couvreur fait penser à l'astrologue : il aurait pu perdre pied. Même la République n'aurait pas été moins libre , s'il avait lu son journal à terre, ou s'il ne l'avait pas lu du tout. Cette liberté qui tyrannisait l'Irlande , le Président l'appelait « la liberté des honnêtes gens. » Son incrédulité frivole lui cachait, sous les beaux dehors de la liberté politique étendue exclusivement à ceux d'une même secte ou d'une même religion , la vérité enchaînée dont il ne se souciait guère.

Lord Chesterfield avait été , en Angleterre , le guide de Montesquieu à la Chambre des communes et dans la Société des gens de lettres; il lui fit connaître, entre autres, Swift, le plus comique des philosophes, et qui mourut le plus malheureux des hommes; Pope, le plus classique des poètes anglais. Mais qu'était-ce que cela à côté de la politique anglaise? Montesquieu n'avait plus rien à voir ni à savoir (1).

Bien plus tard, en 1747, déjà âgé de cinquantehuit ans et remis en humeur de voyager, il visita la Lorraine. Dans la petite cour de Luné-

(1) Le Président était resté dix-huit mois en Angleterre.

EfQUIlt)

ville, il célébra la duel de Mirepoix, afin de plaire à Stanislas, l'ancien ro de Pol I

fut son dernier eifort

La beauté que je chante ignore ses appas. Mortels qui la voyez, dites-lui qu'elle est belle,

Na'ive, simple, naturelle,

Et timide sans embarras.

Elle est la jacinthe nouvelle...

Aussi bien, la duchesse de Mirepoix, devenue jacinthe par cette métamorphose d'un émule d'Ovide, me rappelle, pour le nom seulement, une certaine dame Jacinthe, gouvernante d'un bon vieux chanoine , et peinte au vif dans un coin du roman de Gil Blas. Ce fut un grand malheur que ce plaisant satirique de nos ridicules, Le Sage, n'ait pas eu l'esprit du grand siècle ; il en avait la langue. Pour le cœur il était du dix-huitième , et c'est pourquoi je l'ai rapproché de Montesquieu. Il a vécu dans les mêmes ombres qui descendaient peu à peu sur le peuple des sommets de la société :

Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.

Le Président, quelques années après son départ de Nancy, fut reçu membre de l'Académie Stanislas de Nancy. Il avait plu au duc,

qui lui adressa , par lettre , ses félicitations, en 1751. Stanislas le bienfaisant, assez catholique , ami des jésuites avec une teinte de jansénisme , ce qui ne s'était jamais vu , très aimé des Lorrains quoique Polonais, pleuré à sa mort comme nul ne le fut jamais (1), Stanislas, disonsnous , aimait à accueillir les grands écrivains. Lunéville était un rendez-vous de beaux esprits. Nancy a gardé le glorieux souvenir de cette époque dans l'Académie qui porte encore le nom de Stanislas, et dans la majestueuse beauté de ses rues spacieuses et de ses places publiques. Du reste, si l'ancien roi de Pologne aimait les hommes de lettres, il s'en débarrassait quelquefois à sa manière , quand ils devenaient gênants , témoin Voltaire ; mais il n'eut pour Montesquieu, en particulier, que des politesses et des faveurs. Son admiration peu raffinée n'allait pas jusqu'au fond de la doctrine des auteurs illustres dont il voulait orner sa cour, ne fût-ce que pour quelques instants. Et puis, la Lorraine, qui allait devenir française, ne fut pas médiocrement fière,

(1) On raconte qu'aux funérailles de Stanislas, à Bon-Secours, l'évèque de Nancy prononça son oraison funèbre. Elle finissait ainsi ou à peu près : « Notre bon duc est mort et la Lorraine est perdue. » Toute l'assemblée éclata en sanglots.

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iiu milieu de tant (J: «muIj» lli>r^inr*nt^

uislas , d'avoir tu briller chez elle un des fins grands écrivains de la France. Ajoutons qu'A y avait

déjà, à Lunéville et à Nancy, des encyclop'

J'ai dû faire vieillir Montesquieu pour racor; tous ses voyages ; je dois maintenant le rajeunir. Après quatre années environ d'une prend absence, le Président rentrait on France et dans son château de la Brède. Il avait parcouru, outre les pays que nous avons énumérés, la Suisse, la Hollande, et l'admirable contrée où le Rhin reflète tant de châteaux et d'églises gothiques. Mais ni ses yeux , ni son caractère , ni ses desseins ne le rendaient accessible aux beautés des villes ou de la nature ; il aimait l'étude , le monde , et tournait assez bien dans un salon le compliment flatteur. Ainsi il affirmait à la reine d'Angleterre que « le pays où elle régnait ne pouvait être qu'un grand pays. » Spirituel avec une certaine recherche , semant les bons mots et les antithèses, de pays en pays , Montesquieu n'en était pas moins sensible, à ses heures; il le prouva , comme le siècle le voulait et comme nous le verrons.

En 1731, il était dans toute la force de l'âge et du talent. Riche, libre, honoré jusqu'à la

gloire , le corps robuste , l'esprit éveillé sans cesse sur des matières qui lui plaisaient, il venait de loin (c'est un charme) avec le manuscrit encore inachevé de Grandeur et Décadence. Il en avait déjà esquissé le sujet dans une brochure intitulée : De la politique des Romains dans la religion. Tout lui souriait. S'il quittait son beau château, ses parcs, ses vignes, ses prés , le soleil du Midi, c'était pour aller voir ses amis à Paris, sa sœur à Marseille.

Sa joie devait être grande , à cette époque , de méditer ou d'écrire , en renouvelant à son aise , chez lui , la mémoire de ses voyages , en caractérisant, comme il l'entendait, dans un style piquant , les pensées qui naissaient de ses observations recueillies aux pays étrangers. C'est alors, sans doute, qu'il écrivit, dans toute la plénitude de son bonheur :

« Je n'ai presque jamais eu de chagrin, encore » moins d'ennui. Je m'éveille , le matin , avec » une joie secrète de voir la lumière; je vois la » lumière avec une espèce de ravissement, et, » tout le reste du jour, je suis content; je passe û la nuit sans m'éveiller, et le soir, quand je » suis au lit, une espèce d'engourdissement » m'empêche de faire des réflexions. »

iO VIE DE MONTRSQ D M

\ e e paa , m ilgré tout, que L'éléYati manque dans la peinture faite par Montesquieu de son bonheur? Ce charme de la lumière et

l'engourdissement voluptueux d'un sommeil que préparent les ténèbres et le confortable d'un bon lit , est-ce suffisant pour nous peindre en beau , comme nous le voudrions, le philosophe des lois? On attend une pensée qui éclaire et anime ce tableau d'une félicité trop ordinaire , je serais tenté de dire , d'une modération épicurienne.

Il y a mieux à raconter; et la sensibilité du xvme siècle, qui n'est pas toujours ridicuk* , se caractérisa, un jour, dans Montesquieu, d'une façon assez originale et même un peu romanesque, sans que nous prétendions rien retrancher à la louange d'une bonne action.

Le Président était à Marseille, chez sa sœur, Mme d'Héricourt. Un soir qu'il faisait une promenade en mer, il entendit , de la bouche du jeune batelier qui ramait à son service, le récit navrant de son infortune. Son père, captif des pirates barbaresques, était esclave à Tétuan. Privée de son chef, toute la famille usait ses forces à préparer sa délivrance. La mère et les sœurs avaient beau faire; le travail des femmes , si modiquement payé, n'y pouvait suffire. Alors le jeune homme,

joailler de son état pendant le jour, s'était improvisé batelier, tous les soirs , toute la journée des dimanches et des fêtes, pour aider à économiser les 2,000 écus qui auraient pu faire la dot de ses sœurs, mais qui devaient sécher leurs larmes et cellesdesamôre, en payantlarançon du prisonnier. Montesquieu avait écouté en silence ce récit fait, sans doute, avec la pathétique simplicité qui rend le peuple si éloquent , lorsqu'il est touché par un sentiment vrai et la réalité d'une souffrance qui n'a rien d'imaginaire. Il donna sa bourse , avec tout ce qu'elle contenait d'or et d'argent , au généreux batelier et s'en retourna chez sa sœur. Six semaines après, l'heureux père tombait dans les bras de sa femme et de ses enfants. Le jeune homme soupçonna Montesquieu d'avoir été l'humaine Providence de ce retour inattendu; il le rencontra un jour, à Marseille , dans une rue fréquentée , le remercia avec effusion , se jeta à ses pieds , le supplia de venir un instant jouir du bonheur des siens. Peine inutile ! Montesquieu ne sut ce que voulait dire le fils du prisonnier racheté, et s'esquiva. Sa bonne action aurait-elle rien perdu des reconnaissants témoignages de toute une famille traduits avec cette expansion si naturelle aux gens

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du Midi et si toncfa in1 iî D

un moment, heureu I

avons fait 1.- bonhearl II me sembla que la rigidité trop antique du philosophe nuisit, en e circonstance, à l'homui" de 1>i

Quelque embellissement qu'ait reçu cott*"' a-, dote en passant de bouche en bouche, et de plume en plume jusqu'à la nôtre , il parait certain qu'après la mort de l'écrivain , en dépouillant ses papiers, on trouva une note écrite de sa main relative à cet acte de généro.-ité. Elle disait qu'une somme de 7,500 francs avait été env< (de la Brède ou de Marseille) à M. Bfain, banquier anglais, à Cadix. On lui demanda des éclaircissements; il raconta qu'un captif, du nom de Robert, esclave à Tétuan , avait été délivrée prix , par Montesquieu. La famille de Robert raconta le reste.

Il est donc certain que le Président, malcertains bruits semés par la malignité ou la jalousie , ne fut pas plus avare (l) que Corneille luimême , trop pauvre , du reste , pour l'être

(1) Quelqu'un le vit, un jour, déjeuner d'une croûte de pain trempée dans l'eau et le taxa d'avarice. C'était juger saas preuve. Le Gascon est, à la fois, hospitalier, et très sobre dans son particulier.

jamais , quoi que put inventer la calomnie. Trois fois le théâtre , un jour, entre autres , sous le titre de Montesquieu à Marseille, émut les spectateurs par la mise en scène de l'histoire que nous avons rapportée. Mais, à la Révolution, le principal personnage du drame, rangé parmi les aristocrates, ne dut point paraître en public sous son nom véritable. Montesquieu devint tVEsticu à Marseille. A la même date , son fds fut obligé de cacher les manuscrits de l'écrivain défunt; il se cacha lui-môme; on le découvrit; il avait quatre-vingts ans, on l'emprisonna; et le fils de Buffon, marié, divorcé, remarié, très libéral, pas assez révolutionnaire, mourutaussi sur l'échafaud. C'était bien la peine de faire 89 î Le livre des Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains (1732) porta Montesquieu au faîte de la gloire littéraire. Quand il le publia, il y avait deux ans qu'il était de retour en France, menant de front la vie du monde, celle des champs et de l'étude. C'est le plus classique de ses ouvrages. Mais l'auteur semble avoir isolé du ciel et du reste des temps la Rome antique, comme si elle s'était faite pour jouir d'elle-même, ou, tout au plus, pour servir d'exemple aux vertus humaines.

t une œtivi /. païenne, mais intére

dans ses étroites limites. La main du P. Caste] ratura, du consentement de l'auteur, deux p

sages où il se prononçait énergiquement pour Le suicide.

En 1748, vingt ans apr< dans toute la gravité de I Montesquieu li

un nouvel assaut au christianisme, et s'impose devant l'histoire, comme devant Dieu, la lourde responsabilité de Y Esprit des luis.

A une époque déjà éloignée, et qui pouvait remonter jusqu'en 1727, préoccupé de son grand projet, il avait fait éditer, en Hollande, un opuscule, dont M. Laîné, ministre et député sous la Restauration, posséda un exemplaire ; il est intitulé : Réflexion sur la Monarchie universelle, en Europe. L'auteur y prouve que le souverain le plus ambitieux ne saurait fonder une monarchie universelle. Le génie de Napoléon , son ambition , ses desseins si glorieusement conçus, si vite avortés, avec tant d'éclat, témoignent que l'auteur était dans le vrai et qu'il voyait loin dans l'avenir.

En passant , comme pour se délasser, Montesquieu publiait Lysimaque (1751); il en faisait hommage au roi Stanislas , autant dire à l'Àca-

demie de Nancy qui comptait le Président parmi ses membres. Il avait, vingt-cinq années plus tôt, écrit dans le môme style le Dialogue de Sylla et d'Eucrate. Sylla est vrai et saisissant. Son orgueil est fidèlement peint , ainsi que sa cruelle politique. Lysimaquc est le type accompli du stoïcien ; et la rigidité de ces deux personnages antiques se reproduit, à la perfection, dans la sobriété sévère du style propre à Montesquieu. On croit découvrir l'idéal de l'écrivain ; sa philosophie est d'un stoïque , sa morale d'un épicurien. Horace avait déjà donné l'exemple d'une diversité pareille entre les tendances de l'esprit et les inclinations du cœur. En dehors du christianisme , les intelligences les plus élevées ont toujours , faute de mieux , embrassé l'orgueil de la vertu.

La même sévérité d'une imagination stoïcienne reparaît dans une sorte d'introduction à l'histoire de Louis XI , écrite par Montesquieu. L'auteur imite trop visiblement le style de Tacite et ses honnêtes colères. Pour s'indigner, comme l'historien des Empereurs , il a besoin de noircir outre mesure un roi qui n'était pas sans mérite. L'artiste, aussi bien que le philosophe, a nui à l'écrivain. Ce n'est pas exactement peindre

16 vi » Dl M 0 N i I IQ i i i i

Louis XI que de dire : « Il I blait qae, pour

qu'il vécût, il fallait qu'il : tous les

gens de bien. » Louis XT, vindicatif cupide et soupçonneux, cruel m l'en eul

moins deux qualités essentielles, Tune nature, l'autre surnaturelle, la foi et l'autorité d'un roi. Ajoutons-y la passion de l'unité nationale, et une intelligence vive, ouverte à tout progrès vériti

Le manuscrit complet de la vie de Loui disparu. L'abbé de Guasco , ami du Président, esprit varié , auteur d'un traité sur l'usure de vers à la façon de Pétrarque ou d'Anacrlauréat de l'Académie , homme facile sous la soutane d'un philosophe incrédule , raconte que l'ouvrage « de Montesquieu fut imprudemment jeté au feu. » On se défie volontiers de ces anecdotes qui rappellent Y Enéide livrée aux flammes. En tout cas , aucun ami illustre ne se trouva là pour réparer l'étourderie d'un secrétaire , ou peut-être l'erreur d'une trop grande modestie. Il est plus probable que Montesquieu s'arrêta à la préface et qu'il n'eût pas le temps de consommer son œuvre. N'est-ce pas un bonheur que l'émule de Tacite n'ait point dépassé son introduction ? L 'ébauche de l'éloge historique du maréchal de Berwick ne prouve pas le contraire ; c'est

froid , sec , sans vie et même mal ordonné. Le Président n'était pas fait pour les ouvrages de longue haleine. Il pouvait , dans quelque court chapitre , toucher à l'histoire , même avec des vues profondes ; il n'était pas historien.

Il nous a fallu, dans une sorte de digression, et pour peindre au complet Montesquieu , nous éloigner de YEsprit des lois. Rien ne nous empêche de nous y arrêter maintenant, à loisir, non pour l'analyser, mais pour dire quel en fut le succès dans l'opinion des lettrés. Helvétius, qui eut avant l'imprimeur le manuscrit de son ami entre les mains (c'était choisir un singulier critique), vint, un jour, d'un air éploré, avec Saurin le tragique , non moins malheureux , avertir l'auteur de l'infaillible désastre que devait subir YEsprit des lois. Ce n'était pas que le livre fût trop chrétien ; mais*« dans l'état informe où il se trouvait, » c'était un tort de le publier ; « ce qui m'afflige , écrivait Helvétius, pour Montesquieu et pour l'espèce humaine qu'il aurait pu mieux servir. » D'ailleurs , tant de grâce semée dans un sujet si aride , tant de brefs chapitres aiguisés de pointes fines effrayaient la gravité d'Helvétius. Peut-être pensait-il ingénument que son livre sur l'Esprit , contre l'esprit , où il

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parle en faveur de la matière, valait oup

mieux.

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. >> il t lit , de 1 1

manière la plus expressive , son éloigne ment

pour les Pères Jésuites qui sont aux antipod !8 d'Helvétius. Peindre les amitiés et les inim

d'un homme , c'est le peindre lui-même. Voici le passage :

« J'ai peur des jésuites. Si j'offense quelque » grand, il m'oubliera : je l'oublierai; ma: » j'offense les jésuites à Rome, je les trouverai » à Paris ; partout ils m'environnent. »

J'ignorais qu'une armée de jésuites eût été lancée à la poursuite de Montesquieu. Que ne peuvent imaginer la peur et la vanité ! Rousseau luimême, qui comprenairjusqu'aux mutilés de l'hôtel des Invalides dans la grande conspiration tramée contre lui, ne semble pas, que je sache, avoir enveloppé la Compagnie dans cet universel soupçon.... Qu'estdonc devenue cette modération dont se targuait Montesquieu , l'aïeul de nos libéraux et la tige de leur impartialité ? Où donc est cet heureux équilibre des facultés maintenues dans le juste milieu d'une infaillible modération ?

Pourquoi cette haine des jésuites? Et c'est un jésuite qui convertira Montesquieu à ses derniers moments.

Empressons-nous de dire que, cette fois , l'écrivain ne tint aucun compte des sinistres prédictions d'Hclvétius , et qu'il livra, comme d'habitude , son manuscrit à un imprimeur hollandais pour plus de sécurité.

L'ouvrage paru et publié à Genève, il sembla d'abord qu'Helvétius avait raison. Buffon fit entendre qu'il y manquait la continuité du fil et la dépendance harmonique des idées. Les salons où Montesquieu promenaitson esprit, ses distractions, sonsilencc obstiné parfois, ses préoccupations souvent (1), parlèrent et médirent. Mm0 DuDeffand, cette langue de vipère sous deux yeux aveugles, cette femme corrompue de bonne heure, indifférente à tout, hormis à Walpole, et qui mourut d'ennui, vieille et toujours spirituelle, après un commencement de confession inachevée, dit de l'Esprit des lois : « C'est de l'esprit sur les lois. » Jadis elle avait nommé le Temple du Gnide « l'Apocalypse de la galanterie. » Voltaire, qui n'avait pas

(1) Mme de Chaulnes, entre autres, ne fut pas très bienveillante pour Montesquieu; elle prétendait que le Président n'ouvrait la bouche que pour faire son livre et questionner les étrangers. Il voyageait sans se déranger.

50 v i I i> J MONT] OUI

été consulté et dont le premie via d'un homme réputé sup traita Montesquieu de « Grotius arlequin ; définit le livre, « un recueil d'épigramm Dans toutes ces critiques, il y avait le grain de bon sens qui nous fait rarement défaut, et le grain de malice qui est le propre de l'oisi médi-

sante ou de la jalousie littéraire. D'Argenson, qui « trouvait le style de Montesquieu bien plus spirituel et quelquefois même nerveux qu'il i. pur, craignit que l'ensemble ne manquât à l'ouvrage, et qu'il n'y eût plus de choses agréables a lire, plus d'idées ingénieuses et séduisantes qu^ de véritables et utiles instructions sur la façon dont on devrait rédiger les lois et les entendre. »

C'était bien jugé, quoique par un ami des philosophes et de l'encyclopédie.

Montesquieu , on le comprend , n'aima pas plus Voltaire qu'il ne faisait auparavant. « Il a » trop d'esprit pour m'entendre, » disait-il. Il l'estimait peu ; il écrivait, au sujet d'une de ses tragédies : « Cicêron n'est pas beau ; il n'est que joli ; il serait honteux pour l'Académie que Voltaire en fût. » Mais , par amour de l'antithèse , il ajoutait : ail lui sera quelque jour honteux qu'il n'en ait pas été. »

Quelle que fût l'aversion naturelle de Montesquieu pour les philosophes et leur chef, il entra cependant, sur la prière de son ami, le chevalier de Jaucourl, • dans le beau palais de l'Encyclopédie.» Il composa pour le dictionnaire un Essai sur le goût, fort médiocre et publié après sa mort. Entre tous les auteurs qui nous conduisaient où nous sommes , suivantleur caractère et leur génie, par la savante dissolution des principes, des lois , de la religion, des mœurs, il y avait des nuances; le fond était le même. Voltaire ne garda pas longtemps rancune à Montesquieu ; il eut pour lui une phrase magnifique : « Le genre humain avait perdu ses titres ; M. de Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus. » Il s'agit toujours de Y Esprit des lois. De quels titres est-il question? Est-ce que nos pères d'avant 1789 ne connaissaient pas leurs titres essentiels? Est-ce que les saintes Ecritures et l'enseignement catholique ne les leur avaient pas conservés ? Est-ce que la tradition les avait mis en oubli? Nos aïeux ne se souvenaientils pas que, déshérités d'une vie heureuse et de leurs premiers titres, par la faute de nos premiers parents, ils en avaient acheté de nouveaux dans le sang de Jésus-Christ ? Et les recherches curieuses de Montesquieu, en nous découvrant

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d'autres titres, mais in férié

; 1 1 mémoire , de? et

dédaigner nos vrais et divin - de noblesse?

On sent venir l Les immortels princip

VEsprit <, raillé et Loué par Voltaii

fut encore menacé des censures de La Sorbon Montesquieu le sut et dit, il écrivit du m « Si la Sorbonnc me fait mettre à ses tr<» je crois que j'achèverai de l'ensevelir. » App à s'expliquer devant elle, * il se défendit d'abord » avec sa vivacité habituelle, et finit pi » cuser, mais assez fièrement, et non du ton mo- » dette qui convient à un accusé (i). » Vers le même temps, les Nouvelles ecc: s déchi-

rèrent l'auteur d'une façon qui lui fut cruelle Il affecta en vain le mépris ; il était blessé. Pour comble de malheur, il arriva un exemplaire de l'Esprit des lois à Rome, a la Congrégation de l'Index. Montesquieu en fut impressionné à l'excès : « Il me semble que l'affaire prend un mau-

(1) Histoire de l'Eglise catholique, par Mjr Ia:er.

(1) On lit dans une lettre de Montesquieu à l'abbé Guasco: «L'auteur des Nouvelles ecclésiastiques m'a attribué dans une lettre du 4 juin... une brochure intitulée Suite de la Défense des lois faite par un écrivain protestant... L'ecclésiastique rue l'attribue pour en prendre le sujet de me dire des injures atroces. »

VIE DE MONTESQUIEC 53

vais train, écrivait-il au duc de Nivernois, ambassadeur à Rome ; Mgr le cardinal de Tencin m'a dit, il y a quelque temps, que lorsqu'un livre était dénoncé à la Congrégation de l'Index, cela n'était rien ; mais que lorsqu'il y était porté, il était condamné. »

Le coupable a peur ; « il se rétractera ; il modifiera, pour les simples, les termes qui ne paraissent pas assez modérés. » Puis l'impiété sarcastique reprend le dessus dans la même lettre. C'est la marque du xvme siècle : « Que les théologiens épluchent mon livre ; ils n'y trouveront rien d'hérétique que ce qu'ils n'entendront pas. . . »

Le duc de Nivernois fit , sans doute , tout son possible pour épargner à l'écrivain une condamnation humiliante , bien qu'il eût pour Montesquieu, d'après Montesquieu lui-même, une estime assez limitée. Néanmoins les Lettres persanes, le 21 mai 1761, e% Y Esprit des lois, le 2 mars 1752, furent mis par décret, à l'index (1). À Rome, aucune coterie n'a raison de la vérité.

(I) M. l'abbé Drioux a la bonté d'écrire que « Y Esprit des lois est un bel ouvrage » (eu cela nous ne sommes pas d'accord) ; il affirme que Montesquieu éeiivit au pape Benoit XIV une lettre si touchante pour la défense de son ouvrage, que le Souverain Pontife ne le condamna point. Il faut ajouter « pour le moment. » Le livre fut condamné quatre ans après son apparition.

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