VIF. I» I. M
Montesquieu avait déjà été ci tu tribunal
» de Ja MtltOte et à celui du voux(i), » : «lire critiqué par M. Du pin,
mier général, et par les Pères jésuite . I mêmes, si l'on en croit la rumeur publique, ne furent pas étrangers à la critique de M. Dupin. C'était le mari de cette dam».' Dupin , femme d'esprit , connue dans le monde lettré , qui protégea Jean-Jacques Rousseau, et dont le sauN écrivain paraît avoir supporté les bienfaits, sans calomnier sa bienfaitrice, contre son habitude. Elle passa pour avoir inspiré les Observât' sur un livre intitulé l'Esprit des lois, et fait la préface de l'ouvrage. Les PP. Blesse et Berthier y mirent la main ; M. Dupin qui traita les questions de finances et d'administration , donna, en outre, son argent et son nom
Montesquieu, affligé, et qui n'avait, jusqu'à l'Esprit des lois, rencontré que les douceurs de la gloire, répondit à ses adversaires. Il usait d'un droit. J'ai peine à croire, comme l'ont raconté deux médisants , Chamfort et Fréron , que l'auteur, désespéré, ait eu recours à l'in-
(t) Correspondance de Montesquieu. Lettre LIlIe.
(2) Parmi les écrivains qui attaquèrent l'Esprit des lois , mais plus taid, ou cite encore H. Linguet, avocat. {Théorie des lois civiles. 1767.)
fluence de Mm* de Pompadour pour faire supprimer et hacher l'édition presqu'entiôre des Observations. En tout cas, cette brochure, dont il est resté quelques exemplaires seulement, a gardé son prix , de l'aveu môme de M. Sainte-Beuve. L'écrivain de YEsprit des lois dut faire un grand effort pour reprendre sa plume et répendre. « Dans le cours de vingt années, il avait vu son ouvrage commencer, croître, s'avancer et finir.» Il se sentait épuisé. « Son âme, écrivait-il au » président Hénault, était languissante et morte, » et ne savait plus que se reposer. » A soixante ans, c'est une vieillesse prématurée. Sa correspondance peint au mieux cette impression d'une mortelle fatigue. A la date du 18 mars 1748 , on y lit : « J'ai pensé me tuer depuis trois mois , » afin d'achever un morceau qui est un livre de » l'origine et des révolutions de nos lois civiles » en France. Gela formera trois heures de lec- » turc, mais je vous assure que cela m'a tant » coûté de travail que mes cheveux en sont » blanchis. » Est-ce l'étude seule qui avait usé les forces de Montesquieu? et le plaisir n'y étaitil pour rien, dans une vie où le monde, les veilles et les voyages, sans compter le reste, avaient eu leur grande part? Il est certain que
les arli l icellenl I e en beau ; il
faut en rabat!
Qu'il se soit mêlé a La critique «kjnt M quieu était l'objet un peu de jalon vraisemblable. L'envie, qui e i li nature
humaine, est aussi dans celle des écrivains. Le Président ne la souffrait point et n'en épargnait jamais, chez autrui, les moindres symptômes. « Il aimait, disait-il, à louer devant un envieux ceux qui le faisaient pâlir. » C'est beau si e" inté-
ressé ; mais il peut arriver qu'un auteur, en accusant l'envie, ne cherche qu'à éloigner la critique.
L'esprit de Montesquieu, cet esprit qui brillait surtout dans les salons, et « dans les sujets c *et recoupés (1), » ne perdit rien à la fatigue du corps. L'envie l'excita, et l'auteur des Lois riposta vivement, toutefois avec plus de saillies que de solides raisons, à M. Dupin. Sa réplique, plus favorisée que l'attaque, est encore imprim aujourd'hui a la suite de ses œuvres, sous le titre de Défense de l'Esprit des lois. Montesquieu, un bel esprit, était encore un habile
(l) Le Président, dit Buffon, était presque aveugle, et il était si vif que, la plupart du temps, il oubliait ce qu'il voula.t dicter, en sorte qu'il était obligé de se resserrer daus le moindre espace possible.
homme et qui savait se tirer d'un mauvais pas.
Ce n'en est pas moins un grand mal de n'avoir pas assez senti l'aiguillon des contradicteurs dans une fortune trop prolongée. La sérénité de l'âme et sa force ne valent que par les obstacles dont elles ont triomphé. Il semble, en résumé , que dans les dernières années de sa vie, Montesquieu ait un peu perdu de cette tranquillité habituelle qui lui faisait dire avec plus d'esprit que de hauteur : « Ma machine est si heureusement » construite que je suis frappé de tous les objets » par ce qu'ils peuvent me donner de plaisir, )> pas assez pour qu'ils puissent me donner de la » peine. » Machine est bien matériel pour signifier l'âme ; et Montesquieu n'est pas si philosophe qu'il le prétend. Toutefois les blessures dont souffrit sa vanité et les appréhensions d'une vieillesse anticipée n'altérèrent pas absolument sa douceur ; même sa mélancolie n'est pas sans charme. Il prend son parti de l'affaiblissement de sa vue ; voici comme il s'en exprime avec l'un de ses amis : « Mes lectures m'ont affaibli les » yeux; et il me semble que ce qu'il me reste » encore de lumière n'est que l'aurore du jour » où ils se fermeront pour jamais. »
Un poète a dit plus tard :
v i I D I MO 'ii I i
Oarerti -t quelque immeûM auroro
De l'autre c^u) An torn!>*»au.
Les yeux ^u'on ferme voient encore.
Chez l'un et chez l'autr .
ce qui ressort de la prose et d
pas la consolante pensée de L'immortalité .' S'il y avait quelque vague, ce ne serait pas dans les vers du poète.
Du reste, Montesquieu a écrit ailleui « Quand l'immortalité de l'âme serait une erreur, je serais fâché de ne pas la croire : j'avoue que je ne suis pas si humble que les athées. Je ne sais comment ils pensent; mais pour rien je ne veux pas troquer l'idée de mon immortalité contre celle de la béatitude d'un jour. Je suis charmé de me croire immortel comme Dieu même. Indépendamment des idées révélées , les idées métaphysiques me donnent une très forte crance de mon bonheur éternel, à laquelle je ne voudrais pas renoncer. »
On pourrait mieux dire et penser d'une manière plus élevée. Surtout les idées révélées n'ont pas la précision des vérités révélées. Enfin Montesquieu a Vidée qu'il est immortel , comme Dieu même que je croyais éternel. C'est déjà quelque chose. Il veut être
heureux ici bas et dans l'autre monde , c'est naturel ; mais je suis stupéfait quand je lis, à la ligne suivante :
« La dévotion est une croyance qu'on vaut mieux qu'un autre (1). »
Quelle chute des hauteurs de l'immortalité hypothétique et philosophique ! Ces détails peignent Montesquieu dans la mobilité de ses impressions ; c'est encore raconter sa vie.
A Suard et à quelques jeunes lettrés de l'époque, il disait en termes assez ordinaires :
« Je suis fini, moi ; j'ai brûlé mes cartouches ; toutes mes bougies sont éteintes ! »
Le croyait-il ? En tout cas, Malherbe exprimait avec beaucoup plus de noblesse la môme pensée :
Je suis vaincu du temps; je cède à ses outrages.
Quand Malherbe parle ainsi, il a perdu son fils unique, et la douleur a transfiguré son génie. Il est grand. Montesquieu est vulgaire.
Au fond , malgré des contrariétés passagères et les blessures de la critique, Montesquieu n'est pas déjà si malheureux. S'il a quelques adversaires, si sa vue s'affaiblit, il est d'ailleurs aimé,
(1) Pensées diverses.
60 Vil I» i ËOlfTl il
recherché , ; il e I
lois a une \< i
beau côté d • la médai M. de S ta in ville , mi plénipotenti li
0, plus i trd duc de Choiseul, ministre d'Etat, l'ami de Mm* de Pomp et l'ennemi
jésuites :
« Peut-être Votre Excellence pensera-tn » qu'un ouvrage dont on a fait, dans un an et » demi, vingt-deux éditions, qui est traduit dans » toutes les langues, et qui, d'ailleurs, contient » des choses utiles, ne mérite pas d'être proscrit » par le gouvernement. »
Il paraît donc que Loui* XV avait hésité entre la Sorbonne et Y Esprit des lois. Le grand malheur de ce faible monarque fut d'aimer le bien et de ne l'oser jamais. Montesquieu triomphait , en somme, et, dans sa « défense, » il ne se vengeait pas moins des docteurs en Sorbonne que de M. Dupin. Il y apportait une feinte modération , et, ce qui lui plaisait. « ce n'était pas de voii » vénérables théologiens mis à terre, c'était de » les y voir couler tout doucement, d La modestic et la douceur de Montesquieu ne sont pas absolument dépourvues d'aigreur hypocrite , ni d'une pointe d'orgueil.
Ailleurs il écrit : « J'entends bourdonner qucl- » ques frelons autour de moi ; mais si les abeilles )> y cueillent un peu de miel, cela me suffit. » J'en doute.
Cet esprit d'élite ne travaille que pour les abeilles, c'est-à-dire pour les grands esprits. Il se met « aux pieds des gens modestes , et préci- » pite de leur tribunal les hommes absolus (1). » Montesquieu semble ignorer qu'un homme absolu peut être modeste, et que l'air de la modestie n'est pas toujours un indice certain de l'humilité.
Usé avant l'âge, la gloire le ranime. AValpole considère Y Esprit des lois « comme le meilleur livre qui ait été jamais écrit, » plein d'esprit et de connaissances pratiques; « Gibbon en fait ses délices. » Sans doute , Mu,a Geoffrin n'aime point cet homme « qui ne sait pas môme le nom de ses gens ; » mais Montesquieu le lui rend bien. Il l'appelle « la Geolfrin » dans une lettre où il console l'abbé Guasco (2) de l'arrêt d'expulsion rendu contre lui par cette dame célèbre.
(1) Voir les Lettres persanes,
(2) Voir la Correspondance de Montesquieu. Il parait que l'abbé Guasco avait des mœurs assez peu réglées, et qu'il passait, en plus d'un endroit, pour être un espion de l'Autriche.
i, 2 vil. h i MONTES Q i
Si M ••• de Chaulnes se demande, au Bojet du Président, à quoi bon le génie t c'est qu'il • génie. Ces coups d'épingles de femmes letti
qui se disputaient Fauteur et se l'enviaient , durent ajouter du piquant à la gloire de M quieu et la lui mieux faire sentir. On peut même avoir un œil très faible, une cataracte sur l'autre, sans que le regard soit moins brillant, et sans que le bonheur en soit sérieusement altéré. Il ne faut pas connaître l'homme à fond pour savoir q y a, dans ces intéressantes misères, pour la vanité, de grands sujets de consolation.
Mais on a beau être riche , envié , distrait , modeste, avec une figure qui réunit la douceur à la sublimité, et ne pas manquer totalement de génie (1) ; on a beau être attendu dans les salons avec une impatience presque fiévreuse ; on a beau être accueilli avec joie, comme un triomphateur ; on a beau être « homme, bon homme, et grand homme (y2) ; » on a beau vouloir se reposer dans la gloire « le reste de ses jours , » il arrive que Dieu vous appelle, avant la vieillesse, aux grands comptes de l'éternité.
A la fin du mois de janvier 1755, le Pr<
(1) Expression de Montesquieu parlant de lui-même.
(2) Le mot est du chevalier d'Aydies.
dent (1), qui venait d'entrer dans sa soixanteseptième année, fut atteint d'une fièvre violente, d'autres disent d'une fluxion de poitrine , qui lui donna, dans la souffrance, treize jours de répit pour se préparer à la mort. Il était alors à Paris, loin de sa femme et de ses enfants « qui devaient avoir, dit-il quelque part, besoin de toute leur vertu pour l'avouer. » Le croyait-il? Il avait vécu avec eux comme avec des amis (2). Ni sa femme, dont il est peu question dans ses lettres, ni son fils, ni ses filles n'adoucirent son agonie. Les grandes gens ne vivent pas et ne meurent pas comme les autres.
Je ne sais s'il pensait, comme en 1730, au sujet de Rome et des Papes; s'il regardait « ce coffre où sont tant de richesses spirituelles , comme une boîte d'Orviétan ou de Mithridate ; » si « la triple couronne » des Souverains Pontifes u ressemblait » encore, dans son imagination, « à cette couronne de lauriers que mettait César pour empêcher qu'on ne vît qu'il était chauve ; » s'il
(1) Correspondance et Pensées diverses. — Une lettre inédite de Montesquieu, la dernière de sa correspondance, datée de décembre 1754, témoigne du désir qu'il avait alors de rentrer en son château de la Drède et de ne plus le quitter.
(2) Voir le portrait de Montesquieu peint par lui-même. Pi diverses.)
64 \ I ! D I Mm
riait encore < de L'infaillibilité O) ; ■ mai
était l'ami d'Helvé
athées. Dans 1 , il Lui
('•«•rivait :
« Je sens que vou au-de
autres , et moi, je suis au • vous
L'amitié. »
D'autre part, on raconte que, pour procurer uu confesseur à M. de Marans . proche parent
sur le point de mourir, il traversait tout Paris , frappait à la porte d'un , et L'amenait, en
toute hâte, au chevet du moribond. Lemoribon cédait aux instances de Mont- ; ut faisait
son dernier voyage muni du saint Viatique. C'était quatre ou cinq ans avant La mort du Président. Au rapport de Diderot, il n'avait pas ittendu sa dernière maladie pour dire à Suard < que la confession était une bonne chose. » Même h chronique raconte, que, dès 17 5-2, les moines de l'abbaye de Nizor, où il s'isolait pour travailler, avaient préparé sa conversion dans la solitude. Ces contradictions ne nous étonnent pas, elles sont dans la nature ; mais il semble aussi que , par une erreur particulière de son esprit et un
(1) Correspondance.
(-2 Mer I»ger, H
défaut naturel de son caractère, Montesquieu ait voulu tenir la balance égale entre le monde et Dieu, entre la religion et les encyclopédistes. Il observe plaisamment, dans une de ses lettres, qu'il fut attaqué à la fois par les jansénistes et les jésuites. Il avait défendu l'œuvre si louable et la conduite des RR. Pères au Paraguay. Mais les jésuites avaient écrit (l) « qu'il ne parlait pas d'eux, en cet endroit, avec assez de respect. » Par contre , les jansénistes « avaient trouvé mauvais qu'il ait défendu ce qu'ils attaquaient. » Ainsi l'écrivain charitable « avait eu le destin de tous les gens modérés. » Cette même modération le faisait passer pour un impie en France , et pour « trop religieux en Angleterre (2). » Le contraste est assez piquant ; il dut plaire à Montesquieu, qui ne souffrait pas, sans doute, d'être remarqué à la fois par les jésuites, les jansénistes, les Français, les Anglais, et jugé si diversement des deux côtés de la Manche et de la doctrine.
C'est donc la modération que poursuivait Montesquieu ; ce n'est pas neuf; et nous voyons
(1) Journal de Trévoux.
(2) Tous ces détails sont tirés de la Correspondance de Montesquieu.
66 \ i i 1. 1. MONTI8QDII0
encore bien des ir entre la \-
et L'erreur, un œil à droite, no oeil È r louchant des doux yeui pour la j»l 51 inde modération possible. Mais si Montesquieu ne comprenait pas l avec 1 1
d'un grand cœur et la fermeté d'u II supé-
rieur, il avait gardé néanmoins un rest • de bonne foi et de sentiments religieux qui L'aida à : mourir.
Il avait autour de son lit, dans sa demeure de la rue Saint-Dominique Saint-Germain, un encyclopédiste modéré, M. de Jaucourt, un littérateur médiocre , M. de Nivernois (1 ), traducteur assez frivole de poésies légères ou autres , quoique jadis ambassadeur à Rome, et qui eut le temps de se convertir, plus tard, à la Conciergerie, sous le règne de la terreur ; avec lui deux femmes de la cour, plus ou moins sceptiques , l'une , la duchesse d'Aiguillon, veuve d'un auteur libertin, l'autre, Mme Dupré de Saint-Maur, dont le mari, financier et poète, fut de l'Académie comme M. de Nivemois, et mourut assez tôt pour ne pas passer de là en prison ou à l'échafaud. De tous ces gens du monde, assez dignes ret sentants d'un siècle dont ils ne prévoyaient pas la
1) M. de Nivernois a traduit, eu vers, Ovide, Hilton, etc.
fin, ce fut le chevalier de Jaucourt qui ferma les yeux à Montesquieu. Mme d'Aiguillon resta près de lui jusqu'à ce qu'il eût perdu connaissance, dix-huit heures avant sa mort ; elle n'a pas mis un mot du cœur, un mot chrétien dans la lettre qu'elle écrivit, le 17 février 1755, au fameux abbé Guasco, plusieurs jours après la fin de leur ami commun. C'était une vieille amie du défunt, très vive , et qui pérorait (1), fort originale, païenne, savante par-dessus. Dans un si grave sujet, elle cite les classiques, et regrette « la privation d'un tel homme dans la société ; » il s'agit du Président. « Le roi s'est ému d'une si grande perte; » elle-même se déclare « attendrie. » On espérait une autre oraison funèbre dans la bouche d'une femme et quelques détails sur les derniers moments de Montesquieu. On les a heureusement , de différentes sources. M. Walkenaer, qui a pris ses renseignements dans Voltaire, Mably, Laharpe, en général dans la coterie philosophique , raconte ainsi la maladie et la mort du fameux écrivain :
« La douceur de son caractère se soutint jusqu'au dernier soupir; il ne lui échappa , dit-on, ni une plainte, ni la moindre impatience. Il con-
I Lettre XCl« à l'abbé de Guasco.
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Dut, dès les premiers ta dan-
. i et, pour in te r
état, il leur disait : « Coma et la crainte) » Les jésuil al à le
gagner, dans ces derniers moments, et lui envoyèrent le P. Routh et le V. I qui fui
accusés d'avoir mis dans l'exercice de 1 fonctions une obsession blâmable. Montesquieu
leur disait : « J'ai toujours respecté la religion ; la morale de l'Evangile est le plus beau prêt que Dieu ait pu faire aux hommes (1). » On n'en put tirer aucun autre aveu. Comme les jésuites le pressaient de leur remettre les corrections avait faites aux Lettres persanes, afin d'en effacer des passages irréligieux, il s'y refusa; puis il remit ce manuscrit à Mme la duchesse d'Aiguillon et à Mrae Dupré de Saint-Maur en leur disant : u Je veux tout sacrifier à la religion , mais rien aux jésuites; consultez nos amis, et décidez si ceci doit paraître. » Il reçut cependant le Viatique des mains du curé. Celui-ci lui ayant dit : « Monsieur, vous comprenez combien Dieu est grand. — Oui , reprit-il , et combien Les hommes sont petits. »
Ce serait une dernière antithèse.
(I) D'après la duchesse d'Aiguillon.
Si Montesquieu prétendit avoir toujours respecte la religion, il mentait; et c'est peu vraisemblable , au lit de mort. Ou bien de quelle religion s'agit-ii? De la religion naturelle? C'est douteux. On la proclame quand on est en pleine santé. Il y a, d'ailleurs, dans ce récit , une contradiction et une invraisemblance. Si l'on n'a pu tirer de la bouche de Montesquieu « aucun autre aveu » qu'une phrase banale , comment a-t-il reçu le saint Viatique? Sans confession ? On est tenté de rire. D'autre part, les paroles du curé au malade paraissent arrangées pour obtenir une réponse spirituelle. Il y a fort à croire que le prêtre tint un autre langage moins emphatique et plus grave au mourant, qu'il lui parla d'autre chose que de la grandeur de Dieu , et lui remit en mémoire les comptes qu'il avait à rendre à la justice divine.
Pour les corrections faites aux Lettres persanes, elles n'ont jamais été publiées , et le livre nous est resté , avec quelques additions faites , en 1754, un an avant la mort de Montesquieu , tel qu'il avait paru en 1728. Si M. Walkenaer raconte les choses telles qu'elles se sont passées au lit de mort de Montesquieu , il arriva , sans doute, que les légataires du manuscrit corrigé,
, n vil. Dl I0NTE8Q1
M La duchesse d'Aiguilli M D ipré de
Saint-Maui qne
Les correction point , I
avaient compi . • l'an!
esquivant par un biais La difficnlti lit à
Leurs mains complaisant >in do dérober an
ciel une rétractation trop co , et de ga
intactes , devant La postérité, sa gloiiv littéraire et son impiété.
Mme la duchesse d'Aiguillon n'avait i,rw quitté Montesquieu pendant sa courte maladie. Une autre version la met en scène , d'une 1 toute particulière et même dramatique. I: toujours question du fameux manuscrit et d'une rétractation dont ne veulent pas entendre parler les encyclopédistes , c'est-à-dire les adversaires du christianisme. Mme la duchesse d'Aiguillon avait laissé le malade pour aller prendre son repas. « Dans l'intervalle, le P. Routh, jésuite irlandais , qui avait confessé 3Iontesquieu , étant venu et l'ayant trouvé seul avec son secrétaire , fit sortir celui-ci de sa chambre , et s'y enferma sous clef. Mme d'Aiguillon , revenue d'abord après dîner , trouva le secrétaire dans l'antichambre , qui lui dit que le P. Routh l'avait fait sortir, voulant parler en particulier à Montes-
quieu. Comme en approchant de la porte elle entendit la voix du malade qui parlait avec émotion , elle frappa ; le jésuite ouvrit : « Pourquoi tourmenter cet homme mourant? » lui dit-elle. Alors Montesquieu, reprenant lui-même la parole, dit : « Voilà , Madame , le P. Routh qui voudrait m'obliger de lui livrer mes papiers. » Mrao d'Aiguillon fit des reproches de cette violence au confesseur, qui s'excusa en disant : « Madame, il faut que j'obéisse a mes supérieurs. » Et il fut renvoyé sans rien obtenir.
Ces deux versions que j'emprunte à la même source , l'édition de Walkeiïaer , ne diffèrent qu'en apparence. Montesquieu semble d'abord vouloir sacrifier tout à la religion, même l'impiété des Lettres persanes , mais rien aux jésuites. On nous raconte un peu plus loin que les papiers du moribond , parmi lesquels se trouve le manuscrit corrigé , sont sauvés des mains du P. Routh, jésuite, par l'arrivée de M"10 la duchesse d'Aiguillon et par la volonté de Montesquieu. Dans l'un et l'autre cas, c'est toujours Mmo d'Aiguillon qui reste en possession du manuscrit, aux dépens des jésuites. L'auteur a pu croire que son amie le ferait paraître. Pour finir, des deux récits il ressort une vérité incontestable , c'est que Montes-