SCÈNE PREMIÈRE
Madame NELTON , CHARLES.
Vous me voyez , madame, au comble du bonheur.
De mes transports jugez l'impatiente ardeur.
En moins d'une heure ici je suis venu de Loiidre^
Mon oncle à mes désirs enfin daigne répondre ;
Lisez, vous allez voir qu'il arrive aujourd'hui.
Et ( quel beau jour pour moi ! ) ma cousine avec lui.
Mad. NELTON lit.
( Charles pendant celte lecture contient à peine sa joie. ). « Ma chère sœur ,
» Je désirais depuis long-tems, et même avant d être nomme Ministre, voir cesser entre mon frère et moi une désunion scandaleuse, causée par la différence de nos opinions. Puisqu'enfin j'ai obtenu que mon neveu quittât les Indos pour servir en Angleterre , nous devons profiter de son heureux retour ; et s'il est vrai qu'il aime sa cousine et qu'il en soit aimé , pourquoi nos enfans ne scraient4U pas le lien de notre réconciliation? Vous èl«s pour Charles une belle-mère si
ndre ; guidez-le dans les voies à suivre pour rai^iner son
pèro. Je vais, avant tic nie rendre à votre canina"nc /prendre Sophie chez Miladj Clara. II me tarde de vous revoir et de vous témoigner, etc. n
Charles, vons le savez, votre joie est. la mienne- Mais je doute très-fort que ce plan-là convienne A voire père.
CHARLES
Eh quoi !;ppurrait-ii balancer ?
Mad. WELTO^.
Lavez-vous déjà vu?
CHAULES.
Je viens de lembrasser , Mais je n'ai pas osé lui parler de son frère. Prenez nos intérêts, lenez-moi lieu de mère , Vous le ramènerez.
Mad. NELTON.
Cela nen pas aisé; Il est au ministère à tel point opposé. Qu'au lieu de s'applaudir de cet honneur insigne, Dont son frcre se rend de jour en jour plus digne, Et, comme il le devrait, tien loin de recueillir La gloire qui sur noiis pourrait en rejaillir , Il en paraît honteux, et hiet un soin extrême A n'en jamaià pàrlef,' devant ses amis même. Bien plus, un indigent vient lui tondre la mainj Avant d'ouvrir sa bourse, il s'informe soudain Si cet homme n'est pas ami du ministère.
CHAr.LFs , riant.
De mon père, comment , c'est là le caractère !
Riad. NELtON.
Oui , quoiqu'il soit d'ailleurs sensible autant que bon , Sur l'opinion seule il n'entend pas raison ; Pour peu que de la sienne en un point on dilïère , C'en est fait ! la nuance enfin la plus légère Est à se» yeux un crime ; êtes-vous modéré,
Vous êtes un coquin , c'est le mot consacré.
Aiixafruires d'état sans relâche il s'applique,
Mais aux siennes fort peu. Grâce à la politique
Je le vois en rapport intime avec ses gens.
Tant les opinions égalisent les rangs !
Eiitin, il s'est défait de ses manufactures}
Il ne nous reste plus que ces deux filatures
A trois milles d'ici, qu'il néglige aujourd'hui ;
De pareils intérêts sont au dessous de lui :
Il y va cependant pour prendre connaissance
Moins de ce qu'on y fait que de ce qu'on y pense.
Tel est son caractère , il faut le ménager ,
Mon fils , et de son bord sans cesse vous ranger ,
Crier plua haut que lui contre le ministère ,
Et vous mettre en fureur quand il entre en colère.
CHAULES.
Parbleu , je le veux bien , cela sera charmant ! Vous verrez de quel ton ... Mais cependant.. .
Mad. NELTON.
Comment ?
CHAraEs.
J'oubliais...
Quoi ?
Mad. NELTON.
CHAr.LES.
Je suis, maintenant que j'y songe,
Ministériel.
Mad. kelton.
Vous !
CHAULES.
Ce n'est point un mensonge.
Wad. NELTON.
. Charles homme de parti î,
CHAULES.
C'est la loi du pa^ , A l'usage commun, madame, j'obéis. ^
Mad. NELTON. ^
Quoi , vous qui dès rcnfance occupé de la guerre,
Depuis deux mois au plus revoyez TAngleierre ! Coinmciu , si jeune. encor dans l'Inde transporte'^ Le démon des partis vous aurait-il tcnié ? Est-ce que par hasard cette manie étrange Vous a prit sur les bords de l'Indus et du Gange.
CHARLES
C'est depuis mon reiotir , pendant tes doux instants (^tie j'ai passés à Londrc...
Mad. NELTON.
Ah ! ah I fort bien , j'entends.
Votre chère cousine....
CHARLES
Ecoutez mon histoire :
.Te brillais de voir Londre , et me plaisais à croire Que cette ville était un séjour enchanté > Par le goût , les plaisirs, les amours habité, La tête m'en tournait durant la traversée. A peine en débarquant vous avais-je embrassée , Dans un cercle je cours me présenter. Je croi Que tous les yeux d'abord vont se fixer sur moi , Qu'il me faudra conter mes combats , mes voyages. Des pays que j'ai vus, les mœurs et les usages : Point. « Monsieur, oie dit-on pour toute question ;, ï) Sert-il le ministère ou l'opposition? ), — je sers le Roi , Messi(;urs , et je n'eus de ma vie p D'amis ni d'ennemis que ceux d« ma patrie. » On rit de ma réponse, a 11 faut , je le vois bien, r> Etre homme de parti , che?, vous, ou n'être rien : îi 8oit , je vais faire un choix. Le côté dont on cite » Lr plus de gens d'honneur, je m'y range au plus vite. il Quel est cet homme ? — Un fou , pétri d'ambition, « Et sans talent. — Il est? . . — De Topposiiion. » — Cet autre ? — Un député que sa femme dirige -, » Bel esprit politique elle enfante et rédige )) Ces longs projets de lois , ces éternels discours
« Qu*à la Chambre monsieur débite tous les jours. )) — Cette belle lady , que faul-il que j'en pense ? j) — Qu'elle est laide , coquette , et d'une iiuoléranee ! » Autant que son honneur elle aime son mari, )> Autant que ses amans elle aime son parti. » Mon censeur continue , et dans ce qu'il me nomme Parmi les opposans, pas un seul galant homme j Tout l'honneur, le mérite est de l'aiUre côté... Il eu était. Un autre est par moi consulté , Qui , sur les mêmes gens, me dit tout le contraire. Oh ! pour le coup , je vis ce que j'avais à faire , Et me narguant des fous, sai>s égard aux couleurs , Je n'en pris point, plutôt que d'arliorer les leurs. Quand je vis que pourtant Sophie avait la sienne (Par caprice sans doute) , il faut que j'en convienne , Pour lui plaire, h ses yeux j'ai feint de m'en parer. Or, contre elle ou mon père il faut me déclarer. Si je dois aujourd'hui renoncer à moi-même , Pour être de l'avis des personnes que j'aime , Ces personnes au moins devraient bien s'accorder!
Mud. NELTON.
Aisément à leur faible on peut s'accommoder. Il faut gagner Nelton.
CHAHLEs , vivement.
Je suis prêt à tout faire Pour réconcilier mes parens et mon père. Mais lui , s'est-il de même engoué de touttems?
Wad. NELTON.
Ou m'a dit qu'au collège, à l'âge de huit ans , Il prit contre César le parti de Pompée. Souvent dans sa jeunesse il a tiré l'épée Pour une comédie, une ariette , un danseur. Ou bien pour soutenir la gloire d'im boxeur. Parlait-on poésie? il avait sa doctrine ,
^'oulait qu'on mît Coincillc au-dessus dcKacine. Un jour sur celte thèse il s'échauiïa si fort. Qu'il en vint à se battre ei fut laissé pour mort ; Depuis, en confulcnce , il m'a dii à l'oreille, Qu'il n'avait jamais lu Piacine ni Corneille.
CHAru.Es , riant.
Ah ! ah ! ah !... Mais c'est lui ! je sors , car je craindrai». Vous saurez mieux que moi servir mes intérêts.
C Lui baisant la main. ) Je '»ous laisse , et je vais attendre ma cousine.